‹ Histoire d'EspagneChapitre 72 sur 108 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

ceux-ci, comme il en avait conçu le projet , projet qa'il EYOua dans la suite devant plusieurs personnes, au rapport d'Ayala, et qui, quoi qu'on en ait voulu dire, était bien dans le caractère de Thomme et dans le génie du temps'.

Bude et triste besogne d'avoir à enregistrer incessamment, dans rhistoire de ce règne, assassinats sur assassinats ; quand Pierre en médite et quils manquent, ce n'est pas de sa faute; l'intention y est bien, mais les moyens font défaut au désir et à la volonté; la peur aussi quelquefois le retient. C'est ainsi qu'après la prise de Palenzuela, désespérant d'y voir venir D. Tello, il se rendit à Tordesillas, où résidait en ce moment Marie de Padilla, et y ordonna en arrivant un tournois, dans lequel il avait résolu de faire tuer don Fadrique, seul cette fois, et comme par accident. Il l'avait résolu dans son cœur , mais il n'osa s'en ouvrir à ceux qu'il comptait charger de faire le coup, et en qui il craignit de ne pas trouver, à ce qu'il semble, d*assez faciles complices. C'était à Tordesillas, devant Marie de Padilla, non avertie sans doute, que l'affaire devait avoir lieu ; à Tordesillas, où la favorite venait d'accoucher d'Isabelle, et où, pour le roi, était en ce moment la cour, que nous allons lui voir fixer bientôt d'une manière plus stable à Séville.

Jusqu'à présent en effet nous voyons Pierre, en dépit du vers du poète :

Nil miserabiliùs quàm incertâ sede vagari,

n'avoir pas un an durant la même résidence, et donner à l'Espagne le spectacle de la cour la plus errante qu'on eût vue peut-être depuis les premiers rois asturiens.

1 Pedro Lopez de Ayala dit expressément (a2o vn, c. 3) :— Por esperar â D. Telio para le matar cou los otros quatro que estaban con él, non mattf à los otros que ténia acordado de matar. E esto dixo el rey D. Pedro despues delante muchos, que asi lo quisiera facer, que todos estos fueran muertos en uno.

Vin. 27

418 msTomB d'espagke.

Là où est son plaisir, là aussi est le centre da gouvernement, centre ambulant que le roi déplace et porte sans cesse d'un point à un autre, avec son cortège de chevaliers et de seigneurs, sa chancellerie et sa maison, selon les lieux où est sa maîtresse. D^ordinaire, les lieux, quels qu'ils soient, où se tient cette cour nomade, deviennent le théâtre de quelque tragique et sanglante aventure. Ces mœurs d'une barbarie rusée ont quelque chose d*odieux, surtout parce que la plus basse trahison s'y mêle. Il serait difficile d'imaginer un homme livré à de plus grossières passions, et d'une brutalité plus égoïste, que ce prétendu roi chrétien, eu qui la soif du sang et des plaisirs sensuels était devenue un besoin. Froid, astucieux, dissimulé, meurtrier, il cachait sous un extérieur fier et inexorable et le masque de la sévérité, les plus bas entrainemens des sens et de la matière et un goût effréné des plus viles jouissances. Tel fut don Pèdre, sérieusement livré aux passions qui eussent fait de lui le type de don Juan, si son esprit borné s'y fut joué en les satisfaisaul;. Ceux qui Font appelé sarrasin et mécréant n'ont pas eu tort, il Tétait au moins à demi par les mœurs'.

Contraint, comme nous venons de le voir, d'ajourner l'assouvissement de sa haine, et de rage de n'avoir pu faire assassiner à Tordesillas, dans le tournoi dont nous venons de parler, son frère D. Fadrique, Pierre s'en prit à deux bons serviteurs du grand-maître, dont la clairvoyance peutêtre, en cette occasion, avait pénétré Tatroce dessein du roi eontre leur seigneur. Tout à coup, le lendemain du tournoi qu'il n'avait osé faire ensanglanter du sang de son frère, de très grand matin, dit Ayala, il part pour Yillalpando, petite ville assez voisine de Tordesillas, et envoie aussitôt en j arrivant, Tordre à son frère de l'y venir joindre en tonte

^ Petras CasteUse rex, dit Raynaldus, Saracenioos mores in effusa UUdiDun Ucentia Imitatu».

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kàte. D. Fadriqae y accoart précipitamment, avec à peine an on deux écuyers, laissant sa suite à Tordesillas, où la colère de Pierre devait se manifester en son absence. En effet, sitôt le maître parti, les algaacils du roi, à qui cela était ordonné, saisirent nn homme considéré {orne honrado) de Yalladolid, de la garde du maître, appelé Juan Manso, et smr-le-champ le tuèrent; conformément aux mêmes instructions, nn antre homme de cette même garde, bourgeois , de Tolède, appelé Pero Alfonse, fut également saisi et tué sans autre forme de procès. Le maître fut très chagrin en apprenant, à Yillalpando, cette double exécution si peu motivée, et il en conçut de grandes craintes pour lui-même; toutefois, le roi lui dit qu'il ne devait point s*en préoccuper ni surtout en prendre aucnn ombrage ; que ces deux hommes loi avaient donné de justes sujets de plainte, et que c'était pour cela qu'il les avait fait mettre à mort. Mais cette hypocrite assurance ne dissipa point les soupçons du maître, car il savait bien que ces hommes n'avaient rien fait pour mériter la mort,' et ne l'avaient reçue en effet pour aucune autre cause que po;ir lui avoir été dévoués, et l'avoir servi avec lèle et courage dans les troubles passés '. *

Comme on en peut juger, l'influence de la religion était petite sur un tel homme, et il est à supposer que le car-

^ Gronica del Rey D. Pedro, alio vii, c. 4. — ^Pierre paraît avoir été, au môlni un moment, vers le temps où nous en sommes, à Valladolid ; 11 y était certainement au mois de mars de cette anné^, si les copistes des Fueros y Privilegios de Caceres n*ont pas lu et écrit par erreur Valladolid pour Vîilalpando: on voit en effet, dans lesdlts Fuêros y PrimUgios, un acte de Pierre, daté de la première de ces deux villes, à l'occasion d'une demande de Caceres relative à un droit que prétendait révêque de Coria sur les babitans de cette ville qui recevaient la tonsure, droit connu sous le nom de droit des tonsurés (el derecho de hs coronados)^ et pour le recouvrement duquel U était obligé de les excommunier tous les ans. Des envoyés de Caceres étant venus trouver le roi pour le prier de leur accorder la faculté de ne payer, pour s'acquitter, que mille maravédis par an à l'évéque, le roi, sur leur prière, ordonna une enquête sur les causes qui avaient porté révêque à établir ce droit des tonsurés, etc... —Acte daté de Valladolid, le 13 de mars 1356.

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dinal Guillaume dut rendre compte au pape, dans ce même temps, du peu de succès de sa légation en faveur de Blanche de Bourbon, et de ce qu'il avait vu dès son arrivée au camp devant Toro, Bainaldus dit que le Saint-Père, irrité, d'une part, de la conduite du roi, craignant d'autre part, s'il agissait dans toute la rigueur de son droit de censure, d'augmenter le péril que courait Blanche, se consulta avec le roi de France, et qu'à la fin, avant de procéder selon toute la sévérité de son mandat, il fut décidé quil exhorterait une fois de plus le roi à quitter la Padilia, et à s'unir avec la reine '.

Nous venons de voir les premières suites de la reddition 4e Toro. Bien que, de guerre lasse, il parût triompher de tous ses ennemis du dedans, le règne de Pierre ne fut plas qu'une longue suite de meurtres et de violences : il n'essaya pas même de se contraindre, et donna, plus que parle passé, s'il est possible, un libre cours à son humeur sangntnaire, mais il ne put jamais rien contre son frère de Trastamare. Les sanglantes eiécutions de Toro rendirent celui-ci à jamais circonspect. Il conserva encore quelque déférence pour le roi, mais il conçut de ses desseins une irrémédiable défiance. La* ligue étant dissoute, il ne se crut en sûreté dans aucune partie de la Péninsule. Le comte D.Henri, qui était en Galice, dit la Chronique, dès qu'il apprit que la ville de Toro était rendue, et qu'avaient été tués tant de chevaliers distingués de $on parti ; que, de pins, Palenzuela était prise, et son frère D. Fadrique avec le roi, comprit qu'il ne lui convenait pas de persévérer davantage dans cette guerre, non plus que de demeurer dans le royaume, et il envoya demander au roi la permission de traverser les terres dépendantes de sa couronne pour se retirer en

1 Rainald. Annal. Eccl.^ ad ann.

GHAPITIIB TREIZIEME. 421

France ; ce qoe le roi lui accorda, mais avec l'intention de le faire assaillir en chemin et de lai ôter la vie.

Et en effet, il envoya aussitôt à Tinfant don Juan d'Aragon, à Diego Ferez Sarmiento, adelantado de Gastille, et aux autres officiers et chevaliers investis de commandemens dans les pays par lesquels il présumait que devait passer son frère, Tordre de l'arrêter au passage, et de le tuer. Je laisse parler la chronique < .

Le comte don Henri, dit-elle, dès qu'il eut fait ses conditions avec le roi pour sortir du royaume, et reçu ses lettres de sûreté, se prépara à partir; mais on l'avertit de Tordre que venait de donner le roi; il prit son chemin par les Astaries, parce que de ce côté Tordre du roi n'avait pas été envoyé, ne pensant pas que le comte s'en irait par cette terre ; et c'est pourquoi il marcha en toute hâte vers la Biscaye, oii était son frère don Tello, et de là s'en alla par mer à LaBocbelle où était le roi Jean de France. Celui-ci était alors en guerre avec TAngleterre, et don Henri prit du service sous lai. Par les mêmes raisons que don Henri, don Gonzalo Mexia et Gomez Garrillo, ayant tué le grand-maitre don Juan Garcia de Yillagera, comme nous l'avons vu, ne se crurent plus en sûreté en Espagne, et s'en vinrent en France, à Toulouse, où, à Texemple de don Henri, ils prirent du service sons le comte d'Armagnac, qui y commandait pour le roi de France. Ils y trouvèrent d'autres chevaliers de Gastille du parti de don Henri, qui, comme eux, avaient fui la colère du roi, et étaient venus en France rejoindre leur chef. D. Tello fit, dans ce même temps, assassiner à Bilbao, sur le soupçon d'avoir correspondu avec le roi à son dommage, Juan de Avendano, chevalier naturel de Biscaye ; par quoi don Tello,

1 ASo vn, c. Ç : — « CommeDt le roi ordonna à l*tbfant don Juan et à Diegb Ferez Sarmiento, adelantado de Castllle, et à tous ceux des montagnes, qu'ils coupassent le chemin au comte don Enrique; et comment pour cette raison s'en fût le comte par les Asturles: et des autres choses qui arrivèrent en cette année. »

423 HISTOIBB D*2SPAGIfE.

dit tranquillement Âyala, demeura plus seigneur en Biscaye qu*il ne Tétait auparavant <.

Cette année fut marquée, peu après les événemens dont nous parlons, la yeille de la Saint-Barthélémy (23 août), par un grand tremblement de terre qui se fit sentir par toute la Péninsule, et dont Matthieu Villani fait mention dans son Histoire de Venise. La date seule lui en fut mal rapportée. Les effets en furent surtout terribles en Portugal et en Andalousie; à Séville,Ies pommes dorées de la tour de Sainte-Marie-de-Séville tombèrent ; plusieurs édifices furent endommagés dans les Algarves, et la chapelle de Lisbonne, construite par le roi Alfonse, régnant en ce moment, fat renversée*.

Plus de huit mois cependant s'étaient écoulés depuis la prise de Toro. Pierre demeura à Villalpando quelque temps encore, dans Tespoir (on sait pourquoi) d'y voir venir D. Tello son frère. Mais, par instinct ou sur de bons a^viSjCe dernier se garda bien toujours, et bien lui en prit, de se mettre, comme on dit, dans la gueule du loup, et Pierre, renonçant pour le moment à sa vengeance, et la remettant à des jours meilleurs, partit enfin de Villalpando, et passa en Andalousie ^. Il s'établit à Séville, où il comptait, selon

^ É desque Juan de Avendano fué muerto, Don TeUo fin(^ mas srîior en Viscaya que de primero (Ibid., Le).

* Les pommes de la tour de Sémîle. C'étaient de grandes boules' de cidm doré qui servaient de remate. Voyez Zuniga, Anales de Sevilla. -r Uattea ViUsni parle de ce tremblement de terre, 1. vi, c. 84 : — In questo anno ugcclvi, all'usciU del mese di settembre, e alquanti dl airentrata d*ottobre, furono in Spagna grandbsimi tremuoti, 1 quali lasciarono in Cordova e In SibiUa grandi e gravi ruine di molti dificii in quelle due grandi città, e neUe loro circustanze : neUe quali perirono iiuomini, femmlne e fandugli in grandissimo numéro, facendo scpiUtura deUe loro ease.

3 Pierre se trouvait à VUlalpando ^aa mois de septendire de eette année (1356)» d'où il expédia une charte, enjoignant à tous ceux qui avaient des terres et à» maisons dans la juridiction de CardeiSa de pajer le tribut (martmega) an i

GHAPITRB TREIZliEBIE* 423

tonte apparence, vivre dans les plaisirs et pins royalement que par le passé, avec Marie de Padilla, lorsqu'une petite et singulière aventure le jeta dans me grande et longne guerre contre son homonyme Pierre lY d'Aragon.

Étant à Séville, dit Ayala, qu'il me plaît de suivre encore ici du plus près que je pourrai, il ordonna d'armer une galère pour aller /b/g^ar, suivant la vieille expression castil* lane (jouer, se divertir), et voir pécher les thona dans la madrague à la côte voisine. Le roi partit dans la galère, et s'en vint à San-Lucar de Barrameda; il trouva dans ce port dix galères et un vaisseau catalans commandés par un amiral de haut parage appelé Mosen Francès de Perellos, qui dlait avec ces dix galères an secours du roi de France alors en guerre avec le roi d'Angleterre. Perellos était entré dans le port de Barrameda pour y prendre des vivres; trouvant là deux barques génoises chargées d'huiles pour Alexandrie >, il s'en empara, disant qu'elles appartenaient aux Génoia avec qui les Catalans étaient alors en guerre. Choqué de cette capture faite pour ainsi dire sous ses yeux, daos le port même de Sant-Lucar de Barrameda, Pierre envoya au capitaine aragonais un de ses chevaliers, appelé Gutier Gomez de Tolède, et un de ses secrétaires, appelé Juan Alfonse de Hayorga, lesquels le requirent, au nom du roi, ces bateaux étant dans son port, de ne pas les prendre, ne fût-ce que par respect ponr ledit roi, là présent. Hais le commandant

tère de «tte fille. — Bergaim (Antigaed., t. n, p. 206) remarque que cette diarte était la première qa'U e4t fue atrec un sceau de cire empreint sur le papier mdmé oà eUe était écrite.

^ Une seule, suivant TAbreviada, une galéasse ayant nom VEstovalina, La grande chronique porte dos bageles de PlaeentineSy etc. J'avoue que je n'ai pu détisrminer ce qu'elle entend précisément par cette désignation, car ni les diverses Piaoentia espagnoles, sans en excepter la Inscalenne, située à quatre lieues de Bllbao, dann l'intérieur des terres, ni la Plaisance d'Italie, ne sont des villes maritimes. Que oei dein barques, d'ailleurs, appartinssent aux Génois, c'est ce qui est formdlement exprimé dans la grande chroniqne comme dans l'Abrewada.

424 HISTOIRE D'ESPAGRE.

répondit que ces gens. n'étaient pas anus du roi d'Aragon et qu'il les pouvait prendre de bonne guerre. Sur quoi te roi lui envoya une seconde fois Guticr Gomez de Tolède, pour lui dire qu'il fût certain , si lui Perellos ne laissait pas ces barques, que lui, le roi, enverrait Tordre à Séville de faire prisonniers tous les marchands catalans qui s'y trouvaient, et de leur enlever tons leurs biens. Le capitaine aragonais, malgré tout cela, ne voulut pas rendre la prise, et vendit aussitôt là les deux bateaux, l'un pour 500 doblas et l'antre pour 200, et s'en alla avec ses galères par le cap Saint- Vincent vers la France. « Et le roi, dans la colère qu'il ent de cela, envoya aussitôt à Séville un de ses chanceliers da sceau royal, appelé Juan Ferrandez Melgarejo, lequel fit arrêter instantanément et sans avertissement préalable tons les marchands catalans iqui s'y trouvaient, et séquestrer leurs biens. Le lendemain, vers le milieu du jour, le roi partit luimême de San-Lucar par terre pour Séville, et chevaucha quatorze lieues ; et en arrivant fit mettre les Catalans aux fers et vendre tous leurs biens aux enchères publiques ^ > Pierre tint conseil à Séville touchant ce qui lui était advenu à Barrankeda, et chercha comment il aurait raison de la conduite de l'amiral aragonais. Ses conseillers ordinaires, presque tous de la famille de Marie de Padilla, étaient en ce moment moins bien avec lui que de. coutume; c'est Ayala qui nous l'apprend, sans nous dire à quelle cause était due cette diminution d'influence. Ils pensèrent que si le roi était en nécessité de guerre, il les apprécierait davantage ayant besoin d'eux ; car tous ayant amassé de grandes richesses et acquis de grands biens dans sa faveur, tenaient pour

* Enpubliea àlnumeda,— Dieu nous garde, s'écrie à cette occasion l*excellffit docteur Cascaies dans ses discours sur l'tiistoire de Murde, Pieu nous garde de il colère d'un roi jeunci qui, en tant que roi peut faire le mal, et en tant que jome, commettre des actes insensés : — Guardenos Dios de furia de rey moco, que como rey puede iiazer daiSosJy como moço desatinos, p. 95.

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