CHAPITRE TREIZIÈME
venus à lai. Bui Diaz Gabeza de Vaca se présenta an roi, et ' lui parla devant tons cens qai là étaient en sa compagnie, de cette façon :
« Seigneur, D. Juan Alfonse vous baise les mains et se recommande à votre grâce, et il yous fait savoir que» comme il venait vers vous, il a su que quelques-uns de vos familiers l'avaient diffamé près de vous, et il a eu peur d'être tué s'il venait; c'est pourquoi il a rebroussé chemin. Yous savez, seigneur, quels titres a D. Juan Alfonse à votre grâce et à celle de madame la reine dofia Maria votre mère : depuis que vous êtes né, il a été votre majordome, et il a eu à courir de nombreux dangers pour vous au temps du roi D. Alfonse votre père, et où doAa Éléonore de Guzman avait pouvoir en cet état ; et il dit qu'il ne peut savoir par quelle ndsoD v«is avez mécontejitement de lui ; et si quelqu'un ou quelques-uns disent qu'il ait fait contre votre service quelque chose, il est prêt à se laver de ce reproche, de la façon, seigneur, que vous l'ordonnerez. Ici même, au surplus, si quelque chevalier voulait dire quelque chose contre D. Juan Alfonse qui fùl opposé à ce que, moi, j'en dis, seigneur, je suis prêt, et comme vassal et comme majordome, à exposer mon corps pour tout ce qui sera du service de mon seigneur D. Juan Alfonse ^ »
Ces raisons entendues, le roi répondit en peu de paroles à Bui Diaz Gabeza de Yaca, que D. Juan Alfonse en avait fait à sa volonté en s'en retournant et en croyant de telles choses, mais qu'il eût mieux fait, assurément, de s'en venir, comme il le devait, à sa merci. Et il ordonna là-dessus à Bui Diaz Gabeza de Yaca de s'en retourner vers D. Juan Alfonse, non sans le charger préalablement de le presser de venir près de lui^ et il fit sur-le-champ de sa main des lettres de sûreté pour D. Juan Alfonse, qu'il donna commission à Bui Diaz de
^ CroDkA dd Rey D. Pedro, Alto iv, c. 17.
302 HISTOIRB D'S8Pi«««
remettre à soq seigneur, afin qa'il ne (H*algDtt plu» de Tenir près da roi. Rai Diaz repartit inoontinefit, et rejoignit D. Juan Àlfonsè à Santa-Olalla ^ Il lui conta la réoeptioD qne lai avait faite le roi, et Ini remit les lettres de sûreté dont il l'avait c|}argé pour lai ; mais cette réponse et ces lettres rassurèrent pea D. Juan Alfonse, et il considéra les ânes et tes autre» comme illusoires, tant était grande la terreur qu'il avait da roî, et mauvaise Vopinion qu*îl s'était faite de sa foi )urée. Il Tavait [vu à l'œuvre, et il pensait que le plus sur était de ne pas s'y fier.
En conséquence, il poursuivit sa retraite. Aa lieu appelé le Ferradon (el Ferradon),il rencontra D. Juan Nn&ez de Prado, grand-maitre de Galatrava, qui venait de Yalladolid et voulait aller à Tolède oti était le roi, ainsi que cela avait été convenu entre eux à Yalladolid; c'était on grand ami d'Alba(|aerque, et ils conférèrent ensemble. D. Juan Alfonse conta au grand-maître tout ce que lui avait appris son envoyé Rui Diaz Gabeza de Yaca de la cour du roi, et lui dit les raisons pour lesquelles il avait jugé prudent de s'en retourner, raisons qui parurent excellentes à D. Juan Nuflez de Prado, et le grand-maître eut, lui aussi , soupçon et crainte du roi, pour avoir blâmé, avec D. Juan Alfonse» son départ de Yalladolid et l'abandon qu'il avait fait de la reine Blanche de Bourbon. £t ils convinrent ensemble qoo le grandmaître de Galatrava se retirerait dans les terres de son ordre et D. Juan Alfonse dans les châteaux qu'il avait sar les frontières du Portugal, et qu'ils attendraient là l'issue des événemens. Et le lendemain, dit Ayala, D. Juan Alfonse^ partit du Ferradon et fut dîner à une aldea de Avila appelée Saneto- Domingo ; et là il ordonna que les siens prissent le cbemin de Garvajales, qui était à lui, ville-forteresse située dans la terre de Alba de Liste , à Vexception des plus grands qu'il
^ La Chronique dit à Santo-Maria del TemUo.
GflAPim QCAVOÊSSÉBÊÊR. 303^
garda près de lui au nombre d'environ deux cents mules; il prit avec eux le chemin de Yalladolid, et là vit dans le monastère de las Huelgas, qui était alors hors de la ville, la reine dofia Maria mère du roi et la reine doAa Blanca sa femme ; mais il n'entra pas dans Yalladolid ; et sans retard il partit de là, et s*en alla à Ampudia, puis à Montalegre, à Castromonte, à Yillalva del Alcor, toutes villes de sa dépendance, et en emporta de grands trésors qu'il y avait; il passa ensuite par Gastrotorafe, qui avait appartenu à Tordre de Saint-Jacques, et qu*il tenait du grand-maltre de cet ordre, D. Fadrique, fils du roi D. Alfonse, et de là enfin à Carvajales ; et là se joignirent à lui toutes les autres compagnies qui 7 était venues par d'autres chemins et qui déjà faisaient sur les terres du roi des incursions de pillage '.
Pierre, dès qu'il eut appris que D. Juan Alfonse d'Albu-
^ Le grand-maltre de l'ordre de Saint- Jacques , de la façon du feu roi D. Alfonse, D. Fadrique, fils d'Élonore (on a vu comment il avait éîè fait grandmaltre) avait donné la ville et le château de Gastrotorafe à D. Juan Atfonse de Albuquerque, en mai 1351, par les moii& exprimés par la oédule suivante du roi D.Pierre: — Don Pedro, etc. Por quanto yo envié rogar por mi carta à vos Don Fadrique, Maestre de la Caballeria de la Orden de Santiago, é à los otros Freyres de la vuestra Orden que se aynntaron eon vusco en el Coervo à cabihlo gênerai en el mes de mayo que agora pasé de la era desta carta, que diesedes à Don Johan Alfonso de Alburquerque, mio vassallo é min Chanciller mayor este vuestro castieUo de Gastrotorafe, con su villa é con su término , que lo toviese de vos para en sus dias : é vos por complir mio ruego, olrosi por ayudas quel dicbo Don Joban Alfonso fizo é farâ à vos é à vuestra Orden, tovistes por bien dél dar el dicbo castiello. E sobresto Don Bernaldo comendador de Oreja, vuestro Freyre é vuestro procurador , pidiome merced que vos mandase asegurar , é asegurase que
despaes de sus dias flncarâ â la Orden libre etc. — Bada en Valladolid â 4 dias
de juIio era de 1389 anos. — Par suite , à la date du 7 de ce même mois de juillet, le grand-mattre octroya une charte de propriété dans laquelle il déclarait qu'il tenait pour bon, conformément aux désirs du roi, que D. Johan Alfonso tint de lui et de son ordre, pour tout le temps de sa vie , leur château de Gastrotorafe (de nos é de nuettra Orden, para en todoê lot dias de su vida^ el rmestro eoitieUo de Caetroiorafé), et D. Juan Alfonse lui fit hommage el serment pour ce château (BuUarlb de Santiago, ad ann.)
304 HISTOIRE D*ESPAONB.
qaerqae et le grand-raaitre de Galatrava n'avaient pas osé se fier à sa parole de roi, et que Fun était dans les terres de son ordre et l'antre sur la frontière de Portugal où il aTait des possessions considérables et une sorte de royaume, commença à craindre et voulut leur donner une satisfaction qui les empêchât de lui faire une guerre plus vive et plus dangereuse, selon la maxime des lâches : qu'il faut baiser la main qu'on ne peut couper.
Ce grave refus de concours de la part de deux puissans seigneurs, les murmures qui de toutes parts s'élevaient contre l'abandon qu'il avait fait de Blanche de Bourbon le troisième jour après l'avoir épousée solennellement à la face de Dieu et des hommes, et plus que tout cela, à ce qu'il semble, les remontrances et les conseils de ceux-là même qui lui avaient montré un constant dévouement, de Gutier ' Ferrandez de Tolède, de Juan Tenorio, de Suer Ferez de Quiiiones, mais surtout des parens mêmes de* Maria de Padilla, de Juan de Hinestrosa son oncle et de Diego Garcia de Padilla son frère, tout cela l'émut à la fin, et lui fit prendre une héroïque résolution, celle de sauver du moins les apparences, de quitter la favorite et de revenir à la femme légitime.
La politique, comme nous l'avons dit, la raison d'état et peut-être la peur furent les mobiles de Pierre en cette circonstance; il craignait encore Albuquerque; cela semble résulter de la démarche qu'il fit près de lui, dès qu'il fut décidé à essayer de vivre avec la reine, à moins qu'on ne suppose que, par ce semblant de retour vers Blanche, par une indigne comédie, il ait voulu, avec préméditation, faire tomber Albuquerque dans un piège. Quoi qu'il en soit, une fois son retour à Valladolid décidé, il résolut d'en envoyer instruire Albuquerque; il dépêcha près de son ancien et ton^puissant ministre, retiré à Garvajales dans la terre d'Alba de Liste, deux messagers qu'on peut croire sincèrement per-