CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
émir des Musulmans, que Dieu te rende fort! tu n'ignores pas que l'Espagne est comme une île coupée et entourée par la mer de tous les côtés, si ce n'est vers certaines montagnes à l'orient. Les Musnlmans en occupent une bonne partie qui va décroissant de jour en jour ; les chrétiens ont le reste. C'est un pays étroit et coupé de montagnes, et c'est une prison pour ceux qui y entrent ; celui qui y va n'en revient ordinairement jamais, et se voit forcé à demeurer sous l'autorité de celui qui y commande. Si tu y mets une fois les pieds, peut-être le retour ne sera-t-il plus ensuite en ton pouvoir. D'ailleurs, quelle amitié y a-t-il entre toi et ce soi-disant émir? quelle sécurité t'offre-t-il, et quelle ancienne parenté t'oblige à le secourir? Je crains, si Dieu favorise les desseins de celui qui s'intitule émir de Sé ville, qu'il ne te ferme ensuite le passage et le retour en Afrique, ce qui lui serait facile. Ainsi donc, si tu le trouves bon, écris-lui que tu ne peux y aller et excuse-t'en, à moins qu il ne te livre l'île Verte, afin que tu y mettes des gens dévoués qui te rendent sûr du passage toutes et quantes fois qu'il te plaira. « — « En vérité, Abd el Rahman, dit le roi, tu m'as averti d'une chose à laquelle je ne pensais point. Tu dis bien; vois et écris-lui d'après tes idées, que j'approuve. » Abd el Rahman écrivit aussitôt au uom de Youssouf en ces termes :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : de la part de l'émir des Musulmans , défenseur de la foi , rénovateur de la vocation des Musulmans , à l'émir généreux , confiant en l'aide de Dieu et appuyé en Dieu, El Motaraed ben Abéd , dont Dieu veuille perpétuer , régler et modérer la libéralité par sa juste crainte, ainsi qu'il convient à sa divine majesté : salut de Dieu avec sa miséricorde et bénédiction. Gela bien entendu , nous avons reçu ta lettre et ta noble demande, et nous nous sommes fait instruire de son contenu. Tu nous appelles afin que nous t'aidions et te secourions, que nous te délivrions des maux et des calamités qui vous oppri-
ment, par suite do peu d'union et de fraternité qui est entre tous tous, les émirs de l'Andalousie, et du peu de secours que vous vous prêtez mutuellement. Pour ma part, je veux bien être votre bras droit et vous aider de ma personne et de mes troupes; car il est raisonnable et convenable que j'agisse en toute chose ainsi que Dieu l'ordonne en son Koran vénéré ; mais il n'est pas possible que j'aille en Andalousie si vous ne remettez l'île Verte en notre pouvoir et en des mains de notre confiance, afin que l'on ne nous ferme ni empêche le passage toutes les fois que ce sera notre volonté. Si cela te parait bon, accorde-moi ce que je te demande, et sans délai j'irai à ton aide, s'il plaît à Dieu tout puissant. Salut accompli. »
Au retour des ambassadeurs à Séville, on délibéra sur la demande de Youssouf , et le prince Raschid dit à son père : « Que vous semble, seigneur? Pour moi je trouve exorbitante et non convenable la demande de l'émir du Maghreb, et elle augmente ma crainte et ma défiance. » Ebn Abéd lui répondit : « Ce que l'émir des Musulmans nons demande, mon fils, est peu de chose comparé aux bienfaits que nous recevrons de sa main , s'il vient en aide à notre nation et se porte défenseur de notre loi. » Aussitôt le prince Raschid assembla ses cadhis,et ils dressèrent l'acte de cession de l'île Verte à l'émir des Musulmans Youssouf ben Taschfyn et à ses descendans , sans réserve, de la part de l'émir de Séville , d'aucun droit sur elle ni pour lui, ni pour les siens, ni pour aucune créature humaine en son nom. Cet acte fut aussitôt envoyé à Youssouf, et ordre fut donné au gouverneur d'Algésiras, qui était le propre fils de l'émir de Séville, Yézid Badi Ellah ben Ebn Abêd, d'en sortir, lui et ses troupes, dès que le chef des Morabits africains viendrait ou enverrrait en prendre possession.
Dès que Youssouf vit l'acte en forme de la donation do l'île Verte, il commença à se préparer à passer en Espagne.