CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Ibrahim cl Koscbéry de Cordouc, homme très savant et fort renommé ponr ses sages conseils et son mépris des vanités du monde. El Modhaffer alla chez lni un vendredi, après la prière (Tazala dn djonmah);le docteur était dans sa maison avec quelques disciples, et lorsque Ton eut demandé la permission d'entrer, sachant que c'était le hadjeb, il pria ses auditeurs de ne se point lever à son entrée, parce qu'ainsi le voulait autrefois El Mansour. El Modhaffer entra, et le scheik le reçut avec beaucoup de courtoisie, sans toutefois permcltre à ses auditeurs de se lever. Le hadjeb fit honneur à son école, et en le quittant le pria de le recommander à Dieu dans ses adoas (élévations religieuses); ce que Mohammed ben Ibrahim fit aussitôt dans les termes suivans : « Allahomah 1 seigneur Allah, mets dans les cœurs de ses sujets la parfaite obéissance, et dans son cœur la bonté et l'amour de ses sujets? » El Modhaffer s'arrêta à Tolède quelques jours, attendant que ses troupes y fussent rassemblées; et il en partit avec elles pour la frontière de Castille, sur laquelle, à l'exemple de son père, il parait qu'il se plaisait particulièrement à guerroyer, courut et ravagea le pays, et s'en revint, comme à l'ordinaire, chargé de butin et de prisonniers3.
Les expéditions d'El Mansour, ainsi que nous l'avons vu, étaient ordinairement provoquées par des chrétiens mécontens. Il semble qu'il en fut de même de celles d'Abd cl Melek. 11 vint à Gordoue en ce temps, dit Gonde, plusieurs chrétiens d'entre les principaux, qui fuyaient leur pays troublé par des dissensions intestines. Ges chrétiens demandèrent au hadjeb El Modhaffer la permission d'habiter hors de Gordoue; mais celui-ci, en ayant référé au khalife, leur permit non-seulement de demeurer dans l'intérieur de la ville, mais encore leur
1 Allahomah, dit Conde,eit une invocation du nom do Dieu pleine d'affection «t de reenect, qui renferme, «ans reiprimer, toute l'énergie de l'interjection. > Conde, c. 103.
HISTOIRE D'ESPAGNK.
fit donner des maisons et des jardins où ils pussent vivre en liberté et avec tontes les sûretés et les commodités désirables 1 .
De quelles provinces de l'Espagne étaient ces chrétiens, c'est ce qu'il serait curieux de connaître, mais ce que la chronique arabe ne nous dit point. Tout ce qu'on peut conjecturer, c'est que c'étaient des chrétiens de Gastille, des ennemis de Sancho ben Garcia, puisque la guerre continua contre cr lui-ci. Les chrétiens de Léon, au contraire, demandèrent la paix en ce temps, et, bien qu'Abd el Meiek leur ait répondu qu'il ne pouvait faire la paix avec eux, sans doute par quelque motif religieux, ils en obtinrent une trêve pour un temps déterminé, trêve qui, pour eux, équivalait assez bien à la paix, et leur assurait un repos dont, à ce qu'il semble, ils avaient grand besoin. Les historiens arabes attribuent la signature de cette trêve aux instances du wali de Tolède, Abdallah ben Àbdelaziz. Nous connaissons ce personnage : c'était un Merwan, parent du khalife; il avait été grand ami d'El Mansour, qu'il avait accompagné dans la plupart de ses expéditions en Galice. Il s'était montré d'abord terrible aux chrétiens ; mais, dans ces derniers temps, il s'était lié d'amitié avec le roi de Léon, et ils s'envoyaient réciproquement des présens : ces rapports étaient la suite d'un de ces procédés chevaleresques particuliers à cette époque : Abdallah, dans une de ses algarades, avait fait captive une très belle chrétienne, et il s'était enflammé pour elle à cause de sa grâce et de son extrême beauté, à ce que nous apprend la chronique arabe ; mais , ayant appris des autres captifs qu'elle était fille du roi Bermude et sœur d'Alfonse V, alors régnant à Léon, il la lui avait renvoyée avec d'autres jeunes filles ses compagnes, sans demander aucun prix pour leur rançon ». C'est ce procédé qui sans doute a donné lieu à ce
■ Coodt, c. 103.
* lbid., I. c.