‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 14 sur 34 · H ISTOIRE · texte numérisé non relu

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à ne point attaquer, mais les troupes demandèrent à grands cris qu’il les conduisît aux Flamands : une déroute complète fut le prix de leur témérité. Enfoncés dans la houe jusques aux genoux, ils restèrent exposés au feu de l’ennemi. La plus grande partie y resta ; le comte d’Aremberg , dans une charge trèsvive, rencontra le comte Adolphe de Nassau, et ils périrent tous deux par la main l’un de l’autre.

Peu après cet engagement , les comtes d’Egmont et de Horn furent appelés en jugement. Us furent accusés d’avoir tenté de renverser l’autorité royale dans les Provinces-Unies. Leur défense prouva clairement qu’ils avaient au contraire protégé constamment les privilèges constitutionnels de la couronne, et qu’ils s’étaient efforcés de rendre à la religion catholique toute son influence. Us réclamèrent les droits qu’ils avaient , comme chevaliers de la Toison-d’Or , d’être jugés par leurs pairs; mais ils plaidaient devant un tribunal qui ne connaissait d’autre loi que la volonté d’un tyçan, et ils ne furent point écoutés. Contre tout principe de justice, ils furent déclarés coupables, et condamnés à être décapités. La comtesse d’Egmont implora vainement l’insensible Philippe, elle eut beau lui rappeler qu’il devait le succès des batailles de Saint-Quentin et de Gravelines à la valeur de son mari , il fut inexorable : le souvenir de la gloire dont on avait couvert ses armes ne le louchait pas plus que les larmes et les prières. L’intervention de la duchesse de Parme et de l’empereur

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d’Allemagne fut méprisée ; ce fut à Bruxelles que les comtes d’Egmont et de Horn subirent leur sort avec un courage digne de leurs premiers exploits. L’indignation du peuple éclata : il courut en foule au lieu de l’exécution , trempa des mouchoirs dans le sang de ces illustres victimes, et cria vengeance et mort au tyran et à ses satellites.

Le comte Louis de Nassau, après avoir gagné une victoire qui lui coûtait la perte de son frère, trouva son armée augmentée de treize mille hommes ; malheureusement les troupes allemandes commençaient à se mutiner pour avoir leur paie. Dans cette situation difficile il fut attaqué à l’improviste par le duc d’Albe,à la tète dequinze mille Espagnols, dont trois mille cavaliers. Une armée révoltée ne pouvait pas faire beaucoup de résistance; et le comte Louis, après avoir vu massacrer la moitié de ses soldats , s’échappa du champ de bataille avec la plus grande peine. Le prince d'Orange'arrivaitau même instant sur la frontière de la province de Gueldr®;^ publia uii manifeste dans lequel il abjurait la croyance romaine, faisait profession de suivre la religion réformée, et déclarait que son but était de délivrer son pays. Bien qu’il eût appris la nouvelle des revers de son frère ^ il continua d’avancer, passa le Rhin et parvint jusqu’à la Meuse sans rencontrer l’ennemi. Il aperçût de l’autre côté de la rivière le camp du duc d’Albe. Le général espagnol voulait empêcher le passage de la Meuse, mais Orange trompa sa vigilance, ettra-

versa la rivière dans un endroit qui était guéable. Le duc d’Albe, connaissant le mauvais état des finances de ce prince , évita soigneusement une action? se bornant à observer les mouvements de son adversaire, Cette conduite prudente réussit. Les troupes soldées de l’armée protestante se révoltèrent pour avoir leur solde; le prince, ne pouvant s’emparer d’aucune ville ou forteresse, fut obligé de se retirer sur les frontières de l’Allemagne et de licencier ses troupes. La retraite du prince d’Orange parut donner encore plus d’ascendant au duc d’Albe : l’inquisition continua ses recherches avec plus de vigueur et de cruauté ; et tous les efforts furent dirigés contre l’extermination de l’hérésie de Luther.

L’Espagne, ainsi que lés Pays-Bas, était désolée par les persécutions de l’intolérance religieuse et par les maux de la guerre civile. Lorsque Grenade se soumit aux armes de Ferdinand , il avait été stipulé dans l’acte de capitulation que la religion mahométane serait permise et protégée : depuis le règne de ce prince, les Maures de Grenade avaient suivi sans inquiétude le culte de leurs pères. Sous l’administration de Philippe, l’inquisition sévit avec fureur contre les Maures, et ces infortunés eurent recours à la révolte, comme à leur dernière ressource. Ils choisirent pour souverain un descendant de leurs anciens rois; et réfugiés dans les montagnes d’Alpuxura, ils soutinrent une guerre active contre les armées espagnoles. Leur valeur tumultueuse fut

obligée de céder à des forces régulières ; ils cherchèrent, par la soumissionna se préserver d’une ruine totale. Le marquis de Mondegar, lieutenant- général de cette province, accueillit favorablement leurs députés, et conseilla au roi de les traiter avec bonté. Cette modération s’accordait mal avec le caractère de Philippe; il publia un décret qui ordonnait que tous les prisonniers, sans distinction de sexe, de rang et dage, fussent vendus comme esclaves. Malgré la situation désespérée des Maures, ce traitement inhumain bannit de leur esprit le sentiment de leur danger et accrut leur fureur jusqu’à la rage. Les soldats espagnols ne recevant pas l’argent qui leur était dû, abandonnèrent leurs drapeaux et ravagèrent le pays. Grenade offrit le triste spectacle d’une province révoltée et d’une armée entièrement indisciplinée et se livrant à tous les excès. La cour de Madrid fut alarmée des nouvelles qu’elle recevait chaque jour de cette partie de la péninsule : les désastres qui provenaient de la mauvaise conduite des ministres furent attribués au - général, et on ne vit d’autre remède à ces maux que de nommer un nouveau commandant.

Ce fut dans cette occasion que les talents militaires de don Juan d’Autriche commencèrent à paraître. Ce prince, fils naturel de Charles V et de Marie de Blomberg , dame allemande , se faisait remarquer par un extérieur séduisant, et par un esprit ardent, qui n’aspirait qu’au moment où il pourrait

se distinguer dans lu carrière des armes. Quoiqu'il n’eût que vingt-deux ans lorsque Philippe lui donna le commandement de l’armée destinée à soumettre les Maures, son activité et son habileté surpassèrent l’attente publique. Il est vrai que les dissensions des insurgés rendirent ses succès faciles. Aban-llumaya , que les Maures avaient élu pour leur souverain, tomba sous le fer d’un assassin. Aban-Aboo lui succéda et périt de la même manière : latliscorde détruisit la forme de leur gouvernement, et ce peuple malheureux tomba dans une entière dépendance. Ceux que l’on prit les armes à la main furent punis de mort, ou vendus comme esclaves.. La plus grande partie de ceux qui n’avaient même pris aucune part à la révolte furent arrachés à leur sol natal et transplantés dans des provinces éloignées, où ils languirent pauvres et méprisés. On nç permit qu’à un trèspetit nombre d’entre eux de rester à Grenade, afin de continuer, à faire prospérer ces manufactures qui avaient autrefois enrichi le royaume. Mais ce n’est pas sous le poids de -l’oppression que le commerce peut fleurir, et que l’industrie peut exercer son ac- , 5 „ 0 tivité. Telle fut la fin de la guerre contre les Maures ; guerre qui, par ses pernicieux effets sur l’agriculture, les manufactures et le commerce, fut l’une des causes principales de la décadence de l'Espagne.

Le règne de Philippe 11 fut fatal à tous les états de ce prince. Les Flamands furent complètement réduits à l’obéissance : la prééminence de l’église

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catholique fut rétablie ; on construisit des citadelles dans plusieurs des villes principales; et la présence des troupes espagnoles contint les habitants par la terreur qu’elles inspiraient. Entourée de telles sauvegardes l’autorité royale avait peu à craindre; et si les mesures de Philippe eussent été modérées, ii aurait pu continuer à régner sur les Provinces - Unies avec une puissance aussi étendue qu’un despote puisse jamais la désirer. Le peuple avait été tellement effrayé qu’il n’y avait que l’excès de l’oppression qui pût lui donner assez de courage pour secouer le joug. Philippe et ses ministres, enivrés de leurs succès, écrasèrent sous leurs pieds les malheureux qui s’y étaient prosternés. Afin d’entretenir les troupes espagnoles, une taxe mobilière de dix pour cent, et une sur les biens fonciers de vingt pour cent, fut établie malgré les remontrances des états qui représentèrent combien cette mesure serait pernicieuse au commerce et à l’industrie. Les catholiques et les protestants se plaignirent également; Àlbe fut inflexible : il ordonna le paiement immédiat de cette nouvelle taxe ; elle occasionna une stagnation dans le commerce, et fit négliger les propriétés rurales. Les Flamands s’étaient courbés sous le joug de la tyrannie religieuse; mais lorsqu’ils virent qu’après leur avoir ôté la liberté de conscience on les dépouillait encore de leurs biens , leur patience épuisée et leurs craintes firent place au ressentiment. Le nombre des exilés s’accrut rapidement; ils cherchèrent à ar-

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racher sur mer la subsistance qu'ils ne pouvaient plus se procurer sur terre. Croisant le long du canal, clans de petits vaisseaux, ils saisirent tous les bâtiments marchands sous pavillon espagnol, et vendirent, pendant quelque temps, leurs prises dans les ports de , l’Angleterre. La politique d’Élisabeth, qui n’était point encore préparée à rompre avec l’Espagne, les priva à la fin de cette ressource. Leur exclusion des ports anglais leur rendit nécessaire de se pourvoir d’une retraite assurée , et ils s’emparèrent par surprise de Brille , ville forte dans l’ile de Voorne, située à l’embouchure de la Meuse, et distante 'de Rotterdam d’environ quinze milles.

Le duc d’Albe, en apprenant la nouvelle de cet événement inattendu, ordonna au comte de Bossut, gouverneur de Hollande, de s’avancer sur Brille, afin de prévenir la révolte des villes voisines. Les exilés , convaincus de leur inhabileté à repousser des forces supérieures en nombre et bien disciplinées, ouvrirent les écluses, pt ce ne fut que par une retraite précipitée que les Espagnols échappèrent à l’inondation. Cette entreprise malheureuse fut suivie de plus grands revers. Le comte de Bossut, dans sa retraite , ne put entrer dans la ville de Dordrecht. : Flessingue arbora l’étendard de la révolte : l’esprit d’insurrection se répandit rapidement dans la Zélande ; et le nombre toujours croissant des insurgés les mit à même de faire le siège de Middelbourg. Bien qu’ils fussent forcés d'abandonner cette entre-

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prise, et de se retirer des murs deferneuse, leurs succès sur mer compensèrent les désavantages qu’ils avaient eus sur terre. Les exilés croisèrent dans le canal avec cent cinquante de leurs petits vaisseaux’, et empêchèrent le duc de Médina-Céli, qui venait avec une escadre de cinquante voiles , apporter des renforts au duc d’Albe , d’entrer dans le port. Après un rude combat, vingt des plus grands vaisseaux espagnols furent pris; le duc lui-même s’échappa avec peine, et vint se^réfugier dans la haie de Sluys. Ces entreprises maritimes des exilés flamands embarrassèrent extrêmement Philippe, parce qu’à cette même époque, il était engagé dans une expédition qui, exigeait la concentration de toutes ses forces navales.

Depuis le siège mémorable de Malte, les armes ottomanes avaient enlevé Chypre aux Vénitiens : leurs progrès avaient alarmé les états chrétiens qui bordaient les côtes de la Méditerranée. Le zèle et la politique de Pie V voulurent exciter les peuples à entreprendre Une guerre de religion : mais cette sainte ardeur qui, six ou sept siècles auparavant, avait été la source des sanglantes croisades , était alors éteinte. De tous les grands monarques de l’Europe, Philippe seul, que ses possessions en Afrique rendaient l’ennemi naturel de la puissance musulmane, écouta les prières du souverain pontife. Il entra avec empressement dans la ligue que formaient les Vénitiens et le saint-siège, et s’engagea

à payer ia moitié des dépenses de cette guerre : les Vénitiens devaient fournir les trois quarts de la moitié qui restait, et le pape l’autre quart.

Les coalisés équipèrent un armement formidable qui se réunit quelques semaines après dans le port de Messine. Cette flotte consistait en deux cent cinquante vaisseaux de guerre, ayant à bord cinquante mille hommes tant soldats que matelots. Le commandement en chef des forces combinées était confié à don Juan d’Autriche, pour qui on inventa le titre pompeux de généralissime. Les apprêts de Sélim ll étaient dignes du successeur de Soliman.

II employa toutes les ressources de son vaste et belliqueux empire, qui était alors au plus haut période de son pouvoir et de sa force. Les corsaires d’Afrique vinrent à sa demande se ranger sous son pavillon. Avant que la flotte chrétienne fut sortie du port de Messine , celle des Ottomans , commandée par le capitan pacha, l'intrépide Ali , mit à la voile et quitta le port de Constantinople. Après avoir passé l’Hellespont et l’Archipel, elle doubla le cap Matapan qui est à l’extrémité méridionale de la Morée, et s’étendit le long de la côte occidentale de la Grèce jusques au golfe de Lépante , où , vers le commencement d’octobre , le capitan pacha aperçut la flotte des confédérés.

La bouillante valeur de don Juan d’Autriche était encore stimulée par la bénédiction du pontife romain ; la supériorité du nombre des forces turques

ne put, un seul moment, réprimer son ardeur guerrière. Le signal du combat fut donné au même instant des deux côtés. L’engagement fut des plus opiniâtres et des plus sanglants. Chaque vaisseau eut à combattre et à repousser l’attaque des galères turques: Espagnols, Italiens, Turcs, semblaient tous défier le danger et la mort : pas un d’eux ne quitta son poste et ne montra la moindre crainte pendant le combat. Les vaisseaux de l’amiral ottoman et de don Juan d’Autriche s’entrechoquèrent et se cramponnèrent fortement; les deux commandants étaient disposés à vaincre ou à périr : le capitan pacha fut tué; les Espagnols sautèrent à l’abordage , le carnage fut horrible : ils arrachèrent le pavillon turc, et élevèrent à la place l’étendard de la croix qui frappa de terreur la flotte ottomane. Les esclaves chrétiens qui ramaient sur les galères turques brisèrent leurs fers et vinrent augmenter la confusion et l’effroi : cent trente vaisseaux turcs furent pris : presque tout le reste de la flotte fut coulé à fond ou échoua sur les rochers. Vingt-cinq mille Turcs furent tués : plus de dix mille furent faits prisonniers; et quinze mille chrétiens que cette bataille mémorable rendit à la liberté, répandirent dans toute l’Europe la renommée de don Juan d’Autriche.

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