CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
qu'il nous chassât de noire doux pays et des délicieux palais de nos pères. » Ebn Abéd n'essaya point d'excuser sa faute, et dit seulement: — « Il n'y a pas de prudence humaine qui puisse empêcher ce que le Dieu très haut a décrété. »
Youssouf, averti de ces préparatifs du plus puissant des émirs d'Andalousie, se rendit à Ceuta pour y diriger en personne le passage en Espagne de troupes innombrables; et il envoya ses instructions à Schyr ben Âbou Bekr. Ces instructions portaient qu'il eût à commencer ses opérations avec ruse et dissimulation, afin de mieux prendre au dépourvu ceux qu'il était chargé de déposséder. Youssouf cependant demeura à Ceuta pour attendre l'issue de l'expédition, laissant à son caïd dévoué la direction suprême des forces almoravidcs dans la Péninsule.
Les Africains, ayant reçu ces renforts, se partagent en quatre divisions : l'une, commandée par Schyr ben Abou Bekr, est chargée de la conquête de Séville et de Badajoz ; deux autres doivent attaquer Gordoue et Bonda, qui étaient gouvernées par deux fils d'El Motamed ; la quatrième est destinée à agir contre le saheb d'Almérie, Mohammed Moezz el Dawlah el Motasem Billah. Schyr, après avoir vainement employé la ruse et les promesses pour engager l'émir de Séville à se soumettre, le somme de livrer ses places, et de venir jurer obéissance à Youssouf, émir suprême des Musulmans. Cet ordre ne prit point l'émir de Séville au dépourvu ; il n'en fut point effrayé; et, sans rien répondre à la proposition du général de Youssouf, il résolut de se défendre comme il pourrait, quoiqu'il eût le cœur bien découragé, dit son biographe; car Ebn Abêd était fort adonné à l'astrologie, et il reconnut que le moment que les étoiles avaient annoncé à sa naissance était arrivé. Il voyait s'accomplir ce pronostic : « Que sa dynastie devait être détruite par certaines gens sortis d'une île qui ne serait pas leur propre demeure. » Son cœur était en outre abattu par quelques circonstances particulières, d'un triste et
malheureux augure ; il avait entendu en songe un de ses fils lui dire en vers élegans : — « Il fut un temps où la fortune prospère conduisait les fils d'Abèd sur un char brillant , et publiait la gloire de leurs noms.Maintenant,elle se tait, et, avec de profonds gémissemens, elle les pleure, inconsoIable.Comme passent les jours et les nuits, ainsi passent les délices du monde , la grandeur passe comme un songe, et tout est vanité, hormis le Dieu tout puissant. •> Malgré tout, Ebn Abéd s'avança avec sa cavalerie contre les Almoravides. Sa valeur et son adresse dans les armes étaient telles, que, nonobstant le nombre excessif de ses adversaires, il combattit contre eux avec des succès variés en diverses escarmouches, évitant toutefois d'en venir à une bataille de puissance à puissance.
Pour partager sou attention, Schyr ben Abou Bekr ordonna au général Baty d'aller avec une division à Jaen; celui-ci l'assiégea et la prit par capitulation, et les Almoravides l'occupèrent. Schyr ben Vbou Bekr fit part de ce succès à Youssouf, qui lui enjoignit pour toute réponse de poursuivre la guerre jusqu'à ce que le roi de Séville fût dépouillé, et n'eût pas une seule métairie à lui, de tant de cités qu'il avait possédées. Le général Baty eut ordre de se réunir à la division de Kasour cl Lamtouni,qui faisait en même temps la guerre sur les tems de Cordoue, et en avait entrepris le siège. Dans une sortie que firent les habitans, sous le commandement du fils d'Ebn Abtâ, contre les Almoravides, ils firent de ceux-ci un horrible carnage, et il fallut par ce motif renforcer cette division. A l'arrivée des nouvelles troupes qu'amenait Baty, on pressa tellement la ville qu'elle demanda à capituler. Après avoir donné sûreté de la vie et des biens aux habitans, les Almoravides y entrèrent le mercredi 3 de safar 484 (26 mars 1091). Mais en prenant possession de la cité, Kasour tua perfidement le fils d'Ebn Abèd, appelé Abou Nassr El Fètah, et surnommé El Màmoun. La division qui assiégeait Ronda, défendue par Yézid Bady Ellah,le plus jeune des fils d'Ebn Abèd, l'emporta pa-