CHAPITRE VII
Situation de l'Espagne à l'avénement de Philippe III. — Influence de son ministre, le duc devenue. — Expéditions malheureuses des Espagnols contre l’Afrique et l’Irlande.
— Caractère du marquis de Spinola. — Paix entre l’Espagne et l’Angleterre. — Siège mémorable d’Ostendc. — État épuisé de l’Espagne. — Opérations militaires dans les Pays-Bas. — Succès commerciaux et militaires des Hollandais dans lés Indes Orientales et Occidentales. — Les richesses affluent en Hollande. * — La flotte espagnole est défaite dans la baie de Gibraltar. — Trêve de douze années entre l’Espagne et les sept Provinces-Lïnies. — Expulsion des Maures. — Combien cette mesure est in- * politique. — Vues de Henri IV. — Sa mort. — Guerre entre l’Espagne et la France. — Conspiration entre le vice-roi de Naples, le gouverneur de Milan et le marquis de Bedmar pour s’emparer de Venise. — Renvoi du duc de Lerme. Son fils — Le duc d’Uzeda lui succède dans le ministère. — Elévation et chute de Caldérona. — Philippe III s’engage dans une guerre contre la Bohême.
— Succès de Spinola. — Le dtic tl'Ossuna échoue dans son projet de se rendre maître de Naples. — Mort de Philippe IH. — Son oaraotère. — Effets de son règne. -
Pjiilippe III, fils et successeur de Philippe H, trouva l’Espagne épuisée par les guerres qu’elle avait soutenues tant sur mer que sur terre, et par les nombreuses colonies qu elle avait formées dans le
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nouveau Continent. Iæs richesses que l’on avait tirées des mines d’Amérique avaient passé dans d’autres pays pour servir à entretenir des guerres ruineuses, et acheter les objets nécessaires à l’équipement des flottes et des armées. L’agriculture aVait été négligée ; 1<^ commerce était presque anéanti. Il eût fallu beaucoup d’habileté et d’énergie pour redonner delà vigueur et une nouvelle vie à ce royaume : l’inexpérience de Philippe III, qui montait sur le trône à l’âge de vingt-un ans, le rendait peu propre à réussir dans cette tâche difficile; son premier ministre, le duc de Lerme, homme de cour accompli, n’avait aucun des talents nécessaires pour conduire le vaisseau de l’état.
Le mariage d'Isabelle et d’Albert avait eu lieu, et le roi confirma la renonciation faite par Philippe II, en leur faveur , de la souveraineté des Pays-Bas. L’Espagne ne fut plus alors qu’un auxiliaire dans la guerre qui se poursuivait contre les provinces révoltées. L’archiduc , en recevant sa nouvelle souveraineté, avait été flatté par la cour de Madrid de l’espoir d’être puissamment secouru ; mais la profusion et l’incapacité du premier ministre lui laissa peu de chose à attendre de ce côté. Albert , possédant encore dans les Pays-Bas . un nombre considérable de vieilles troupes espagnoles, défit, avec un grand carnage, au pont de Leffingen, un détachement de l’armée des États. Il fut bientôt après battu à Nieuport par le prince Maurice, et perdit dans
cette affaire trois mille hommes de ses meilleures troupes. Le prince abandonnant le siège de Nieuport, Albert commença celui d’Ostende. 11 fit bloquer l’entrée des canaux pour intercepter toute communication de la ville avec la mer, tandis qu’il pressait le siège, faisait battre en brèche et miner les fortifications. 11 se décida à livrer l’assaut, les troupes espagnoles et italiennes affrontèrent le feu de l’ennemi avec une telle intrépidité, qu’elles étaient prêtes à enlever les ouvrages , lorsque le gouverneur fit ouvrir les écluses : les assaillants furent contraints à se retirer après avoir perdu environ quinze cents hommes. Le mauvais succès de cette attaque fit changer le siège en blocus. Albert était toujours encouragé par les promesses que lui faisait la cour de Madrid de lui envoyer des troupes et de l’argent. Le duc de Lerme, qui gouvernait l’Espagne sous le nom de Philippe, se trouva tout-à-fait hors d’état de pouvoir remplir ses promesses. Des murmures se faisaient entendre dans toutes les parties du royaume , et jusque dans le palais du roi on se plaignait hautement du peu d’encouragement donné à l’agriculture et de la décadence du commerce et des manufactures. La paix était le seul remède aux maux qu’une longue suite de guerres avait causés à l’Espagne ; l’aveugle obstination de la cour la faisait persister à faire des efforts impuissants pour continuer une guerre ruineuse. Un édit du roi ordonna aux églises, aux corporations et à
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tous les individus sans aucune. distinction, de donner leur argenterie pour être convertie en monnaie. On ne put cependant faire exécuter cet acte arbitraire: le clergé s’en plaignit comme d’une attaque faite aux privilèges de l’église : les nobles le considérèrent comme un empiétement sur le droit de propriété; et Philippe et son ministre furent obligés de renoncer
a cette mesure.
Le duc de Lerme, contrarié de ne pouvoir se procurer par ce moyen l’argent qui lui était nécessaire, adopta un autre expédient dont on s’était servi fréquemment sous le règne de Philippe II. Il engagea les remises que l’on devait recevoir d’Amérique : obtenant ainsi une somme considérable, il leva en Italie de nombreux corps de troupes. Le duc voulait signaler son ministère par quelque entreprise brillante : la réduction d’Alger et la conquête d’Irlande furent les objets de ses préparatifs. Ces deux entreprises manquèrent. Dix mille soldats embarqués sur soixante - dix ga'ères , atteignirent les côtes d’Afrique; mais une violente tempête empêcha leur débarquement, et la flotte maltraitée regagna , avec beaucoup de difficulté, les ports de la Sicile. L’expédition d’Irlande consistait en dix vaisseaux de guerre et six mille hommes de vieilles troupes commandés par don Juan d’Aguifar. Ce général , avec quatre mille des siens, se rendit maître de la ville de Kûnsale, tandis que les deux mille hommes débarquèrent à Baltimore et rejoignirent le comte de
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Tyrone. Attaqués presque aussitôt par lord Montjoy à la tête d’un corps de troupes bien disciplinées , les Irlandais furent mis en fuite ; les Espagnols , après une résistance opiniâtre contre des forces bien supérieures , furent défaits , et perdirent la moitié des leurs. Le commandant espagnol, qui s’était enfermé dans Kinsale, fut convaincu, en apprenant la nouvelle de cet événement , que la cour de Madrid s’était trompée sur la nature de cette entreprise; et, abandonnant tout espoir de conquête, il signa une capitulation honorable, dans laquelle il fut stipulé que le général et ses troupes seraient ramenés en Espagne par une escadre anglaise.
Albert ne recevait que de faibles secours de l’Espagne, et le siège d’Ostende traînait en longueur faute de moyens suffisants pour presser l’attaque , tandis que Philippe épuisait ses forces dans des entreprises téméraires et mal calculées. Ce fut dans cette circonstance critique que le marquis de Spinola fit son entrée dans la carrière militaire. Ce général célèbre, qui essaya de relever la fortune chancelante de l’Espagne , et qui soutint la réputation de ses armes , était l’un des nobles les plus illustres et les plus riches de Gênes. Il avait passé jusqu’à sa trentième année dans les douceurs de la vie privée, lorsque son émulation fut excitée par les exploits de son jeune frère Frédéric dont les croisières avaient désolé le commerce des Provinces- Unies : il leva à ses frais un corps de troupes considérable, afin de servir
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sur l’escadre de son frère. Frédéric ayant été blessé mortellement dans un engagement avec la flotte hollandaise, sa mort détermina le marquis à essayer sur terre ses talents et sa fortune : il rejoignit le camp d’Albert devant Ostende. L’afchiduc ne fut pas long temps à découvrir les talents supérieurs du marquis de Spinola. La mort de la reine Elisabeth, et la disposition pacifique de son successeur, Jacques I, furent des circonstances favorables à l’Es- A n P a S ne • l'année suivante, un traité de paix, fut coni6o/ ( . clu entre les cours de Madrid et de Londres.
Délivré des hostilités de l'Angleterre , Albert reprit ses opérations avec une nouvelle vigueur. Frappé de l’habileté de Spinola , il lui confia le commandement de l’armée et la continuation du siège d’Osténde, dont, depuis deux ans, il n’avait pu venir à bout. Le premier soin du nouveau général fut de pourvoir à la paie régulière de son armée, et ôter, par ce moyen , tout prétexte de révolte aux soldats. Trouvant les fonds militaires insuffisants pour les deriiandes des troupes, l’amour de la gloire lui fit oublier scs intérêts; il engagea ses biens, et se procura ainsi une somme assez considérable pour le mettre au-dessus de ces difficultés. Pendant qu’il poursuivait sans relâche les travaux du siège, le prince Maurice, voulant faire une diversion en faveur d’Ostende , attaqua Sluys avec une nombreuse armée. Spinola , obligé d’obéir aux ordres de l’archiduc, bien qu’ils fussent contraires à son avis, mar-
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cha au secours de cette ville. Il trouva l’armée des États dans une forte position : il attaqua deux fois ses lignes et futdeuk fois repoussé avec une perte considérable. Sluys capitula : la reddition de cette importante forteresse n’inspira que plus d’ardeur à Spinola et lui fit ' presser le siège d’üstende. Les assauts furent répétés avec une valeur désespérée et une persévérance ad-' mirable: à la fin, les troupes de la garnison furent repoussées des ouvrages extérieurs, et les assaillants s’emparèrent d’une redoute qui dominait la ville. Il ne restait plus d’espoir aux habitants; le gouverneur ne pouvait sauver sa garnison qu’en se rendant, et Spinola lui accorda une capitulation honorable. Ainsi se termina , 1 e 20 septembre iüo 4 , le siège mémorable d’Ostende, qui avait duré plus de trois ans, avait eoûtéà l’archiduc plus de soixante mille hommes (1), et la perte des villes de Rhinherg, Grave et Sluys.
L’archiduc avait acquis , dans le marquis de Spinola, un général dont la prudence et l’audace pouvaient être opposées avec succès à l’habileté du prince Maurice. Un seul obstacle, et qui se reproduisait souvent, le manque d’argent, arrêtait ses opérations militaires. Spinola, dont les talents divers le rendaient également propre aux négociations et à la guerre, fut envoyé en Espagne pour solli-
(1) llénault dit que des deux cotés le siège d’Ostende coûta la vie à plus de 1 40,000 hommes. Abr. ch ton. vol. a, an. 1604.
citer des secours. 11 représenta à la cour de Madrid la nécessité de faire de plus grands efforts, ou de se résoudre à mettre fin, le plus tôt possible, à ces débats. L’orgueil des ministres les éloignait de toute idée de paix; cependant les finances de l’Espagne ne permettaient pas que l’on continuât de faire la guerre. La rareté des espèces était devenue telle, que, par un édit du roi , la valeur nominale des pièces de cuivre fut élevée presque à celle des pièces d’argent; expédient funeste, qui ne servit qu’à augmenter le mal auquel on voulait remédier. Des pièces de cuivre contrefaites furent émises en Espagne par les nations voisines qui les donnaient aù-dessous du cours, mais beaucoup au-dessus de leur valeur intrinsèque, et en recevaient souvent en échange de l’or et de l’argent. Par ce trafic illicite, tout le métal précieux disparut de ce royaume, qui n’offrit plus que l’aspect de la misère.
Heureusement l’Espagne, délivrée de ses guerres avec l’Angleterre, n’avait plus à craindre les nombreuses croisières de cette nation. Les ministres, espérant avec quelque raison que les revenus que l’on tirait de l’Amérique deviendraient plus considérables et plus réguliers, donnèrent à Spinola les assurances les plus positives que l’on enverrait à l’archiduc assez d’argent pour continuer la guerre avec vigueur dans les Pays-Bas.
Encouragé par l’accueil qu’il avait reçu à Madrid, Spinola revint à Bruxelles, et des deux côtés on se
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prépara à reprendre les armes. Le prince Maurice fut engagé par les États à faire une attaque sur Anvers : mais en approchant de cette place , il trouva qu’il était impossible de la réduire; et les deux illustres rivaux, placés vis-à-vis l’un de l’autre sur les bords de l’Escaut , s’observèrent sans oser hasarder une bataille.
Outre l’assurance d’un prompt subside, Spinola devait recevoir un régiment de vieilles troupes espagnoles et plusieurs corps de nouvelles recrues d’Italie. Tandis que ce général attendait impatiemment leur arrivée, les troupes espagnoles furent interceptées par les croisières hollandaises. Des huit bâtiments de transport à bord desquels étaient ces troupes , quatre se réfugièrent dans le port de Douvres: les quatre autres furent pris , et les malheureux prisonniers furent attachés deux à deux et jetés à la mer. Ce crime odieux déshonore la nation hollandaise et le parti protestant, ainsi que la tyrannie de Philippe II et la cruauté du duc d’Alhe ont entaché le caractère espagnol et le parti des catholiques : ces exemples sont une preuve bien triste , qu’une disposition sanguiuaire n’est particulière à une secte ni à un peuple.
Les recrues d’Italie furent plus heureuses, et leur * " arrivée permit à Spinola de suivre son plan d’opérations. Il laissa le comte de Berg épier les mouvements du prince Maurice : il passa le Bhin suivi du reste de son année, et traversa avec une rapidité
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surprenante les duchés de Clèves et de Westphalie. L’ordre qu’il fit observer à ses troupes facilita ses progrès : toutes les provisions furent payées ponctuellement; et les habitants s’empressaient de porter au camp tout ce qui pouvait être nécessaire. De ces pays neutres , Spinola pénétra dans la province d’Uver-Yssel : la ville d’Oldenzel se rendit à la première sommation; celle deLingen, après une faible résistance. Le prince Maurice marcha à sa rencontre pour arrêter ses progrès , mais ses efforts furent inutiles. Les Hollandais étaient incapables de lutter contre les troupes espagnoles et italiennes , dont la première charge les mettait souvent en déroute. L’armée espagnole fut cependant repoussée dans une attaque quelle fit sur Gueldres : la garnison de Wachtendone se rendit avant que ses fortifications eussent été entamées. Les exhortations et l’exemple de Maurice ne pouvaient plus leur inspirer de confiance; et Spinola-, partout victorieux, conduisit ses troupes daus leurs quartiers d’hiver.
Bien que les opérations militaires eussent dû cesser pendant cette saison, Spinola ne perdit pas ce temps dans une molle oisiveté. Il retourna solliciter des subsides auprès de la cour de Madrid. Le gouvernement avait si peu de crédit, que les marchands refusèrent d’avancer aucune somme jusqu’à ce que le marquis eût donné pour sûreté de cet emprunt les possessions qu’il avait eues en Italie. L’amour de la gloire militaire était la passion dominante de Spi-
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nola; il lui sacrifiait toute autre considération, il souscrivit cet engagement.
De retour dans les Pays-Bas, il étonna ses ennemis par la hardiesse de ses plans et la rapidité de ses mouvements. En peu de temps il réduisit Loclian et Groenlo, deux villes fortes de la province de Gueldres, prit Rhimberg à la vue du prince Maurice, et ne fut empêché de pénétrer dans le cœur de la Hollande, que par des pluies excessives et continuelles. Sa course brillante fut bientôt arrêtée par la mutinerie de ses, troupes. L’argent qu’il attendait d’Espagne avait été intercepté, et il était hors d’état de continuer le paiement régulier de son armée. Les soldats se soulevèrent ouvertement; plusieurs, d’entre eux, désertant leurs drapeaux, se donnèrent au prince Maurice. Ce renfort inattendu permit au prince d’abandonner le système défensif auquel il avait dû se borner pendant quelque temps; et après avoir repris Lochan, il mit le siège devant Groenlo.
Résolu de délivrer une place dont il connaissait toute l’importance, Spinola, sans écouter les timides observations de ses officiers, choisit dans son armée huit mille hommes d’infanterie et douze cents chevaux. Persuadé que le succès de cette entreprise dépendait de sa célérité à empêcher l’ennemi de terminer ses retranchements , il s’avança à marches forcées , et ne fut pas plus tôt arrivé à la vue de Groenlo qu’il rangea son armée en ordre de bataille, parcourut les rangs, et exhorta ses troupes , leur déclarant
que sa résolution était île vaincre ou de mourir. L’armée du prince Maurice était bien supérieure en nombre à celle de Spinola, mais ses troupes étaient épuisées par la fatigue et les maladies. Il dut refuser le combat. Dès l’approche de Spinola , il commença à se replier avec ses troupes dans une position avantageuse, et effectua sa retraite avec beaucoup d’habileté.
Tandis que l’Espagne s’appauvrissait par la guerre, les provinces révoltées s’enrichissaient par leur commerce, qui, leur fournissant des ressources inépuisables, les mettait en état de résister à leurs ennemis. Le gouvernement oppressif de Philippe II avait fait déchoir rapidement les colonies portugaises; et à la mort de ce monarque, les Hollandais commençaient à étendre leur commerce jusqu’aux îles orientales et sur les côtes de l’Afrique et du Ilrésil. Ils en étaient redevables à Cornélius Iloutman, Flamand d’origine, qui , s’étant engagé au service de Portugal , avait fait plusieurs fois le voyage de Lisbonne aux Indes, et connaissait parfaitement la navigation de ces mers et la nature du commerce que les Portugais faisaient dans ces parages. Il entreprit de conduire une petite escadre hollandaise sur les côtes de l’est. Après avoir évité soigneusement toute hostilité, il revint au Texel, après un voyage de deux ans et demi, rapportant une cargaison considérable et des détails précieux sur l’état des colonies portugaises , qui se trouvaient alors sans aucun moyen de défense.
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Les détails donnés par Houtinan excitèrent à un tel point le goût des entreprises, que l’année sui- ' vante plus de quatre-vingts vaisseaux sortirent du Texel chargés de marchandises pour les côtes d’Afrique et pour les Indes Orientales et Occidentales. Ces vaisseaux se réunirent en petites escadres ayant quelques troupes régulières à bord. Les Hollandais 'firent alternativement le commerce et la guerre. Ils établirent des comptoirs dans les îles de la mer des Indes, conclurent des traités avec les princes de ces contrées, èt revinrent en Hollande chargés de richesses. Les diverses associations furent, dans l’année 1602, réunies en un seul corps par une ordonnance des Etats, et prirent le nom de Compagnie des Indes orientales. La compagnie possédait à cette époque quarante-cinq vaisseaux et dix mille hommes de troupes (1). Ses entreprises se distinguèrent toujours par un esprit d’union et de persévérance qui donna lieu à un singulier mélange d’aventures commerciales et guerrières.
Amsterdam et les autres grandes villes de Hollande étaient les seules que ce système de conquêtes et de commerce favorisât; les habitants des provinces méditerranées participaient rarement aux bénéfices du
(1) Encycl. Méthod. Econ. Pol. et Diplom. 3d. 76g. Cet établissement ne paraît cependant avoir été complété que quelques années après. Richesse de la Holl. , tome I , p. i55 et iy5.
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commerce des Indes : surchargés de taxes très-lourdes, ils soupiraient après une paix qui était devenue encore plus nécessaire à l’Espagne, dont les finances épuisées ne pouvaient plus subvenir aux dépenses de la guerre. Après des hostilités si longues et si infructueuses, il était temps que les dominateurs de l’Espagne profitassent de la triste expérience qu’ils avaient acquise. Le duc de Lerine ne pouvait plusdisconvenir de la nécessité de la paix. Albert, depuis le commencement de sa souveraineté sur les Pays- Bas, avait vécu dans un état d’agitation continuelle; et n’ayant pas d’enfants pour lesquels il dût chercher à augmenter ses domaines, lui et son épouse désiraient passer le reste de leurs jours tranquillement. Le marquis de Spinola était lui-même l’un des plus ardents avocats de la paix. Sa valeur et son habileté consommée le mettaient au-dessus des difficultés de sa position; mais des arrérages considérables étaient dus aux troupes, et elles paraissaient disposées à se soulever. Tout l’argent que l’on pouvait avoir des Pays-Bas et de la cour de Madrid aurait suffi à peine pour défrayer les dépenses qu’occasionneraient de nouvelles levées pour la campagne prochaine. Spinola vit clairement que l’objet que l’on se proposait dans ces guerres ne pouvait être atteint, et que de plus il devenait impossible de les continuer avec honneur et avantage.
L’archiduc Albert, dont les désirs étaient d’accord avec les conseils de Spinola, et qui avait toute con-
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fiance en son jugement, convaincu qu’il n’avait plus à espérer aucun secours de l’Espagne, fit des ouvertures de paix aux États de Flandre. La cour de Madrid hésitait encore à souscrire aux conditions qu’ils exigeaient, lorsqu’un événement inattendu vint hâter ses délibérations.
Heemskirk , l’un des officiers les plus braves et les plus expérimentés qui fussent au service des Provinces-Unies , avait été envoyé en croisière sur les côtes d’Espagne et de Portugal pour protéger le retour des vaisseaux de la compagnie des Indes. Ses instructions lui enjoignaient de faire à l’ennemi tout le tort qu’il pourrait , sans compromettre le but dé sa mission. Conformément à ces ordres, il attaqua la flotte espagnole et portugaise, qui était dans la baie de Gibraltar. Les Espagnols, que ses mouvements avaient informés de ses intentions , se préparèrent à le recevoir, se fiant à la force supérieure de leurs vaisseaux. L’attaque fut vive : Heemskirk tomba frappé d’un boulet de canon; les Hollandais, irrités de la perte de leur commandant, redoublèrent d’intrépidité et de valeur, et, après un combat opiniâtre et sanglant, la victoire se déclara pour eux. L’amiral espagnol fut tué, et son vaisseau pris; trois autres sautèrent pendant l’action; le reste s’échoua sur le rivage.
Cette défaite abaissa l’orgueil de la cour de Madrid : Philippe consentit à signer une trêve qui laissait chacun des deux partis en possession de leurs
droits. Le prince Maurice, se fiant à la force de ses armes, et 11e voulant peut-être pas résigner le haut commandement militaire dont il était investi, s’opposa fortement à cette mesure, et demandait que l’on continuât la guerre jusqu’à ce que l’indépendance des Provinces-Unies eût été définitivement reconnue. Cette ardeur imprudente fut modérée par les sages conseils de Jean Barneveldt, pensionnaire de Hol- 1 lande, l’un des plus grands hommes d’état de son siècle, et non moins remarquable par son patriotisme que par ses talents politiques. Son éloquence arrêta l’entraînement de ses compatriotes aux projets brillants de Maurice. Il leur fit contempler les avantages plus précieux de la paix : les partisans de la maison d’Orange furent accablés par son influence; et une trêve de douze années fut conclue entre l’Espagne , l’archiduc et les Provinces-Unies : cette trêve, qui ne décidait sur aucune des prétentions des différent i partis, produisit un long intervalle de repos.
Ainsi fut terminée, ou du moins suspendue, une guerre qui durait depuis quarante années, et qui avait été des plus fatales à la puissance et à la prospérité de l’Espagne. Cette lutte opiniâtre fut soutenue par plusieurs hommes illustres; les noms de Guillaume et de Maurice, princes d’Orange; ceux de don Juan d’Autriche, d’Alexandre Farnèse, duc de Parme, et du marquis de Spinola , figurent avec éclat dans les annales de l’histoire. Au siècle où ils parurent ils furent réputés les plus grands maîtres dans
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i’nrt de la guerre ; et la Flandre fut considérée comme l'école militaire de l’Europe. Cette guerre remarquable eut un caractère qui lui fut particulier. Jamais peut-être, pendant une aussi longue suite d’hostilités, on 11e vit moins d’actions importantes en rase campagne. Ce 11e fut presque qu’une guerre démarchés, de contre-marches et de sièges, dans laquelle les armées se consumaient l’une après l’autre par des fatigues excessives et de longs campements dans des positions mal saines. Le nombre de ceux qui périrent par l’inclémence du climat est au-delà de toute proportion avec le nombre de ceux qui tombèrent dans les combats. L’humanité frémit en pensant que de soixante mille soldats qui, suivant les calculs les plus modérés, périrent devant les murs d’Ostende, il est probable que les armes de l’ennemi 11’en frappèrent que le quart. C’était surtout la longueur de cette guerre , qui l’avait rendue si préjudiciable à l’Espagne. Si les efforts des Flamands eussent été suivis d’un succès rapide, que cette lutte eût été décidée par un petit nombre de batailles, même très -meurtrières, l’Espagne aurait pu se remettre promptement; mais quarante années d’hostilités coutinuelles épuisèrent ses ressources, et anéantirent son commerce et sa puissance navale.
Ce royaume ne fut pas plus tôt délivré de la guerre avec les Pays - Bas , que l’on porta une nouvelle atteinte à sa prospérité. Si Philippe III n’avait pas hérité de l’ambition de son père, il était, ainsi que
lui, l’esclave de la superstition et d’une dévotion peu éclairée. Son zèle pour la religion chrétienne lui avait fait prendre les Maures en aversion. Les représentations du clergé et celles du duc de Lerine donnèrent encore plus de force à sa haine, et l’expulsion de ce peuple industrieux fut résolue par l’étroite politique d’une cour qui ignorait ou méprisait les intérêts nationaux.
Comme les Maures étaient redoutables par leur nombre; qu’ils étaient munis d’armes, et capables d'une résistance vigoureuse, leur sort fut tenu secret. Des ordres furent donnés aux commandants des vaisseaux de se réunir sur la côte de Valence : des corps de troupes furent envoyés dans les provinces méridionales. Lorsque l’on eut rassemblé des forces suffisantes pour pouvoir défier toute opposition, un édit du roi commanda, sous peine de mort, à tous les Maures , de se rendre sur la côte et de s’embarquer à bord des vaisseaux qui étaient préparés pour les conduire en Afrique. La détresse et la confusion qu’un tel ordre produisit est plus aisée à imaginer qu’à décrire. Les nobles de Valence se . récrièrent contre cette mesure : ils représentèrent au roi que l’exécution de cet édit ruinerait leurs propriétés , et convertirait en déserts des provinces fertiles. Le seul adoucissement qu’ils purent obtenir à cet ordre rigoureux fut que, sur cent familles, six auraient la permission de rester, ainsi que tous les enfants audessus de quatre ans.
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Dans un premier mouvement de désespoir, les Maures avaient eu la pensée de s’opposer, par la force, à l’injustice et à la cruauté de leurs persécuteurs; mais ils étaient mal armés, et manquaient de munitions de guerre. Les troupes espagnoles étaient prêtes à les attaquer à la moindre apparence de résistance. Us durent obéir : ils dirent un étemel adieu à leur pays natal, l’arrosèrent de leurs larmes, et furent portés successivement sur les rivages de l’Afrique. Quelques-uns, plus audacieux, essayèrent de se maintenir dans les montagnes : tous les défilés furent explorés avec le plus grand soin, et ces malheureux furent chassés comme des bêtes féroces; les uns périrent par le fer, d’autres moururent de faim, et leur chef fut exécuté publiquement. Grenade, la Castille, l’Àragon et toutes les autres parties de l’Espagne où les Maures résidaient présentèrent les mêmes scènes de douleur et de tyrannie. Suivant les calculs les plus modérés, Philippe III perdit, par cette mesure impolitique, plus de cinq cent mille de ses plus industrieux sujets, et rendit incurables les blessures que son père avait faites à l’Espagne.
Un écrivain moderne, en parlant de l’expulsion des juifs par Ferdinand en 1492, et de celle des Maures en 160g par Philippe III, ainsi que des persécutions que ces derniers éprouvèrent sous Philippe II, observe qu’il faut considérer encore plus les talents des exilés que leur nombre, puisque l’Espagne perdit dans ces occasions la partie la plus