CHAPITRE TREIZIEME
de ne pas régner, ce qui eût été un grand malheur pour l'Espagne , et une lacune fâcheuse dans la série des rois catholiques de ce pays. Nous avons à cœur, en ce temps où Ton s'attaque de toutes parts aux fondemens même de Tordre, et où Ton conteste , au nom de la République, les inappréciables mérites de Thérédité royale , et particulièrement de la légitimité, de raffermir, autant qu'il est en nous, ces fondemens, et de faire toucher du doigt ces mérites , en appuyant de nos simples réflexions celles que le récit des faits ne peut manquer de faire naître naturellement dans l'esprit du lecteur.
Le jour même de cet auto-da-fé, qui était un vendredi de la dernière semaine d'avril, après dîner, le roi partit de ce lieu d'Azofra, et se porta avec toutes ses forces sur Najera,où était son frère. Le comte avait fait placer, sui une colline qui est devant la ville de Najera, une tente et sa bannière. Il s'était mis, lui et le comte d'Osona, hors de la ville avec huit cents hommes d'armes à cheval et deux mille fantassins. L'avant-garde du roi, qui survint, les attaqua et les contraignit à reculer, s'emparant de la tente et de la bannière du comte, ainsi que de celle du comte D. Tello, aux armes de Gastille, de Biscaye et de Lara, que celui-ci avait laissée, avec quelques-unes de ses compagnies, quand il était parti pour l' Aragon, confiée à la garde d'un chevalier nommé Diego Diaz de Bojas, lequel la défendit jusqu'à la mort. Il périt là en effet, tandis que le comte et les siens couraient vers la ville pour s'y réfugier ; mais ils ne purent y rentrer par les portes, qu'ils trouvèrent fermées et déjà assiégées par les troupes du roi, tant l'attaque de celles-ci avait été vigoureuse et soudaine. D. Henri se porta vers le mur du château dit des Juifs, et ceux du dedans percèrent un trou au mur de la ville de ce côté, par où il entra, lui et les siens. Quelques-uns de ceux-ci, et non des moindres, ayant à leur tête D. Ferrand Osorès, commandeur' vm. 34
mayor de Saint-Jacques, Gonzalo Gonzalez de Lucio,etPero Ruiz de SandoTal chevalier, se retranchèrent dans une tête de défense appelée le chàleau des Chrétiens, et combattirent de là très vaillamment contre ceux du roi. Il y eut, ce jour-là, plus d'une escarmouche héroïque. Par exemple, D. Gonzalo Mexia, du parti du comte, et qui fut depuis maître de Saint-Jacques, n'ayant pu se joindre aux siens et rentrer avec eux dans la ville, fut acculé contre le mur avec environ cinquante chevaliers, qui tous perdirent leurs chevaux, bien que défendus du haut du mur par ceux du dedans. De part et d'autres succombèrent de bons chevaliers ; du côté du roi fut tué , entr'autres , un chevalier appelé Gatier Ferrandez Delgadillo : il tomba frappé d'un dard à la gorge an défaut de la coiffure de fer qu'on nommait capellina. Le roi demeura là présidant au combat jusqu'à la nuit, qu'il fit sonner la retraite vers le camp d'Azofra. A tool prendre, il n'avait pu entrer dans la ville, et il donna l'ordre pour le lendemain à tous de se tenir prêts à s'y rendre de nouveau pour l'emporter d'assaut ou en faire le siège.
Les défenseurs de Najera réparèrent de leur mieux, dans la nuit, les dégâts faits aux murailles, plus par eux-mêmes, pour ouvrir un passage au comte et à ses compagnons, qne par Tennemi, et se disposèrent à se bien défendre le lendemain.Toutefois, si le roi avait persisté à les assiéger avec toutes ses forces, il leur eût été bien difficile de résister ; mais un incident vint tout changer, et les sauva. Gomme, le lendemain matin, le roi marchait vers Najera, il trouva sur le chemin un écuyer genétaîre de sa troupe, originaire de Jaen, qui se lamentait et poussait de grands pleurs, de ce que son oncle, un bon écuyer de Jaen, vassal du roi, nommé Diego Lopez de Granon, étant allé de grand matin, avec quelques autres genétaires, jusque devant Najera, en manière de reconnaissance et pour rapporter des nouvelles au roi de ce que ferait le comte, ceux de la ville l'avaient tué. Et cela parut
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au roi d'an mauvais augure, et il ne voulut plus aller à Najera et retourna à son camp d'Âzofra. Et encore bien que la plupart des siens lui dissent et lui conseillassent d'assiéger le comte et de mettre ainsi fin à cette guerre, ce ne fut pas la volonté de Dieu que cela se fit, et le roi jamais ne le voulut faire, ni ne goûta le conseil. Il semblait d'ailleurs être plutôt à cette guerre de corps que d'esprit. Le roi était déjà très ennuyé d'être en Gastille, dit Ayala, et ne paraissait avoir qu'un désir, celui de laisser tout là pour retourner à Séville ^
Il partit le lendemain de son camp près de Najera, et fut à Santo-Domingo de la Galzada; il y demeura deux jours, et y apprit, le second, que le comte D. Henri, le comte d'Osona, et D. Sancho avaient abandonné les villes de JNajera et de Haro, et battaient en retraite vers la Navarre. Il eut un moment le désir de leur donner la chasse, et de Santo-Domingo se rendit à Logrono, ce jour-là même, dans ce dessein. Le comte et ses compagqons de toutes armes avaient déjà passé l'Ébre, et suivaient, dans la direction du nord, le chemin 0'une sierra où se trouve le village d'Aguilar. Le roi voulait les y poursuivre; mais il y avait à Logroflo le cardinal-légat du pape. Gui de Boulogne, qui Ten dissuada : le comte et ses adhérens venaient d'abandonner ses villes et s'en allaient du royaume; cela devait lui suffire. Pourquoi les poursuivre? Traqués dans la montagne, poursuivis, n'y avait-il pas à craindre qu'ils ne se retournassent désespérément contre lui? Puis, au-delà de l'Ëbre, la terre appartenait au roi de Navarre. Il pouvait, il devait même les laisser se retirer, puisqu'aussi bien ils n'inquiétaient plus son royaume. Touché de ces raisons, qui d'ailleurs répondaient à son désir secret, il abandonna la poursuite de sou frère, et demeura tranquille à Lo-
* Otroil d Rey estaba ya mu/ enojado de e^r en CasUlla, é avia graii4 vqIudM de tomar para SeviUa.
53^ OISTOIAE D ESFAGTÏE.
groi&o, défendant anx siens de passer TÈbre et de rien tenter au-delà ; c'était la volonté de Dieu, répète Ayala, car s'il l'avait poursuivi, c'en était fait du comte et des siens, ils étaient perdus, et rien ne les pouvait sauver; mais Dieu, qui avait ses vues sur lui, en avait autrement ordonné ^
Pierre resta quatre jours encore après cela à LogroûOf et y régla le service de cette frontière : à Alfaro, pour tenir en bride Tarazona, il mit le nouveau maître de Sainl-Jacqoes de sa façon, D. Garci Alvarez de Tolède, avec six cents chevaux; à Agreda, le maître de Galatrava D. Diego Garcia de Padilla avec quatre cents chevaux; à Gomara, le maître d'Alcantara D. Suer Martinez, Asturien, avec trois cents chevaux; à Molina enfin, Gutier Ferrandez de Tolède, aussi avec trois cents chevaux. Il avait hâte de revoir SéviUe, et une hâte qui donne à penser que l'amour d'une femme l'y rappelait, et nous croyons que cette femme était Maria Gonzalez de Hinestrosa, qui lui donna un fils vers ce temps. Le cardinal-légat, cependant, ne le hissa pas partir de Logrofio sans avoir obtenu de lui l'envoi d'un ministre sur la terre neutre de Navarre pour traiter de la paix avec l' Aragon; Pierre fit choix de son chancelier du sceau privé Juan Alfonse de Uayorga, en qui il avait toute confiance. Le cardinal désigna, pour ces nouvelles conférences, la ville de Sadava, sur la frontière de Navarre; le roi d'Aragon y envoya de son côté D. Bernard, vicomte de Cabrera, qui était son conseiller privé, et grand amiral d'Aragon. Le comte Henri cependant, D. Sancho, le comte d'Osona et les autres chevaliers qui étaient avec eux, après s'être mis hors de la portée do Castillan au-delà d'Aguilar, redescendirent bientôt vers TAragon, harassés de fatigue, ayant perdu leurs chevaux, et
^ É como diiimos ante desto, era voluntad de Dios que non se ficiese mas; ca ?erdaderameote el Conde, é los que iban coa él, Iban perdidos, si el Rey los siguiera,é non pudieran escusar de se perder. Empero el Rey. . . porque era asi ordenadD de DioSy dextf de los sef^ir, etc.