CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
heureux et victorieux la campagne qui s'étendait au loin ouverte et spacieuse. Les tronpes de Lamtonna furent opposées les premières à Alfonse. Lorsque les chrétiens virent notre étendard dans la vaste campagne , lorsqu'ils aperçurent nos cavaliers en ordre de bataille, pareils à des victorieux, couverts des éclairs des lames des épées et ombragés de nuages des lances ; que les ronlemens de nos tambours retentirent dans les cornes des pieds de leurs chevaux, ils s'effrayèrent; mais il n'y avait plus à reculer. Les chrétiens, avec leur tyran Alfonse, s'enflammèrent, et vinrent fondre sur les Musulmans avec une impétuosité désagréable; mais les Morabits soutinrent vigoureusement le choc en élevant leur esprit vers Dieu, et mettant en lui leur confiance. Ce fut alors que souffla le vent violent du carnage, les sabres ne cessant de frapper et les lances de jouer, et de faire couler le sang par torrent dans la tuerie. A ce moment Dieu lit descendre du haut du ciel la victoire comme une manne précieuse et la consolation sur ses amis. Alfonse tourna le dos, blessé dans l'un de ses genoux d'un coup qui lui fit perdre l'usage de Tune de ses jambes ; et il s'enfuit à la tète de cinq cents maîtres restés seuls de quatre-vingt mille hommes de cavalerie et de deux cent mille d'infanterie que Dieu avait conduits à leur perte et à une mort prématurée. Le seul Alfonse (que Dieu le maudisse 1) se sauva sur une montagne voisine, d'où il vit le pillage et l'incendie de son camp. Cruelle épreuve de patience, d'indignation, de rage et de désespoir sans remède; car la vengeance lui était impossible, et sa douleur ne pouvait s'exhaler qu'en vains cris et en blasphèmes lamentables, jusqu'à ce qu'il put se sauver à la faveur de la nuit qui survint. A l'égard de l'émir des Musulmans, grâces à Dieu, il demeura ferme au milieu de sa cavalerie victorieuse, à l'ombre de ses enseignes déployées, victorieux dans la guerre sainte, les membres élevés, rendant grâces à Dieu très haut des faveurs signalées qu'il avait répandues sur lui au-delà de
ses demandes et de ses désirs. Il permit le pillage du camp ennemi, en fit détruire les constructions et enlever les trésors et les meubles, à la vue même d'Alfonse qui les regardait faire avec les yeux troubles d'un homme désespéré, et mordant de colère et de dépit les doigts de ses mains. Les princes andalous, qui avaient lAché pied et s'étaient cachés dans des cavernes près de Badajoz, en sortirent au bruit de notre victoire, et reparurent dans la crainte de quelque affront; car aucun d'eux n'avait tenu ferme, à l'exception du seul Abou el Kasem El Motamed Ebn Abêd, l'honneur des capitaines et des généraux de l'Andalous, lequel s'est présenté à l'émir des Musulmans avec les mains disloquées, malade delà double rupture de ses os et de ses blessures, et l'a félicité le premier de l'insigne triomphe et des actions d'éclat qui avaient marqué cette journée entre les plus glorieuses. Alfonse, cependant, s'est sauvé par des chemins détournés et à la faveur des ténèbres, sans se donner un instant de repos; et, des cinq cents cavaliers qui s'étaient échappés avec lui, quatre cents étant morts en chemin, il est entré dans Tolède avec cent seulement. Grâces soient rendues de tout cela à Dieu tout-puissant et souverain maître de l'univers: lui seul est vainqueur *, lui seul est grand et régnera sans fin dans l'éternité! »
Cette insigne et ineffable faveur du ciel, cet immense bienfait, comme parle Ebn Abd él Halim, arriva le vendredi 12 de rcdjeb 479, correspondant au 23 octobre des barbares d'Europe*. Les poètes musulmans contemporains célébrèrent à l'envi ce triomphe éclatant du Koran sur l'Évangile. L'un
I II y a dans le texte (p. 100) oktoubar adjémi. Du reste, la concordance indiquée des denx dates est des plus exactes (voy. les Ann. d'Alcala, 1. c, ci-après, p. 474, note 3), et Ton ne comprend pas la note a de la page 160 de la Uiatoria dos soberanos Mahometanos que rcinarao na Mauritania, etc., où il est dit : — O aulhor enganou-se, porqne tendo principiado o anno 470 da Degira cm abril do 1086, e sendo o mez de rajeb o 7° do dito anno, deve corre&ponder a G on 7 de novembre), et nâo a 23 de outoubro. De la part d'un critique aussi exact, cette assertion a de quoi étonner.