CHAPITRE TREIZIÈME
lar, la plus imporlante de ses possessions, et il résolut de faire an noavel et terrible exemple de ce vassal puissant dont il redoutait les menées.
Nous connaissons Alfonse Ferrandez Goronel. Nous Ta- Yons vu dévoué à Alfonse XI jusqu'à servir ses plus despotiques passions, non moins dévoué à Éléonore de Guzman du vivant d' Alfonse, et gouverneur de la ville de Médina- Sidonia pour la favorite à qui le roi avait donné cette ville. Jusqu*à la mort d' Alfonse devant Gibraltar, tel avait été Coronel. Alfonse mort, il avait presque changé de parti par ambition : il s'était, comme nous l'avons vu, dès les premiers jours du règne du fils d' Alfonse, éloigné d'Éléonore et rapproché d'Albuquerque, dont il avait un moment gagné l'appui par l'offre d'un château comme prix des services qu'il attendait de l'ambitieux et avide ministre.
Pour rintelligence non-seulement des faits qui vont suivre, mais de toute cette période, il faut savoir qu' Alfonse Ferrandez Goronel, du vivant d' Alfonse XI , avait longtemps et obstinément demandé Aguilar, qu'il disait lui appartenir comme héritage de sa lignée. Il y a plusieurs villes de ce nom dans la Péninsule. Disons d'abord qu'il s'agit ici d'Âguilar de la Frontera (l'ancienne Attegua), ville aujourd'hui encore considérable de la province et de l'évêché de Gordoue, à sept lieues de cette capitale, partido (district) de Hontilla, ayant une population de douze mille habitans et plus, avec un alcade-mayor et deux ordinaires. Une assez vive contestation s'était élevée, sous le feu roi, au sujet de cette ville, entre don Alfonse Ferrandez Goronel et don Bernard de Gabrera, un vicomte et grand seigneur, dit la chronique, qui était venu d'Aragon, disant que c était à lui qu'appartenait la ville d'Aguilar, par droit d'héritage ; et don Alfonse Ferrandez Coronel disait qu'elle appartenait à lui *. Ne Vou-
* Un Vizconde é gran Senor que viuo de Aragon diciendo que le pertenescia a él
262 âlSTOIRB D*ES]PA^NE.
lant mécontenter ni Tan ni Tantre, s'il était ponibie, et vMlant garder Aguilar pour lui, Alfonse vida ]e prooès à sa guise : il donna à don Bernard de Cabrera, qu'il voulait d'ailleurs s'attacher, en compensation d'Aguilar {en emienda de Aguilar), la Pnebla de Alcocer, qu'il prit pour cela, il est vrai, à la ville de Tolède, laquelle, depuis, la racheta de ce même don Bernard ; et à notre Âlfonse Ferrandez Coronel, Gapilla, château très fort et d'un très bon revenu, qui avait appartenu à l'ordre du Temple ; et le roi prit Aguilar pour lui et ne le donna à personne '. Toujours ainsi, partout et BOUS toutes les formes, apparaissent les lois agraires. Mais il est convenu, dans les hauts conseils de la sagesse humaine, que ces lois ne sont criminelles que quand on les réclame pour les pauvres et pour les petits ; les autres ne sauraient trop avoir, de quelque façon qu'ils acquièrent ^. Le roi donna ainsi ce que nous venons de dire, ajoute Ajala, à don Bernard de Cabrera et à don Alfonse Ferrandez Goronel, comme indemnité pour Aguilar, si tant est qu'ils eussent quelque droit sur elle ; car le roi Alfonse prétendait que don Gonzalo Ferrandez, dernier seigneur d'Aguilar^, avait perdu tout droit à cette ville, pour avoir fait de là la guerre aux terres royales et avoir fait battre monnaie en son nom : pur où don Gonzalo avait été justement, selon le roi, dépouillé de sa ville, qui avait fait retour à la couronne.
la villa de Aguilar por herencia ; é Don Alfonso Ferrandez decla que perbenescia à él pe année, c. 21).
* E el Rey tonid â Aguilar para si , é non la did à ninguno.
2 II a paru toujours tout simple de laisser prendre ou de donner plus à qui plK a y et il y a longtemps que Martial a dit ce qu'on a essayé de rendre en ces deui ?ers français :
A ni, si tu n'as rien, n'attends rien de personne: ^ Les riches sont ici les gueux à qui l'on donne.
* Puissant seigùeur de ce temps, qui a donné son nom à une petite ville située non loin d'Aguilar, sur la rive droite du Xénil, appelée encore aujourd'hui chevaliv resquement Puente de Don Gonzalo.
GSAPmUS TREIZIÈME. 263
D'aotres disaient qu'après qu'il en eut été fait ainsi, depuis, le Toi Alfonse avait pardonné à don Gonzalo, et que celui-ei l'avait très bien servi ; mais qu'étant mort sans laisser d'héritiers, Agnilar était venue ainsi entre les mains du roi '.
Quoi qu'il en soit, dès que Pierre fat venu à régner, Alfonse Ferrandez Goronel avait redemandé Aguilar (il y tenait) et s'était immédiatement adressé, pour l'obtenir, à Juan Alfonse d'Albuquerque, qui avait le roi sous sa dépendance (que ténia al rey en su gobernanzà). Par lui se faisaient toutes les distributions seigneuriales du royaume (por el se fadan todos los libramientos del Regno)^ et Goronel lui promit le château de Burguillos en toute propriété personnelle si, par son intermédiaire, il obtenait que le roi lui livrât Aguilar, a lui Goronel, le fit rico-ome et lui donnât la Bannière et la Ghaudière (car jusque-là, dit Ayala, il avait été tenu pour chevalier, et des meilleurs de Gastiile, mais jamais encore on ne l'avait tenu pour riche-homme). La chronique nous apprend que Burguillos avait été donné par le roi Alfonse à Goronel en récompense de ses services ; c'était une ancienne commanderie de l'ordre du Temple, et ce ne fut pas le seul bien de l'ordre qui échut en partage à ce capitaine dans la distribution que fit Alfonse de ces biens à ses chevaliers : il eut encore alors Montalvan, et depuis Gapilla, deux des plus beaux et des plus forts châteaux de Gastiile ^.
A cetle condition donc, que Goronel donnerait en toute propriété Burguillos à Albuquerque, celui-ci avait fait si bien que Pierre avait, dans le second ou troisième mois de son règne, donné Aguilar à Goronel, l'avait fait Bico-Ome, et lui avait
^ Otros decian, <}ue puesto que asi fuera, despues perdonâra el Rey Don Alfooso à Don Gonzalo, é le serviera él muy bien ; mas que non fincâran herederos que lo pudiesen demandar, é que quedd asi.
2 Don Alfonso Ferrandez ovo dende grand parte, dit la Cronica Âbreviada, ca ovo Burguillos é Montalvan : é despues le did el Rey , segund dicho avemos, à CapUla» que son très castillos de los mas* i'ermosos é fuertes que son en el regno de CastUla, é de grand renta.
264 HISTOIBE D'ESPAGNE.
donné la bannière et la chaudière (Pendon y Caldera), selon la coutume de Gastille. Don Alfonse Ferrandez Goronel,dit Ayala, fit la veillée d'armes à sa bannière dans l'église de Sainte- Anne de Séville (dans le faubourg de Triana,sur la rive droite du Guadalquivir), et alla ensuite prendre possession d'Aguilar, qu'on lui livra par l'ordre du roi. Il avait eu auparavant pour armes cinq aigles d'argent en champ de gueule, et il eut depuis un aigle d'azur en champ d'argent, qui étaient alors les armes d'Aguilar; et de ce jour il fut riche-homme'.»
Tout ceci s'était passé antérieurement au mois d'août 1 350. Jusque-là Alfonse Ferrandez Goronel avait été bien avec AU buquerque, par l'entremise duquel (entremise intéressée, on vient de le voir) il avait été élevé au rang de riche-homme; mais, quand le roi fut tombé malade à Séville, et qu'on crut qu'il allait mourir, Goronel, par des calculs d'ambition sans doute pareils à ceux qui l'avaient rapproché d'Albuquerque, avait embrassé le parti de Juan Nuilez de Lara, et par là indisposé contre lui le premier ministre. On se souvient qu'Albuquerque voulait que le roi de Gastille fût, si Pierre malade venait à mourir, l'infant d'Aragon Ferdinand, marquis de Tortose, cousin-germain du roi. Il y a plus: non-seulement, dans ce moment critique, contrairement aux vues et à la politique d'Albuquerque, Goronel s'était ligué avec Garcilasso de la Yéga, mais il avait favorisé un plan selon lequel, pour mieux assurer les droits de Lara, celui-ci aurait épousé la veuve d'Alfonse et régné avec elle. Quand ces dissentimeos éclatèrent, Goronel s'était déjà impatronisé dans Aguilar, bien qu'il n'eût pas encore livré Burguillos à Albuquerqae, et il avait éludé depuis tontes les demandes à cet égard.
De là Tinimitié implacable d'Albuquerque contre Goronel, contre lequel il avait habilement nourri la haine et les res-
^ E de aqud dia en ade]ante fué Uamado Don Alfonw Ferrandez Goronel rkxHNiie.
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sentimens du roi en Taccasant d'avoir voulu faire tuer Pierre à Séviile durant sa maladie. « £t pour toutes ces causes, dit Ayala, Alfonse Ferrandez Goronei avait grande crainte dudit D. Juan Âlfonse , principalement dès qu'il eut appris la mort de D. Juan Nunez, et c'était la raison qui l'avait fait s'enfermer dans Aguiiar, et refuser de paraître aux cortès de Yalladolid. D. Juan de la Gerda, fils de Louis de la Gerda, était marié avec doua Maria Goronei, fille de D. Alfonse Ferrandez Goronei, et il ne fut pas non plus aux cortès de Yalladolid. Et pour toutes ces raisons, prévoyant bien qu'il serait attaqué, D. Alfonse Ferrandez Goronei avait fortifié et approvisionné ses forteresses, car il en avait plusieurs et des meilleures, savoir : Aguilar, Montalvan, Gapilla, Burguillos et Torrija, et dans la tierra de Gampos la maison{(la Gasa) de Bolanos '. »
Albuquerque n'eut pas de peine à exciter le roi contre un si puissant seigneur, possédant d'importans châteaux dans le voisinage des frontières de Grenade, pouvant s'allier avec les Maures, et ayant pour gendre don Juan de la Gerda, personnage non moins redoutable par sa puissance et par les prétentions qu'il pouvait élever contre le roi. G'est pourquoi Pierre, après son entrevue avec son aïeul, résolut de réduire Goronei dans Aguilar.
Par tous ces motifs donc , depuis le départ du roi de Séville pour Burgos, Alfonse Ferrandez Goronei était demeuré dans ses domaines, particulièrement à Aguilar, avec son gendre don Juan de la Gerda.
On était dans Tété de 1352. Le roi envoya en avant, de Cordoue contre Goronei, un corps de troupes et d'hommes d'armes, avec sa bannière, sous les ordres de Gutier Ferrandez de Tolède, son camerero-mayor, et de Sancho Ferrandez de Bojas, chef de ses arbalétriers, « pour parlementer avec
* UAd., 1. c.
266 mSTOIBB d'bspaghe.
lui, dit la chronique, et savoir s'il recevrait le roi dans la viQe d*Âguilar.»ns y furent, et requirent Alfonse Ferrandez Goronel d'y recevoir le roi. A quoi il répondit qu'il voyait avec le roi don Jaan Àlfonse d'Albuquerque, son ennemi privé et dont il avait tout à craindre, tout puissant auprès da roi et jouissant de toute sa faveur, et que pour cela il ne Tosait pas recevoir. Et pour donner à son excuse une couleur légale plus prononcée, il ajouta que le roi lui avait donné cette ville en souveraineté presque absolue et avec tant de libertés, que, solvant ses privilèges, il n'était pas tenu de le recevoir de la façon qu'il venait. La véritable raison de sa conduite en cette circonstance, cependant, c'était la crainte qu'il avait personnellement d'Albuquerqae, et c'était là surtout, disaitil, ce qui le faisait agir comme il agissait.
Les chevaliers qui portaient le pennon du roi, dès qu'ils eurent reçu la réponse de Goronel par laquelle il déclarait qu'il ne recevrait pas le roi, parurent à la porte de la ville avec leurs hommes d'armes et engagèrent une escarmoache aux barrières. Le pennon royal était porté ce jour-là par Dia Gomez de Tolède, chef des écuyers de la garde du roi. Mais aucun assaut en règle ne fut donné à la ville, et tout se borna à une attaque sans résultat, dans laquelle des flèches et des pierres furent tirées de la ville sur les troupes et la bannière royales. Les assaillans s'en retournèrent auprès da roi, et l'instruisirent de la réponse d' Alfonse Ferrandez Goronel, et de l'accueil qu'il avait fait à ses envoyés et à son pennon. Et ce jour-là même quelques amis de Goronel loi représentèrent la témérité de son entreprise et lui dirent qu'il tînt pour certain, s'il ne s'empressait de recevoir le roi et de traiter avec lui, que le roi rendrait sentence contre sa personne et ses biens. En même temps d'autres amis obtenaient pour lui une sorte de traité mixte par lequel, s'il consentait à livrer au roi toutes les forteresses qu'il avait dans le royaume de Gastille et à s'exiler dans un pays de son
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éhoix avec son gendre don Juan de la Gerda, le roi pro^ mettait qu'ensuite on aviserait au moyen de lai accorder nn entier pardon et de lai rendre ses biens. Mais telle était la crainte qae Goronei avait d'Albaquerqae qa'i] ne voulut point accepter ce trmté qu'on cbûnt pour lui. Les cbevaliers ses amis lui représentèrent tout ce qui pouvait lui arriver de mal et de dommage s'il voulait persévérer en cela. Mais il persista à ne vouloir rien entendre; et le roi, dans ce même jour, aussitôt que furent retournés près de lui Gutier Ferrandez de Tolède et Sancho Sancfaez de Rojas, qa'il avait envoya avec sa bannière pour requérir Alfonse Ferrandez, et qu'il eut vu fia bannière trouée par les pierres {su pendon roto de tas pieâras)^ porta sentence contre le rebelle, déclara tous Bes biens confisqués et les distribua à sa guise, sauf à s^en rendre maître, ce qu'il résolut de faire dans le moins de temps qu'il pourrait. Il partit ensuite, appelé dans le noivl de ses royaumes par les armemens de «on frère, laissant don Juan Nufiezde Prado, grand-mattre de Galatrava, Mjen Bodriguez de Biedma, évéque de Jaen, et d'autres chevaliers de Gastille et deCordoue, à la garde des frontières d'Aguilar (por fronteros de Aguilar), en des lieux très voisins de la place, et se dirigea incontinent vers la Gastille.
Pierre quittait ainsi la partie contre Goronei par le grave motif que nous venons de dire, parce qu'il avait appris que le comte Henri faisait approvisionner ses forteresses des As* turies. Il avait hâte djen jager par lui-même. Ghemin faisant toutefois, il passa par les terres où étaient les châteaux de Montalvan, de Burguiilos, de Gapilla et de Torija, qui appartenaient à D. Alfonse Ferrandez Goronei, et il les prit sans peine, car aussitôt on les lui livra sur une aimple sommation. ÏJn écuyer nommé Arias Gonzalez Quexada commandait à Montalvan pour Goronei, et à Gapilla un autre écuyer qu'on appelait Suer Alfonsode Malleao, qui était Aaturieo,et tous deux s'empressèrent d'en ouvrir tes portes au roi. Le chà-
teau de Burgaillos rarrèta qaelqae temps; an écayer y commandait^ nommé Jnan Ferrandez de Ganedo, très jeune et pour leqael Goronel avait été très bon dès Fenfance ; il résista ; le roi le fit assiéger avec des forces supérieures, eè prit avec le château ce Juan Ferrandez de Gaûedo, auquel il fit couper les mains. Cet écuyer valait mieux que ce roi : les blessures de ses mains guéries (lorsque le fils d'AIfonse revint plus tard assiéger Aguilar pour la seconde fois, comme plus avant nous le dirons), le jeune alcayde mutilé lui demanda en grâce de le laisser s'enfermer dans la ville d' Aguilar, afin qu'il pût mourir là avec son seigneur D. Alfonso Ferrandez, et le roi l'ordonna ainsi ^. « Et aussitôt que le roi fut parti du siège d' Aguilar pour aller en Gastille, dit Ayala , aussitôt D. Juan de la Gerda, gendre de D. Alfonse Ferrandez Goronel, était sorti d' Aguilar, et était passé dans le royaume de Grenade, et de là s'en était allé audelà de la mer, pour voir s'il trouverait quelques secours chez les Maures pour aider D. Alfonse Ferrandez son beaupère ; mais il n'en put rien obtenir ; il y demeura quelque temps, et se trouva là dans une bataille que le roi Abulhacen eut avec son fils Aboanen, et où le premier fut vaincu; et D. Juan était du parti du fils, et il fut ce jour-là très bon cavalier dans cette bataille, et très loué. Et depuis (mais après la mort de son beau-père), il s'en vint en Portugal, suivant ce que plus en avant nous dirons ^.«»
« Quand le roi Pierre partit d'Aguilar, selon ce que dit
^ E el castillo de BurguUlos detiivose algund tiempo, é teniale un escudero criado de Don Âlfonso Ferrandez Goronel que decian Juan Ferrandez de Ganedo ; pero despues le cobrd el Rey mandandole cercar, é iaciendole poner bastidas, é fué preso el dicho alcayde, é cortaronle las manos : é desque fué sano de las manos fuese para ÂguUar quandoel rey la cerco despues otra vez, secund adelante dlrémos, é pididle por meroed que le mandase poner dentro en la villa de Aguilar, para que alll pudiese morir eon su seîtor Don Alfonso Ferrandez ; é él rey manddlo asU
2 Cronica del Rey D. Pedro» ano m, c. 3.