‹ Histoire d'EspagneChapitre 39 sur 108 · CHAPITRE TREizirans · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREizirans

Telle fat cette première réconciliatioû, dit un historien, qoi fit Yoir, dans ces jeanes princes, une dissimalation pro« fonde, telle qu'on eût pu l'attendre de courtisans consommés dans Tart de déguiser leurs yéritables sentimens sous un masque politique.

Le mariage de Pierre ne fut pas la moindre de ces dissimulations de la part de ce roi. La célébration s'en fit avec la plus grande pompe. Pierre reçut pour femme solennellement Blaucbie de Bourbon, dans Téglise de Sainte-Mariela-NouYcUe de Yalladolid; il y fit avec elle la veillée nuptiale le 2 juin, et le lendemain 3 juin eurent lieu les fêtes du mariage.

Des joutes, des tournois remplirent ces deux journées. Les prélats, lés seigneurs et les chevaliers de toutes les parties du royaume y parurent dans leurs plus riches costumes, et accompagnés de leurs vassaux, pour faire honneur à«la nouvelle reine. La suite qui avait amené Blanche de Bourbon en Espagne était encore tout entière à Yalladolid. La chronique de Pierre ne nomme pas les seigneurs français qui la composaient; mais nous savons par les chroniques de la France méridionale que le vicomte de Narbonne Aymeric VIII assistait à la cérémonie, dans laquelle figurait aux côtés de Blanche, suivant la coutume de Gastille, comme demoiselle d'honneur, Marguerite de Lara, alors très jeune, et qui jamais n'avait été ni ne devait être mariée.

Le roi était vêtu d'un habit d'étoffe d'or bordé d'hermine,

• raconte plus minutieusement encore, afin de donner au lecteur une idée complète de ces hommes étranges, à la fois cérémonieux et grossiers, puérils et cruels, prétendus chréUens qui ne sacrifiaient qu'à leurs passions et à leur égolsme, et ne subissaient pas plus en réalité le joug de la religion que celui delà raison et de la loi. Tels étaient ces hommes, tels étaient l'ordre et la sécurité de ces temps monarchiques. Lignorance peut les regretter et en vanter les moeurs chevaleresques. Il y a deux espèces d'aveuglement^ dit TertuUien : celui de ceux qui ne voient pas ce qui est, et celui de ceux qui croient voir ce qui n'est pas (Duœ surU cœcUatis «peciet, ut qui non videant quœ tun$, 9tquividerewdeantur quœ non sunt, TertuU.' Apolog., c. 10).

294 HRTOUtS D'BSFAGiIffE.

et monté sur un be&u tbeml blanc conduit par Albnqoerqae, La reine, ridiement parée, également montée sur une haqnenée blanche, était menée par le comte de Trastamare et D. Teilo; elle était accompagnée d*on cortège composé de D. Ferrando de Castro, de D. Juan de la Cerda, du grandmaltre cte Galatrava D. Juan Nufiez de Prado, de D. Pedro de Haro et d'une grande quantité de seigneurs espagnols et français. C'est à tort que cpielquesnans ont nommé D. Fadrique, grand-maitre de Santiago, parmi les personnages qm assistèrent à ces noces <•

Le marquis de Tortose conduisait la haqumée de la reine d'Aragon sa mèrcf. Venait ensuite la reine-douairière de Castille, accompagnée de l'infant D. Juan d'Aragon et d'une nombreuse suite de chevaliers castillans.

Mais comme si tout devait être étrange dans l'histoire du fils d'Alfonse, on ne sait pas mèmovjsi ce mariage fut consommé. Il passa bien, près de Blanche de Bourbon, après la cérémonie que nous venons de décrire, deux grands jours; mais à la façon dont il fut avec elle pendant ces deux jours, qu» lui parurent d'une longueur mortelle, on sent qu'il n y fut, pour ainsi parler, qu'à son corps défendant et pour faire acte de bonne volonté ; on sent en un mot, que leur mariage put demeurer à l'état de mariage diplomatique, fort beau sur le papier, sans plus de conséquence. Quoi qu il en soit, ce qui est certain, c'est que le troisième jour (mercredi 5 juin) Pierre partit tout à coup de YalladoUd avec quelques compagnons, el laissa là Blanche, seule et désespérée. Le bruit s'était répandu dans la matinée du mercredi que le roi se préparait à sortir secrètement de Yalladolid,

^ On a dit auHi par erreur que Frédéric avait été ehargé d'ali«r au-devant de Uancbe de Bourbon juiqu'à Narbonne. Nous venons de dire qu*il n'assista pat aui aeees de Yalladolid. Le roi Vavait vu en 185i à Uerona, et lui avait permis de demeurer dans les possessions de Tordre dont U était grand^mattre. n l'avait dispensé, pour ctltc année-là oiéme, de prendre part aux eortès de Yalladolid.

que ix)«t était disposé pour son départ, et qa*au mépris des caoYeDanees et de touA ses devoirs de chrétien et d'honnête homme, il se disposait à quitter la reine.

La famille de Pierre, la famille royale et tonte la conr âaîent logées dans les maisons (las casas) de Tabbé de Sant* ander, qui étaient près du monastère de las Huelgas. Le roi^ œ jour-4à, voulut manger seul dans une inèce retirée. Instruites de ses projets, les deux reines titulaires de Castille et d'Aragon, Marie et Éiéonore, sa nijère et sa tante, vinrent Vj trouver en pleurant, dit Ajala. Le roi se leva de table, et eltos lui dirent, selon ce qu on a depuis appris d'ellesHnèmes : « Il nous a été dit, seigneur, que vous voulez partir incontineitt d'iei poar aller où est dofia Maria de Padilla, et nous venons vous prier en grAce de ne le point faire. Vous feriez une chose très dommageable à votre honneur en délaissant ainsi votre femme aussitôt après l'avoir épousée, alors que sont encore ici réunis tons les plus grands et les meilleurs hommes de vos royaumes. D'un autre côté, le roi de France se tiendrait pour très mécontent de vous, lui qui, par ce mariage, est devenu votre- allié, s'il savait abandonnée cette nièce à lui, que vous lui avez fait demander pour vous marier avec elle, et qu'il vous a envoyée avec grand honneur, comme c'était raison, et très bien accompagnée. Et de plus, seigneur, vous causeriez un grand scandale dans tous vos royaumes en partant de la sorte d'ici, où se sont réunis tous les plus grands de la Gastille, de TAndalousie et de la Galice, tous venus ici par vos ordres; et ce serait peu fait pour les attacher à votre service, que de partir ainsi sans prendre congé d'eux , et sans leur rien dire'. »

La fausseté de 'Pierre égalait la violence de ses passions. Il assura les deux reines qu'il n'avait jamais eu la pensée de quitter ainsi ni Yalladolid ni sa femme ; les deux reines se retirèrent sans le croire ; plus il protestait que rien n'était

^ Groniea dd Rey D. Pedro, aniviv, c. 12.

296 MISTOmfi D BSPAGHK.

plas faux, qa on les avait trompées, qu'il n'avait ni la volonté ni le désir de faire semblable chose, plos elles dontaient de sa sincérité, tant il avait déjà fait apprécier la valeur de sa parole royale -, et en effet, deux henres après, il demanda des mnles, disant qu'il voulait aller à la chasse, désigna ceui dont il y voulait être accompagné, et sortit avec eox de Yalladolid. Dès la veille il avait donné ordre qu'on lui tint des mules fraîches et toutes scellées en des lieux dîsignés parlai. Il n avait pris avec lui, san§ doute pour donner moins d'ombrage, que quatre personnes, quatre affidés à toute épreuve, montés comme lui sur des mules, et qui en changeaient de relai en relai : C'étaient Diego Garcia de Padilla, frère de Hariede Padilla; Juan Tenorio, son repostero ma7or;Suer Ferez de Quinones,son capitaine des gardes, et Juan Garcia de Villagera, frère bâtard de Marie et de Diego Garcia de Padilla. Il alla ce jour-là coucher à Pajarès, hameau au delà d'Olmedo, à seize lieues de Yalladolid, et dès le lendemain arriva à la Puebla de Montalvan, à deux lieues en deçà du château de Hontalvan, où il trouva Marie de Padilla. Il Favait fait avertir la veille de venir l'attendre à la Puebla. Il y demeura deux jours, et en partit le troisième pour Tolède, où il emmena avec lui sa concubine, mère à moins de dix-sept ans. Il surprit en quelque sorte la ville par son arrivée, et alla se loger à TAlcazar, où il installa près de lui la Padilla. Le premier acte politique du roi en arrivant ainsi à Timproviste à Tolède fut d'en changer Falgnacil-mayor et les autres dépositaires de l'autorité royale qu'y avait placés Albuquerque; il les remplaça par ses nouveaux favoris. C'est ainsi qu'il ôta l'alguacilazgo-mayor de Tolède à Suer Tellez de Meneses beau-frère d'Albuquerque, pour le donner à Alfonse Jufré Tenorio, frère de D. Juan Tenorio, son repostero-mayor et son grand fainilier, lequel était au mieux avec les Padilla ^ Telle fut d'abord sa conduite envers l'épouse qu'on avait

I Cron. del Rey D. Pedro, ano iv, c. 16 et 20.

GHAPrfRB TRBIZmifi. 297

été chereher et qa'on lui avait amenée de si loin. Tel fut i'accaeii que don Pierre lui fit en Gastille.

Cette belle équipée amoureuse et royale fut l'origine de toutes les divisions et de tous les malheurs qui suivirent; cha- CQD prit parti selon ses intérêts ou ses passions, et le royaume se divisa en deux camps : celui de Blanche de Bourbon et celai de Marie de Padilla. Nous voyons à ce moment les fils d'EléoQore suivre ce dernier. Deux jours à peine après le départ du roi, partirent de Yalladolid, pour aller le rejoindre, le comte D. Henrique, D. Tello, et avec eux, D. Juan de la Gerda,fils de ce Louis de la Gerda que Glément YI avait fait à Âvigpon roi des îles Fortunées. Les infans d'Aragon, cousins du roi, D. Ferdinand, marquis de Tortose et seigneur d'Âlbarracin, et D. Juan son frère, partirent le troisième jour pour la même destination, tous voulant se faire amis des parens de Marie de Padilla, dit la chronique, pour faire plaisir au roi (por facer placer al rcy), et en haine d'Albuquerque.D'un autre côté, D. Ferdinand de Castro, puissant seigneur de Galice, qui était venu à Yalladolid sur Tinvitation du roi pour assister à ses noces, reprit le chemin de la Galice. Avant de partir de Yalladolid, et pour payer en quelque façon r alliance de ses frères bâtards, Pierre avait fait mettre en liberté les otages qu'il avait exigés d'eux pour lui répondre des diâteaux qu*il leur avait redemandés, et ces otages suivirent les deux frères.

Le brusque départ du roi surprit et divisa ainsi d'abord tous ceux qui étaient à Yalladolid, la cour et la ville.

D. Juan Alfonse d'Albuquerque cependant, et le grandmaltre de Galatrava D. Juan Nunez de Prado, prirent seuls nettement parti pour la bonne cause, ce]le«de la foi jurée, quels que fussent les motifs qui les y déterminassent ; ils allèrent voir les reines dofia Maria mère du roi, dona Blanca sa femme et doiia Lenor d* Aragon sa tante, et les trouvèrent très afOi^rées. Tous les autres chevaliers et seigneurs eurent

298 BÊÊmtBm D'BSPAon.

le pressentiment destroobles et des nalhears que U ééleyanté da roi allait déchaîner sur la Castille ; ils tior^t conseil, et l'on 7 déclara sans hésiter qne le roi avait mal agi en se séparant ainsi de sa femme; tons en témoignèrent haatement lear /lé8approbation,etilfat résolu qneD. Juan Alfonseetlegraodmaître de €alatrava D. Jaan Nnnez de Prado se rendraient anssitôt, accompagnés de la plupart dtcs seigneurs présens, auprès du roi pour le solliciter de revenir près de sa femme.

Albuquerque partit le premier, menant avec lui qainze cents hommes montés sur des mules et des chevaux, ayant à leur tète des che& expérimentés. Ceux-ci étaient des meilleurs chevaliers de Castille, de Léon et de Galice : Juan Ro«driguez de Cisneros, Juan Bodriguez de Sandoval, Âlvar Bodriguez d'Aza, Lope Bodriguez de Yillalobos, Ferrand Ruiz Giron, Alfonse Teliez Giron, Juan Alfonse Girôn, D. Alvar Ferez de Castro, frère de D. Ferdinand de Castro, D. Garci Ferrandez Manrique, Lope Ferrand Ferez de Ayala, Lope Diaz de Rojas, Rui Gonzalez de Castaikeda, Suer Yaûez de Parada, Alvar Gonzalez Moran, Gard Juffré Tenorio, frère de Talguacil mayor de Tolède, Gutier Gomez de TAède, Jaao Martinez de Bojas, lesquels étaient vassaux du roi. Les vassaux particuliers de D. Juan Alfonse n'étaient ni moins illustres ni moins braves : c'étaient Diego Ferez Sarmieuto, Bui Diaz Cabeza de Yaca, son majordome«-ma7or, J'errai»! Garcia Duque, Fero Diaz de Sandoval et Ferrand Gntierrez son frère, Ferrand Sanchez de Tovor, Martin Alfonse de Arenillas et Juan Ferrandez Cabeza de Yaca el romo(le Camus). Et le mercredi, huit jours après que le roi fut parti de Yalladolid, sortit de la même ville D. Juan Alfonse avec ees chevaliers et leurs Jaiommes, et tous ensemble prirent le chemin <le Tolède où était le roi.

Ayala trace Titinéraire qu'ils suivirent, et peut-être étaitil de leur compagnie, dont on vient de voir que faisait ptrlic son père Lope Ferrand Ferez de AyaUt.

oHftHnE'TBiuanii. i99

Albucpierqiie araiTa le premier joar, a^ent le eoir, «Tee loat son monde, et s'arrêta dans des hameaax situés dans le voisinage d'Oimedo. Il alla, le lendemain jeadi, ooncher à Parraoes; le veodredi ils dtoèreiit à raispinar deSégovie^et allèrent ooncber an Filipal; ie samedi ils dînèrent et coudièrent à Sant-Martin de Val de Iglesias, et le dimandra à Almorox, bourg à peu de distance d'Escalona.

Cependant Pierre avait appris knr marche, et dans ee même bourg d'Almorox où ils étaient, à minuit, arriva, pour parler à Àlbuquerque de la part du roi, D. Samuel Lévi, trësoriernnayor du roi et alors son favori et conseiller, lequel servait antonl qu'il était en lui dona Marie de Padilla, et il dit à D. Juan Alfonse d' Albuquerque que le roi renvoyait à lui pour presser sa venue à Tolède où la cour était ; qu'il n'eût à avoir aucune crainte ; que le roi disait qu'il voulait tout faire par ses conseils comme jusque-là il avait fait ; que les parens ûe Aohà Maria disaient que c'était bien ; que seulement le roi trouvait qu'il n^ était pas nécessaire que D. Juan Alfaose menât avec lui pour cela autant de gens armés qu'on en voyait à sa suite et sous ses ordres, et le priait d'ordonner qu'ils s'en retournassâit.

D. Samuel en savait plus qu'il ne voulait en dire sur lesdesseÎBfi du roi ; mais quelques personnes de sa suite racontèrent en forme de nouvelles, dans la maison de D. Juan Atfonse, conuncoit *le roi, instruit que D. Juan Alfonse menait avec loi de nombreuses compagnies*, avait ordonné de garder toutes les portes de Tolède, et comment il n'y en avait qu'âne d'ouverte, savoir la porte de Yisagra, ajoutant qu'il avait ôté le commandement en chef (el alguacilazgo mayor) de ladite cité à Suer Tellez de Meneses parce que celui-ci voulait du bien à D. Juan Alfonse, et avait donné cet office à Alfonse Jufré Tenorio, grand ami des parens de Marie de Padilla. £t D, Juan Alfonse dès qu'il sut ces nouvelles qu'avaient racontées par légèreté ou indiscrétion ceux qui

' 300 H18TOIBE 0'ESPAGIIB.

étaient venus avec D. Samuel, et que D. Samuel lui avait cachées, tint conseil avec les riches-hommes et les chevaliers qui venaient avec lui, et ils convinrent de se retirer le lendemain sur Fuentsalida,* hameau de la route de Tolède, d'où ils enverraient un héraut d'armes au roi pour savoir ou en étaient au juste les choses.

Ayant eu ce conseil, D. Juan Alfonse voulut partir d'Âlmorox ; et lorsque déjà les bagages et les mulets qui les portaient étaient partis par le chemin de Fuentsalida, ud chevalier arriva, que le roi envoyait par surcroît à Albuquerqae; on l'appelait Pero Gonzalez Orejon; il était natif de lâebana daos les Asturies, et c'était un des chevaliers asturiens vassaux du comte D. Henrique, qui l'avait suivi près du roi, et en qui le roi avait pris une grande confiance ; le roi l'envoyait à D. Juan Alfonse pour presser de plus belle son arrivée à Tolède. Albuquerque conçut de grands soupçons de ces invitations réitérées; il connaissait l'homme à qai ii avait affaire et tant d'empressement lui parut avec raison suspect. Il eut crainte de toutes ces caresses que le roi loi faisait. Il assembla en conséquence les siens sur la route même, et tint conseil avec eux, et ils convinrent quilsen reviendrait (à Almorox), et que tous s'uniraient à lui pour faire entendre la vérité au roi, et ils firent courir après leurs bagages et leurs mulets qui étaient déjà partis, pour qu'on les ramenât. Sur quoi tous ceux qui venaient près de D. Juan Alfonse cherchèrent à lui dftnner courage, en lui disant qu'en aucune manière le roi ne pouvait vouloir le perdre, et qu'en attendant il s'en retournât et envoyât au roi des messagers, et ne s'exposât d'ailleurs à aucune autre aventure. D. Juan Alfonse consentit à suivre leur conseil , et il envoya au roi Rui Diaz Gabeza de Yaca, un bon chevalier qui était son premier majordome. Celui-ci arriva à Tolède, et trouva le roi hors de la ville, qui allait chevauchant par la campagne, et avec lui tous les seigneurs et chevaUers qui là étaient

Page 1