CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
si ses affaires et ses grandes occupations en Afrique ne lui permettaient pas de revenir en personne en Espagne, il irait lui-même recevoir ses ordres et savoir ses intentions, pour employer utilement dans la presqu'île ses forces et la fortune de ses victorieuses bannières. Sans attendre la réponse, El Motamed passa en Afrique, dans l'espoir que Youssouf , qu'il croyait fort occupé dans le Maghreb, lui donnerait la direction absolue et le commandement supérieur des Almoravides en Andalousie. Il trouva l'émir des Musulmans à la Mamoura, à l'embouchure de la Séboue. Il lui parla du château de Lébit, efrdu grand tort qu'il faisait aux Musulmans, et lui demanda du secours à ce sujet. Youssouf lui promit de repasser en Espagne sur ses pas, et El Motamed y vint préparer toutes choses pour la campagne méditée.
Youssouf s'embarqua au château du passage (Kassr-el-Ad- Vf ah) et arriva à nie Verte, où il fut reçu par El Motamed avec mille bêtes de somme chargées de vivres et de présens. On était au mois de rabi-el-awal 481 (mai ou juin 1088). Il écrivit à tous les princes arabes d'Espagne pour les inviter à venir faire avec lui la guerre sainte aux chrétiens, et il leur donna rendez-vous au château de Lébit, situé dans les dépendances de Lorca. Il se mit en marche de l'île Verte, et se porta lui-même au rendez-vous assigné. Mais il n'y vint de tous les princes arabes d'Espagne auxquels il avait écrit, qu'Ebn Abdelaziz, le ThahéridedeMurcie,Témimben Balkyn, wali de Malaga, pour son frère Abdallah ben Balkyn, saheb de Grenade, El Motasem Mohammed Moezz el Dawlah, saheb d'Almérie, grand ami d'Ebn Abèd de Séville, et ce dernier, avec ses principaux scheiks et tout ce qu'il avait pu réunir de troupes autour de lui. El Motasem Mohammed Moezz el Dawlah el Alméry vint trouver Youssouf au camp de Lorca, vêtu d'un vaste manteau ou burnous noir, pour faire sa cour au monarque africain, qui avait adopté cette couleur par déférence pour la maison des khalifes abbassides d'Orient, V, 32
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dont il affectait de reconnaître la suprématie spirituelle. Le noir était la couleur des Abbassides ; les scheiks d'AImérie, de Dénia et de Valence avaient particulièrement conservé le blanc , couleur des Ommyades, leurs anciens souverains et rivaux des Abbassides; ce qui donna occasion à Ebn Abèd, grand ami, du reste, et émule d'El Motasem en poésie, de le railler gaiment à ce sujet, et de le comparer à un corbeau au milieu de colombes. C'est ce même El Motasem d'AImérie qui n'avait pu assister à la bataille de Zallaka, comme nous l'avons vu, à cause d'un voisin chrétien qui lui donnait de l'inquiétude. Youssouf et ses alliés, en bien petit nombre, remarquons-le , mirent le siège devant le château de Lebit ou d'Albit, dont tout porte à croire que les défenseurs étaient commandés par le Gid. Quoi qu'il en fût, ces défenseurs étaient au nombre de douze mille fantassins et de mille cavaliers des plus braves. Les Musulmans attaquèrent la place avec vigueur, et Youssouf la fit battre de toutes parts et bloquer étroitement. Pendant quatre mois il n'en discontinua les attaques ni jour ni nuit ; mais la force naturelle du château était telle, et la garnison se défendait de telle sorte, qu'il perdit l'espoir d'y entrer d'assaut.
Youssouf et Ebn Abèd jugèrent alors qu'il serait plus à propos de courir le pays et de faire des incursions sur les frontières des chrétiens; ils tinrent conseil, et il y eut différens avis. Ebn Abdelaziz de Mureie ne voulait pas qu'on s'éloignât ni qu'on suspendit le siège jusqu'à ce qu'on fût entré dans la forteresse.Autant en disaient El Motasem d'AImérie, Léboun de Lorca, et quelques autres émirs. De l'avis contraire étaient Ebn Abèd et Abdallah ben Balkyn de Grenade, qui disaient que le plus sûr était de ne pas perdre de temps, de lever le siège d'Albit et d'en laisser sortir les assiégés, que l'on battrait plus aisément en rase campagne; car ils n'étaient pas gens à se tenir renfermés : qu'on perdait le temps à s'arrêter devant cette forteresse inaccessible, et donnait aux chrétiens le loisir
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de réparer leurs précédentes pertes, et que par là l'on aventurait tout. La dissidence des avis s'échauffa. Ebn Abéd reprocha à Ebn Abdélaziz d'être un ingrat, et d'intelligence avec Alfonse. Ebn Abdélaziz, jeune homme bouillant, porta la main à son épée pour en frapper Ebn Abéd.Youssouf ordonna qu'on l'arrêtât, et le fit livrer à Ebn Abéd les fers aux pieds. Cela fut cause que l'armée se sépara. Les troupes d'Ebn Abdélaziz s'ameutèrent, et, ayant délivré leur émir, abandonnèrent le camp ; elles firent plus, elles se répandirent et se cantonnèrent dans les campagnes voisines, et coupèrent les vivres à l'armée qui assiégeait Albit, si bien que la disette et la famine ne tardèrent pas à y régner. Averti de ce qui se passait, Alfonse leva une armée, et marcha au secours du château ; le bruit se répandit en même temps au camp de Youssouf que de nombreuses troupes d'El Frank se dirigeaient sur le même point, et venaient prêter main-forte à Alfonse, en sorte que Yoossouf n'osa l'attendre , et leva le siège , se dirigeant vers le pays de Lorca, d'où il passa à Almérie, et de là à la côte de Mauritanie, fort irrité contre les rois arabes d'Espagne, qui lui avaient fait défaut en cette occasion. Alfonse retira du château d' Albit les restes mourans de faim de la garnison qui l'avait si vaillamment défendu, et l'abandonna, ne jugeant pas possible de le conserver, entouré comme il l'était de forteresses musulmanes. Ebn Abêd en reprit aussitôt pos- session, et Alfonse rentra à Tolède satisfait, malgré tout, des résultats de cette campagne , et s estimant quitte désormais des périls où l'avait jeté l'union des princes arabes andalous avec les Almoravides l.
Les soins qu'exigeait le gouvernement de son vaste empire tinrent Youssouf en Afrique toute l'année suivante.
1 Voye* Ebn Abd el Dalim, p. 101. — C'est à cette retraite de Youssouf de devant Alfonse que se rapporte sans doute le passage suivant de la Chronique de Florac : — Quo infortunio (Zallachœ) ex terril os, raittit (Aldefoosos) per Gal- Jia» ni ei subveniatur ; alioquin se fœdus cum Sarracenis inire et aditwn prw-
Mais, en l'an 483 (1090), les hostilités continuelles des chrétiens sur les frontières musulmanes, et les lettres pressantes de Schyr ben Abou Bekr, général des Almoravidcs, engagèrent l'émir africain à passer pour la troisième fois en Espagne. 11 ne venait plus maintenant appelé par les rois de l'Andalousie; il venait au contraire plein de courroux contre enx et avec de nouveaux projets. Sa prudence et sa dissimulation n'avaient pas été telles, qu'il n'eût déjà laissé percer quelques indices de ce qu'il couvait dans son cœur. Quelques-uns des princes audalous le remarquèrent, et chacun commença à s'occuper de soi avec le plus de diligence et de secret possible. Le premier qui aperçut le changement fut Abdallah ben Balkyn, de Grenade. Schyr ben Abou Bekr, l'ayant su, l'apprit à son maître, et ce fut la cause qui détermina Youssouf à passer pour la troisième fois en Espagne, sous prétexte de la sainte guerre. 11 avait rassemblé de nombreuses troupes des tribus zénètes, mossamèdeset ghomares, avec lesquelles il débarqua heureusement à Aldjézira Alhadra. Conformément aux conseils de ses scheiks et de ses caïds, Youssouf se rendit par des marches forcées aux frontières de Tolède, et renferma le roi Alfonse dans cette cité (que Dieu veuille rendre à l'islam î). L'armée des Almoravides en dévasta les environs, ravagea ses campagnes, rasa ses jardins et ses villages, tuant et faisant prisonniers des gens sans nombre. Mais dans cette campagne il ne vint à son aide aucun des
bere quo in Gallias transirent, minatur. Hoc accepto nuncio, Gallorom procercs cerlalim milites congregant. Deniqae lam urbana quàm rustica plebs se offert. Milites verù gregatim convenienlcs, ad bellura se préparant. Stalulo tempore quique de suis moli provinciis, in auxiiiura Audefoosi festinanl. Verùm Agareni l'rancorum advenlu audit'.), cum suo Rege lerga prsebent, noquaquam eos expeclarc audentes. Quorum fiigam Re\ Audefonsus, cùm jam propi fines Hispanorura Franci essent, cis noliim fecit, gralias agens quôd sibi auxiliaturi venissenl mandansqne ut redirent ad propria. Franci ejus accepto nuncio tristiliam babuerunt maximam, eô quôd hoslis jam diclus fuga lopsus essel, et quùd tantum iler nequicquam expendissent. Ingrcssi tamen llispaniam, crebras agcnles deprœdaliones, et plura dévastantes loca, demum rerersi sont ad sua.