CHAPITRE TREIZIÈME
Mais, à quelques jours de là, partirent volontairement de Monteagudo ceux qui le défendaient, et ils Fabandonnèrent et s'en furent en Aragon ; et le roi envoya prendre le lieu de Monteagudo, et mit à sa garde Ferrand Alvarez de Tolède, qui était chef des écuyers du corps du roi, bonne troupe, dit Ayala, s'élevant à douze cents bons chevaux d' écuyers. £t le roi laissa garnison dans ces châteaux qu'il conquit, et retourna à Séville, où il fut, cet hiver, tout ce qui restait de cette année, appareillant sa flotte avec le plus grand soin qu'il put. Diplomatiquement, il employa cette fin d'année et le commencement de la suivante à solliciter des secours du Portugal et de Grenade, et obtint de Pierre 1^', son oncle, roi de Portugal, et de Mohammed, roi de Grenade, la promesse de quelques galères auxiliaires, dix galères du premier et du second trois; et chaque jour il pressait l'armement du plus de navires qu'il pouvait de tous les ports de ses domaines '.
Un nouveau légat du pape Innocent vint ouvrir sur ces entrefaites d'autres négociations en sens contraire, c'est-à>* dire dans le sens de la paix, entre les deux rois de Gastille et d'Aragon. Ge nouveau légat était le cardinal Gui de Bologne : il traversa l'Aragon, et se rendit à Almazan, au* quartier général de l'armée castillane, où il s'arrêta pour annoncer sa venue au roi. Bien de plus curieusement détaillé dans Ayala que les négociations infructueuses du cardinal Gui de Bologne, et ses fréquentes allées et venues de l'un à l'autre roi pour tenter de les rapprocher. Ses efforts demeurèrent vains, mais ils furent si sincères et si loyaux, qu'ils intéressent par cela même. Le roi D. Pedro, étant à Séville, dit Ayala, apprit que D. Guido de Bologne, cardinal-légat du pape Innocent, était venu pour traiter de la paix entre lui et le
^ É cada dia enviaba el Rey à la marisma à poner acucia en aver las mas naves que podiese.
488 HiSTomB d'espaghe.
roi d'Aragon ; et ledit cardinal avait envoyé au roi un abbé de StrBenoit, moine noir, qui était abbé de Fiscan, et fat depuis cardinal d'Amiens, chargé par ledit cardinal de dire au roi comment le pape Innocent l'envoyait légat en Espagne pour traiter de la paix entre lui et le roi d'Aragon, et qu'il était arrivé à Almazan, où étaient ses chevaliers capitaines de frontière contre l'Aragon, et qu'il lui envoyât dire ce qu'il lui plaisait qu'il fit, et s'il voulait qu'il l'attendit au lieu où il était s'il était à sa convenance d'y venir, ou s'il voulait qu'il fût vers luiàSéville; car selon qu'il plairait au roi, ainsi il le ferait, sur l'ordre exprès qu'il en avait reçu du pape. Et le roi don Pedro, quand il eut nouvelle que le cardinal était arrivé dans Almazan, était déjà parti de Séville pour la frontière d'Aragon, et il trouva le dit abbé de Fiscan dans Yilla-Béal, et le reçut très bien, et lui dit qu'il avait grand plaisir de la venue du cardinal-légat : et il envoya aussitôt avec lui un de ses chevaliers au cardinal, par lequel il lui envoya dire qu'il lui plaisait beaucoup de son arrivée en Gastille, parce qu'il savait bien que le cardinal était de grande famille et de la maison de France, comme aussi parce qu'il venait pour traiter de la paix et du bien de ses royaumes, et, puisque il était venu d'une terre si éloignée, qu'il le priait de demeurer à Almazan où il était, ou dans quelqu'autre ville de son royaume qui lui plairait le plus dans cette contrée, et que lui aussitôt s'en irait droit son chemin où il voudrait qu'il le trouvât. Et le dit chevalier, et l'abbé de Fiscan, que le cardinal avait envoyé au roi, firent route ensemble vers Almazan, où ils trouvèrent le cardinal-légat. Le chevalier et l'abbé de Fiscan lui dirent tout ce que le roi leur avait ordonné, selon ce que plus haut vous avez entendu. Le tout plut beaucoup au cardinal, et il résolut, puisque le roi venait sur cette frontière, de l'attendre là dans Almazan <.
^ Cron. del Rey D. Pedro, afio x, c. 1.
GHAPITRB TREIZIEME* 489
Avec cette réponse le cbevalier retourna vers le roi; mais le roi lui-même fut à Almazan presque aussitôt que les deux messagers. £t le roi trouva là le cardinal, et lui fit tous les honneurs et tous les plaisirs qu*il put. Sur quoi le cardinal demanda au roi s'il lui plaisait de voir les lettres qu'il apportait du pape, et d'entendre ce qu'il avait à lui dire. Et lé roi (on sent que je cède encore la parole à Ajala) lui dit que cela lui plaisait beaucoup, et demanda au cardinal s'il Toulait que cette conférence qu'il désirait avoir avec lui fût secrète ou devant ceux de son conseil. Et le cardinal dit au roi que cela serait comme il lui plairait, et comme il l'ordonnerait; et enfin il fut décidé que la première conférence aurïiit lieu en présence de ceux du conseil du roi là présens, lesquels étaient ceux-ci : Don Gomez Manrique, archevêque de Saint-Jacques; Juan Eerrand de Hinestrosa, camarero-mayor du roi ; don Diego Garcia de Padilla, maître de Galatrava; Gutier Ferrandez de Tolède, repostero-mayor du roi; Juan Alfonse de Bena vides, grand justicier de la maison du roi, et Diego Ferez Sarmiento, adelantado général de Gastille. Et le cardinal, le jour que le roi eut pour agréable de l'entendre devant son conseil, selon qu'il avait été ordonné, lui remit les lettres du pape, lui fit ses salutations, et lui dit l'objet de sa mission en termes d'une déférence et d'une douceur qui tranchaient avec la rudesse apostolique de son prédécesseur le cardinal Guillaume. Jamais le cardinal Guillaume, et cela se conçoit aisément après tout, n'avait pu cacher le mépris et l'horreur que lui inspiraient la personne et les actes du grand criminel p^ès de qui il avait à défendre tant d'intérêts sacrés; c'était même là ce qui l'ayait fait remplacer par le cardinal Gui de Bologne, plus doux, plus insinuant, et chargé spécialement par le pape d'employer avec « cette bête >» les voies de la douceur < Il lui dit que le pape
^ Mariana, malgré les Annales eccMastiques de Raynaldus et la chroniiiue si pré-
490 Histôlftll b EdPÀaKS.
regardait le roi de Castille comme le boticlier et Tëpée de la cbrëtienté, à cause de la guerre qu il soutenait contre les Maures d'au-delà et de par deçà la mer, et que pour cette raison les rois ses prédécesseurs avaient toujours été fort appréciés entre les autres rois chrétiens ; que Dieu savait combien grande avait été Taffliction du pape lorsqu'il avait vu, dans ces derniers temps, se rompre la bonne barmonie entre le roi de Castille et le roi d'Aragon, et la guerre s'allumer entre des rois chrétiens, surtout entre deux si grands rois qu'ils l'étaient, lui et le roi d'Aragon, notamment parce que cette guerre empêchait la guerre contre les Maures, ennemis de la foi de Jésus-Christ, à* oh ne pouvait advenir que mal et dommage à la chrétienté; que, pour cette raison, le pape l'envoyait à lui et au roi d'Aragon, pour les entretenir tous deux de leurs différends et y mettre bon ordre, s'il était possible, en sage médiateur de paix. En conséquence, il lai demanda de lui dire ce qu il trouvait bon de faire en cela, et de quelle manière il lui plairait de voir traiter cette affaire; que de tout le roi jugeât et ordonnât comme il lui plairait; qu'il en ferait à sa guise, tel étant l'ordre qu'il avait du pape; que le pape l'avait même chargé de lui dire que, pour un eas aussi grave que l'était celui-ci, si lui-même de sa personne pouvait venir en traiter, et mettre la paix et le bon accord entre lui et le roi d'Aragon, il le ferait de bonne volonté. Le roi D. Pedro remercia le cardinal, poursuit Ayala, de toutes les bonnes paroles qu'il lui avait dites, tant de la part do pape que de la sienne, et lui dit que s'il avait la guerre ayec le roi d'Aragon, c'était la faute de ce dernier, comme il lui serait facile de s'en convaincre, s'il voulait bien prendre connaissance des choses qui avaient marqué le commencement de cette guerre entre lui et le roi d'Aragon ; et le cardinal
cise d' Ayala, confond Guillaume de Judicis et Gui de Bologne en une seule et i personne. Voir son Hiftoire d'Espagne, ad au.