CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Mil
joints an mugissement et au bruit de la mer courroucée, portaient la crainte dans tous les cœurs : les yeux éblouis ne voyaient que d'horribles images de mort. Malgré les efforts des marins les navires s'entrechoquaient. Abou Scharoub criait en vain qu'on s'éloignât de la côte, contre les rochers de laquelle vinrent se briser un grand nombre de vaisseaux; d'autres furent engloutis par la mer. Les chrétiens satisfaits regardaient avec joie de la plage le désastre des Musulmans, et ne cessaient de prendre et de tuer ceux qui, suivant un instinct naturel, cherchaient à gagner la terre. Tout ce qui échappa à la fureur des vents et des flots fut la proie ou la victime des chrétiens. Moudjéhid, témoin de cet affreux carnage qu'il ne pouvait empêcher, pleurait de rage et poussait des cris menaçans,mais en vain. Le vent n'en soufflait pas moins, la tempête n'en était point apaisée, et la barbare soif de sang des infidèles ne se rassasiait point. Abou Scharoub s'écriait avec indignation en s'adressant à lui : « Pleure, car Dieu a envoyé cette calamité pour te punir de ton mauvais conseil, cause de tout ce désastre. « La tempête ayant cessé, l'émir rallia le reste de sa flotte et retourna aux îles Yébysat où il se reposa et se refit de cette grave calamité 1 .
La Sardaigne avait été conquise en 1002 par les Sarrasins d'Afrique, qui s'étaient rendus maîtres de Cagliari, et avaient fait de là des descentes sur les terres de Pise et jusque dans le voisinage de Rome*. Pise même avait été prise par eux en 10053,et n'avait pu être reprise par les Pisans qu'en 1006 le jour de saint Sixte*. En 1012 une flotte de Musul-
l J'ai cru deyoir laisser & ce récit d'un témoin oculaire toute sa couleur orientale, et je me suis borné a le traduire presque mot poux mot(Toyer Conde,c. 110).
l Anno 1002 contigil quod Sarraceni ceperunt Kallari et invasâ insuia
Sardiaiœ ivcrunl in partes Pisanorum, et usque ad gradus ttomas (Muratori,
t. ti, p. 167 et seq.).
3 Anno 1005 fuit capta Pua à Sarracenis.
4 Anno 1006 Pisani deticcrunt Sarraconos ad regiumdic S. Sixli.
mans sarrasins, venus on ne sait de quel port d'Espagne, avait pénétré dans l'embouchure de l'Arno et remonté le fleuve jusqu'au milieu de la ville, qu'ils avaient mise à fen et à sang *. Les Pisans et les Génois réunis avaient arraché la Sardaigne aux Sarrasins d'Afrique en 1016*. La querelle entre les divers aspirans à la domination de la Méditerranée était donc,depuis quelques années, allumée, lorsque Moud jéhid y prit part; et il est probable que la flotte qui, en 1012, envahit et saccagea Pise, était partie du port de Dénia, commandé alors par ce wali. Mais c'est à tort, d'ailleurs, que M. Mimaut3 attribue à notre Moudjéhid, dès l'an 1000, la conquête de la Sardaigne, et qu'il en fait un lieutenant du khalife fathimite d'Égyptc. La première mention faite de Moudjéhid par les sources originales de l'histoire d'Italie n'est pas antérieure à l'époque indiquée par les Arabes eux-mêmes. Les uns et les autres nous apprennent, en effet, qu'il ne vint en Sardaigne qu'en 1017. L'esprit des croisades était né déjà chez les chrétiens. Le pape Benoît VIII, effrayé des dangers dont le voisinage de ces pirates musulmans menaçait la chrétienté, fit prêcher une croisade contre eux dans les états de Pise. Le cardinal d'Ostia, son légat près de ceux-ci, les détermina à la guerre, et ce fut l'armée qui se leva à sa voix qui battit et traita Moudjéhid comme nous venons de le voir*. Moudjéhid renouvela en 1020 ses tentatives contre l'Italie, prit le château de Saint-Jean, appartenant à l'évêque de Milan, et conquit de nouveau l'année suivante la Sardaigne, où les Génois et les Pisans le laissc-
i Anno 1812. Stoloa Sarracenonim de HUpania venil PUai, et destruxlt eas 7 Anno 1016 Piaani et Janoensea deylcerunt Sardinlam. 3 Huloirc do Sardaigne, l. i. p. 94.
« Anno 1017. Rex Mogettus et Sarraceni vendre Sardlnim. Venerabilit nenediclua papa legatom episcopum Osiicnscni ad civftatera Pisanam mlstt ut MDgettnm de Sardinia cxpcllerct, quam totam cura privitegio et TciillJ 8. Pétri Piaanae civilali firmarit. Quapropter consules ana cura episeopo Laraberto cum concordia populi ad invitera concorda? erant, et faeere promiierunt, et vexillum S. Pétri ita coin priviieglo ceperunt.