‹ Histoire d'EspagneChapitre 36 sur 108 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

donner la mort à ce seigneur, qai avait dépla à Éléonore de Gazman. Et il confessa sa faute d'avoir été en cette occasion complice du roi et de sa maîtresse ^ Les troupes du roi étaient cependant entrées dans la ville, et, le roi en tète, arrivaient en ce moment au lieu où Albuquerque et Goronel avaient ce colloque. Le roi vit bien Goronel, mais ne loi adressa aucune parole, et Goronel de son côté s'abstint de tout salut, et incontinent il fut livré aux alguacils du roi qui le tuèrent à la place même où tous étaient. Â treize ans de diistance, jour par jour, l'exécuteur de Gonçalo Martinez d'Oviédo périsiait ainsi de la même mort et dans des circonstances presque de tous points identiques. Avec Goronel furent aussi tués et décapités là, sous les yeux de Pierre, plusieurs autres braves chevaliers : Juan Âlfonse Garrillo, frère de Pedro Garrillo, commandant de Gijon pour le comte Henri , chevalier très noble et très bon, compère et grand ami de Goronel, dit Âyala, qui avait commandé pour Éléonore de Guzman, jusqu'à son emprisonnement, Gabra et Lucena, et qui était venu s'enfermer dans Aguilar avec son ami au moment où celui-ci y courait lé plus grand péril ; le jeune alcayde de Burguillos,Juan Ferrandez de Ganedo,à qui le roi avait fait couper les mains dix mois auparavant lors de la prise de Burguillos, et qui avait voulu mourir avec son seigneur; Pedro Goronel, neveu d' Alfonse Ferrandez ; Don Juan Gonzalez de Deza, Ponce Diaz de Quesada, et Rodrigo Iniguez de Biedma. Après quoi il fit raser les murailles de la place , et en fit proclamer, peu de jours après, sa fille Béatrîx, une fille qui venait de lui naître à Cordoue (âgée de deux ou trois jours), propriétaire*.

* On a TU ci-dev., c. 12, comment Gonzalo Martinez, après avoir vaincu les Africains au l)ord du pic Patute, le mardi 20 octobre 1339, dans un combat où périt Abd el Melck, ffls d'Aboul Hassan, avait été mis à mort par Alfonse Ferrandez Goronel, sur Tordre du roi Alfonse XI, à Vaiencia de Alcantara, le 2 février 1340. 2 Cronica dcl Rey D. Pedro, ano iv, c. 1 et 2. - Au bord du chemin qui va d*A-

278 HttTOIBl D'SSPAaHB.

Béatfik était née de cette Marie de Padilla qa'Albaqaerqae et les HinestroBa avaient mise, pour ainsi dire, dans le lit de Pierre, à Sabaguû, au mois d'avril oa de mai de Vannée précédente, lors da voyage da roi à Oijon, et dont il ne 8'était pins séparé depuis ; qo*iI avait amenée avec loi aa camp devant Gijon, à Yalladolid, à Àranda^ t St>ria, et enflai Gordoae, où elle venait d'accoucher de Béatrix. Béatrii était le premier fruit des amours précoces et honteusement busch tées de Pierre avec cette femme dont Tinfluence sar lai dara plus longtemps que celle d'aucune autre, et Pierre ne se oon^ tenta pas de faire proclamer propriétaire d' Aguilar une enfant à la bavette ; il fit des autres biens d' Alfonse Ferrandez Goronel, dont il dépouilla les héritiers, notamment des chàtéaax de Montalvan, de Gapilia, de Burguillos et des terres de Mondejar et de Tuncos , un apanage considérable pour cette fille qui mourut depuis , jeune encore, à Bayonne d'Angleterre, comme dit Ajala ^

Dofia Maria de Padilla était d'une famille de cheTaliers alliée à la noble famille des Zuûiga; elle étûit fille de don Juan Garcia de Padilla , seigneur de Yillagera et de sa femme doua Maria Gonzalez de Hinestrosa, arrière petite^lle de doua Maria de Zuûiga et de don Pedro Bai2 de Hinestrosa.

guUar à Ptente de Don Gonzalo, il y a une lagune appelée de Zonar, d'une demi-Ueue de diamètre, et dont la profondeur est inconnue, où l'on dit que Pierre envoya jeter les corps de tous ceux qui avaient été tués là avec Goronel. — La distance d^Aguilar de la Frontera à Cordoue, comme nous ratons dit, est de sept lleutf d'Espagne (à une lieue au sud de Montilla). Ses armes actuelles, qu'elle ttcnt de Gbarles-Quint, sont un aigle couronné aux ailes éployées, qui de ses serres soutient un collier et la toison d'or, et portant sur sa poitrine un écu au champ d'or, à trois pals de gueule. Elle atait porté le nom de Castillo de Ferolas Jos<|u*à l'alttée tt57, qu'Âlfonse le Sage lui donna le nom d'Aguilar.

^ E nacifHe alU ( à Cordoue) de dooa Maria de PadiUa una ^a que dUeioa doBa Beatriz, laquai morid despucs en Baymia de Ingiaterra, stgund adeUate dirémos. E did el Rey A dona BeatrU , su fija , los cas&Ulos de Mootalvan, é Capilla, é BarguUloa, é el lugor de Mond^ar, é Yuneoi, ^e Awrai 4t éoa hOom Fenandcc Coroneâ.

GHAPJIHK TRlSIZlÈBtE. 279

Les Padilla tiraietit leur origiDe et lear nom d*ati lieu appelé Padilla ou Padiella de Yuso, Béhétrie de la mërindad de Gastro-Xeriz, où ils possédaient des terres si considéra-* blés < et avec de si grands droits que, suivant le livre du Becerro, ils y levaient la moitié de Timpôt de la Martiniega, qui, dans les autres Behétrias, appartenait entièrement au roi. Le nom des Padilla commence à figurer pour la première fois dans les actes authentiques en 1033; leur illustration et leurs dignités ne firent que s'accroître depuis. Il est fait mention de Juan Garcia de Padilla, seigneur de Vil-* lagera, parmi les députés qui assistèrent au couronnement d*Alfonse XI à Burgos. D. Juan Garcia eut trois enfans de sa femme dona Maria Gonzalez de Hinestrosa : D. Diego Garcia de Padilla qui fut depuis grand-maître de Galatrava ; D. Pedro Garda de Padilla, commandeur du même ordre, et dona Maria de Padilla ; et un fils hors mariage nommé Juan Garcia de Yillagera, qui fut depuis grand-maitre de Santiago. Ces nobles personnages du reste entendaient l'honneur à leur manière, et Pierre avait obtenu les faveurs de la jeune Padilla, ainsi que nous Tavons dit, surle-champ, ce qui servit à accréditer plus tard l'idée qu'il s'était uni tout d'abord à elle par un mariage clandestin, réel ou simulé*.

Tout cela était antérieur à l'arrivée de Blanche de Bourbon dans la Péninsule, et c'est ici le lieu de parler de cette malheureuse femme dont la vie, depuis qu'acné eut mis les pieds en Espagne, ne fut qu'un long enchaînement de dégoûts et d'infortunes.

Nous avons vu que les fiançailles du roi avec Blanche de Bourbon; que les paroles données par les ambassadeurs d'a-

^ Proprement : où ils étaient si grands propriétaires terriens, donde eran tan soîariegos.

2 Voyez Pellicer, Casa de Zuniga, f. 128 ; Argote de Molina, Nobleza de Andalucia, fol, 93, et Sandoval, Cronica de D. Alonso Vil, p. 445.

280 HISTOIRE D*BSPAGinS.

près les pouvoirs qa'ils avaient reças et ratifiées par le roi, qa^enfin Tordre d'amener la reine en GastiUe avaient précédé Tentrevne du roi avec Marie de Padilla à Sahagon, qui n'eut lieu que l'année suivante (1352); nous savons aussi que les retards qu'entraînèrent les négociations du mariage et les difficultés d*un long voyage ne permirent à la princesse française d'arriver en Espagne qu'environ dix mois après les nœuds formés par Pierre avec la Padilla, et qaand il était déjà père. Blanche de Bourbon, disent les auteurs de l'Histoire de Languedoc, traversa la sénéchaussée de Beaacaire à la fin de l'année (1 352) pour aller en Espagne, parle Boussillon, épouser Pierre, roi de GastiUe, à qui le roi donna vingt-cinq mille florins d'or sur la recette de Beaucaire en faveur de ce mariage. Blanche était à Bagnols le 17 décembre : elle partit de Nîmes le 26, et demeura à Narbonae pendant dix jours, en attendant les ambassadeurs de Gastille qui vinrent la prendre ^

Cependant, Pierre était parti de Gordoue pour la GastiUe quelques jours après l'exécution d'AlfoDse Ferrandez Coronel à Àguilar, et s'était arrêté en un lieu nommé Torrijos, à cinq lieues de Tolède; il avait avec lui Marie de Padilla. Il y établit sa cour, et y donna plusieurs tournois, un entre antres, dans lequel il entra de sa personne, et fut blessé à la main droite de la pointe d'une épée, tellement qu'il fat un moment en péril, parce qu'on ne pouvait arrêter le sang qui s'échappait de sa blessure, et il demeura là jusqu'à ce qu'il fût guéri '.

Blanche de Bourbon arriva enfin à Yalladolid, le landi 25 février 1353, accompagnée du vicomte de Marbonne et

1 Histoire de Languedoc, t. iv, p. 281 . — Registre du domaine de la Sénéebaussér de Beaucaire.

3 E fizd el Rey facer allf un tomeo, é entr<5 en çl , é fué ferido en la mano deredia de una punta de espada, eu guisa que estovo en grand peUgro. que le non podùn tomar la sangre, é estovo allî fasta que sand.

GHAPITBS TRBIZliMB. 281

de plasiears aatres grands seigneurs] français. Elle fat reçue par la reine Marie, mère du roi, qui était restée à Yalladolid.

Pierre apprit à Torrijos, où il s'était installé avec Marie de Padilla, la nouvelle de cette arrivée et s'en montra vivement contrarié; il était en ce moment tout entier à son amour, le premier et le seul véritable qu'il ait, à ce qu'il semble, éprouvé. Il ne s'empressa point de se rendre auprès de sa fiancée. Cependant, la raison politique, à défaut de toute autre considération, exigeait qu'il tint envers Blanche les engagemens pris en son nom par ses ambassadeurs.

Albuquerque était venu, vers le milieu de mai, rejoindre Pierre à Torrijos. Le roi l'avait envoyé en ambassade, aussitôt après la prise d' Aguilar, avec de pleins pouvoirs, auprès du roi de Portugal AlfonselY, pour traiter de toutes les questions pendantes entre les deux couronnes, et il en revenait, amenant avec lui D. J^an de la Gerda, fils de D. Louis de la Cerda, ce gendre de Coronel que nous avons vu quitter son beau-père pour aller lui chercher des auxiliaires en Afrique. Don Juan de la Gerda était passé d'Afrique en Portugal vers le temps de la chute de Goronel, et le roi de Portugal avait obtenu pour lui une amnistie de la part du plénipotentiaire castillan. Pierre reçut bien D. Juan de la Gerda, mais ne loi rendit aucun des biens de Goronel, dont il avait disposé. En effet, outre les plus forts châteaux et les plus belles terres de l'héritage de ce seigneur, dont il avait largement doté sa fille première née Béatrix, il avait donné jusqu'au dernier bourg du vaincu à ses plus dévoués serviteurs : la Gasa de Bolafios, à Pero Suarez de Tolède le Jeune (el Mozo), son respostero-mayor; Gasarubios del Monte, à Dia Gomez de Tolède, frère de Pero Suarez, qui était son notaire-mayor pour le royaume de Tolède; Torija à lûigo Lopez de Orozco, et les autres menus biens de l'exécuté dAguilar à de moindres personnages.

Toncbë de ta gravité de ta sitnatlon, et peut-être aussi, suirant Ayata, pour arpacher le roi aux ambitieux parens de Marie de PadiUa qui l^entouraient et qu'il traitait avec une faveur marquée et inquiétante pour le premier ministre, Albuquerque représenta tout ce que la politique put suggérer de sages considérations sur la conduite à tenir dans une si délicate circonstance. Pierre lui ayant témoigné sans ambages sa répugnance à se rendre à Yalladolid pour la célébration de ses noces avec la jeune princesse française, il n'épargna rien pour lui faire sentir Ténormité de sa faute s'il se refusait à épouser Blanche : c'était l'intérêt du roi avant tout; il n'ignorait pas à quel point la partie était liée ; dans quelle agitation avait été le royaume lorsque lui, iPierre, avait été en danger de mort à Séville, et quels partis nombreux Tavaient divisé par Tincertitude ou la presque égalité des droits qu'avaient fait valoir à cette occasion les divers prétetidans à la couronne; dès qu'il aurait des enfans légitimes de la nièce du roi de France à laquelle il avait été ofûciellement fiancé à Paris, toute incertitude à Tégard de la succession cesserait ; il devait prendre garde aux mé-* contentemens qu il exciterait en manquant à sa parole si solennellement engagée , et ne pas oublier que doua Léonore d'Aragon, sa tante, et ses fils les infans don Ferdinand et don Juan, étaient considérés par leurs partisans comme les héritiers naturels de sa couronne; enfin, si on ne le voyait pas marié légitimement avec Blanche ; si, au mépris de ses engagemens et de son honneur, il la repoussait de son lit après l'avoir fait venir de France, de grands troubles pourraient en naître, la guerre civile à coup sûr, et peut-être la guerre étrangère ; ce qu'il priait Dieu de détourner da royaume et du roi !

Cédant à ces diverses considérations, et surtout à l'ascendant d'Albuquerque, le roi annonça enfin qu'il se rendrait à Yalladolid, à la fin de mai, auprès de sa mère et de

caAnrrRfi TRixKlftn. 283

Bkttcbé dé Bourbon, pour célébrer son mariage avec celle-ci.

Où peut 6*étotitter déjà et considérer ce peu d'empressettietit de bon fiancé à là venir recevoir, ces délais étranges apportée à son mariage, comme un malheur de funeste prédage poâr la jeune reine. Elle fut en Espagne trois mots et quelques jonti à la portée du roi, pour ainsi parler, fiand voir lé roi. ÎOus les historiens s'accordent cependant à dire que Blanche était très belle ;« blonde et rose, » dit Ayala, qui avait pu en juger par ses propres yeux, et qui la loue en maint endroit de aa beauté sans oublier de mentionner qu'elle sortait du liguage des rois de France et de la Fleur de Lis <. Elle avait seize ans à peine. Pierre en avait un peu plus de dix-huit et demi. Il ne Tavait pas vue encore, et déjà il avait pour elle plus que de Téloignement, il avait de Fa version. La cause de cette aversion n'était donc pas en elle; elle était toute dani^ cette passion que d'infâmes eourtisans avaient cru pouvoir faire nattre sans conséquence dans le cœur du roi, pour mieux le maîtriser, et qui, par hasard, se tourna dans le cœur de cet homme, pour tout le reste si dur, en un amour véritable et profond , touchant presque en quelques-unes de ses manifestations ultérieures, et non moins ardent que celui d'Âlfonse pour Éléonore de GuzmaUi

Voilà donc la situation qu'avait faite la politique : d'un côté une femme aimée et digne d'être la femme du roi, dont un minitre ambitieux ne veut faire qu'une maîtresse du roi, mais qui est reine en secret, reine en réalité, reine par les influences, reine par le cœur; de l'autre, une femme digne aussi d'être aimée, mais qui, toute belle qu'elle est, toute

^ E era (la 41dia dofia manca) muget* bien fermosa blanca é ru?ia, é de buen

éonayre, é de buen seso, dd llnage del rey de francia de la Flor de Us, de los de Borbon, que Inti ^ armas un escudo con doits de Lis eonto el Rey de Ffancia, é una vanda colorada por el escudo.

284 HISTOnUE.D*ESPAGinS.

fille de sang royal qu'elle est, quelque puissamment alliée qu'elle soit, trouve plus que de rindifférence dans son mari, dont elle vient, innocente du reste, troubler et contrarier rattachement pour une autre, née dans les rangs. ordinaires des simples hijosdalgo castillans. Une simple fille de chevaliers était ainsi préférée par un roi à une Gapet, à la petite-fille de Philippe- Auguste et de saint Louis. Ce sont là comme des moyens ménagés de Dieu pour empêcher l'égalité humaine de se prescrire.

C'est ainsi que, contraint et forcé en quelque façon, Pierre consentit à épouser Blanche.de Bourbon, dans un temps où il n'avait pas volonté de se marier avec elle, et au plus fort de sa passion pour Marie de Padilla, qui était, elle aussi, très belle, muy fermosa^ petite de corps, mais de bon entendement '. Tristement vaincu par toutes les remontrances qu'on lui fit, il convoqua résolument à Valladolid, pour son mariage avec Blanche, les prélats et les seigneurs de son royaume; et y passa lui-même peu de temps après, laissant la Padilla à Montalvah, dit un historien, avec son âme et son cœur.

« Le roi don Pierre, raconte Ayala avec ses redites ordinaires à la Froissart, non, à ce quHl semble, de très bonne volonté, agit ainsi selon ce que D. Juan Âlfonse lui conseillait, et laissa doua Maria de Padilla dans le château de Montalvan, près de Tolède, qui est un château très fort (un de ceux que Pierre venait de confisquer à Goronel et de donner à sa fille Béatrix) ; et il y laissa avec elle un frère bâtard à elle qu'on appelait Juan Garcia, qui fut depuis grand-maitre de Santiago, et d'autres à qui le roi se fiait, pour qu'elle y

^ É él Rey ténia estonce consigo, que la havia tomado en el Real sobre GU<m, segund dicho avemos, à dona Maria de PadiUa : É el Rey amaba mucho â la dichi dona Maria de Padilla, tanto que ya non avia voluntad de casar con la dicba doôa Blanca de Borbon su esposa; ca sabed que era dona Maria puy fermosa, é de buen entendlmiento, é pequena de cuerpo.

Page 1