‹ Histoire d'EspagneChapitre 81 sur 108 · CHAPITRE TREIZOEHE · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZOEHE

et recors. Telle était la soif qu'il avait de son propre sang, et telle la diligence qu'il mit à ce nouveau voyage, qu'il arriva à Bermeo le jour même, jeudi 7 juin, que D. Tello s'y était embarqué. Furieux de n'avoir pu l'atteindre, il monta sans se reposer dans la première barque qu'il trouva, et se mit à voguer dans la direction de Bayonne pensant rattrapper en mer D. Tello. Heureusement celui-ci avait de Tavance. Pierre, tournant le cap Mathichaco, arriva jusqu'à un point de la côte appelle Lequeytio, à quatre lieues à l'est de Bermeo, mais trouvant à cette hauteur la mer grosse et irritée de telle sorte que sa barque fut sur le point de sombrer, il vira de bord et abandonna son inutile poursuite, n lui fallut retourner à Bermeo, honteux d'avoir manqué sa proie, tandis que D. Tello abordait sain et sauf à Saint- Jean-de-Luz, d'où il gagna Bayonne par terre '.

Pierre se consola, et cela entrait d'ailleurs évidemment dans ses préméditations , en répandant un autre sang non moins noble, sang royal deCastille. L'infant D. Juand*Àragon n'eut garde de ne pas demander la récompense promise à son voyage, savoir la Biscaye. Il était facile de le satisfaire. Par sa fuite, D. Tello avait laissé le champ libre à son compétiteur. Parti du royaume sans la permission du roi, il encourait sa naturelle disgrâce. Le prétendu droit de l'infant D. Juan sur le senorio de Yiscaya consistait en ce qu'il avait épousé Isabelle de Lara, sœur cadette de lafemme de D. Tello, Juana de Lara, toutes deux filles de l'ancien propriétaire du senorio. Quelle était donc cette autorité qui armait deux beaux-frères l'un contre l'autre, qui les faisait se disputer l'héritage politique de leurs femmes, et qui transportait d'une sœur atnée à une sœur cadette, parce que tel était son bon plaisir, le droit de gouverner un peuple? C'est ainsi qu'on entendait le respect de la propriété dans

^ Bayoïme d'Angleterre, dit Ayala : — É fuese para un lugar cerca de Bayona, que diccn Sant Juan de Luz, é dende fuese para Bayona d'Inglaterra.

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ces prétendas siècles d'honneur et de foi I Le roi éluda d'abord la demande de l'infant; il réunit cependant les certes locales du seflorio à Bermeo, et invita les Biscayens à prendre Tinfant D. Juan pour leur seigneur. Il Tordoiitta en effet ; mais il tint un double langage, et conseilla secrètement aux principaux députés des trois Tascongades réanis à Bermeo, de refuser l'infant pour leur seigneur, et de déclarer qu'ils n'en reccTraient point d'autre que le roi de Gastille et ses successeurs après lui. Ils le déclarèrent en effet, réunis, dit-on, au nombre de dix mille'.

Sur cette résolution le roi dit à Tinfant qu'il ne pouvait faire autre chose pour lui que d'aller à Bilbao, et de voir 8i, la, on voudrait le recevoir pour seigneur. D. Juan y consentit, non sans commencer à se douter des mauvaises inten* tions de Pierre à son égard. Tous deux passèrent à Bilbao, où chacun se logea dans un palais différent. L'occasion parut belle au roi. Le lendemain, il fit appeler D. Jaan chez lui; l'infant s'empressa d'y accourir sans autre suite que celle de deux ou trois de ses familiers. Encore ceux-ci s' arrêtèrent-ils à la porte de l'appartement du roi. L'infant ne portait pas d'autre arme qu'un petit coutelas. Cependant, ceux qui étaient là avec le roi et qui étaient dans le secret le lui enlevèrent comme pour jouer. Toujours comme pour jouer, Martin Lopez de Gordoue, camérier du roi, le prit dans ses bras, et l'y tint étroitement prisonnier. Alors un arbalétrier déjà connu de nous, Juan Diente, lui donna de

^ Ayala rapporte Thypocrite discours que tint en cette occasion Don Pedro aut Biscayens réunis dans cette première junte, dont il ne désigne pas le lieu, qu'on peal supposer avoir été Guernica ou Bermeo même (à la junta dô estaban los Viscayanos, dit notre chroniqueur) : É dixoles que bien sabian como el infante Don Joan su primo era casado con D(yfia Isabel, ^a de D. Juan Nunez é de Dcma Maria so muger, é que le pertenescia Vizcaya, por quanto D. Tello, que era easado am la otra hermana que era DoSa Juana, era ido é partido dd su regno, éandurinaé andaba en su deservicio : é que les rogaba é mandaba que le quisiescn tonar por » senor al dicho iniante D. Juan, é â Dona Isabel su muger.

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sa masse sur la tête, et les autres arbalétriers lui donnèrent aossi de la leur. Toutefois Tinfant ne tomba point sous ces coups, et se précipita, quoique fortement étourdi, sur Juan de Hinestrosa, camérier-mayor; mais celui-ci tira son estoc pour l'arrêter. Alors un autre arbalétrier, appelé Gonzalo Becio, lui déchargea sa masse sur la tête, et il tomba mort soos le coup» Le roi fit jeter son corps sur la place par la fenêtre de l'appartement, et s'y avança lui«même pour crier an peuple assemblé : « Voyez là, Biscayens^ celui qui Youlait être votre seigneur. » Il donna l'ordre qu'on portât le corps de l'assassiné au chftteau de Burgos, et plus tard il le fit jeter dans les eaux du rio Arlanzon, pour qu'il ne pût jamais obtenir de sépulture honorable. Ainsi fut assassiné à Bilbao cet infortuné ambitieux, le mardi 12 juin, quinze jours après qu'il eut assisté et applaudi sinon coopéré personnellement à l'assassinat du maître de Saint^Jacques à Séville '•

Pierre avait soif de sang. Maintenant, c'était surtout au sang royal et à sa famille qu'il en avait. De Bilbao même, il envoya son camarero-mayor Hinestrosa à Boa, où demeurait la reine douairière d'Aragon, dona Leonor, sa tante, propre sœur de son père, ipt mère de l'infant récemment assassiné. Isabelle de Lara, femme et maintenant veuve de cet infant, était en ce moment à Boa, près de sa belle-mère. Hinestrosa fut chargé de les arrêter toutes deux, mission dont il s'acquitta avec son zèle de chevalier habituel. H arriva à Boa bravement à la tête d'un corps d'arbalétriers. La reine ignorait encore l'assassinat de son fils, Tinfante celui de son mari« Il entra à l'improviste dans le palais qu'elles habitaient, et, an nom du roi, les arrêta. Le lendemain arriva le roi qui fit

^ Cronlca 6t\ Hey t>. Pedro, a2o ix, e. S. ^ L'infant D. Juin était petit de coitM^ de bâle prestance néanmoins, et, selon l'Abreviada, plein de bonnes intentions, très sincère et très bon. Elle en juge ainsi sans doute par comparaison, et il est heureux pour lui qu*on ait eu à en parler en regard de D. Pedro : ut deterrimd eomparaUom màîor vid$ati0r.

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main-basse sar toat ce qu'il y arait dans le palais, et envoya la belle-mère et la brn prisonnières au château de Castro- Xériz, que tenait pour lui son cher parent du côté gauche, le très fidèle et très honorable oncle de sa maîtresse, le bon chevalier Juan Ferrandez de Hinestrosa. Il fut chargé de te conduire dans ce château de Gastro-Xériz. Tels étaient les ordinaires senrices que Hinestrosa rendait au roi, services d'alguasil. Gela fait, Pierre se rendit à Burgos, où il demeura environ huit jours : ce durent être huit jours de grande joie pour un roi en qui Tâge (il avait alors vingtquatre ans) et Texercice du pouvoir développaient chaqne jour de si royales qualités: il commençait à régner enfin véritablement et selon son cœur, et il en eut, durant ce séjour à Burgos, des marques visibles , et bien douces sans doute à ses yeux : on lui apporta là en effet , de tous les points de l'horizon , les tètes coupées des chevaliers qu'il avait donné Tordre, avant son départ de Séville, d'aller décoller en différens lieux, savoir: la tête de D. Lope Sanchez de Bendaûa , commandeur général de Tordre de Saint- Jacques en Gastille, celui qu'on a vu gouverneur de Segura quand le roi y vint assiéger le grand-maître don Fadrique ; la tête d'un chevalier de Tolède, nommé Gmizalo Melendez; la tête de Pero Gabrera de Gordoue; celle d'un jurât de la même ville appelé Ferrand Alfonse de Gahete; la tête d' Alfonse Juffré Tenorio mis à mort à Salamauqoe; enfin, celle d'Alfonse Ferez Fermosino, de Toro ; total six têtes. G'était peu. Il est vrai que dans sa clémence, il n'y fit point joindre, comme il Teût pu, celle de son frère D. Fadrique et celle de son cousin D. Juan d'Aragon, et qu'il ne fit pas sur-le-champ, à Boa, comme il Teût pu également, tuer sa tante dona Leonor ; mais celle-ci ne perdit rien poor attendre, comme nous le dirons tout-à-Theure. Il serait injuste toutefois de ne pas tenir compte ici au roi de son extrême modération dans le 3uccès. Un autre plus méchant que lui

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