‹ Histoire d'EspagneChapitre 25 sur 108 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Suite du règne d'Alfonse XI. — Siège et prise d^Algésiras par ia couronne de Casune. — Premier emploi de la poudre à canon par les Arabes à ce siège (1344). — Établissement de l'impôt connu sous le nom d'Alcava^. ~ Situation intérieure du royaume de Grenade sous le règne de Youssouf Aboul-Hedjadj.— Ordonnances civiles et religieuses de cet émir. — État de l'architecture. — Embeilissemens et inscriptions de TAlhambra sous ce règne. — Gortès d'Alcala de Hènarès. — Siège de Gibraltar par Alfonse de Castille. — Sa mort. — Situation dans laquelle il laisse son royaume. — Mort de Youssouf Aboul-Hedjadj de Grenade.

De 1340 à 13^.

La suite du règne d' Alfonse XI n'offrit plus en quelque façon que la répétition des mêmes scènes, et il n'y eut plus guère de notable que son expédition d'Algésiras et sa mort au siège de Gibraltar. 11 poursuivit, en 1 34 1 , la guerre contre les Maures» leur prit ( le 26 août , après vingt-six jours de ' siège) Âlcala de Benzayde, aujourd'hui Âlcala-la-Beal, et quelques autres places. Il disposa aussi toutes choses pour asseoir définitivement la puissance chrétienne dans le détroit, mais il fut arrêté par le manque d'hommes et d'argent, et dut remettre à Tannée suivante toute tentative de ce côté. Enfin, une partie des troupes qu'il avait mandées s'étant réunies sous ses ordres, il partit de Séville pour aller faire le siège d'Algésiras, le 25 juillet 1 342, jour de la fête de saint Jacques, apôtre et patron de l'J^spagne, et mit le siège devant la place le 3 août.

La fortune était en ce temps-là, disent les Arabes, déclarée contre les musulmans. Le roi Âlfonse, enflé de ses victoires, désirait s'emparer d'Algésiras, porte de l'Espagne, cité belle et forte, dans des campagnes fertiles; et il vintl'assié-

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ger à la tête de ses troupes. Les chrétiens arrivèrent devant Àlgésiras au milieu de l'été et y campèrent, entourant leur camp de fossâs et de creût profond!. Lis assiégés faisaient des sorties pour empêcher leurs travaux et leur donnaient chaque }our de sanglantes alertes, où ils tuaient beaucoup de lears meilleurs chevaliers ; et bien des fois ils combattirent en rase cà(6{)iagiie) avec d«s fenccès balaBcés, contre totti les chfétietis qui étaient au siège. Lés èhïigtîen^ élevèrent de grandes machines et des tours de charpente pour assaillir la ville, mais les miisulinâBB les détruisaient avec des pierres eniwyées de leurs murailles et avec des baltes defet brûlantes lancées avec des éclairs et des tonnerres ^, qui les renversaient et faisaient grand mal à ceux du camp.L'émir Youssouf ben Ismaël sortit de Grenade avec sa cavalerie pour secourir les assiégés, et campa sur les bords du Wadijaro. Il eût bien voulu combattre sur le champs les ennemis; mais ses généraux n'osaient pas en venir à une bataille, ni attaquer les chrétiens dans leur camp fortifié, tant était grande la terreur que ceux-ci leur inspiraient depuis la bataille de Tarifa. Craignant toutefois que la cité ne fût réduite à l'extrétoité et perdue fe'il ne la secourait pas en temps utile, Youssouf excita ses troupes et arriva un matin au point du jour au bord de la rivière Palmonés, qui séparait les deux camps. Il lui sembla qu'une surprise serait fort importante , et il ordonna en conséquence d'attaquer avant le jour, lorsque les chi:étiens y penseraient le moins, ti'attaque fut très vive et très impétueuse, et elle mit les ennemis dans un grand trouble ; mais les creux profonds et les larges fossés qui les défendaient mirent fort en désordre les cavaliers musulmans, qui ne purent faire tout l'effet qu'ils désiraient. Néanmoins ils enfoncèrent et culbutèrent tout ce qui se présenta devant eux. Une si grande multitude accotu*ut à la défense de ces quartiers que ce fut prudence de la part

^ n y a teitueUemelit dans l'arabe rouùud, pluriel de roda, tonnerre.

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àm%6aéma\ miuÉililiaiis de rétrograder sans entrer plus ayant dans ces tranchées si bien gardées. Ceux de la citéi qui souffrafent beaaconp du manque de provisions et voyaient qne U roi ToDssoaf ne ponyait forcer les chrétiens à lever le siège, lai envoyèrent dire par un des petits bateaux qni approvitionnaiectt la cîlé pendant U nuit, qa'ils ne pouvaient plus se maintenir, et qu'il cherchât à faire un accommodement avec les dirétiens. Toussouf ben Ismaâ envoya à Geota demander du secours à Témir Abonl Hassan; mais celui-ci s*ex0B6a trur Tétat de ses affaires domestiques et lui conseilla de fmn la paix avec le roi de Gastille. C'est ce que Youssouf (tercha à Mre ; mais ie roi Alionse ne voulut prêter loreiUe à aucune {proposition à moins qu'on ne lui Uvrèt la dté. Il fiillut en effet la lui livrer, et Ton convint de la radditicm de la plaoe^ à condition que les musulmans pourraient passer de la cité nouvelle à rancienne avec tout «e qn'ils avaient et se retirer ensuite de là, dans un délar convenable, où bon leur semblerait, avec tout leurs biens, sous la foi et In pfoteetion du roi de Gastille ; ils condurent en même temps aae trêve de dix ans pour se refaire d'une si longue guerre. Les chrétiens entrèrent en conséquence à Algésîras après dix-neuf mois et vingt-trois jours de siège, le 12 de djou- Ikada 744 de Thégire (26 mars 1344)^

Il ne saurait y avoir de doute sur l'usage que les Arabes firent à ce siège de la poudre appliquée au canon.

« Los Moros de la ciùdad, dit la Chronique , c. 273, lanzaban mucbos trueaos contra la hueste , en que lanzaban peBas de fierro grandes, tamaftas corao manzanas muy grandes; y lanzabanlas tan lejos de la ciudad, que pasaban aUende de la bueste. Otro si knzaban saetas en los tmenos

^ Conde met la prise d'Âlgésiras en moharrem 744 (mai ou Juin 1313), mais c'est une erreur contredite par ce qu'il dit lui-même^ que le siège, commencé an milieu de l'été, dura vingt mois.

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rnuy grandes y muy gruesas : asi que hàbia bi saetas qae eran moy gruesas sin guisa '• »

II semble que les paroles de cette narration ne peuvent se rapft^rter aux catapultes et aux balistes ; le mot truenos, du moins, va mieux en parlant de Tartillerie moderne.

Il y a beaucoup à dire sur l'effet du canon, et peut-être le principal a-t-il été de rendre les guerres moins meurtrières. L'artillerie n'a certainement^ pas , dans la pratique de la guerre, toute la puissance qu'on lui attribue communément. Si l'on en croit quelques officiers d'artillerie, le canon seul gagne les batailles. Au lieu de songer à former de bonnes et fortes armées, il faut seulement se préparer une artillerie nombreuse et formidable. On ne peul; , disentils, déboucber devant une batterie, on ne peut marcher à elle ni l'attaquer sans être infailliblement détruit. Enfin, ils tuent tout et jamais on ne les tue. Ils croient sur leur terrain d'exercice que l'ennemi reste là connue leurs buttes et leurs cibles. Il est sûr pourtant que ces canonniers qui tirent si bien dans les polygones, quand ils se trouvent au milieu d'une campagne dont ils ne connaissent ni les ondulations ni les distances, quand ils tirent sur des troupes en mouve-

^ Void quei<iii£s passages plus décisife encore : dans le chapitre 280, la Chronique dit que les assiégés loMoban muohaspeUas de fierro eon lo$ truefnos. Elle répète la même diose, cb. 285 et cb. 292 ; dans ee dernier, de cette manière : Et otro siy tnuchas peUtu de fierro que les tiraban, de que los homes habian muy gran esparUOf ca en qucdquier miembro dd home que diesen aqueUas peUas UevabarUo cercen como si lo cortasen con cuchiUo ; e quanto quiera, par poeo que home fusse ferido délias^ luego era muerto, y non habia eirujano ninguno que lepodiese aprovechar ; lo uno por que venian ardieruio como fuego : lo otro porque los potvos eon que las lanzàban eran de tal manera, que quaiquier Uaga que fieiesen, luego era muerto el home; y venia tan reda, que pasaba un home eon todas sus armas. Enfin, dans le ch. 337, eUe dit qu'il arrivait aux Maures barcos cargados de polvora eon que lanxaban los truenos, ce qui est plus explicite encore que tout le reste. Ces passages et qudques autres ne peuvent guère laisser de doute, |e le répète, que les Arabes ne connussent dès lor$ Tusage de la poudre, des canons, et même du boulet rouge.

GHAPITBE DOUamiB. \Bà

ment^ quand de plas on tire sar eux, perdent une bien grande partie de leur justesse.

Le canon sans doute est de la plus grande utilité et du plus grand effet; mais ce n'est qu'un accessoire. C'est une arme, et qui, par cette raison, doit être subordonnée nonseulement aux opérations des armées, aux manœuvres des troupes, mais encore à leur organisation, à leur constitution, à leur ordre. On ne forme point des armées , on n'établit point un ordre de bataille pour le canon ; mais on fait des canons pour les ar^lées et pour les troupes, dans quelque ordre de bataille qu'elles se mettent et de quelque manière qu'elles soient constituées.

La foi, l'amour de la patrie , la simple ardeur militaire, oe je ne sais quoi qui fait les braves proprement dits, sont aussi des armes contre le canon. Ceux qui ont vu à Tœuvre nos soldats républicains de 93 et . nos révolutionnaires de 1830, savent ce que peut contre lui la colère ou Venthousiasme, et que la seule indignation populaire peut enclouer en trois jours cette dernière raison des rois ^ •

Ce fut aussi à Toccasion de ce siège d'Âlgésiras que fut établi en Castille l'impôt célèbre connu sous le nom d'Alcavala (la gabelle).

Pour subvenir aux frais de l'expédition, Âlfonse assembla, les certes à Burgos. Il leur fit part du besoin qu'il avait de ressources extraordinaires pour faire face aux dépenses extraordinaires qu'exigeait l'entreprise, et il en obtint un nouvel impôt pour toute la durée de la campagne, impôt indirect en quelque façon, devant être prélevé sur toutes les marchandises qui se vendraient dans le royaume, dans la proportion à peu près d'un cinquième ou de vingt pour cent, et qu'on

^ Nous ayons vu en 1830 la fameuse devise monarchique retournée, et dans i'ITKtima ratio regum le mot regum gratté, auquel quelque gamin de Paris, qui savait lelattn, avait substitué, non pas populit mais im généreux pluriel : UlHma raiio

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appela alcamla; t*est done soqb ce règne qae priteomitieiicement dans les rojaumes.de Catrtilte et et Léon cet impôt, dent fois plus onéreux que la ditne française.

L'origine du met alcavala est incertaine. Les uns eroient qti'il vient de l'hébreu cabaîa^ qui signifie réeeption d'une ffiùin â l'mtre^ et dérirc du verbe cabal^ recôtoir. Les autres le font venir du latin barbare gabela^ gabelle, auqtiel aurait été joint l'article arabe <il, selon la coutume espagnole. D'autres croient qu'il est arabe, signifiant chose que Im paie au sultan; d'autres enfin qu'il est purement castillan, et tiré de la formule suivant laquelle il fut concédé, les procureurs des villes ayant dit, selon eux, en l'accordant : « Na le darimos pecfto , mas darémasle al que valâ tanto ernio lo que fws ha pedido (Nous ne lui donnerons pas d'impôt, mais tlous lui donnerons eho$e qui t7m{Ie autant que ce qu'il tiouft a demandé )t » Salazar croit qu'il faut s'en tenir à la première étymologie, et qvCakavala s'est formé en effet de l'articte arabe ût et de l'hébreu cabala ; et il n'est pas étonnant, dit-il, que les Arabes et les Juifs aient contribué à la fonlÉation de ce mot, les uns et les autres &'étant chargés de la perception de ce nouveau droit» tant du temps de ce roi que sous quelques-uns de ses successeurs.

Quoi qu'il en soit, Yaicavala fut établie dans les eortès de Burgos de 1342, et perçue pour la première fois au profit d'Alfonse XI. Ses inventeurs furent les ministres du roi, toujours féconds en semblables découvertes ; son prétexte, l'utilité publique et le vide du trésor épuisé pat les guerres continuelles ; sa quotité et son assiette, un cinquième sur tout ce qui était objet de commerce ou de consommation ; sa destination, l'entretien de la guerre contre les infidèles; sa limite enfin, la durée du siège d'Algésiras. Gela fut expressément statué ; mais telle est la magie des impôts, que lors- ^tt'oBe fois ik 6ont établis, ils s'altachent 4ia corps social comme la robe de Nessus au corps d'Hercule. L'alca^

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uUui, fif èposée d*abopd coftime un soulagemeet mometitaiié) parift datas k satte un 4toit incontestable. €*est ainsi que s'introduisit en Espagne ce tribut désastreux, qui put «lors être utile, et toèaie nécessaire, jioar empêcher l'Espagne de retomber en partie sous le joug des Sarrasins, mais dont la oootiiMistîofi prolongée a été, suivant le père Isla, de la compagnie de Jésus, auteur de Fray Gerundio^ la véritable cause de la dépopulation, et lui paraissait devoir être un jour celle de la ruine totale de la monarchie espagnole. L'ai* cavala^ dîHl, elt une dénomination véritablement arabe, par la signification et par les effets , et Ton peut dire qu'en se retirant de l'Espagne, les Mahométaûs, encore bien qu'ils en lient emporté avec eux leurs alfanges et leurs cimeterres, y ont laissé pour sa destruction ce poignard qu'elle porte et qui ifl frappo au-^dedans d'elle^^mème.

Pendant le long temps qui suivit sa trêve avec le roi de Gastilie, Toussouf s'occupa du bonheur de ses peuples; il fit ouvrir dans toutes les mosquées, ou dans les édifices qui ea dépendaient, des medrimh^ des mskt^ et des làtab-kisna '. Il onkmna que dans les villes où il y avait une mosquée principale^ on prêchât et l'on fit la lecture tous lesdjuomas; que dans les niesqnitaâ (paroisses) où il y avait plus de douze ceats babitans on fit la khotba, et qu'il y eût un faki et an imam ; qu'il n'y eût pas de mosquée on l'on ne pût dire, tant en hiver qu'en été , les cinq azalas à leurs heures convenables d'el^zohbi,el-dhohar, el-asar, el-maghreb et el-àtema; que dans la khotba on observât la pieuse coutume de louer Dieu, de faire l'azala sur le bienheureux Mahomet, de répéter des v^^sets d« Koran pour avertir et instruire le peuple, avec des explications et des exemples pour que tout le BKHkIfi eamprit, et de demander pardon et miséricorde pour

^ Medri9&h,étÊit$ sopéifeweB ; «wfcled, écoles saotadalreB , «t kiM-kiÊlM, tréMriies Ums, bibUotbèques.

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tous. Dans la seconde prière, après les louanges à Dieu, on devait faire une honorable mention de ceux de la Sihaba comme premiers généranx des musulmans, et exalter la loi de Mahomet sur toutes les autres, en demandant pardon pour tous, ainsi que prospérité et toutes sortes de biens pour le sultan» sa famille et son royaume. ILvoulut qu'à l'heure de Tazala du vendredi, on ne put vendre ni acheter ni se livrer à aucune occupation profane. Que l'on ne fît pas rAlbotba dans deux mosquées lorsque le crieur de Tune pourrait être entendu dans Fautre, mais qu'on la fit dans la plus noble ou la plus ancienne. Que tout le monde fût obligé d'aller à la khotba du vendredi, quelque chemin qu on eût à faire pour l'aller entendre à temps en partant de chez soi au lever du soleil et y rentrant également avec le soleil. Il régla que personne ne demeurerait à plus de deux lieues d'un endroit habité , et que dans les hameaux où il y aurait plus de douze maisons fût bâtie une mosquée. Que dans les mosquées les jeunes fussent placés derrière les vieux, et les femmes derrière les jeunes geus et séparées de tous les hommes; qu'à la sortie les hommes et les jeunes gens demeurassent en repos jusqu'à ce qu'ils sussent que les femmes seraient sorties: que les jeunes filles n'allassent point aux mosquées s'il n'y avait point un endroit séparé, et lorsqu'il y serait, qu'elles y fussent très couvertes et avec beaucoup de décence.II ordonna qu'au jour sacré (le vendredi) tous les musulmans missent leurs meilleurs vètemens, montrant par leur propreté et leur parure extérieures celles qu'ils devaient avoir dans leur cœur ; qu'ils s'occupassent à visiter et à secourir les pauvres, à s'entretenir avec les savans, et à converser entre eux de sujets agréables et vertueux. Il renouvela pareillement les pieuses pratiques de la sunna pour la célébration des deux pâques, celle d'Alfitra ou de la fin de Ramadhan,et celle des victimes on fête des brebis : dans l'une et l'antre s'étaient introduites des coutumes profanes et des folies

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