‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 28 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Conspiration d’Olivarez contre le duc de Bragance. — Son mauvais succès. — Les Catalans se mettent sous la protection du roi de France. — Revers de la maison d’Autriche. — Les Espagnols soutiennent leur réputation dans les Pays-Bas. — Mort du cardinal de Richelieu. — Disgrâce et mort d’Olivarez. — Don Louis Haro de Gusman lui succède dans le ministère. — Bataille de Rocroi. — Opérations militaires en Allemagne, en Portugal , dans les Pays-Bas , et en Italie. — Insurrection de Naples — Paix conclue entre l’Espagne et la Hollande, et entre la France et l’empereur. — Guerre active entre l’Espagne et la France. — Cromwell commence les hostilités contre l’Espagne. — Ses motifs. — Les Anglais s’emparent de la Jamaïque. — Ils brûlent la flotte du Pérou. — Dunkerque et Mardyke pris et livrés à Cromwell. — Défaite des Espagnols dans le Portugal. — Traité des Pyrénées. — La guerre contre le Portugal continue. — Défaite sanglante des Espagnols en Portugal. — Mort de Philippe IV. — Son caractère.

La révolte du Portugal consterna la cour de Madrid. Olivarez seul s’efforçait de cacher ses inquiétudes sous un air de gaîté; et en apprenant au roi cette fâcheuse nouvelle, il le félicita d’un événement

qui, entraînant la confiscation des biens paternels du duc de Bragance, allait ajouter à la couronne d’Espagne des revenus considérables. Bien que Philippe fût accoutumé depuis long-temps à adopter les idées de son ministre, il trouva cette révolution plus importante qu’on ne s’efforcait de la faire paraître et ordonna au duc d’Olivarez de prendre les mesures les plus rigoureuses pour la réprimer. Mais le mal était déjà trop grand pour que les faibles remèdes qu’y pouvait apporter la cour de Madrid opérassent quelque effet. Les colonies portugaises suivirent l’exemple de la mère-patrie et secouèrent le joug de l’Espagne : une alliance fut formée entre les cours de Lisbonne et de Paris; et les Hollandais conclurent une trêve avec le Portugal.

Olivarez se voyant dans l’impossibilité de renverser la maison de Bragance et de faire rentrer le Portugal sous la domination espagnole parla force des armes, employa tous les moyens que la ruse et l’intrigue purent lui fournir. L’archevêque de Braga et le marquis de Villa-Beal entrèrent dans la conspiration que forma le duc d’Olivarez, et reçurent de lui des sommes considérables qui leur servirent à mettre dans leurs intérêts un grand nombre de vagabonds et de scélérats. Leur plan était d’assassiner le roi et de mettre le feu à la capitale : au milieu de la confusion générale un corps de troupes espagnoles devait être introduit, afin de rétablir l’autorité de Philippe. Tout était prêt pour l’exécution, lorsqu’une lettre

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interceptée découvrit au gouvernement portugais le péril dont Jean IV était menacé. Les deux principaux chefs de la conspiration furent arrêtés : le marquis de Villa-Real fut jugé, condamné et exécuté publiquement. Le roi, ne voulant pas, dès le commencement de son règne, se brouiller avec la cour de Rome , permit à l’archevêque de Braga d’expier son crime dans une prison , où il mourut de chagrin.

Pendant que le duc d’Olivarez se reposait sur cette conspiration du soin de rétablir en Portugal la domination espagnole , Philippe dirigeait , en personne, la marche de son armée contre les insurgés catalans. Cette expédition ne servit qu’à prouver l’état de décadence où se trouvait l'Espagne. Les Catalans s’étaient mis sous la protection du roi de France , qui avait envoyé une armée à leur secours : Perpignan était le point de communication entre la France et la Catalogne. Tout le Roussillon fut conquis par les Français. A cette époque les deux branches de la maison d’Autriche éprouvèrent des revers continuels. En Allemagne, les Impériaux ne purent résister aux efforts des Français et des Suédois : eu Piémont, en Lorraine et en Catalogne, les Espagnols furent défaits dans plusieurs combats. Dans les Pays-Bas seulement, ils conservèrent cette réputation militaire qui leur avait donné des droits à l’admiration de l’Europe; et la réduction de la ville d’ Aire couvrit de gloire les derniers moments de l’Infant cardinal, frère de Philippe, qui mourut

d’une fièvre maligne peu de temps après la reddition de cette importante forteresse.

Richelieu expira : six mois après la mort de ce grand ministre, Louis XIII descendit dans la tombe (i). Une nouvelle administration , le règne d’un roi enfant, flattèrent la maison d’Autriche de l’espoir qu’elle reprendrait sa première supériorité; mais le génie de Richelieu semblait. diriger encore la machine qu’il avait mise en mouvement. Le cardinal Mazarin , son successeur et presque son égal en talents politiques, adopta ses projets avec ardeur.

Six semaines après la mort dii cardinal de Richelieu, le comte duc d’Olivarez fut renvoyé du ministère (a). Un cri d’indignation se faisait vainement entendre contre lui de toutes les parties du royaume; l’influence de la branche impériale de la maison d’Autriche parvint seule à renverser ce favori. L’empereur le représenta à Philippe comme l’auteur de tous les désastres qu’ils avaient essuyés; Olivarez reçut de son souverain l’ordre de se retirer dans ses terres à Loches. Ce mandat avait été arraché à Philippe; et si Olivarez se fut soumis en silence, il aurait sûre-

(i) Le cardinal de Richelieu mourut à Paris, le i tr décembre 164a : il avait alors 58 ans. Louis XIII mourut le 14 mai 1643.

(a) Ilénault blâme le roi d’Espagne d’avoir renvoyé Olivarez au moment même où il pouvait être utile et relever les destinées de la monarchie espagnole. Abr. chrou. ad. an. 640.

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ment été rétabli dans ses charges; mais sa colère le perdit. Il publia une apologie de sa conduite, et attaqua avec tant de virulence les premiers personnages de la cour, que le roi fut obligé de sacrifier à leur ressentiment l’amitié qu’il avait pour Olivarez. Ce duc reçut un nouvel ordre qui lui fit quitter l’héritage de ses pères pour la ville de Toro, où il mourut de chagrin , ce qui n’est que trop souvent le sort des ambitieux qui, après avoir occupé de hauts emplois, se trouvent condamnés au repos (i).

Le neveu d’ülivarez et son plus implacable ennemi, don Louis Haro de Gusman, lui succéda au ministère. Moins audacieux et moins exalté dans ses projets, il eut beaucoup plus de prudence que son prédécesseur. Toutefois , son administration fut marquée par des revers. L’infanterie espagnole, depuis si long-temps renoinmée dans toute l’Europe, fut rompue «à Rocroi par l’attaque impétueuse du duc d’Enghien , qui joignit au nom illustre deCondé le surnom de Grand. Neuf mille Espagnols restés sur le champ de bataille attestèrent la victoire des Français.

En Allemagne, les armes de la maison d’Autriche n eurent pas plus de succès. La carrière du prince de Condé fut une suite continuelle de victoires. Les bannières de France furent arborées sur les murs de Spire, de Mayence, de Philipsburg, de Worms,

(i) Bénault Abr. cliron.

HISTOIKF.

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d’Oppenheim, de Creutznae et de Landau. Du côté de la Flandre, Gravelines fut réduit par les Français après un siège meurtrier qui dura deux mois ; Sas de Gand fut pris par le prince d’Orange. En Espagne les affaires reprirent un aspect plus favorable: Philippe se rendit maître de Lérida et obligea les Français à lever le siège de Tarragona.

La campagne de i 645 fut aussi funeste à l’Espagne que les précédentes. Les Impériaux furent défaits dans plusieurs combats : les Français prirent dans les Pays-Bas Mardyke, Link, Bourbourg, Béthune, Cassel, Merville, Saint-Venant, Lilliers, Arinentières, Marchiennes, Lens, Orchies et Arleux. Les Espagnols reprirent Cassel et Mardike; mais le prince d’Orange se rendit maître de Hulst. Du côté des Pyrénées, les Français s'emparèrent de Roses. En Portugal, l'armée espagnole, commandée par le marquis de Torrecusa, fut défaite par le duc d’Albuquerque , et obligée de lever le siège d’Elvas.

A u ‘ Dans le cours de l’année suivante, Courtrai fut l6 ^ 6 pris par les Français; Mardyke, après dix-sept jours d’un siège meurtrier , retomba en leur pouvoir . Le duc d’Orléans se .rendit maître de Fumes et de Dunkerque. Les Espagnols éprouvèrent sur mer des revers semblables : près de la côte de Toscane leur flotte fut défaite par celle des Français. Eh Catalogne seulement , les succès furent balancés et aucun des deux partis n’eut un avantage décisif.

• Au milieu de ces malheurs publics , l’Espagne eut

à déplorer la perte d’Isabelle, femme de Philippe. Cette reine avait par ses vertus mérité l’estime et l’affection des Espagnols : sa mort fut suivie de celle de 1 Infant Balthazar , dont les talents précoces semblaient promettre de rendre au royaume sa prospérité et sa grandeur. Philippe épousa l’archiduchesse Marie-Anne, fdle de l’empereur Ferdinand III; les fêtes qui eurent lieu pour ce mariage mêlèrent quelques instants de joie aux douleurs causées par la guerre.

En Flandre, les opérations de cette campagne •furent compliquées et les succès balancés. En Espagne, le prince de Conde fut forcé de lever le siège de Lérida, après avoir perdu beaucoup de monde dans les attaques vigoureuses que la garnison avait faites. Les armées espagnoles commençaient en Italie à prendre de la supériorité sur celles de France; mais la jonction du duc de Modène avec les Français, et la révolte de Naples, empêchèrent le connétable de Castille de faire de grands progrès de ce côté.

Naples, cette ville si célèbre par son heureuse situation, son climat favorable, la beauté et la fertilité des campagnes qui l’environnent , son commerce et sa richesse, bien qu’elle fût placée loin du théâtre de la guerre, ressentit cependant les terribles effets des hostilités que la cour de Madrid avait portées sur les frontières de la Flandre, de la France et de 1 Allemagne. Les Napolitains avaient été surchargés.

de taxes depuis le règne de Philippe II; un nouvel impôt inis sur les légumes et les fruits épuisa leur patience. Il parut dans ce moment critique un de ces hommes audacieux qui savent mépriser le danger à la vue de la misère publique. Thomas Aniello, dont le nom s’est corrompu en celui de Massaniello, était natif d’Amalfi, et vendeur de marée. Sans éducation , mais doué d’une éloquence naturelle et d’un esprit intrépide, cet homme excita l’insurrection la plus formidable. L’officier public employé à percevoir la nouvelle taxe fut chassé du marché ; la fureur de la populace s’accrut à un tel point que le viceroi eut à peine le temps de quitter son palais pour se réfugier dans la citadelle. L’insurrection devint bientôt générale : plus de quatre-vingt mille Napolitains armés en un moment demandèrent à grands cris l’abolition des taxes et la restitution de leurs anciens privilèges. Suivi de quelques-uns des siens, don Joseph Caraffa voulut diviser les attroupements, mais il périt victime de la fureur du peuple; sa tête fut tranchée et mise au bout d’une pique, et son corps fut traîné dans toute la ville. Cet horrible spectacle effraya le vice-roi , qui , bloqué dans la citadelle, sans aucune provisions pour soutenir un siège, appréhendait un sort pareil. Aniello avait fait couper les tuyaux qui conduisaient l’eau dans la citadelle: le gouverneur chercha à capituler. Par la médiation de l’archevêque de Naples, il conclut un traité dont les principales stipulations furent la restitution des

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chartes accordées par Ferdinand et Charles Y, l’abolition de toutes les taxes imposées depuis le règne . de ces princes, et une amnistie générale pour tout ce qui concernait l’insurrection.

Les causes qui précipitèrent la fin d’Aniello sont enveloppées du plus profond mystère. Les écrivains espagnols disent qu’enivré par le succès et ébloui du rôle qu’il avait joué, il se livra à des excès qui l’exposèrent à l’indignation du peuple. D’autres assurent qu’il s’attira la haine des insurgés en cherchant à les retenir dans les bornes de la modération et de la justice pendant l’espace de temps qui s’écoula entre la conclusion du traité et sa ratification.

Le président Hénault attribue l’assassinat d’Àniello au vice-roi de Naples (j). Il ne paraît pas douteux que les nobles n’aient excité à dessein les mécontentements de la multitude, qui commençait à envier l’autorité qu’Aniello exerçait sur elle, et son inconstance lui fit aisément sacrifier celui quelle avait porté en triomphe comme son libérateur.

La mort d’Aniello encouragea le vice-roi à violer 1648. le traité. Une seconde révolte eut lieu; la guerre civile s’alluma dans Naples; Gennaro, qui s’était mis a la tête des insurgés, leur conseilla d’offrir la couronne au duc de Guise. L’offre était trop brillante pour être refusée, et, quoique le cardinal Mazarin, qui gouvernait alors la France sous le nom de

(1) Abrégé chronologique, année 1647.

Louis XIV, regardât cette entreprise comme chimérique, et ne voulût point donner des troupes au duc, celui-ci, éludant la vigilance des croisières espagnoles, traversa la mer dans une barque, et arriva sans accident sur la côte de Naples. Les Napolitains s’étaient flattés qu’il leur amènerait un puissant renfort, et ils se repentirent bientôt de leur démarche inconsidérée. L’arrivée de don Juan d’Autriche, fils naturel de Philippe, et des troupes qui le suivaient, leur ouvrit les yeux sur le danger de la lutte où ils s’étaient engagés. Ils acceptèrent avec joie l’amnistie qui leur fut offerte. Le duc de Guise fut fait prisonnier par les Espagnols; et Naples fut réduite à son premier état de soumission.

Les affaires politiques de l’Europe commençaient à cette époque à changer d’aspect. Epuisée par une guerre longue et désastreuse, la branche allemande de la maison d’Autriche méditait une paix avec la France. Les Hollandais devenaient jaloux du pouvoir de Mazarin, et soupçonnaient ses projets : Philippe, qui se voyait au moment de perdre son plus puissant allié, cherchait à diminuer le nombre de ses ennemis. Un traité conclu entre la cour de Madrid et les Provinces-Unies reconnut l’indépendance de ces dernières : l’Espagne renonça ainsi en un moment à tous les objets pour lesquels elle avait prodigué son sang et ses trésors pendant soixante-dix années de guerres continuelles.

Ce traité fut immédiatement suivi d’un autre entre

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les cours de Vienne et de Paris ; et Philippe IV, toujours engage dans une guerre douteuse avec le Portugal et la Catalogne, resta seul à lutter contre la grandeur croissante de la France. Toutefois les efforts qu’il fit ne furent point indignes de l’ancienne renommée de l’Espagne. Dans les Pays-Bas, l’archiduc Léopold commença sa carrière militaire avec vigueur et avec succès; mais il fut maîtrisé par les talents supérieurs et la fortune du grand Condé. Après avoir pris Courtrai et Fûmes, il fut complètement battu à Lens, et eut huit mille hommes de vieilles troupes tués, blessés, ou faits prisonniers.

L’esprit de discorde qui avait menacé de renverser le trône de Philippe le protégeait alors : la France fut le théâtre des factions et des divisions intestines. Les intrigues de Mazarin forcèrent le prince de Condé de quitter la France et de se réfugier en Espagne, où il fut reçu avec le respect dû à son rang et à ses talents, et placé à la tête d’un corps d’armée considérable.

Rebelle à son souverain, et général au service de l’Espagne, le grand Condé fut opposé au célèbre maréchal de Turenne. Ces deux illustres rivaux, les hommes de guerre les plus habiles de leur siècle, soutinrent la réputation qu’ils s’étaient justement acquise. Près de Stenai, Turenne força les lignes espagnoles; mais au milieu de l’effroi et de la confusion qu’entraîne une défaite, Condé sut conserver sa gloire, en arrêtant avec deux seuls régiments les

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progrès de l’ennemi, et sauvant ainsi l’armée espagnole d’une entière destruction.

Les opérations de la guerre furent poussées en Catalogne avec beaucoup de vigueur. Le marquis de Montero réduisit Tortosa; et don Juan d’Autriche s’avança sur Barcelone à la tête de l’armée es- %

pagnole. La garnison française s’y défendit vaillamment pendant quinze mois; mais les attaques de don Juan furent poussées avec tant d’ardeur, quelles renversèrent tous les obstacles. Les Français capitulèrent; les habitants obtinrent une amnistie générale; et, à l’exception de Roses, toute la Catalogne rentra dans l’obéissance, et reconnut l’autorité de Philippe. En Italie, les Espagnols avaient enlevé Casai au duc de Savoie; en Flandre, ils avaient repris Gravelines et Dunkerque ; Landrecy et le Quesnoy se rendirent au maréchal de Turenne. St.-Guillhen fut enlevé par Louis XIV en personne; et le grand Condé ne put même faire pencher la fortune du côté de l’Espagne. Cependant, secondé par don Juan d’Autriche, ce général força les lignes de Turenne devant les murs de Valenciennes.

Philippe se vit attaqué dans ce moment par un nouvel ennemi dont le pouvoir était formidable. Mazarin avait su, par son adresse, attacher à ses intérêts l’usurpateur Cromwell , qui gouvernait alors l’Angleterre. La postérité, en appréciant la conduite politique de Cromwell, l’a accusé justement d’avoir aidé la France à s’élever sur les ruines de l’Espagne.

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L’expérience a démontré les effets de cette politique erronée : mais au temps de Cromwell , et dans les siècles précédents, l’Espagne avait été la terreur de l’Europe; et depuis la fameuse expédition de l’Armada, la nation anglaise considérait toute guerre avec les Espagnols comme une mesure populaire. Un écrivain judicieux a dit, en parlant de la monarchie espagnole , que « rien n’est plus propre à donner « une idée frappante de l’ascendant que la maison « d’Autriche avait pris en Europe et de la terreur « qu’elle inspirait, que déconsidérer combien , même « après que sa force eut été épuisée par des efforts «extraordinaires, après que l’Espagne ne fut plus « que l’ombre d’un grand nom, et que ses rois furent « tombés dans un état de faiblesse et d’imbécillité, « la branche aînée de la maison d’Autriche était en- « core formidable. Les nations européennes avaient « si souvent éprouvé la supériorité de ses forces, et « avaient été si constamment occupées à se tenir en « garde contre elle, que la crainte de cette puis- « sance était devenue une espèce de sentiment ha- « bituel , dont l’influence se conservait encore quand « les causes qui l’avaient fait naître ne subsistaient « plus(i) ». Ces considérations politiques eurent probablement la même influence sur Cromwell que sur les autres hommes d’état de cet âge ; on doit remarquer aussi qqe sa situation précaire le faisait songer

( 1 ) Robertson’s Hist. of Charles V, vol. 4< P- 344- Tome II . 1 7

à un avantage présent et particulier plutôt qua ceux dont les résultats ne se feraient sentir que beaucoup plus tard. Les colonies espagnoles, privées de tous moyens de défense, offraient à Cromwell une occasion favorable non-seulement d’illustrer son administration par une guerre heureuse, mais aussi d’établir son pouvoir d’une manière absolue en Angleterre à l’aide des trésors que lui fourniraient le Mexique et le Pérou (i). Si, dans cette circonstance, le protecteur ne connut point ou ne consulta pas les véritables intérêts de l’Angleterre, l’histoire impartiale doit reconnaître qu’il déploya beaucoup d’énergie et d’habileté dans l’emploi qu’il fit des forces de cette nation. Une escadre considérable , ayant à bord un grand nombre de troupes, fut envoyée pour attaquer Hispaniola. Les mesures mal calculées du commandant militaire firent manquer cette expédition à l'égard de l’objet primitif de sa destination; mais elle conquit l’île importante de la Jamaïque,

(i) On suppose que Cromwell fut poussé à entreprendre cette guerre contre l'Espagne par Thomas Gage, qui, ayant exercé les fonctions ecclésiastiques au Mexique , représenta au protecteur combien il était facile de soumettre ces colonies riches et faibles. Voyez Burnet, p. 7/,.

Gage publia à ce sujet un mémoire qui est devenu extrêmement rare, et qui fourmille d’exagérations et de faussetés. Il y suppose que le principal motif de Cromwell , dans cette guerre, fut d’obtenir de l’argent sans dépendre du parlement. Welwood , p. 100.

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qui fut depuis ce moment annexée au royaume de la Grande-Bretagne (i).-

Une autre flotte fut confiée à l’amiral Blake,dont le nom devint bientôt la gloire de l’Angleterre et la terreur de l’Espagne. Croisant dans la Méditerranée et l’Atlantique, il intercepta les bâtimens marchands et les galions qui revenaient d’Amérique. Près de Cadix, Blake et Montagne firent deux prises d’une immense valeur, et brûlèrent, à l’île de Ténériffe,dans le port de Santa-Cruz , une flotte qui revenait chargée de l’or du Pérou. Ces expéditions couvrirent de gloire les Anglais, et firent perdre aux Espagnols une quantité considérable d’hommes, de vaisseaux, d’argent et de marchandises.

L’Angleterre et la France s’unirent encore plus étroitement contre l’Espagne. Un traité offensif et défensif fut conclu entre Cromwell et le cardinal Mazarin. Leurs forces combinées réduisirent successivement Moptmédy, St -Venant et Mardike. L’année suivante, le maréchal de Turenne, à la tête de l’armée française et des auxiliaires anglais, assiégea Dunkerque : don Juan d’Autriche et le prince de Condé, s’avancèrent pour secourir cette ville; mais ils furent repoussés avec une perte de douze cents hommes tués et deux mille prisonniers (a).

(i) Clarendon, vol. 3, p. 464.

(a) Whitelock, p. 673.

17 mai

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Dunkerque se rendit peu après au maréchal de Turenne, et fut livré aux Anglais, ainsi que la ville de Mardi ke.

La mort de Jean IV, roi de Portugal , ranima les espérances de Philippe , et lui fit faire de nouveaux , efforts. Une armée nombreuse, animée par la présence du ministre don Louis de Haro, fut envoyée sur les frontières ; les troupes portugaises qui avaient investi Badajoz se retirèrent à son approche. Don Louis , encouragé par leur retraite , s’avança et mit le siège devant Elvas. Le trône de Portugal était occupé par un faible enfant, mais la reine mère, déploya, malgré son âge avancé, la même vigueur qui dans sa jeunesse avait excité le duc de Bragance à s’emparer de la couronne. A la voix de leur reine les Portugais prirent les armes : ils se rassemblèrent en foule sur les bords de la Guadiana, et eurent pour général le marquis de Castagliano. Les Espagnols étaient commandés par le duc de Saint-Germain, noble italien, d’un talent éprouvé. Se fiant trop aveuglément à l’ancienne renommée de ses troupes , il se hasarda à combattre malgré la supériorité du nombre. Sa témérité fut fatale à l’Espagne : on se battait à peine depuis une heure, lorsque le duc de Saint-Germain fut tué : ses soldats plièrent : les Portugais chargèrent ceux-ci avec encore plus de fureur, mirent la confusion dans tous les rangs, et don Louis de Haro vit, de la hauteur sur laquelle il était placé, la défaite de son armée.

La cour de Madrid convint alors avec regret que les ressources de l’Espagne étaient insuffisantes pour soutenir des hostilités portées sur tant de points différents. Les armes de Turenne étaient constamment victorieuses en Flandre; mais l’on ne pouvait espérer que l’Espagne, épuisée par une suite de guerres désastreuses , luttât avec succès contre le Portugal, la France et l’Angleterre. Sa jeunesse belliqueuse avait été moissonnée dans les combats : ses finances étaient ruinées ; son commerce anéanti; ses champs désertés : la paix seule, par son heureuse influence, pouvait lui donner une nouvelle vie.

Pour atteindre à ce but si désirable, des négociations furent ouvertes avec la cour de France; et, heureusement pour Philippe IV, le cardinal Mazarin, qui avait sur Louis XIV un pouvoir absolu, était alors disposé à terminer une guerre ruineuse. Les conférences eurent heu dans l’île des Faisans sur la frontière de la France et de l’Espagne : le cardinal Mazarin et don Louis de Haro y parurent comme représentants de leurs souverains respectifs. Le ministre espagnol voulut cacher par une fastueuse ostentation la pauvreté de son pays. Il se fit précéder par douze voitures, quarante chevaux de main et quarante mules dont les harnais étaient enrichis d’or , d’argent et de pierres précieuses ; la cour de don Louis de Haro était composée des plus illustres chevaliers des ordres militaires de San- Yago, d’Al-

cantara et de Calatrava; ce ministre, dans son entrevue avec Mazarin, soutint avec hauteur sa propre dignité et celle de l’Espagne. On consuma beaucoup de temps dans les seules discussions relatives à la préséance des deux cours, et don Louis de Haro défendit avec succès les prétentions de la cour de Madrid. Les conférences se terminèrent par le fameux traité des Pyrénées, qui confirmait à la France la possession des provinces du Roussillon et de l’Alsace, et accordait au jeune roi Louis XIV la main de l’infante et une dot de cinq cent mille écus d’or. Louis renonça solennellement pour lui et ses héritiers à la succession de Philippe, à laquelle son mariage. lui donnait des droits. Le duché de Lorraine fut rendu par la France ; et les villes de Saint-Omer, Ypres, Menin et Oudenarde, furent cédées à l’Espagne : Louis pardonna au prince de Condé et le réintégra dans ses possessions. Philippe, de son côté, abandonna Verceil au duc de Savoie , Reggio au duc de Modène, le territoire de Monaco à son prince, et Juliers au duc de Newbourg. ,

Ainsi se termina une guerre qui depuis l’espace de vingt -cinq ans était engagée entre la France et l’Espagne. Nous ne présentons ici qu’une esquisse des principaux événements, dont les détails eussent dépassé les bornes de cet ouvrage. Il nous suffira d’observer que la lutte opiniâtre et sanglante qui fut dirigée par le génie de Richelieu et dè Mazarin,

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servit à établir l’ascendant de la France et hâta la décadence de l’Espagne.

Après le traité des Pyrénées , le règne de Philippe se prolongea encore cinq années sans gloire. Ses i665. démêlés avec la France étaient terminés; mais l’Espagne éprouvait encore les calamités de la guerre. L’objet favori de la cour de Madrid était de recouvrer le Portugal, et cependant Philippe et ses ministres eurent la triste conviction que les ressources de l’Espagne étaient devenues insuffisantes pour conquérir le plus petit territoire. Don Juan d’Autriche réduisit les villes d’Arunches et d’Alconchel ; mais le courage des Portugais était soutenu par leur alliance avec Charles II, qui, étant remonté sur le trône d’Angleterre, avait épousé la princesse Catherine, sœur de leur monarque. Les progrès de don Juan d’Autriche étaient loin de répondre aux espérances des ministres espagnols : la prise d’Évora répandit la consternation dans Lisbonne , le manque de vivres força don Juan à la retraite. Son arrière-garde fut attaquée par l’armée portugaise sous les ordres du comte de Schomberg : les Espagnols, obligés de passer dans un défilé étroit dont les hauteurs étaient occupées par l’ennemi, furent surpris et accablés; leur général chercha vainement à les rallier et à ranimer leur courage; la confusion se mit dans tous les rangs, et plus de quatre mille hommes périrent sous le fer des Portugais.

On retira les garnisons de la Flandre et du Milanè*

pour former une quatrième et dernière armée; le commandement en fut donné au marquis de Caracena , qui s était vanté de se rendre maître de Lisbonne en une seule campagne. Les plaines de Claros, près de Villa Viciosa , furent cependant témoins de sa honte. Dans un combat sanglant qui dura pendant huit heures , ce général fut complètement battu par l’armée portugaise, commandée par le comte de Schomberg et le marquis de Marialva : les Espagnols laissèrent quatre mille hommes sur le champ de bataille, eurent un nombre égal de prisonniers", et ceux qui parvinrent à s’échapper se réfugièrent dans les villes fortifiées situées sur leurs frontières.

Les maladies et des contrariétés continuelles avaient affaibli la. constitution de Philippe IV : ce dernier revers lui porta un coup mortel. La lettre qui lui apprenait la perte de son armée tomba de ses mains ; s’efforçant d’adoucir sa douleur par une pieuse résignation, il s’écria c’est la volonté de Dieu! » Mais cette épreuve était trop forte pour lui , et il tomba sans connaissance. Il ne revint à la vie que pour entendre les murmures de ses sujets et la nouvelle accablante d’une irruption des Portugais dans l'Andalousie. La nation entière était découragée; la cour et les ministres renonçaient à leurs chimériques projets; Philippe lui- même, fatigué d’un règne si long et si turbulent, désirait goûter quelque repos à ses derniers moments, et reconnaissait la nécessité de conclure la paix, avec le Portugal. Dieu

ne lui permit pas de goûter le bonlieur auquel il aspirait. Avant que les négociations fussent commencées, Philippe, attaqué d’une violente dyssenterie, vit la mort avec calme. Les courts instants qui lui restaient furent employés à assurer à son jeune fils la succession du trône; il donna la régence à la reine son épouse, et nomma son conseil. Philippe IV mourut dans la soixante-unième année de son âge et la quarante-quatrième de son règne, qui fut l’un des plus orageux dont l’histoire fasse mention. Depuis le jour de son avènement au trône jusqu’à celui de sa mort, l’Espagne ne jouit pas d’un seul moment de paix.

Les calamités publiques qui marquèrent ce règne contribuèrent à l’obscurcir. Monté sur le trône dans un âge très-tendre, il fut aisé de le tenir éloigné des affaires et de lui inspirer le goût d’une vie voluptueuse : jaloux de régner sous le nom de son maître, l’ambitieux Olivarez, en flattant son indolence, le rendit esclave de ses ministres. Philippe IA r ne manquait cependant pas de talent : il encourage^

1 etude des lettres et des beaux-arts, et s’y livra avec succès; il composa une tragédie et fit faire au palais de 1 Escurial des embellissements qui attestent son goût et sa magnificence.

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