‹ Histoire d'EspagneChapitre 102 sur 108 · CHAPITRE TBBIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TBBIZIÈME

Portugal, comme le roi Favait ordonné. Tout le monde à Tolède en fut affligé, mais personne n*osait rien dire, tant était grande la crainte qu on avait du roi. L*arcbevéque banni ne pouvait aller vite à cause de son grand âge, et ne prit quelque nourriture, ce jour-là, qu'à trois lieues de Tolède. Ce même jour, dans Taprès-dinée, le roi arriva à Tolède, et fit saisir tous les biens de Tarcbevèque et mettre le séquestre sur toutes les rentes de son arcbevécbé. Tous ses majordomes furent arrêtés, tant ecclésiastiques que laïcs, et quelques-uns mis à la question pour savoir d'eux s'ils avaient quelque chose à Tarchevéque en sus de ce qu'on ayait trouvé publiquement ^.

Le bannissement de l'archevêque de Tolède parait surtout avoir eu pour cause le désir de s'emparer de ses biens. En tant qu'archevêque de Tolède, et administrateur du bien de ses églises, D. Yasco avait des richesses considérables, et le roi avait de grands besoins d'argent, à ce qu'indique le procédé d'acquisition ou de perception qu'il employa, en ce temps et à Tolède même, contre un autre personnage renommé aussi pour ses grandes richesses, et qui méritait son

^ E quantos aria en Toledo avian por ello muy grand pesar, aunqne non osaban decir ninguna cosa : tan grande era el miedo que ayian del Rey. E fué ese dia à corner à très léguas de Toledo : é aquel dia mesmo en la tarde Uegd à Toledo el Rey, é mand(5 tomar todos los bienes que fallaron al arzobispo, é fueron presos todos los mayordomos de Tarzobispo, asi clérigos como legos, é dellos fueron puestos â tor^ mento por saber dellos si tenian algo del arzobispo mas de lo que avian fallado pûblicamente. — D. Vasco choisit pour lieu d'exil, en Portugal, la ville de Goimbre, où il mourut le 7 mars 1362 ("voyez dans Florez, Espaiia Sagrada, t. xxiii , Gronicon Gonimbricense, ad ann. ). Ses parens obtinrent la permission de transporter son corps à Tolède, où est son tombeau. — Pulgar (Hist. de Palencia, p. 45) cite une clausule d'un codicile de D. Vasco, fait à Coimbre, dans lequel il proteste de son innocence, et supplie le roi de lui rendre ses biens pour accomplir les dernières volontés exprimées dans son testament: — Pedimos por merced â nuestro senor el Rey de Gastilla , que tenga por bien de nos mandar tornar aquello que nos mandd tomar, para cumplir nuestro testamento, é este nuestro codicilo ; ca sabe Dlos que nunca le eramos en aquello que oontra nos le impusieron, 6 élsospecha, 6 en o(ra cosa que él de nos fisse.

544 HisTomE D'ESPAGme:.

renom. Quatre jours après le départ de l'archevêque banni, le roi fit arrêter son propre conseiller, trésorier général, et grand ami le juif Don Simuel el Lévi. Et ce qui prouve que c'était là uniquement pour le roi un exploit de brigand (on sait qu'Aristote place le brigandage dans les manières d'acquérir) avec préméditation et guet-apens, c'est que le même jour qu'on arrêtait Simuel Lévi à Tolède, ses parens relaient par tout le royaume. Le roi en tira de grands trésors, tant de ceux qu'on trouva sur place à Tolède, que depuis en divers lieux. On trouva dans les maisons de D. Simuel, àTolède, cent soixante mille marcs d'argent, cent vingtrcinq coffres remplis de drap d'or et de soie, et de nombreux joyaux, sans compter huit cents esclaves maures avec leurs femmes et leurs enfans, dont le roi s'empara comme du reste. Il eut, des parens de Lévi, sept cent mille doubles, dont une grande partie toutefois ne leur appartenait pas, étant le produit des revenus du royaume qu'ils étaient chargés de percevoir, Lévi futcoflduit à Séville, et jeté en prison dans l'arsenal (en la tarazaa]. Là, on le mit à la torture pour savoir de lui s'il avait d'antres trésors; mais on ne put rien en arracher, et il mourut dans ces tourmens '. Ce fut la dernière personne de cette année qoi eut à souffrir des rigueurs du roi. On lui donna pour successeur, dès le jour de son arrestation, le Sévillan Martin Yanei qui eut ainsi la charge de toutes les rentes et de tous les recouvremens du royaume, et put en ordonner comme il voulut. Le roi demeura à Séville le reste de cette année ^.

Pierre partit pour Almazan au commencement de l'année suivante^, emmenant avec lui, pour entrer en Aragon, beaO'

^ É ovo grandes tormoitos por saber el Rey dél si ténia mas tesoros; é enfin destos tormentos ovo de morir.

2 É estOYO el Rey en SeviUa lo que fincd deste ano.

3 II était^ le 9 janvier 1361, à Carmona, où il fit seigneur de Niebla le filsqn'il avait eu de Marie Gonzalez de Hinestrosa, lequel pouvait être alors âgé de quatre ou cinq mois. Les députés de la viUe de Niebla se rendirent à Garmona, sur son invitation, pour prêter serment et hommage , comme il est dit dans cet acte, à Ik»

OSAPITRE TREIZIÈBOS. 545

eoop de gens de gaerre parmi lesquels se trouTait le maître d'Avis, avco six cents chevaux que lui envoyait le roi de Portugal son oncle. Il y entra incontinent, et occupa les châteaux de Verdejo, de Torijo, d'Alhama, de Ariza, et quelques autres. Le cardinal de Boulogne, qui toujours espérait arriver à quelque accommodement entre les rois belligérans, profita de Toccasion pour reprendre de nou^ Teau son œuvre de paix ; il vit à Deza le roi de Gastille, et le supplia d'entrer en négociation avec le roi d'Aragon, afin que n'eût pas lieu la grande effusion de sang qui semblait imminente <; car te roi d'Aragon était dans un lieu appelé Torrer, près de Galataynd, avec tous les grands, chevaliers et fijos-d'algo de son royaume, prêt à entrer en campagne, résolument cette fois, et de manière à tout terminer en un ou deux combats décisifs. Il avait avec lui, outre les troupes nationales, les fils d'Éléonore, D. Henri, D. Tello et D. Sancho, et un grand nombre de chevaliers et d'écuyers de Castille, qui s'élevaient jusqu'à mille chevaux. Pierre, de son côté, n'avait pas moins de six mille chevaux et de nombreuses troupes de fantassins. II eût poussé vigoureusement l'invasion, si un récent changement, survenu à Grenade, ne lui eût donné Tinquiétude de voir l'Andalousie attaquée. L'émir ou roi de Grenade avait été récemment détrôné, par

Ferrando fijo de nuestt'o senor d Rey^ é de doAa Maria de Hinestrosa su madré, en sahado nueve dias de Enero, Era de 1399 aîios (9 janvier 1361), après que le roi les eut relevés du serment et hommage qu'ils lui avaient précédemment prêté pour la même ville. Il n'est plus question de D. Ferdinand après cela, sans doute parce qu'il mourut enfant. Pierre était, le 12 février, dans Almazan, oà il octroya à la ville de Briones, avec le droit d'entretenir trente arbalétriers, certaioei franchises et libertés (Voyez Gudiel, Compcndio de los Girones, p. 19). -^ Il avait alors trois enfans mâles, savoûr : D. Juan, né en 1365, fils, à ce qu'on croit, d« dona Juana de Castro ; Alfonse, né ea 1359, fils de Marie de PadiUa ; et Ferdinand, né en 1360, fils de Marie Gonzalez de Hinestrosa.

* Rogandole que le ploguiese de facer alguna pleytesia de paz con d Rey de Aragon, é dar lugar que non oviese tan grand deriramamlento de sangre como él vêla queseaparejaba.

viu. 35

546 HISTOIRB D'ESPAGNE.

une de ces révolations violentes qui sont le correctif des gouvernemens absolus, correctifs mauvais d'une chose plus mauvaise, et qui déconcertent à chaque pas la théorie de la prétendue stabilité héréditaire des monarchies. Il avait été remplacé par Abou-Saïd, dont le roi d'Aragon, à ce qu'on disait, s'était secrètement ménagé l'alliance. Déjà, à la fin de l'année précédente, Pierre avait craint un moment que la guerre n'éclatât du côté de Grenade; mais il n'avait pas tardé à recevoir du nouvel émir une sorte de soumission ou d'acte de déférence et d'hommage qui l'avait rassuré. C'est alors qu'il était parti pour la frontière '. Maintenant (et je soupçonne le bruit d'avoir été répanda habilement pour l'effrayer, car on ne trouve, dans les archives d'Aragon, aucune trace d'alliance, à celte époque, du roi d'Aragon avec l'émir de Grenade), il croyait savoir positivement que le roi Bermejo (le roi Rouge), Abou-Saïd, s'était engagé par traité envers Pierre IV à faire la gueirc au roi de Castille si celui-ci continuait à faire la guerre k l'Aragon. Ayala exprime bien la nature des craintes du roi: il pensait, dit-il, que si la guerre des Maures se rallumait dans l'Andalousie, il lui en adviendrait un grand affaiblissement dans la guerre d'Aragon; car il lui faudrait envoyer contre les Maures ses genétaires d'Andalousie, troupe très bonne et très aguerrie, dont le roi se servait beaucoup, et qui lui était de la plus grande utilité dans cette guerre. Et pour cette raison il se rendit assez facilement aux ouvertures de paix que lui fit le légat. Un traité fut conclu, dont les deux conditions primordiales furent : r que le roi d'Aragon ferait sortir de son royaume D. Henri, D. Telle et D. Sancho, et les chevaliers et écuyers castillans qui avec eux étaient;

* Voir à ce siyet, dans Ayala, le chapitre intitulé : — Como el Rey de Castiiu cuidcJ avep guerra con Granada, é como se asosegd, é fué para la guerra de AragoQ (Cronica del Rey D. Pedro, ano xi, c. 23).

Page 1