‹ Histoire d'EspagneChapitre 83 sur 108 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

D. Gatier Gomez de Tolède , qu'il venait de faire élire par les chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, réunis à Valladolid , prieur de leur ordre. L'immixtion et l'abus de Tinfluence royale dans les élections des ordres religieux était désormais une usurpation de prérogative consommée, dont son père et lui furent coutumiers, et qui fut dans la suite érigée en us légitime, et bientôt, comme il arrive, en droit incontesté. Quant à lui, il prit peu de jours après le chemin de Séville, où, en arrivant, il fît, le plus promptement qu'il put, armer douze galères avec lesquelles sa ferme intention était de tenter un coup de main maritime contre T Aragon, en réponse à la rupture inattendue, à ce qu'il disait, de la trêve, rupture après tout facile à comprendre, et on pourrait dire presque, à dessein provoquée. Gomme tout était en mouvement dans l'arsenal à cette intention, par un heureux hasard entrèrent dans le Guadalquivir et arrivèrent au port de Séville six galères des Génois, qui pour lors étaient en guerre avec les Catalans; le roi s'en réjouit, et les prit à sa solde au prix de mille doubles castillanes par mois pour chaque galère. On a remarqué à ce sujet que, dans l'histoire de Sancho-le-Brave , il est dit que ce roi paya à Micer Benoit Zaccharia , Génois, chef d'une flotte de douze galères que Sancho prit par deux fois à son service, six mille doblas de solde par mois, c'est à dire cinq cents doblas par mois par chaque galère; en sorte que c'était justement le double que Pierre payait'.

Pierre, avec cette flotte de dix-huit galères, dont douze castillanes et six génoises, arriva, dit la chronique, devant une ville d'Aragon située sur le rivage de la mer du levant (par rapport à Séville), laquelle ville appartenait à l'infant D. Ferrand et s'appelait Guardamar. Le roi fit débarquer de nombreases compagnies de gens d'armes de ses galères et de

* CroDict del Rey D. Sancbo el Bravo, c. 1 et 8.

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celles des Génois, un jour, dans la matinée, attaqua brasquement et prit la yille; mais il y avait dedans un château dans lequel les habitans se réfugièrent; c'était un vendredi, 1 7 août. Gomme il livrait Tassant à ce château, vers Fheure de midi, un vent de mer très fort s'éleva tout à coup, comme il arrive fréquemment sur ces parages, qui, trouvant les galères dépourvues de gens qui pussent les gouverner, les poussa en travers à la côte, de telle sorte que, des dix-huit galères du roi et des Génois, seize vinrent se briser contre le rivage; deux seulement, une du roi, l'autre des Génois, qui avaient plus de monde et tenaient davantage la haute mer, purent s'échapper, et allèrent aborder non loin de là, au port de Garthagène. Pierre avait combiné son attaque par mer avec une attaque simultanée par terre, et avait en conséquence donné rendez-vous devant Guardamar au prieur de Saint- Jean D. Gutier Gomez de Tolède et à Inigo Lopez de Orozco, ses lieutenans dans le royaume de Murcie. Ces deux chefs arrivèrent avec six cents chevaux au moment du désastre de la flotte, et plus à propos pour secourir l'armée assiégeante engagée sous les traits du château que pour Taider à achever une conquête jugée sans doute impossible puisqu'elle fut abandonnée avec empressement. Le meilleur service qu'on tira des survenans fut d'emprunter leurs montures pour regagner les terres castillanes, et le roi partit le même jour pour Murcie après avoir fait mettre le feu aux seize galères échouées, crevées et brisées de manière à ne pouvoir plus être réparées: des rames même, des voiles et des autres agrès, ce fut à peine si Ton put sauver une faible partie, que recueillit un navire de Laredo qui se trouvait dans le port. Il fit également brûler les maisons et les jardins de la ville de Guardamar, mais il ne put avoir le château, commandé par un vaillant chevalier catalan, nommé En Bernât de Gruillas, vassal de l'infant D. Ferrand. Ces dégâts faits, le roi partit pour Murcie, et avec lui tous ceux des galères, à pied et en déroute, le roi

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très afjEligé de la perte de ses galères, et de n'avoir pu prendre le château. Il passa devant la ville d*Orihaela, qui était à Tinfant D. Ferrand et sur le chemin de Murcie, sans pouvoir rien tenter contre elle. Ce fut un triste voyage pour le roi ; il s'arrêta quatre jours à Murcie, pour donner des ordres et prendre quelques dispositions indispensables; entr'autres choses, il fit demander à Garthagèue des vaisseaux en bon état, sur lesquels pussent être embarqués et reconduits à Gènes les gens des équipages des cinq galères des Génois qui s'étaient perdues dans la tourmente de Guardamar, et acheter des bêtes pour lui et pour ceux qui l'avaient accompagné dans sa malencontreuse équiquée maritime. De là même, comme s'il eût voulu prendre sa revanche sur-lechamp, il envoya, à Martin Yanez de Séville, son familier, et directeur {tenedor)^ maître des arsenaux de Séville, l'ordre de faire construire le plus de galères qu'il pourrait. Martin Taûez put se mettre d'autant plus aisément à l'œuvre, qu*il y avait dans les magasins de l'arsenal de Séville, et en quantité assez grande, d'excellent bois de construction, tiré des montagnes de Gonstantine, d'Aroche et d'autres lieux renommés pour l'excellence de leur bois '.

Martin Tanez apporta tous ses soins à cette fabrication de galères, et à préparer tout ce qui était nécessaire à l'armement d'une flotte ; et, en huit mois, fit faire douze galères neuves, et en fit réparer quinze autres qui étaient abandonnées dans les arsenaux ; il remplit les magasins de munitions de toute nature, de projectiles et d'armes de guerre, pour les préparatifs formidables d'une grande campagne de mer contre l' Aragon que le roi méditait pour l'année suivante; et celui-ci, de son côté, écrivit, à cet effet, à toutes les villes situées sur les côtes de la mer de Galice, des Asturies,

^ De los montes de Constantina, Aroche, y otros de aquella comarca, que se guardaban â este fin con grandes penas (Zuniga, Anales de Sevilla, ad ann.).

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de Biscaye et de Gaipnzcoa, afin que tous les navires y fussent retenus et empêchés d'être dirigés autre part, sous quelque prétexte que ce fût, en ayant besoin pour l'expédition projetée, ainsi que du plus grand nombre des hommes de mer de ses royaumes, sur lesquels il fit mettre aussi une sorte d'embargo.

Le roi, ces ordres donnés, partit de Murcie pour Àlmazan, où était le quartier général de ses chevaliers qui formaient son armée de frontière contre F Aragon, s'élevant à trois mille chevaux. Son premier acte fut de s'emparer de deux châteaux voisins appartenant à D. Ferrand Gomez de Àlbomoz, un des chevaliers émigrés en Aragon, et du parti de D. Henri, l'un de ces châteaux ayant nom Gastillo-Miûon, et l'autre Ârcos, tous deux situés sur les terres castillanes, mais tous deux insurgés contre le roi, et lui faisant^ la guerre par la volonté de celui à qui ils appartenaient. En Aragon, il prit dès l'ouverture de la compagne plusieurs châteaux : entre autres Vijuesca et Torrijo, laissant à la garde de Vijuesca Gomez Carrillo, fils de Pero Ruiz Carrillo, et à celle de Torrijo Ferrand Gutierrez de Sandoval, que les habitans du dit lieu, auxquels il se fiait, tuèrent dans une église où il allait entendre la messe, quelques jours à peine après y être militairement installé; il assiégea en même tempsMonteagudo, qui, bien que situé sur les terres de CastiUe, était insurgé contre lui comme domaine de D. TeIlo,.et il le fit rudement attaquer : un certain nombre de chevaliers et d'écuyers du comte De Henri, envoyés dans Monteagudo pour le défendre, périrent ce jour-là dans une sortie contre les troupes royales, entre lesquels la chronique cite Alfonse Gonzalez de Vozmediano, Pero Gonzalez de Gastillejo, surnommé Mexia, et Lope Diaz de Perrea, frère de l'ordre de Saint-Jacques; la plupart des autres furent blessés. Le roi ne put cependant alors reprendre le lieu et le château de Monteagudo, étant tombé subitement malade*, et il partit de là pour Almazan.

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