‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 23 sur 34 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

précieuse de sa population, ses artisans, ses manufacturiers et ses agriculteurs (i).

Tandis que la cour de Madrid abusait aussi cruellement des loisirs de la paix, l’Espagne était menacée d’une nouvelle guerre. Henri IV, roi de France, méditait depuis quelque temps de porter un coup décisif à la maison d’Autriche. Il avait, à ce dessein, ménagé les finances, établi des magasins, et organisé une armée nombreuse et bien disciplinée. Il avait aussi formé des alliances avec l’Angleterre et le duc de Savoie. La mort du duc de Clèves et les disputes qui eurent lieu pour sa succession donnèrent le signal des hostilités. Henri s’engagea à soutenir les prétentions des sœurs de ce prince contre l’empereur, et l’on suppose qu’une armée française de quatre-vingt raille hommes était destinée à agir contre l’Espagne du côté des Pyrénées (a).

Mais tandis que Henri roulait dans son esprit ces vastes projets, ce héros tomba indignement frappé par le poignard de François Ravaillac^ Sa veuve, Marie de Médicis , s’empara des rênes du gouvernement. Cette reine, au lieu de s’armer contre Philippe, rechercha son alliance; et l’Espagne, par un coup inattendu, échappa à une guerre que les talents et les ressources de Henri IV eussent rendue

(i) Brougham , Cal. pol. ist. p. 3g5 et 3g6.

(a) Hén. Abr. chron. and. an. 1610.

très-dangereuse. Marie deMédicis, pour s’unir plus étroitement avec l’Espagne, projeta un double mariage. Le jeune roi de France , Louis XIII , fut fiancé avec l’infante; et sa sœur, la princesse Elisabeth, fut accordée au prince des Asturies. Pendant l’espace de trois ans, l’Espagne fut tranquille : les divisions du marquis de Brandebourg et du comte palatin de Newburg, qui gouvernaient les duchés de Clèves et de Juliers, menacèrent de troubler le repos de ce royaume. Le marquis de Brandebourg implorait l’assistance des Etats, et le comte palatin celle de l’empereur. Le prince Maurice détermina ses compatriotes à lever une armée ; et pendant qu’il agissait comme allié du marquis, il s’empara, au nom des États, de plusieurs forteresses, et sembla aspirer à la conquête de Clèves et de Juliers. Le marquis de Spinola , qui était un de ceux qui avaient contribué le plus à la paix , représentait alors à l’archiduc Albert la nécessité de combattre , afin d’empêcher l’agrandissement des États par une acquisition aussi importante que celle des deux duchés. L’archiduc se rendit à ces arguments; et Spinola, à la tête de trente mille hommes, passa le Rhin , et réduisit Orsoy et Clèves , avant que lè marquis de Brandebourg et le prince Maurice eussent pu l’atteindre. Après ce succès, Spinola se trouva encore une fois en présence de son illustre rival; mais pendant qu’ils se préparaient à combattre, les cours de Paris et de Londres s’efforcaient de récon-

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cilier les deux compétiteurs. Leur médiation n’eut cependant aucun résultat heureux. Spinola et Maurice, par une convention tacite, gardèrent leurs nouvelles acquisitions, et agrandirent la maison d’Autriche et les Provinces-Unies aux dépens de ceux qui avaient imploré leur protection.

Cet orage passager ne fut pas plus tôt éclairci que la cour de Madrid tenta de s’emparer des domaines du duc de Savoie; et Iniosa, gouverneur de Milan , reçut l’ordre de faire une irruption dans le Piémont. Les forces du duc étaient incapables de résister aux vieilles troupes espagnoles, et ce prince touchait au moment de sa ruine, lorsque la médiation de l’ambassadeur français lui facilita les moyens de conclure une paix avec le gouverneur de Milan , sous la garantie de la France et de la république de Venise. La cour de Madrid refusa de ratifier le traité: les ministres accusèrent Iniosa d’avoir dépassé ses pouvoirs; le marquis de Villa Franca fut envoyé pour lui succéder dans le gouvernement de Milan , et reçut des ordres pour continuer la guerre. Le maréchal de Lesdiguières , d’une famille obscure et sans fortune, s’était élevé , dans le tumulte des guerres civiles , aux plus hautes dignités de letat : il se déclara le protecteur du duc de Savoie, et, au mépris des ordres de Marie de Médicis, il passa les Alpes à la tête de huit mille hommes qu’il était parvenu à lever, et qui devaient être payés par la république de- Venise. Il rejoignit le duc de Savoie.

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Leurs armes faisaient des progrès rapides, lorsque les commotions intestines de la France rappelèrent Lcsdiguières. Son départ fut favorable à l’Espagne, qui reprit alors le dessus. Le marquis de Villa Franca prit Verceil , Solari , Felician , et menaça l’importante ville d’Asti. Une nouvelle révolution qui eut lieu en France renversa les espérances de la cour de Madrid. Marie de Médicis fut dépouillée du pouvoir : ses favoris, partisans de la maison d’Autriche, périrent victimes du ressentiment du peuple. Lejeune roi prit les rênes du gouvernement, et Lesdiguières eut ordre de marcher au secours du duc de Savoie. Le maréchal, qui unissait l’ardeur de la jeunesse à la prudence de l’age mûr, conduisit les opérations avec la plus grande vigueur. On se battit sur tous les points du Piémont : les Espagnols furent défaits dans plusieurs engagements; et la cour de Madrid fut obligée de conclure la paix.

Le marquis de Villa Franca, gouverneur de Milan, avait employé tous les moyens d’intrigue que la fertilité de son génie avait pu lui suggérer pour prolonger les hostilités; mais le manque d’argent avait paralysé ses opérations. L’ambition et la politique turbulente du duc d’Ossuna , vice-roi de Naples, et du marquis de Bedmar, ambassadeur d’Espagne près la république de Venise, tenaient dans une inquiétude continuelle les États italiens. Constamment occupés de projets vastes et pernicieux , ils voulaient surprendre la ville de Venise et la sou-

mettre à l’autorité de l’Espagne. Le marquis de Bedmar s’était joint aux mécontents, et avait introduit secrètement une bande de vagabonds qui devaient mettre le feu à la ville , tandis qu’elle serait attaquée d’un côté par une armée venue de Milan , et de l’autre par une escadre de vaisseaux de guerre envoyée de Naples. Au moment où cet horrible projet allait être exécuté, la vigilance du sénat sut le faire échouer. Plusieurs conspirateurs furent arrêtés, et subirent la punition de leur crime. Le caractère public du marquis de Bedmar lui sauva la vie, mais il reçut l’ordre de quitter à l’instant les territoires de la république. Ce complot paraît n’avoir été concerté qu’entre le gouverneur de Milan, le vice -roi de Naples et le marquis de Bedmar. Du moins la cour de Madrid désavoua quelle eût eu connaissance de cette affaire. Les intrigues du duc de Lerme ne s’étendaient pas plus loin que la cour d’Espagne et celle de Rome. Il venait d’obtenir de celle-ci la dignité de cardinal, et croyait que la pourpre dont il était revêtu donnait encore plus de stabilité à son cré'dit.

Cependant, contre ses espérances, les honneurs que lui conférait le souverain pontife furent promptement suivis de la chute de son pouvoir auprès du roi d’Espagne. Désirant perpétuer dans sa famille les grandes charges dont il était revêtu, il plaça auprès de Philippe, son fils le duc d’Uzeda, qui se montra ambitieux et ingrat. L’amour du pouvoir

est rarement contenu par les liens de la nature et du devoir. Le duc d’Uzeda supplanta son père dans la faveur de Philippe. Aussitôt que l'influenCe du premier ministre commença à baisser, la foule das parasites que ses profusions avaient enrichis abandonna ses intérêts. Les murmures de la nation servirent de prétexte à ses ennemis; ils rivalisèrent d’ardeur à accélérer sa chute , et y réussirent. Le duc reçut l’ordre du roi de quitter Madrid' et de se retirer dans ses terres. Son fils fut nommé à sa place; mais l’Espagne ne gagna rien à ce changement. Les moyens dont le nouveau ministre s’était servi pour parvenir à ce haut emploi faisaient tort à son intégrité, et la manière dont il s’en acquitta ne fit pas beaucoup d’honneur à ses talents. Ainsi que son prédécesseur, il ne travailla que pour son agrandissement, et négligea les intérêts de la nation.

Le duc de Lerme avait perdu la faveur de son souverain, mais il n’en était point haï; et si le bonheur était compatible avec une ambition trompée, le duc aurait pu , dans ses immenses possessions, goûter les charmes d’une vie tranquille. Sa principale créature, Rodrigue de Calderona , avait été plus maltraité. Fils d’un soldat de Valladolid et de Marie Sandalen , Flamande , il commença par être domestique du duc de Lerme, et gagna bientôt sur l’esprit de son maître le même ascendant que celui-ci avait sur l’esprit du roi. Etant parvenu aux emplois les plus relevés de la maison du duc, il obtint, par sa faveur, des

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places dans l’état, qui lui donnèrent une grande influence. 11 fut créé comte d’Oliva , et ensuite marquis d’Iglesias : il eut une propriété d’un revenu de cent mille écus; et, peu satisfait encore de son heureuse fortune, il aspirait au rang de grand d’Espagne. Au milieu de ses prospérités, il ne fut pas entièrement dépourvu de vertus : il donna un bel exemple de piété filiale; il fit venir son vieux père auprès de lui, le traita avec la plus vive tendresse, et lui donna des emplois lucratifs et honorifiques. Il est vrai que s’il était attentif à s’acquitter de ses devoirs envers l’auteur de sa naissance, il exigeait beaucoup de tous ceux qui lui étaient subordonnés. Son antichambre était remplie de nobles Espagnols qui avaient la plus grande peine à obtenir une audience, et se vengeaient de son arrogance eu faisant des vœux pour sa chute. Sa basse extraction inspirait du dégoût aux Espagnols; et ses projets d’agrandissement paraissaient une insulte faite à la noblesse. Ses torts furent assez punis par les maux qu’on lui fit endurer; et autant son élévation avait été rapide, autant sa chute fut sévère. Lors de la disgrâce de son protecteur, le duc de Lerme, il fut arrêté, dépouillé de ses biens, et jeté en prison. Les crimes dont il fut accusé furent évidemment d’atroces inventions. Pendant deux années entières, il fut renfermé étroitement. Même dans les souffrances des tortures, il montra un esprit ferme , patient , et parfaitement résigné aux volontés du ciel. A la mort de Philippe III, et à l’avénement

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de son successeur, il ne fut tiré de son cachot que pour aller à l’échafaud, où il périt victime des haines particulières. Dans les derniers moments de sa vie, il parut véritablement grand; et ceux même qui avaient désiré sa perte ne purent s’empêcher d’admirer le courage avec lequel il subit son sort.

De grandes convulsions commençaient à agiter l’Europe. L’empereur Mathias venait de mourir sans enfants; sa mort faisait passer à Ferdinand II les domaines héréditaires de la maison d’Autriche (1). Mathias avait fait couronner Ferdinand roi de Bohème et de Hongrie. Les Bohémiens n’avaient pas voulu reconnaître son autorité, et ils avaient choisi pour leur souverain Frédéric, électeur palatin. Ce prince, gendre de Jacques I er , roi d’Angleterre, et neveu du prince Maurice, accepta la couronne de Bohème. Un traité offensif et défensif unissait alors les deux branches de la maison d’Autriche et le roi d’Angleterre, influencé par les intrigues artificieuses du marquis de Gondemar, ambassadeur espagnol; ce monarque, craignant d’encourir le ressentiment de la cour de Madrid, abandonna l’électeur palatin (a).

(1) Philippe III voulut faire valoir ses droits aux royaumes de Bohème et de Hongrie, et ses prétentions étaient plausibles; mais elles furent éludées. Hen. ad. an. 1617.

(a) Jacques I considérait cette affaire comme une viola tion du droit divin des rois. Barnet, Hist. p. i3.

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1620. Gondemar étant parvenu à assurer la neutralité de l’Angleterre, Spinola conduisit une armée de trente mille hommes au secours de Ferdinand. En entrant dans le Palatinat, il évita avec soin les troupes qui devaient s’opposer à son passage; et, sans hasarder une bataille, il se rendit maître de près de trente villes et châteaux, et réduisit, en une seule campagne , tous les domaines de l’électeur sous l’autorité impériale.

La fortune de la maison d’Autriche prévalut aussi en Bohème. Le duc de Bavière défit l’armée de l’électeur près de Prague. Frédéric et sa famille gagnèrent les frontières de la Hollande; ses domaines furent assignés par Ferdinand au duc de Bavière, en récompense de ses services.

Pendant que Ferdinand triomphait de l’électeur palatin et de la Bohème, l’Espagne troublait la tranquillité des Grisons. La Valteline reconnaissait depuis long -temps leur autorité; mais il parut suffisant au duc de Feria, successeur du marquis de Villa Franca, que ce pays eût été autrefois une dépendance du duché de Milan, pour réclamer un droit qui n’avait plus de valeur; toutefois il servit de prétexte. Les Grisons ne pouvaient soutenir leurs prétentions contre un si puissant compétiteur. L’Espagne envoya un grand nombre de troupes bien disciplinées dans la Valteline, et s’empara de cette province, qui, par sa situation, facilitait les cominuni-

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cations entre les possessions des deux branches de la maison d’Autriche.

La fortune de Philippe semblait vouloir se relever ; l’ambition du duc d’Ossuna menaça d’enlever à la couronne d’Espagne l’un de ses plus beaux fleurons. La vice-royauté de Naples ne lui suffisait pas, et il aspirait à se rendre indépendant. Il conjectura avec raison que les nobles , attachés par intérêt à la couronne, s’opposeraient à toute innovation, mais que les affections de la populace pourraient l’aider dans le projet qu’il méditait. Ses agents excitèrent les mécontentements de la multitude, et habituèrent le peuple à regarder le vice-roi comme un protecteur , tandis que lui -même, par une conduite et des manières insinuantes, s’efforcait de captiver leur attachement.

Le vice-roi sachant bien que la faveur populaire est un appui fort incertain, prit ses mesures pour s’assurer d’une troupe de scélérats qui , par goût ou par habitude, fussent propres à seconder une entreprise audacieuse. Dans cette vue, chaque fois qu’il découvrait un homme de courage et de talent, que le crime ou la misère avait entraîné , il le recevait, et par ses faveurs et ses promesses l’attachait à ses intérêts. Il prit une garde étrangère; il arma des galères qui attaquèrent les bâtiments vénitiens, et employa leurs dépouilles à se faire de nouveaux partisans. Tous ces apprêts étant terminés, il résolut d’exécuter les projets qu’il avait laissé mûrir lente-

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ment, et sollicita les cours de Savoie et de France de s’unir avec lui pour enlever Naples à Ta monarchie d’Espagne, et chasser les Espagnols de l’Italie.

Au milieu de ses ambitieux projets, il paraît que le duc d’Ossuna manqua de prudence ou d’énergie. La cour de Madrid avait deviné ses. intentions; et le danger réveilla les ministres de leur profonde léthargie. Le cardinal Gaspard de Borgia fut envoyé aussitôt pour prendre le gouvernement du royaume de Naples. Cette affaire avait été conduite si secrètement , que le canon qui salua le nouveau vice-roi à son arrivée apprit à Ossuna qu’il avait un successeur. Ce duc essaya vainement de faire prendre les armes à ses partisans; ils désertèrent sa cause, et il ne lui resta d’autre alternative que de se soumettre. On l’envoya en Espagne; la douceur de son souverain empêcha qu’il ne fût puni. Sous le règne suivant on ne fut pas aussi indulgent : peu après l’avènement de Philippe IV, le duc d’Ossuna fut arrêté et jeté dans une prison où il mourut.

a. d. Philippe III avait été assez heureux pour voir 1621. l'humiliation de ses ennemis étrangers et domestiques. Mais son règne approchait de sa fin. Depuis quelque temps il était attaqué d’une fièvre lente, à laquelle les médecins ne purent trouver aucun remède. Il vit les symptômes de sa prochaine dissolution, et expira dans de hauts sentiments de piété et de résignation. Il avait alors quarante-trois ans, et régnait depuis vingt- deux ans. Le caractère de ce prince

forme un contraste frappant avec celui de son père Philippe IL Les maux causés par l’excès de sa dévotion peuvent être attribués à sa déférence pour le clergé. C’est aux représentations de cet ordre et aux conseils de ses ministres, bien plus qu’à sa propre disposition , que l’on doit attribuer sa conduite impolitique envers les Maures , et les souffrances de Calderona , les deux seuls actes de cruauté qui souillèrent son règne. Doux, indolent et dépourvu d’ambition , Philippe III , avec de bons ministres, eût été un bon roi. Mais on doit convenir que sa facilité fut encore plus fatale à la grandeur de l’Espagne que ne l’avait été l’obstination de Philippe II.

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