CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
rencontrer notre arrogant ennemi, qni a commencé à nous attaquer avec ruse et fausseté, et est tombé lui-même dans le piège qu'il nous préparait : destination divine de l'éternelle justice : sa fausseté précipitée nous a été un présage de félicité et de bonheur ; sa ruse a été pour nous un souffle de victoire et de fortune, exhalant un suave parfum, que la fausseté ne peut dissiper ni couvrir. Nos Musulmans préparent leurs armes brillantes comme les étoiles, couvrent leurs chevaux de housses de soie, en attendant avec impatience l'arrivée du jour pour se mêler et s'engager au milieu des ennemis, avides qu'ils sont d'abreuver leurs épées de leur sang. Enfin, arriva l'aurore de la félicité qui a vu notre victoire; elle parut, nous appelant des hauteurs du salut, et semblant nous exciter et nous dire : « 11 fait jour, il fait jour, et dans peu d'instans paraîtra le soleil, dont les brillans rayons brûleront les infidèles, car il n'y a pas d'ombre ni d'abri qui puisse les couvrir ou les défendre du feu resplendissant de ce jour. » Il ne parut jamais d'aurore plus brillante pour les Musulmans : les escadrons se rangèrent, les généraux et les braves commencèrent à se placer, et nous rejetâmes en arrière le bout des toques de nos turbans, non sans quelque émotion et quelque frémissement de cœur; nous fîmes notre courte profession de foi, et dans cet instant la terre brilla et frémit sous nos pieds, à l'éclat de la victoire que Dieu envoyait à son armée : appui divin que ne pent expliquer une langue humaine, et que ne conçoit point l'intelligence créée. Dans les premières rencontres il y eut une apparence de défaite du côté des Musulmans; le choc de la multitude ennemie les renversa comme le courant impétueux d'un torrent, et un grand nombre de nobles Musulmans périrent martyrs de la première furie des chrétiens ; mais à ce terrible moment de crise, Dieu fit descendre la victoire sur nos barrières, et le tranchant des épées musulmanes faucha une abondante moisson de têtes d'infidèles. Sien nous annonça le triomphent nous promit le succès ; et
Dieu ne promet pas en vain : il remplit complètement sa promesse. Considérez cette félicité, réjouissez-vous-en comme nous, et rendez grâces au vainqueur, car il n'y a pas eu d'autre vainqueur que le Dieu suprême ; il n'y a de force et de pouvoir qu'en lui ; et dites : Grâces soient rendues à Dieu, créateur et soutien de toutes choses, pour la félicité qui se lève et se couche sur nous. »
Cette bataille de Zalaka ou de la Glissoire, dit Yahya, fut la plus prospère et la plus heureuse que remportèrent le* Musulmans, depuis la bataille de Yarmouth et la journée de Kadisia ; elle fut la cause de raffermissement de Y Islam en Andalousie, en sorte que là Où les pieds glissaient et manquaient dans la voie de Dieu, on se raffermit et l'on revint à soi de la situation glissante où l'on se trouvait auparavant 1 .
L'interprétation de Yahya que nous venons de rapporter semble indiquer qu'on lit mal dans les auteurs arabes, et que la plupart écrivent à tort Zalaka ou Zalakah, et que partout, au lieu de ce nom donné au champ où combattirent Musulman» et chrétiens le 23 octobre 1086, près de Badajoz, il faut lire et mettre Zahaka ou Zahakat, qui signifie en effet , en arabe, Glissoire, terrain uni ou gras où le pied glisse, et au propre par extension , comme au figuré , chute en glissant. Harb el Zahakat signifierait alors très bien, comme le veut notre auteur, bataille de la Glissoire ou de la Chute, où le pied a glissé aux chrétiens a .
Telle fut cette mémorable journée, suivant le rapport des Arabes. Les chrétiens la passent presque tous sous silence 3.
1 Yahya, msi. nrab. de l'Esc, c. 18.
2 Zahaka ou Zahakat, csyda como deslizandose, dit le Yocabulista aravigo en etra Caitellana, de Pierre de Taîavera.
3 Les Annale» d'Alcala se contentent de dire : In era mcxxiv, die sexta feria, scil. x kal. novembrii, die SS. Serrandl et Germani fuit illa arrancada in Badaloxio, id est Sacraliaj, et fait ruptns rex Domnns Aldefosuos. Celle» de Compostelle • Era mcxxiv, fuit illa de Badajoi. Celle» de ToWdo : Arrancaron More» a! rey D. Alfooso en Zagalla, era mcxxiv.