‹ Histoire d'EspagneChapitre 62 sur 108 · CHAPITRE TRBIZIBMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRBIZIBMK

Pierre, sur ce message, prit, comme de contnme, conseil des PadiUa. « Le roi D. Pedro, dit Âyala, étant dans Uraena, où il était allé parce que là était dona Maria de Padilla, selon ce qoe nous avons dit, quand il apprit que la reine sa mère avait envoyé vers les seigneurs, et comment eux étaient venus à Toro, et comment ils étaient là avec la reine dona Uaria unis d'intention, et de plus que la reine donaEIéonore d* Aragon et les autres dames qui étaient dans Uontalegre étaient venues aussi à Toro, il augura mal de tout cela. Et dès qu'il eut reçu les lettres qu'ils lui envoyèrent par les chevaliers que nous avons nommés, dans lesquelles ils lui envoyaient demander par grâce qu'il vint à Toro et que là se conclueraient toutes choses comme il convenait à son service, et qu'il eût entendu les raisons que D. Juan Bodriguez de Sandoval et Juan Gonzalez de Bazan lui dirent, il tint conseil avec Joan Ferrandez de Uinestrosa, D. Diego Garcia de Padilla, grand-maitre de Galatrava, Gutier Ferrandez de Tolède, et d'autres. Et quelques-uns d'entre eux lui dirent que, par leur conseil, il n'irait pas se mettre au pouvoir de ces seigneurs; car ils craignaient qu'il ne courût grand danger de sa personne en cela; et que si lui voulait y aller, eux n'iraient pas avec lui, car eux craignaient d'être tués. » Les opposans furent, comme on voit, ceux qui, dans rentourago du roi, pouvaient être supposés avoir été conseillers ou com* plices de la mort d'Éléonore de Guzman et du grand-maitre de Galatrava D. Juan Munez de Prado. Hinestrosa seul fut d'un avis contraire, et le motiva. « Juan Ferrandez de Hi- . nestrosa, poursuit Ayala, oncle de dona Maria de Padilla, (frère de sa mère), était un bon chevalier, et il dit au roi que son conseil était que lui s'en fût à Toro où étaient les reines doila Maria, sa mère, et dona Leonor, sa tante, et en outre tous les grands seigneurs du royaume, et qu'il s'accordât avec

adgneun, panèrent devant la ville de Toro où était le roi ; et comment le roi partit de Ton». i*t la reine dona Maria sa mère envoya ven» les seigneurs, et le^ reçut dans Toio.

S78 fiOfifOIRB D*EBPAG]IE«

en, et qne m pour lai ni pour D. Diego Gireia, grandmaître de Calatrata, frère de dona Maria de Padilla, il ne mit son royaume en aventure. » Les raisons qu*Hinedtro6a donna pour persuader le roi, et c'étaient de véritables raisons politiques, furent que, n'ayant point d'enfaas légitimes^ héritiers naturels du royaume, les confédérés pourraient en prendre occasion de nommer et de faire proclamer immédiatement pour successeur du roi, en cas de mort ou de déchéance, Vinfant D. Ferrand d'Aragon, son cousin. Nouvel et grave embarras pour le royaume ; cause de guerre certaine avec TAragon. Au défaut de cet infant, n'y avait-il pas te prince héritier présomptif de la couronne de Portugal? D. Pierre de Portugal, oncle du roi, fils de dona Béatrix, sœur du roi Ferdinand I¥ l'Assigné, aïeul du roi D. Pierre de Gastille, n'était pas sans droit à sa couronne. C'était un coup de partie : il ne fallait qu'un peu d'audace chez les confédérés, et qui sait si l'audace ne leur réussirait pas à l'heure critique où l'on en était? Que les enfans de Marie de Padilla ne fussent pas légitimes (et par conséquent qu'il n'y eût point de mariage entre elle et le roi), le roi luimême alors le confessait, et il n'y contredit jamais, si ce n'est depuis, après la mort de sa maîtresse. Au contraire, qne dofia Blanca fût sa femme légitime, et reine de Gastille et de Léon, son mariage public, les traités, vingt actes authentiques émanés successivement de Pierre lui-même, le témoignaient. Mais la religion, la vérité, la raison, les bonnes coutumes étaient considérées par le roi comme vassales de sa volonté, et il faisait chaque jour la constitution ou la loi selon laquelle il voulait que chaque jour ces vassales lui obéissent. N'était -il pas le Boi, c'est-à-dire, suivant le principe monarchique sous nos yeni encore énoncé : la loi vivante'? Quand bien même tous les chevaliers ici présens, disait Hinestrosa, s'excuseraient de vous accompagner par la crainte de ce qai

* « Le Roi esl la loi vivante. » Jùwmal des DébatSy du mois de iM lt47.

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pomrait en advenir pour leurs personnes, je vous accompagnerai moi, geigneur, bien que ce soit au risque de ce que me tuent ceui qui mal me veulent '•

Pierre céda aux conseils de Juan Ferrandez de Hinestrosa, et consentit à se rendre le lendemain à Toro avec ce même Hi« ne^trqsa, D. Samuel el Lévi, son grand trésorier, et D. Ferrand Saucbez de Yalladolid, son chancelier, accompagnés d'une escorte d^environ cent hommes montés sur des mules. liCS seigneurs qui étaient à Toro vinrent au-devant de lai pour le recevoir, armés secrètement de cuirasses sons leurs vêtemens ; ils lai baisèrent la main, et il se rendit directepient au monastère des frères Prêcheurs de Tordre de saint Dominique, quhabitaient la reine Marie de Portugal, sa mère, et Éléonore d*Âragon, sa tante. Sa mère Tembrassa, et lui dit qu'elle voyait un heureux jour dans sa bienvenue, qui rallierait autour de lui tous les seigneurs et tous les chevaliers ses vassau](, pour peu qu'il voulût se montrer juste et $age. La reine d'Aragon, sa tante, lui dit plus explicitement : « Seigneur neveu, il doit vous paraître meilleur, JQ croiH, d'être entouré, comme en ce moment vous l'êtes, de tous les grands et des hommes bons de vos royaumes, que de vivre coihme jusqu'ici vous avez vécu, délaissant votre femme légitime la reine dona Blanca, et courant de château enchà^ teaa i^vec votre maîtresse. Ce n'est pas votre faute si vous vivez ^insi ; ce sont vos familiers qui vous le conseillent, car vous êtes bien jeune encore (le roi était alors âgé de vingt et un ans); et de ces familiers l'un est Juan Ferrandez de Hinestrosa, qui est ici avec vous; D. Samuel el Levi en est aussi; et il sera bien que vous les éloigniez de vou&^ et que vous soyiez dirigé diurénavant par d'antres bommes plu^ estimés, et qui agissent mieux pour votre service et poui; votre honneur.»

^ SitodQi(«iu»caballero6Scewii8aQ deawmpaiM^ ''onif>anaré yo, sellor, aiincpie sea ooa nes({0 de que ne maten 1» que uni me i

Pierre dit qaç Jaan Ferrandez de Hinestrosa n'avait point de reproches à se faire ; qu'il était venu volontairement avec lai, et qae ce serait lui causer un grand ennui, à lui, le roi, que de faire à Uinestrosa quoi que ce fût. Mais déjà il avait été convenu qu'on s'emparerait du favori, et on l'arrêta là en présence des deux reines ; il fut mis immédiatement soasla garde de l'infant D. Ferrand marquis de Tortose. Ils arrêtèrent également D. Samuel el Levi, trésorier principal du roi, qui fut mis sous la garde de D. Tello. Maîtres du roi, ils disposèrent là, sar*le-champ, avant que le roi ne quittât sa mère, des offices de la maison royale, de cette façon : D. Fadriqoe, grand-maitre de Santiago, fut nommé camarero-mayor da roi à la place d'Hinestrosa; l'infant D. Ferrand d'Âragoa remplaça D. Ferrand Sanchez de Yalladolid dans la charge de . grand chancelier ; et on garda prisonuier D. Ferrand Sanchez de Yalladolid jusqu'à ce qu il eût remis à son successeur les sceaux de Gastille qu'il faisait difficulté de rendre. L'infaot D. Juan d'Aragon reprit l'office d'alferez-mayor du roi (porteétendard) qu'il avait précédemment occupé, et les haanières royales lui firent remises '. Enfin, D. Ferrand de Castro fat fait majordome-mayor. Le roi fut logé dans les maisons que l'évèque de Zamora possédait dans la ville de Tdro, et le grand-maitre de Saint- Jacques, son frère, alla s'y loger avec lui en qualité de camarero-mayor. L'infant D. Ferrand emmena avec lui Juan Ferrandez de Hinestrosa, et D. Telle se chargea de D. Ferrand Sanchez de Yalladolid et de D. Samuel el Levi.

Pierre fut d'ailleurs fort respectueusement traité, mais

^n ne le laissait pas librement parler avec ceux qui venaient

voir, et il se considérait lui-même comme prisonnier en

voyant surtout qu'un si grand seigneur que le grand-maitre

son frère voulait être son camarero-mayor ; car cet of&(X

* Les deux infants avaient rempli déjà ces emplois comme le prouve la leilrr de Pierre que nous avons dtée ci-devant, page 363, note 1.

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avait été rempli jasqoe-là par Dn simple chevalier, et jamais un si grand seigneur que Tétait le grand-maitre de Saint- Jacques n'avait été camarero-mayor jusqu'à cette heure, dit Ayala, qu'avait voulu l'être le grand-maître son frère. D'un autre côté le roi se plaignait de voir D. Lope Sanchez de Bendana, grand commandeur de Castille, le même qui n'avait pas voulu lui livrer le château de Ségura, remplir ces fonctions auprès de lui comme substitut du grandmaître, et il avait peur que des choses comme celles-là ne se fissent pour en venir à pis que cela '.

Il prit là-dessus le parti de dissimuler. Il céda en apparence à toutes les demandes des ligués. Il jura de renoncer à jamais aux Padilla, et promit de rétablir la reine Blanche de Bourbon dans tous ses droits. Le rigide légat du pape, Bertrand de Sienne, alors dans Toro, s*y laissa prendre lui-même. On crut que tout allait rentrer dans Tordre, et D. Ferrand de Castro épousa dona Juana Alfonsez, sœur naturelle du roi (fille du feu roi Âlfonse XI et d Ëléonore de Guzman), conformément à la promesse que le comte D. Henri lui avait faite de la main de Juana lorsqu'ils s'étaient alliés. Le roi permit ce mariage de sa sœur naturelle, bien que, diton, il ne lui plût point pour plusieurs raisons ; et les noces de Ferrand de Castro et de Juana furent célébrées à Toro avec son concours^.

1 B avia el Rey miedo que taies cosas como estas non se facian salvo por venir à lo peor que esto.

* Ainsi fut d*abord mariée dona Juana, fille d'Alfonse XI et d'Éiéonore de Guzman, avec D. Ferrand de Castro , seigneur de Monforte de Lemos et autres lieux. Leur mariage fut dissous plus tard parce qu'ils s'étaient mariés sans dispense, étant cousins au second degré par leurs mères. Henri, devenu roi, maria sa sœur, séparée de Ferdinand de Castro par sentence ecclésiastique, avec un autre Castro, d'une autre partie du royaume, D. PtiUippe de Castro, riche-homme aragonais, seigneur de la baronnie de Castro y Peralta en Aragon et Navarre. Ce Philippe fut tué dans une émeute, à Paredes de Nava. Il sortit de ce mariage une fille appelée doila Leonor de Castro, qui fut sdiora de Tordebumos et de Médina de Rio Seco du chef de sa mère.

382 HBTOntB d'bspaohe.

Le bût de la K^e parât alors âttehrf. Le roi àvMt |rfomis d'en exécuter de point en point le programme ; il avfit signé tout ce qu avaient voulu les confédérés, et le moment marqué pour Tenterrement d'Albuquerque, suitant ses de^ nières volontés, sembla venu. Les chefs naturels du mouT&ment, les infans d'Aragon et le comte D. Henri, en donnè^ retit la permission à ses vassaux ; et sa veuve dofia Isabelle de Meneses, Ja reine dona Éléonore d'Aragon, D. tello, D. Juan de la Gerda et Bui Diaz Gabeza de Yaca partirent de Toro avec le cei^cueil, et le conduisirent, en grande pc^tnpe, au monastère de TEspina, couvent de moines blancs, C[if'\l avait lui-même désigné pour sa sépulture, et allèrent Vf enferrer avec les honneurs dus à son rang. C'était cormte le signe visible de la pacification du royaume ; et, Fiùhamatton achevée, tous s'en revinrent à Toro, où étaieùt reistâ le roi et les autres seigneurs et chevaliers '.

Cependant Pierre ne considérait que Comme des violences tout ce qu'on lui avait fait faire à Toro. Sa captivité, loin de dompter ses instincts despotiques, ne fit qu'^tlItlAie^ en liïi une soif de vengeance que des flots de sang ne purent éteindre dans la suite, et ses actes subséquens prouvèrent qa'il conçut mal de mort contre tous ceux qui coopérèrent à eetle captivité, si nécessaire cependant pour contraindre le tyran.II amassa de sourdes haines contre ceux-là mêmes qu'il vodlut séduire; et il médita à Toro, selon l'expression d'un historien, cette longue vengeance que toute sa vie a cherchée et accomplie, dans l'agitation d'un constant effort,- et que sa mort a expiée.

Ainsi captif, répétotts-le, il fait de nécessité vertu. Il cédé eii apparence; mais il travaille en secret son entourage. H gagne les infang d'Aragon par des promesses et des oessioDS de territoires. Il montre qu'il sait et pratique ttiès^ bieiï, fotrf

^ CroniGa del rey D. Pedro, ano v, c. 37.

)MQe qU'il est, cet art des vois, ce secret mertei^leas non pas seulement de diviser, mais de corrompre pour régner. On le laissait chaque jour chevaucher et aller à la chasse, toujours, il est vrai, en la compagnie de quelques-uns des seigneurs ou des chevaliers, qui, sous prétexte de lui faire honneur et de le servir, étaient chargés de le garder à vue, et répondaient de sa personne. Il s'étudia, dans ces courses à travers champs, à en capter au moins un certain nombre ; il commença par gagner sa tante, la reine douairière d'Aragon, à qui il promit la ville de Boa ; il fxromit à D. Ferdi*nand d*Aragon, son cousin, la Tille de Madrigal, le Beal de Manzanarès, Aranda, et diverses possessions en Andalonsto} à Vinfattt D. Juan, frère de Ferdinand, la Biscaye et Lam, Valdecorneja, Oropesa, et radelantamiento-raayor de la froâ^ttère; èPeroBuiz de Villegas, l'adelantamiento-mayordeCâstille et la ville de Caracena ; à D. Juan de la Gerda, Gibraléon et Véas; à Diego Ferez Sarmiento, une terre dans le Trevifta de Aynda, appelée Anastro, et une autre de Yillaiva de Los», appelée Berberana, et une autre de Peiia Gerrada, appelée Yei^anzon, et Villasana en Mena; il donna à D. Alvar Percst de Gastro, frère de D. Ferrand Ferez de Gastro, une ville en Galice, Salvatierra, sur la frontière nord de rEntre-Douroy-Miôo ; à Sancho Buiz de Bojas, la merindad de Burgos, et un accroissement de possessions en Gastille. A ce prix, ils lui promettent d'être à lui, de le servir en tous ses desseins^ et de renoncer à toutes autres demandes. D. Henri, cepenr dant,le grand-maître de Saint- Jacques, et D. Tello, ses frères, D. Ferrand Ferez de Gastro, et tout Tentourage de la reinemère, se montrèrent peu disposés à accepter des propos!tioBs semblables; ils soupçonnèrent les intrigues de leurs coassociés dans Tentreprise, sans en connaître bien précisément la nature et Tobjet; ils ne pouvaient d'ailleurs les empêcher; le nombre de ceux qui avaient tnûté ainsi secrètement avec le roi était si grand qu'ils n'y pouvaient rien. Il résolut alors

de mettre son dessein à exécution. Par un jour nébuleux da mois de décembre, il monta à cheval de grand matin sous prétexte d'aller à la chasse, et sortit de Toro. Il faisait ce jour-là un brouillard très épais, et dès qu il se vit à quelque distance de la ville, il pressa tant qu'il put le pas de soa cheval sur le chemin de Ségovie, ayant en sa compagnie deux cents hommes environ, montés sur des mules et sur des chevaux, et D. Samuel el Levi, son ancien trésorier major, qu'on laissait aller en liberté à sa suite, à cause d'une forte somme d'argent qu'il avait payée à D. Tello '.

Selon la chronique du comte Don Pero Niûo,la partie de chasse arrêtée, il fit, par un confident, placera quelque distance un cheval; y fit porter par un écuyer gagné une épée et une lance. Arrivé là, il ceignit Tépée, monta le cheval, et prit la lance; puis vint aux gens de sa suite, et leur dit: — « Yous qui êtes miens, venez avec moi : vous qui êtes au comte, allez avec lui; car moi, je veux prendre un autre chemin.» D. Ferrand de Castro dit: « Ahl seigneur, comment me faites-vous tomber aujourd'hui dans cette trahison I » Le roi dit : « Vous, D. Ferrand, a qui devez-vous plos grande loyauté en Gastille qu'à moi? je ne sais qui me tient de vous donner un coup de cette lance. » D. Ferrand dit: « Seigneur, ordonnez- vous que j'aille avec vous? » Le roi dit : « Faites comme vous croirez devoir faire.» — « Alors, dit D. Ferrand, seigneur, avec vous j'irai, et pour ne vous plus quitter jusqu'à la mort. » £t il le fit ainsi, car jamais il dc se sépara de lui dans la suite ; toujours il fut avec lui, ainsi que

* Pop muchos dineros que avia pechado à Don Tello.— Pierre était encore à Toro le 3] décembre, comme on le voit par un acte rapporté par Salazar (Casa de Larit t. ly p. 336) sous celte date, dans lequel il donne à Juan Rodriguez dc Cisneros, m vasallo, é guarda mayor de su cuerpo, la ville, la forteresse et la banlieue de Guardo, qu'il chargea Garci Ferrandez Manrique, adelantado mayor de CastiUa, de remettre audit Juan Rodriguez de Cisneros. — Son évasion eut lieu par conséquent postérieurement à cette date, mais toujours dans le mois de décembre àt cette année 1354.

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