‹ Histoire d'EspagneChapitre 101 sur 108 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Oomez Carillo lai en fit de grands remercimens, et crut d'au- - tant plus à la sincérité du roi, que celui-ci lui fit à l'instant ' délivrer ses titres et ses diplômes de gouverneur d'Algésiras,

avec une lettre invitant D. Garci Ferrandez Manrique à lui î remettre la place et ses dépendances. Le roi fit armer une i^ galère dont était patron un nommé Alfonse Dominguez, !' neveu 'de Martin Tafiez de Séville, son favori, pour porter i- Gomez Carrillo à Algésîras. Gomez Carrillo y entra tout i joyeux; mais dès qu'ils furent hors du Guadalquivir en

mer, le patron de la galère le fit tuer ; on lui coupa ia tête; i on jeta son corps à la mer, et on porta la tête au roi à k Séville. Et Martin Lopez de Cordoue , qui savait tout ce I qui était ainsi préparé, quand il était venu à Alfaro pour t faire tuer Gutier Ferrandez de Tolède, prit à Soria la m femme et les fils dudit Gomez Garrillo '. ip: ' Et aussitôt après cela le roi partit de Séville, et vint à Almair. ian, et en arrivant à un hameau d*Atienza nommé Bebollosa

il apprit là comment Gutier Ferrandez avait été tué à Alfaro, iJ: et ce fut là qu'on lui apporta la tête de Gutier. Et aussitôt il ^ partit de là pour Atienzà, et le lendemain arriva à Almazan, (2î et là vinrent à lui le maître de Saint-Jacques D. Garci Alvap rez de Tolède, D. Ferrand de Castro, D. Diego Garcia de P> Padilla, maître de Galatrava, et D. Suer Martinez, maître ï d' Alcautara, et beaucoup d'autres chevaliers qu'il y avait fait ^ convoquer, et il les y reçut très bien, ainsi que Martin Lopez [f de Cordoue, qui arrivait de Soria où il venait de faire pri- ^ sonniers la femme et les enfans de Gomez Carrillo. Il voulait j! leur donner les raisons de la double exécution de Gutier Fer- ^ randez de Tolède à Alfaro et de Gomez Carrillo dans les mers

de Cadiz , et il dit qu'il leur avait fait infliger la mort parce ^ qu'il savait très bien quils l'avaient méritée*. A Tégard de ■«'

•f ^ Cronica del Rey D. Pedro, ano au, c. 18.

' É dixole que él mandàra matar à Gutier Ferrandez é à Gomez Carrillo, porquc sabla bleu que ge lo aviau merecido.

Gutier Ferrandez de Tolède, il dit qu'étant Gatier Ferrandez dans la ville de Tadèle en Navarre, ponr traiter de la paix avec TAragon, étaient venus là demeurer avec lui Diego Ferez Sarmiento , qui s'était alors éloigné de sa grâce et avait quitté son service pour celui du comte D. Henri, et Pero Garrillo, grand ami du comte, et qu'ils parlaient avec ledit Gutier Ferrandez secrètement, et mangeaient et conversaient avec lui ; qu'en outre Gutier avait envoyé Pero Gonzalez de Aguero, un chevalier vassal du roi, qui par Tordre deeeloi* ci avait été placé avec Gutier Ferrandez à la garde des froo" tières, en qualité de messager, à l'infant D. Ferrand, marquis de Tortose, qui était en Aragon ; qu'il ne savait comment ni pourquoi, mais que ces choses n'étaient pas bien, ni ne pa^ raissaient bien à ceux qui les voyaient. Raison suffisante assurément pour autoriser la mise à mort un homme aussi évidemment convaincu d'avoir mal fait. Il allégua, pour le meurtre de Gomez Garrillo, une raison de même force. M n'y eut là personne, dit en finissant Ayala, qui osât dire autre chose, sinon, avec une sorte de résignation et de fatalisme musulmans qui prouvaient à quel point les chrétiens s'étaient assouplis en Espagne aux maximes du despotisme oriental, qu'il fit ce qui était de son plaisir, et que tout ce qu'il avait fait était bien fait. II y en avait bien là quelques-uns qui disaient en particulier que toute la conversation que Gutier Ferrandez, comme il l'avait répété souvent lui-même de son vivant, avait eue àTudèle avec Diego Ferez Sarmiento et avec Pero Garrillo, avait eu pour objet[de les ramener en la grâce du roi, et que s'il avait envoyé Pero Gonzalez de Aguero à Tinf ant Ferrand d'Aragon, ce n'avait été que pour agir près de lui contre le comte D. Henri, et mettre la discorde entre eux, de telle sorte que Texpédition qu'ils préparaient contre la Castille n'eût pas lieu.La vraie raison de la perte de Gutier Fe^ randez n'était donc pas celle qu'alléguait le roi, mais, comme chacun le savait, la hardiesse avec laquelle il lui avait dit

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GHAPITRB TREIZEÈBIE. 541

certaines vérités, qui, bien qu'il les eût dites à bonne intention, Tavaient rendu odieux au roi. D'un autre côté, Gomez Carrillo était un chevalier qui avait toujours gardé le service du roi, et qui, s'il avait eu mal fait, ne se fût pas mis au péril où il s'était mis en allant àSéville près du roi pour se justifier des choses qu'on disait de lui ; mais que le seul et vrai motif de sa mort était le fait de dona Maria Gonzalez de Hinestrosa, femme de son frère Garci Lasso Carrillo, que le roi avait prise, selon ce que nous avons conté '.

Les deux exécutions que nous venons de raconter inspirèrent, non sans cause, une grande crainte à tons les chevaliers du royaume, et à plus forte raison aux parens même des victimes. Gutier Gomez de Tolède, prieur de Saint-Jean, et Diego Gomez de Tolède, son frère, eurent peur à la nouvelle de la mort de leur parent Gutier Ferrandez de Tolède, et s'enfuirent de Murcie où ils commandaient. Ils avaient près d'eux, à Murcie, un chevalier de Gastille d'une grande valeur, nommé Dia Gutierrez de Zavallos : on dit au roi que le prieur de SaintrJean et son frère étaient partis sur son

^ Nous avons reproduit presque mot pour mot les singuliers motifs que Pierre

allégua devant ses principaux che& militaires à Almazan pour justifier les meurtres de

t> ces chevaliers : — É diio que estando el dicho Gutier Ferrandez en la villa de

^ Tudela, vinieran à estar cou él Diego Ferez Sarmient*, que era estonce partido de

la su mercedy é era ido para el Conde Don Enrique, é andaba en su deservicio, é

Pero Carrillo, que era privado del Conde, é que fablaban con el dicho Gutier Fer-

i' randez secretamente, é comian é conversaban con él. Otrosi que enviàra el dicho

Gutier Ferrandez â Pero Gonzalez de Âguero, un caballero vasallo del Rey, el quai

por su mandado estaba con el dicho Gutier Ferrandez frontero é le guardaba, por

mensagero al infante Don Ferrando marques de Tortosa, que era en Aragon : é que

i;*^ non sabla cdmo, nin para que ; pero estas cosas non las facia bien el dicho Gutier

>!? Ferrandez, nin parescian bien à los que las veian. Otrosi dixo que Gomez Carillo,

^ estando en algunos logares dd le deiara por frontero de Aragon, los quales eran

^' Bijuesca é Torijo que él ganâra de Aragon, é los ténia por él, se veia muchas veces

\> con Pero Carrillo é con Gomez Carillo sus primos, que estaban con el Conde en Ara-

■4 gon en su deservicio : é que por estas razones los mandàra matar. É non ovo alli

ninguno que osase decir él, salvo que fldese lo que su merced fuese, é que todo lo

que él ficiera fuera bien fecho.

542 HISTOIRE D*BSPAGNB.

conseil, et le roi, qui le haïssait, le fit arrêter là-dessas et oondaire prisonnier à Tarsenal de Séville; il fat depuis transporté de là à Gordoue, et enfermé dans la prison dite la tour des Infans, où il mourut '.

D'Almazan, le roi, retournant à Séville, s'arrêta quelques jours à Guadalajara, et de là envoya des messagers à Tolède, avec Tordre d'en faire partir ;>our le Portugal l'archevêque D. Vasco, dont le crime était d'être le frère de Gutier Ferrandez. Ces messagers étaient Matheos Ferrandez, grand chancelier du sceau privé, et, il faut bien le dire, le propre auteur de la chronique du^roi, Pero Lopez de Ayala, alors son alguasil-mayor de Tolède. Ils trouvèrent, en arrivant de grand matin à Tolède, l'archevêque qui entendait la messe dans la chapelle de son palais, et lui intimèrent les ordres du roi. Comme son frère, D. Yasco n'avait rien à se reprocher, et à tout cela il n'avait rien à dire : c'était la volonté da roi. Dans son étonnement, il rappela toutefois les grands et signalés services que sa famille avait rendus au roi, mais pMl par manière de conversation avec les deux envoyés, qoe pour empêcher l'exécution de leurs ordres. Les termes de l'ordre d'exil étaient que l'archevêque devait quitter sur-lechamp la ville et le royaume, et se rendre en Portugal, d'où il ne pourrait partir, pour quelque pays que ce fût, sans licence ou sans ordre. Matheos Ferrandez chargea Pero Lopez deÂyala de la triste mission de conduire Tarchevèque hors de la ville, et y ajouta les plus sévères injonctions. Ayala eu fut requis deux fois, et dut obéir. Matheos ne voulut pas souffrir une heure de retard, et ne permit pas même à D. Yasco de prendre un livre, ni de changer d'habit'. H partit de Tolède, sans avoir rien pris, par le pont de Saint- Martin, sous la conduite d'Ayala, qui le mit sur la route de

^ Cronica dcl Key D. Pedro, aSo u, c. 20.

* E non le consintld el dicho Matheos Ferrandez tomar sol^m^iil^ un librOj u* otra ropa salvo la que traia vesUda.

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