CHAPITRE TBEIZnSUE
Il fit sar ce sujet la complainte snivaDte, inspirée par un sentiment profond, pleine de mouvement et de passion, et gui figure parmi les meilleures pièces de la poésie portugaise; M. Balbi en a donné le texte dans le second volume de son Essai statistique du Portugal :
« Celui qui vous a tuée, madame, a besoin de la protectioii puissante du sort et des astres, puisqu'il n'a pas cr^nt de nous causer tant de tristesse et tant de douleur à vous et à moi.
» Et puisque Je n'ai pu arriver pour empêcher votre triste fin. Je vous reçois, ma vie, comme maîtresse et comme reine de ces royaumes et de moL
» Ces blessures mortelles qu'on vous a faites à cause de moi, elles n'ont point terminé une seule vie, elles en ont frappé deux.
» La vôtre, qui ne fut point coupable, est déjà achevée, et la mienne, qui demeure encore, sera pour jamais remplie de l'angoisse des tristes souvenirs.
» Oh ! cruauté affreuse, injustice énorme I vit-on jamais dans les Espagnes une mort si cruelle et si triste?
» On contera comme une merveille la sincérité de mon cœur. Puisque vous êtes morte de cette manière, je serai la tourterelle qui est veuve de sa compagne.
» Soyez en repos, madame, puisque je vous reste en ce monde ; votre mort, si je vis, sera bien vengée : c'est pour cela que Je veux vivre ; si ce n'était pas ainsi, me vaudrait mieux, madame, mourir tout de suite avec vous.
» Qu'est-ce que j'ai ? où me suis-Je ensanglanté , madame ? Je vous ai donné la mort et vous me l'avez donnée. Sang de mon cœur, cœur qui m'appartenait et que l'on a frappé, qu'est-ce qui a pu vous déchirer sans raison ? A celui-là je lui arracherai le sien. •
Et Pierre tint parole, à la lettre. Lorsqu'enfin lui furent livrés deux des meurtriers dînez, Pedro Goelho et Alvaro Gonzalez (nous avons vu qu'il ne put avoir le troisième, Diego Lopez Pacheco, qui se déroba à toute poursuite en passant en Aragon), il fit arracher le cœur au premier par la poitrine et au second par les épaules, et taillader ensuite et disperser leurs corps par lambeaux.
4&8 wmom d'ibf^cm.
Dam Pedro de Povtug«l, premier du nom^'était né le 8 a?nl 1 320 ; U commença à régner à la mort de son père (28 mai 1357), etmoarat après ikeof ans et huit moie de règne le 18 janvier 1367; il fat enterré an monastère d'Akobaça. Chose singalière, on voit à cette époque troia Pierre oont^o^porains occupant le trône des trois grandes monarchies chrétiennes de la Péninsule: Pierre lY en Aragon, de 1336 à 1388; Pierre le Cruel, unique de ce |iom en Gentille, de 1350 à 1369, et Pierre 1*' eu Portugal, de 1357 h 1367 : tous trois ftls de pères portant le nom d*Alfanse, et tons trois marqués du surnom de Cruels et de Justiciers, quoique le prmtier de ces surnoms ait été plus particulièrement affecté par rioexorable histoire à Pierre de Gastille.
Cependant, la trêve entre la Castille et TAragon ét^t mal observée, du moins d*un côté : la ville de Tarazon^ n'avait pas été mise à la disposition du cardinal à rexpiration da terme marqué de quinze jours, et, pour eette raison, après un délai expiré de quinze autres jours, le cardinal déclara que le roi de Castille n'avait pas rempli les conditions jurées, et, à la date du 26 juin, rendit une seiitence d'ei^communication contre lui, prononçant qu'il avait encouru les peines portées contre Vinfracteur , et que ses royaumes étaient mis en interdit jusqu'à ce qu'il eût satisfait anx clauses stipulées. Par là se trouva rompue de droit la trêve; mais en fait les choses demeurèrent sur le pied pacifique où elles étaient. On ne reprit pas la guerre, et le but du légat n*était pas non plus qu'on la reprît; mais, joué, il avait cru devoir agir et formuler ses griefs. De «on côté, le pape, à la date du 21 du même mois, avait adressé au roi de Gastille un nouveau bref où, en dehors de l'affaire qui nous occupe, il l'exhortait à réfléchir sur Fénormité de sa conduite à l'égard de sa femme légitime, qu'il gardait toujours en prison contre toute raisoa et contre tout droit, lui représentant, que, par le mépris où il tenait la reine, il offensait Dieo
GHAPITBE TUBDOma. #&9
grayement, obscurcissait sa renommée, et mettait en péril son saint '.
Ce bref n'ayant en rien sorti effet, le pontife donna, pen japrès, de nouvelles instractions au cardinal-légat, plus sévères et plus précises, le chargeant de fulminer en son nom , contre son fils rebelle, et avec redoublement de censures, Texcommunication et l'interdit pour récidive, non plus seulement cette fois contre le roi, mais encore contre ses conseils et ses fauteurs. « Ne voulant pas, dit-il dans ce nouveau bref, que notre patieuce nous soit imputée à négligence, et ne voulant pas déférer plus longtemps à l'homme contre Dieu, après en avoir mûrement délibéré avec nos frères (les cardinaux), nous avons ordonné, la justice nous en faisant un devoir, de procéder contre le même roi selon que la nature d'une si grande affaire l'exige, qu'un si grand mépris des clefs de saint Pierre le nécessite, et que la misérable condition de l'église et des royaumes du dit roi le requiert^. »
Pierre ne tint nul compté de ces censures, non plus que de l'excommunication et de l'interdit, et il ne parait pas qu'il ait eu beaucoup à souffrir des obstacles et de l'état de choses que ces actes du souverain pontife semblaient devoir créer autour de lui. Il continua son ^nre de vie, ne soiUt pas de ses habitudes les plus mauvaises, et fit presser à Séville l'armement des galères et préparer toutes choses pour la grande expédition maritime qu'il méditait contre l' Aragon. Il y a plus, loin d'obéir en fils respectueux ou de s'efforcer d'obéir à rÉglise, il multiplia et aggrava ses torts envers elle . Manquant d'argent, il eut recours, pour s'en procurer, à des moyens qui '
^ Voir Raynaldus, Annal, eccl., ad ann.
' Intendentes qsod patientia nostra negUgékitiae notaretur , nec intendentes defen'e ampUùs homini contra Deum, habita cum fratribus nostris deliberatione maturâ, decrevimus adversus eumdem regem, justiciâ suadente, prooedere, prout tanti negotii qualitas exigit, tantusque contemptus clavium exposcit, ecclesiae et regnorum dictl regU conditio miseranda requirit.
témoignaient de son peu de respect pour les choses sacrées; il fit dëpouiller de leurs ornemens et de leurs richesses les statues qui décoraient les tombeaux de ses plus illustres aïeux. Le 24 août et le 27 novembre, il donna à Guilleu Fernandez, aumônier de la chapelle des rois à Séville, deoi reçus des pierres précieuses que, au moment d'entreprendre la guerre d'Aragon, pour les garder plus sûrement, y est-il dit, il avait ôtées aux couronnes d'Àlfonse-le-Sage et de la reine Béatrix, femme de ce roi, couronnes conservées dans cette chapelle. L'historien de Séville, Zuiiiga, copie un ancien inventaire des ornemens en or^ argent et pierres précieuses qu'avaient l'image de la Yierge et les tombeaux des rois saint Ferdinand et Alfonse-le-Sage, ornemens qui manquaient de son temps, et soupçonne Pierre d'avoir été l'auteur de ces regrettables soustractions , et de se les être appropriées sans autre forme de procès, au temps où nous en sommes '.
Pierre, comme nous l'avons indiqué plus haut, s'était flatté, jusqu'à ces derniers temps, de l'espoir de voir venir à récipiscence son frère don Henri, de quelque manière que ce fût ; mais, bien que le bruit eût couru que le comte désirait se réconcilier avec le roi son frère, celui-ci ne tarda pas à perdre tout espoir. Jusque-là, le comte n'avait pu oublier que dona Juana Manuel de Villena, comtesse de Trastamare, était prisonnière du Cruel, et l'on conçoit combien la détention de sa femme devait peser au cœur du comte, et à quel point elle devait paralyser ses mouvemens. Pierre faisait tuer les femmes comme les hommes, et tant que doua Juana Manuel de Yillena serait entre ses mains, il était impossible que don Henri fût sans crainte. Il aimait d'ailleurs beaucoup sa femme, et souffrait de cette longue séparation. Un de ses amis, un chevalier de Castilie, depuis longtemps
< ZuDîga, Anales eedesiasUcos de SeviUa, p. 213.
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attaché à son parti, Pero Garillo, fils de Gomez GariUo de Mazoelo, résolut de la lui rendre, à quelque prix que ce fût. Il profita de la trêve pour faire savoir secrètement à Pierre qu'il était prêt à lui faire sa soumission, et à quitter le comte pour passer au service du roi, si celui-ci voulait le recevoir en sa grâce et l'apanager en Castille. Cette défection, tendant à affaiblir le parti du comte en même temps qu'à fortifier celui du roi, plut fort à ce dernier.
Pero GariUo passa donc en Gastille, et le roi lui donna, à titre héréditaire, Tamariz, avec Finvestiture des terres qui en relevaient, et lui promit beaucoup d'autres faveurs. Après s'être établi en Gastille et dans tous ses droits seigneuriaux comme s'il n'y fût venu que pour cela, Pero Garillo chercha comment il ferait pour tirer la femme du comte de la prison où elle était détenue depuis plus de dix-huit mois, depuis la prise de Toro. Il parvint à se mettre en communication avec elle, et au moment où personne n'y pensait, l'enleva et l'amena en Aragon au comte son mari. Gette fuite de dofla Juana dut avoir lieu dans la première moitié du mois de novembre au plus tard, et elle ne fut pas sans influence sur l'avenir de l'Espagne, car, neuf mois après, doua Ju^na donna à son mari, le 24 août, jour de la Saint-Barthélémy, à Tamarit de Litera d'Aragon, un fils qu'on appela D. Juan, et qui fut depuis roi de Gastille. Et selon qu'il parut, dit Ayala, la venue de Pero Garrillo au roi ne fut point à d'autre fin qu'à celle de la délivrance de la comtesse, et le roi don Pedro en eut, dès qu'il le sut, un très grand ennui'.
XiCs hostihtés cependant demeuraient toujours suspendues de fait, et, à la faveur de cette suspension, Pierre IV gagna son frère l'infant Ferdinand, marquis de Tortose. L'infant s'était, comme on l'a vu, quelques mois auparavant, dénaturé
1 É segiind parescio, la venida de Pero Garrillo al Rey non fiié por àl, salfo po^ este : é ovo el Rey Don Pedro, desque lo sopo> muy grand enotjo.
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du roi d'Aragon; il défit ce qu'il avait fait, et se dénatura, vers ce temps, du roi de Gastille, à la suite d*nn traité de paix et de réconciliation signé à la Canada del Pozaelo, le 7 décembre 1357, avec le roi son frère. Pierre IV lui rendit toutes ses possessions aragonaises, s'engagea à lui fournir la solde des Castillans qu'il avait et qu'il pourrait attirer sons sa bannière, et enfin à ne faire ni paix ni trêve avec le roi de Castille que de son exprès consentement ^
Pierre ne quitta point SéTille de toute la fin de cette année ni au commencement de la suivante. Si du moins il s'en éloigna, comme quelques actes datés de divers lieux voisins peuvent le faire supposer, ce ne dut être que pour quelques jours, pour aller à la chasse, peut-être. Il était certainement à Séville le P*^ mars. Zuûiga rapporte, en effet, un acte se référant à cette date, et c'est à ce moment sans doute qn il faut placer ce qu'Âyala raconte dé dona Aldonza Goronel, femme de don Alvar Perez de Gazman, et fille d'Alfonse Ferrandez Coronel. Aldonza Coronel avait, à ce qu'il semble, fait une vive impression sur le roi, il y avait quelque temps déjà, et cette impression s'accrut encore par une démarche qu'Âldonza Coronel, voyant le roi de retour à Séville en raison de la trêve d'un an établie par les soins du Légat entre la Castille et l'Àragon, crut devoir faire auprès de lui pour en obtenir le pardon de don Alvar Perez de Gazman son mari, alors réfugié en Aragon. Plein de cette récente passion, Pierre ne ménagea rien, et pressa Aldonza de ses assiduités et de ses vœux pour l'engager à quitter le monastère de Sainte-Glaire de Séville, et à se donner à lui; et, bien que, au commencement, ces assiduités et ces désirs ne plussent point à dona Aldonza, peu à peu cependant elle se laissa toucher ou éblouir par la passion du roi, et l'éoonta sans trop de déplaisir; elle sortit enfin volontairement du mo-
^ Arcbiy. gêner. 4'Aragd, l^gsâos de Antogfsto, segona Gain.
nastère, 6t Pierre la logea dans la toar de VOt^ partie mmtk^ mentale arabe de l'arsenal de Séville, an bord du Guadalquivir, où son beau-frère don Juan de la Cerda arait été enfermé et mis à mort peu de mois auparavant. Pierre la logea dans cette tour, parce qu'il n'y avait pas d'appartement convenable pour elle dans FAlcaçar royal qu'habitait Marie de Padilla, et que c'eût été la mettre trop près d'une rivale, et il plaça 'avec elle dans la tour de l'Or une sorte de cour de chevaliers d'honneur, spécialement attachée à sa personne et à sa garde. Ayala les nomme : c'étaient Pero Ferrandez de Yelasco, Suer Ferez de Quiûones et Dia Sanchez de Quesada. Chose singulière, dans la première ardeur de ce nouvel amour, Pierre fit donation à l'un de ces officiers commis à la garde de l'objet de sa passion, à ce Dia Sanchez de Quesada, « ensemble, ditil, avec la reine doua Blanca ma femme, » du village d'Ibros, dans la juridiction de Baeza, dont il lui fit expédier le privilège rodado, le 19 avril de cette année '. Il y a plus, il n'avait pas promis à Aldonza de l'épouser, comme tout indique qu'il l'avait promis, en de certains momens, à Marie de Padilla ; il en voulait faire simplement sa mdtresse, et il rappelait ainsi impudemment « la reine sa femme, » comme pour braver plus ouvertement toutes les lois divines et humaines ; au moment oh l'Eglise lui enjoignait de rentrer dans le devoir, il s'apprêtait à vivre en double adultère avec la femme d'un proscrit. Il semblait faire cela aussi pour braver •ou narguer un peu la quasi-reine Marie de Padilla, avec laquelle il venait sans doute de se brouiller quelque peu, on ne sait pourquoi. La fille de Goronel, il faut bien le dire, se prêta à tout cela plus peut-être par ambition que par amour. Pour la flatter davantage dans son orgueil, le roi donna Tordre formel à don Ënrique Enriquez, son alguacil-mayor
^ En uno, y èst-il dit, con la Reyna DoHa Blanca mi muger. . . (V. Ârgote, Nobleza de Ândahuôa, et Zufiiga, Anates de Sevttla, adann.)'
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(goaYernenr) de SéviUe, de faire ce que les chevaliers da service d'Àldonza commanderaient, et de leur obéir comme à loi-même. Suivant notre chroniqueur, le roi faisait cela, parce qu*Aldonza n'était pas sans crainte de Marie dePadilla et de ses parens. Cet amonr ne le captivait pas cependant aa point de le distraire de tont autre plaisir, et il partit sur ces entrefaites pour aller à la chasse en quelques bons endroits de la campagne voisine. Or, il advint que, pendant cette absence du roi, arriva à Séville Juan Ferrandez de Hinestrosa, camarero-mayor du roi et oncle de Marie de Padilla, venant de Portugal où il avait été envoyé pour traiter avec le nouveaa roi de Portugal de divers intérêts , et surtout pour lui demander de prêter à son neveu le secours de ses galères contre le roi d'Aragon, quand le moment serait venu de reprendre la guerre. Arrivé à Séville, la première chose que fit Juan Ferrandez de Hinestrosa fut d'aller voir Marie de Padilla sa nièce, à TAlcaçar du roi. Les chevaliers qui étaient chargés de la garde d'Aldonza Goronel, dit la chronique, voulaient du mal à Juan Ferrandez; ils montrèrent à D. Enrique Eoriquez les lettres de créance qu'ils tenaient du roi, à Teffet que lui, D. Enrique Enriquez, fit ce que ces chevaliers lui diraient comme si le roi Teùt ordonné ; et, en vertu de ces lettres, qu'ils lui montrèrent, ils lui dirent et le requirent d'arrêter incontinent et sans ancuu retard Juan Ferrandez de Hinestrosa, arrestation qui importait au service du roi. Et D. Enrique Enriquez, poursuit Ayala, sur les lettres du roi que lui montrèrent ces chevaliers, et sur la réquisition qu'ils lui firent, dit qu'il en agirait selon qu'ils l'en requéraient, par l'obéissance qu'il devait aux dites lettres du roi, et aussitôt il passa à l'exécution, et fit arrêter Juan Ferrandez, qu'il retint prisonnier dans sa propre maison.
Ceci avait lieu le 7 mai 1358, le roi étant à Garmona, oui) avait fait appeler de Séville l'objet de ses nouvelles amours.