‹ Histoire d'Espagne, 5Chapitre 270 sur 282 · CHAPITRE VISGT-SEPTIKMTÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VISGT-SEPTIKMTÎ

de l'enfant on touchant 'récit. Au plus fort de la mêlée, sentant son cheval grièvement blessé, Sancho, s adressant à son gouverneur, s'écria: « Père, père l le cheval sur lequel je sois monté est frappé 1 . » Sur quoi le comte arriva comme le cheval hiewé tombait à terre ensemble avec Sancho, et, descendant aussitôt de cheval , il plaça l'enfant entre lui et son bouclier, la mort les menaçant de tous cotés. D'abord, comme il était fort brave , tout en tenant pressé contre lui l'enfant que protégeait son bouclier, il repoussa assez bien les coups dont on cherchait à l'accabler ; mais, ayant eu un pied coupé d'un coup de cimeterre, il ne put plus se soutenir, et se coucha sur l'enfant, afin, dit le vSl historien, de se faire tuer avant lui9. Les autres magnats et guerriers chrétiens cherchèrent à se soustraire à la mort par la fuite. Mais, au moment où le comte Garsias Ferrandi , le comte Martin , et les autres comtes et magnats qui fuyaient ensemble arrivaient au lieu qui maintenant est appelé des Sept Comtes, les Arabes les atteignirent et les défirent de nouveau. Sept d'entre les magnats chrétiens étant restés parmi les morts, les vainqueurs en prirent occasion d'appeler désiroirement ce lieu la gorge des Sept Porcs (Fedj-Sabah-al-Kêniziyr), nom que Pierre de Franco, commandeur d'Uclès, changea depuis en celui des Sept Comtes3. Les comtes et les magnats qui échappèrent à la déroute

* Pater ! pater ! eqtius, cui Insideo, e6t percussus.

* Cal cornet prestolare, quia te ctiamferienlsuccessiTe,el incontineoti ceeîdit equus qui fucral saucialtu, el regia filio simul cadenle, comrs descendit, et inter se et clypeuni parrain collocavil, caîde undiquo perurgente. Ipse rero cura esset slreouus , et clypeoparrum tutabatur, et undique irruentet cœdibue repellebat, sed pede ictu gladii aropulalo, non pelait amplius suslenlari , et Incubuit super parvum , ut ipse, quam puer , anlea ctoderelur.

> Caneri rero magnâtes el milites Christian!, qui raortis periculum eraserunt fuglentes , et rlcti ticloriam effogerunt. Cumque cornes Garsias Ferrandi et cornes Martinu», et alii comités el magnâtes ad iocum, qui nunc ad Septem Comités dîcitar perrenlssent , eos Arabam seqnella prœvenit. Et septem de magnaiibus cura raullis aliis ibidem occisis,occisionia iocum rocarerunt Arabes Septem Porcot, quem poslea Iocum Pelrus de Franco commendator Uclensis mutato nomine Septem Comités appellaril.

portèrent cependant la triste nouvelle à Alfonse , qui était demeuré à Tolède. Elle le remplit de douleur et d'amertume ; et , dans la langue dont il usait , dit un vieil auteur, il s'écria, avec des sanglots et des larmes qui brisaient le cœur : — Ay meu fillo (répétant cela plusieurs fois), ay meu fillo, alegria de mi coraçon è lume dos meos ollos , solaz de mina vêliez; ay, meu espello, en que yo me soya ver, è conque tomava moy gran prazer. Ay meu heredero mayori Cavalières , hu me lo lexastest Dadme meu fillo, Condesî

Pendant que le roi prononçait ces paroles désolées, les siens le contemplaient confus et honteux, et personne n'osait lui parler. Et comme il répétait : — « Donslz-moi mon fils, Comtes (dadme meu fillo, Condes!)! » le comte Gomez Gonzalez, seigneur de Campodespina, plus hardi que ses compagnons qu'il surpassait aussi en richesses et en bravoure, lui dit :— « Pourquoi, seigneur, nous demandez-vous votre fils, que tous n'avez pas confié à notre garde? » Le roi répondit : — « Si je ne l'ai pas remis à votre garde, au moins vous ai-je envoyé avec lui pour le soutenir et le défendre, comme défenseurs (amparadores) de sa personne. Celui à qui je l'ai confié est mort en le défendant et en le couvrant de son corps; mais vous, qui l'avez abandonné (que lo desemparastes),que cherchez vous ici? » Un autre chevalier lui répliqua intrépidement : — « Seigneur, depuis que tous régnez, tous avez travaillé rudement à la guerre, et gagné, à la sueur de votre corps, les villes et les châteaux que vous possédez, et vous avez pour cela prodigué votre sang dans les batailles ; la fortune a voulu que la bonne chance fût du côté des Maures cette fois, et la mauvaise du nôtre. Voyant qu'entre nous tous, qui étions échappés de la bataille, nous n'étions pas en assez grand nombre pour soutenir dignement la partie et vaincre en ce champ, il nous a paru que c'eût été grand dommage pour vous si nous nous étions tous fait tuer là en vain, puisqu'il ne vous fût plus resté personne avec qui vous eussiez

CHAPiniB VINGT- SEPT

pu défendre cet état, et que 'par là vos haute faits eussent été comme non avenus; et ainsi, choisissant de deux maux le moindre, et ne voulant pas qu'ayant déjà tant perdu, vous nous perdissiez encore et l'état avec nous, voilà ce qui nous a fait venir ici, seigneur ; car nous espérons bien que Diea, qui, pour nos péchés sans doute, nous a frappes de ce coup et mauvais sort, nous donnera bientôt une chance meilleure , suivant sa sainte volonté. » Mais, quoi qu'on lui pût dire, comme la mère de l'Ecriture, il ne voulut pas être consolé parée que son fils n'était plus. Et noluit consolari quia non sunt. Du même coup le roi perdit Uclès, Hue te, Guenca, Massatrigo, et autres lieux de la dot de Zayda que lui enleva Aly

Cette scène touchante de récriminations et de douleur est rapportée dans Roderich de Tolède avec plus de sobriété : — « Où est mon fils, la joie de ma vie, la consolation de ma vieillesse, mon unique héritier? » s'écrie le roi. A quoi le comte Gomez répond ainsi : — « Le fils que tu nous demandes, ce n'est pas à nous que tu l'as confié. Mais lui : » — « Si je l'ai confié à d'autres, je vous y ai adjoints comme compagnons, pour le combat et pour la défense; et, lorsque celui que j'avais particulièrement chargé de sa garde l'a défendu, s'est couché et a succombé sur lui, vous, qui avez abandonné l'enfant, pourquoi étes-vous venus?!» Alors, on dit qu'Alvare Fanoun, homme courageux et fidèle, lui répliqua : — « Plein du souvenir des travaux que, depuis l'adolescence , tu as supportés, des villes, des citadelles et des châteaux de la patrie pour la défense desquels tu as versé ton sang, et parce que l'enfant mort il ne te restait aucun auxiliaire, nous sommes ici accourus pour qu'avec l'enfant mort ne s'éteigne pas

I J'ai tiré le récit qu'on rient délire d'an rleux manuscrit en parchemin que je possède, écrit en caractères gothiques, et dans le dialecte castillan do treizième siècle, sans dale ni nom d'auteur. Les paroles qu'on y met dans la bouche d'AIfonie «ont, comme le spécimen que nous en avons mis dans le texte, d'un langage plus rlew encore , et qu'on semble y donner comme le propre langage dq roi.

HISTOQUS D'ESPAGNE

aussi la gloire de tes vertes, et que tu ne perdes pas, en nous perdant, tout ce que tu as heureusement acquis d'hommes et de biens depuis ta jeunesse. » Mais plus il parlait, plus le vieux roi éclatait en sanglots au souvenir de son fils1.

Le roi voyant, dit-on, que, dans ses chevaliers n'étaient plus la force et le courage accoutumés, en rechercha la cause, et la demanda à ses médecins, la plupart juifs et arabes ; et ils lui dirent: Seigneur, ils usent outre mesure de bains et se livrent sans réserve aux plaisirs ; ils ne s'exercent plus aux armes, comme ils faisaient jadis ; de là leur mollesse. Le roi fit aussitôt détruire les bains, réformer les habitudes dissipées, et ordonna qu'ils s'exerçassent aux armes*.

.La plupart des historiens placent après la déroute d'Uclès le mariage de l'infante Urraca, demeurée veuve de Raymond en 1107, avec son cousin Alfonse d'Aragon. Raymond de Bourgogne avait été brouillé dans les derniers temps de sa vie avec son beau-père, instruit de la haine du comte pour Zayda et du projet qu'il avait formé avec le second gendre du roi, d'ôter la couronne à son fils chéri Sancho, fils de Zavda*.

1 Comités aotera et magnâtes, qui Cogérant à conflictu, corn Toletnm de}ectls vullibus ndvenissenl, et régis 'prœsentia adslitisseul, rex dolore inefltabili conturbatus talia dixil eis: llbi est filins meus, jucundilas vilœ me», solatium sencctulis, uaicus liserés meus? Ad quod cornes Gometius sic respondit : Nobis filiam quem exposcilis non dedistis. Cui ille : Et si dedi aiils, consortes prsstii et custodi» vos adjanxl, et ille eu jus cuslodis specialiter repoUri sustinait, incubuit, et occubuit super euro; tos autem relicto puero cur teoislis^ Tune Alvarus Fanun Tir strenuus et fidelis sic dicltur respondiste : Memores laborum, quos ab adolescencia lolcrastis, civitatum, oppîdorum patrie et castrorum pro qoibus toliens snnguinem effudistis , et quod auxilium exlioclo parro non prodessel hue advenimus, ne cum extincto parvo magnalium vestrormn glorta extiDguatur , si ea , qus a juventute testra fœliciter acouisislis nobU perdilis perderentur. Sed necsic visdoloris potuil mitigari ; quanto enim talia dicebantur tanlo amplius rediTivis singoltibus memoria fil i i torquebalor. Tune perdita fuit Concba, Amaasatrlgo, Opta, Uclesium, Aurélia, Ocania et Consogra.

2 Luc. Tud. Chr., p. 102.

3 Voyea dans d'Actacry (Specilcg. Voter. Script., t. m , p. 418), le pacte secret de l'alliance formée entre Raimond et Henri, probablement de 1104 à 1106, pour s'assurer la succession dWlfouse. Les deux comtes français prirent Hogo, abbé de Clunl, à témoin de leurs dispositions. Voici ce curieux document;—

CHAPITRS VENGT»8EPTIÈME.

Roderich de Tolède nous apprend qu'en ee temps était élevé en Galice, par le comte Pierre de Trava, l'infant D. Alfonse, fils encore en bas âge du comte D. Raymond et dedofta Urraca. Le jeune Alfonse Raymondez était né en 1 104, dans un lieu appelé Caldas, que son séjour fit dans la suite nommer Caldas del Rey , près du monastère de San Jnan del Poyo et de Pontevedra, sur la côte de l'Océan. La tendresse d'Alfonse pour Urraca, demeurée veuve en 1 107, ee réveilla vivement après la mort de Sancho. Il se voyait sans héritier. Les Castillans avaient hâte de voir fixer la succession royale. Les

Raimundl Gallaciœ et Uenrici Portngallies eomilom Uugonl abball Cloniacensl. Domino atque reTerendtssimo Cluniacensi Abbali Uugoni, omuique beali Pelri congrégation!, Raimundus Cornes ejusque /S/tut, el Hcnricu» Gomes cjus familiaris, com dileclione salutem in Christo. Sciatis, carissime paler, quod poslquara veslrum Tidimue legatum, pro Doi omnipolentie alque beali Polri Apostoli limore, Tcstrœque dignilali» reverentia quod nobis mandaslis in manu domini Dalmatii Geret fecimus.

In nomine Palris el Filii etSpiritùs Sancli. Pignus intègre dilectlonis.quo conjuncli aont in amore Raiinundus Cornes Comcsque Ileoricus el hicjuranienlo.

Ego qnidem Henrlcus absqoe ulla ditorlli falaitale libi Comiti Raimundo mcmbrornm tuorum sanilalem tuxque Tilc integram dilcelionem, Inique eareeris in* i tara mibi occuraîonem juro. Jnro eliam quod post obilnm régi» Aldcphonsi tibi omnl modo contra omnem homJncm alque muliercm banc (olam terram régis Aldophonsi defcndore fideliter ut domino aingnlari alque acquirerc prœparatua occurram. Juro eliam, ai Ibeaaurum Toleli priùa le babuero, duas parles libi dabo, et lerliam mibi relinebo. Amen.

El ego Cornes Raimnndua tibi Comili Henrico luorom membrorom sanilalem, luaeque ville inlegram dileclionem , Inique carcerls inTilam mibi occursionem jnro. Jnro etiam quod post niortem Régis Aldephonsi me tibi dalnrum Tolelum, terram que totam subjacenltm ci, totamque terram, quam obtinea modô à me eonceaaam habeas tali pacto; ut si» inde meus homo, et de me eum babeai Domino; et poslquam illaa tibi dedero, dimitlaa mibi oranes terras de Léon el de Castella; cl ai aliquia mibi Tel libi obaiatere Toloerit, el injuriam nobis feeerit, guerram aimnl in en m, Tel nnuaquiaque per se inearaus, usqueqoo terram illam mibi Tel libi pacifiée dimittal etposlea tibi eam prœbeara. Juro eliam si thesaurum Toleli priai le babuero, lerliam parlem tibi dabo et duas rémanentes mibi serTabo.

(Fidudamquam Cornes Raimundus feeit in manu Domini Dalmatii Corel.)

Si ego Corne» Raimundus non posaum tibi Comiti Henrico dare Tolelum ni promiei, dabo libi Gallaaciam, tali paclo, ni In adjufe» mibi adquirere totam terram de Léon et de Castella: el postquarn indc Doroinus paciûcé fuero, dimitlaa mibi terras de Léon et de Castella. Igilur.Deo jubenle sic quoqne sancta Dei ecclcaia piis orationibua interveniat. Amen.

HISTOIRE d'eSPAGîŒ.'

grands et les villes l'en pressaient.Voyant le roi vieux et malade, le désir des grands eût été qu'un époux castillan fût donné à la veuve de Raymond. Ils se réunirent en conséquence à Magan, Aldea de la Sagra de Tolède, d'autres disent à Mazquaraque , et ils désignèrent l'un d'entre eux comme digne de cet honneur : c'était Gomez de Gampodespina, que nous avons déjà nommé1. N'osant faire eux-mêmes au roi cette ouverture, ils en chargèrent un certain Juif nommé Cidellus, qui avait gagné la confiance du roi par son adresse et par ses connaissances en médecine. Cidellus s'acquitta de sa mission; mais Alfonse, loin d'accueillir la demande des grands de Castille , s'en offensa, et l'on rapportait qu'il répondit au juif : « Je ne te punirai point de ce que tu as osé me dire ; c'est à moi que je dois m'en prendre, à moi, dont la familiarité t'a fait croire cet excès d'audace permis. Mais sors de ma présence, et de ta vie n'y reparais, si tu ne veux que je te fasse à l'instant mettre à mort. Ma postérité périra, plutôt que je dispose de ma fille comme ils le demandent. » Cette réponse blessa, comme de raison , les comtes et les magnats réunis à Magan , et l'historien se contente de nous dire qu'ils s'en retournèrent confus a. Pendant ce temps , le comte Pierre de Trava élevait en Galice comme oublié le petit-fils d' Alfonse, Alfonse, fils d'Urraca et

* Il «tait, dit-on, fils du comte Gonialo Quatro-Manos, petit fils de Salvadorez, descendant da comte Tello, frère du comte Fcrnand Gonzalez. U remontait, par une suite d'aïeux illustres, jusques à un certain Fernand Niger, ajoutet-on, qui se trouvait avec Pelage i Coradunga, et qui prit part au rétablissement de la puissance chrétienne dans les Asturies, où, déjà vieux, il fonda le monastère de Saiut-Marlin-de-la-Escalada.

2 . . . . Et quia consilium régi proponere non audebant animosilatis ejus inagniflccniiaru formidantes, quemdam Judtcum Cidellum nomine asetaerunt, qui salis erat familiaris regi propter industriam et scienliam medicinss, et huic consilium dénudantes mitlunt ad regem, ut qus» tractaverant nunciaret. Tonc rcx quasi dolore duplici sltmulatus Judtco Ule dicilor dédisse responsum : Non tibi imputo, quod hoc dicere prœsumpsisti, sed mihi, cujus famîlîaritate in tantam audaciam prorupisti. Cave ergo,ne de castero audeas in mei prssscntia coinpar are; quod si foceris, ilico morieris. Mea autem iutererit, meos flliœ, sed non ut postulant, providere. Hoc andito recesser uni confasi comités et mognates.

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