CHAPITRE TREIZIÈME
Pierre n'attendit pas pins longtemps rescadrille portugaise à Carthagène, et fit voile pour les côtes de Valence. Arrivé devant Guardamar, il prit la ville et le châtean devant lesquels il avait éclioné Tannée précédente ; puis il continua sa route. Il maltraita chemin faisant d'autres villes et lieux voisins de la mer, et arriva à Tembouchure de l'Èbre, où enfin le joignirent les dix galères et la galiote portugaises si longtemps attendues. Le cardinal Gui de Bologne qui, lors du départ du roi de Castille pour Séville, avait suivi Pierre TV en Aragon, épiant toujours Toccasion favorable d'établir la paix entre les deux rois, était en ce moment à Tortose. Descendant l'Èbre en bateau, à la nouvelle de l'arrivée du roi, il vint le trouver là ; il dina avec lui dans sa galère, et ils conférèrent ensemble ; mais Pierre ne céda point aux nouvelles instances du cardinal, ayant pour but une trêve entre les deux rois; à aucun prix maintenant il ne voulait ni paix , ni trêve, et le cardinal s'en retourna à Tortose comme il était venu '.
Là-dessus partit de l'embouchure de l'Èbre pour Barcelone la flotte castillane, forte en ce moment, tout compté, de quarante-et-une galères, de trois galiotes, de quatre lins et de quatre-vingts navires à voiles avec château sur le gaillard d'avant. Elle parut devant Barcelone, le samedi 8 juin, la veille de la Pentecôte. Pierre IV était en personne dans la place depuis le 8 avril ; sur le bruit des préparatifs maritimes du roi de Castille, il s'y était rendu de Saragosse, où il était allé habiter après que le départ de Pierre d'Almazan eut rendu inutile son séjour à Galatayud, et il raconte lui-même, dans ses mémoires, comment les gens de son royaume reçurent Tennemi, avec des particularités curieuses, qu'on ne trouve point dans le récit d'ailleurs fort détaillé du chroniqueur castillan.
* Cronica del Rey D. Pedro, aSo z, c. 11.
502 mSTOIBE D^ESPAGNE.
Le roi de Gastille troava Barcelone sons les armes. Il n j a^aît cependant qne donze galères armées dans le port, mais placées devant la ville en travers, de manière à ce qae da bord elles pnssent être défendues. Arrivé sur le tard, le 8 jnia, Pierre n'osa les attaqaer ce jonr-là.On sait que le mouillage n*est bon à Barcelone qu'à Test, sous le môle à reitrémité duquel s'élèvent aujourd'hui le phare et un petit fort. L'entrée du port, du côté de la ville, exige quelque précaution de la part des pilotes, à cause des rochers et des bancs de sable cachés sous l'eau de ce côté, à quelques pieds à peine de profondeur. On appelle ces derniers en langue catalane les ta$qtie$. En 1359 comme aujourd'hui, des balises marquant les endroits périlleux désignaient les passes praticables aai pilotes. On enleva ces balises dans la nuit du samedi an dimanche, puis on mit de grandes ancres renversées dans les passes, disposées de manière que leurs branches pussent accrocher et crever les navires qui s'y viendraient hcarter.
Pierre s'apprêtait à l'attaqué pour le lendemain dimanche, lorsqu'un esclave qui s'était enfui de la ville avant le jour vint l'avertir du piège qu'on lui avait tendu. Le soleil se leva éclairant les douze galères aragonaises rangées en dedans des tasques, presque contre la terre, et formant une ligne d'embossage qui s'étendait du quartier appelé ancieiviement de la Fabrique-aux-Âncres jusqu'au quartier voisin da monastère maintenant détruit des Frères-Mineurs '. Sur le rivage, on avait placé quatre machines ou bricoles à deni roues qu'on pouvait tourner et faire aller où l'on voulait, dit le roi chroniqueur, c'est-à-dire quatre pièces de cfflwn montées sur leurs affûts. On avait de plus formé de toutes les barques halées sur la grève, et qu'on avait tournées la carène vers la mer, Touverture en dedans, comme un rempart à l'abri
1 Del canto qui antigament era appellat del Ancorer, fins al canto qui es prcs lo monestir dessus dit dels Frares Menors.
GHàPITBE TRElZli^ME. 503
daqœl B^étaieDt retranchés, avea tous lies corps de miétiçrs* de la ville, ))4Qnière& et devises en tête, les paysans arji^, accouras de deux lieues à la ronde, à lappe) de Tantiqua nsage de Catalogne Princeps namque ^ •
L'ordre avait été donné, la veille au soir, dan^ toutes les galères castillanes, aux équipages, de se tenir prêts h Tattaque pour la matinée du lendemain ; mais instruit, pon^me pons lavoos dit, par l'esclave déserteur, de lobstacle que lui opposeraient les ancres cachées sous Tean, s'U s'avançait ve;rs la plage pour combattre, et à ra3peet de cette belle Mgn^ d'embossage formée par les douze gaières d'Aragon serrées e;t adossées au rivage, et entre lesquelles on avait placé, p^r groupes ^aux, tous jes navires marchands qui se trouvaient dans le port, chargés d'arbalétriers et de frondeurs, comme aussi à cause de la grande artillerie et des tonnerries (ainsi appelait-on alors les canons en Espagne) que ceux de Barcelone avaient à terre *, Pierre changea d'avis et donuia contre-ordre, enjoignant aux siens de ne rien entreprendre, et que ses galères se tinssent au repos. Néanmoins, sur l'avis de quelques hardis marins, les plus expérimentés matelots de la flotte entrèrent dans les chaloupes des navires à voiles, appuyés par quelques arbalétriers, et employèrent presque toute cette journée du dimanche à enlever les aneres qui gisaient dans lu mer devant les galères d'Aragon, non sans provoquer contre eux quelques décharges d'artillerie. Il n'y eut cependant de combat sérieux que le lendemain lundi, JlO j^in.
* C'est Pierre IV lui-même qui nous parle de cette espèce de chevalerie des corps de métiers de Barcelone, ayant chacun leurs bannières et leurs devises, avec lesquels coopéraient les paysans à la défense de la vieille capitale catalane : Ab tots les officis, cascuns ab llurs penons é Uurs ai-mes. — L*antique usatge de Catalogne, ou loi Princeps namque, ainsi désignée parce qu'elle coo^ençait par ces mots, était la loi en vertu de laquelle on proclaaiait .le pays ^n danger, et convoquait lous 1(9 hommes valides à la défense commune.
* É otrosi por la grand ballesteria é truenos que los de Barcelone tenian en tlerra, dit Ayala.
La bataille dara, ce joar-là, depuis neuf heures du matin jusqu'à la nuit, et Ton y fit grand usage, à ce que tout indique, de ces machines nouTcIIement inventées, lançant des balles et des boulets de plomb ou de fer, et même des pierres, au moyen d'une force de projection résultant de l'explosion d'une quantité plus ou moins grande de poudre pressée dans un canon, invention d'une application toute récente encore dans la guerre, « menant si grand bruit et tremblement, dit Villani en parlant des bombardes des Anglais, qu'il semblait que Dieu tonnât. » A Crécy, en 1346, les Anglais s'avisèrent les premiers de se servir de canons en bataille rangée, et leurs bombardes y exercèrent les plus grands ravages dans les rangs de l'armée française. Pierre IV, dans ses mémoires, parle de l'emploi de cette nouvelle artillerie à Barcelone, en cette occasion, et il parait clairement par son récit que non seulement les Aragonais avaient de ces tonnerres et de ces bombardes à terre, mais encore sur leurs vaisseaux . « Notre vaisseau, dit-il, tira une bombarde contre le vaisseau que montait le roi de Gastille, laquelle alla frapper les châteaux du dit vaisseau de Gastille, les endommagea, et y occit un homme. Et peu après, la dite bombarde lança un autre trait, qui férit l'arbre de la nef castillane, en enleva un grand éclat, et y blessa quelques gens '. »
Le mardi U , il essaya encore une attaque, mais infruc* tueuse et impuissante. Les galères aragonaises avaient resserré dans la nuit leur ligne d'embossage pour occuper un moindre espace qu'auparavant devant l'arsenal (les Atarazanas). Vers neuf heures du matin, la bataille recom-
^ É la nostra nau disparâ una bombarda, é ferf en los castells de la dita nau de Castella, é deguasta los castells, é y occis un hom. É après poch ab la dita bombarda faeren altra tret^ é feri en l'arbre de la nau castellana, en leva una gran esquerda, é y deguasta alguna gent. — Dans Ayala, on rencontre ici, pour la première fois, une expression claire se rapportant à Tusage des bouches à feu ou de rartillerie à poudre, dans les guerres de son temps.