‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 29 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Avènement de Charles II. — État malheureux de l’Espagne.

— Paix avec le Portugal. — Guerre entre l’Espagne et la France. — Paix conclue. — Factions de la cour de Madrid.

— Élévation et chute de Ni tard. — Élévation de Valenzuela. — Son caractère. — État délabré des finances de l’Espagne. — Coalition de l’Espagne, de la Hollande et de l’Allemagne contre la France. — Opérations de guerre.

— Pouvoir et popularité de Valenzuela. — Défaite des flottes combinées d’Espagne et de Hollande , par les Français. — Chute de Valenzuela. — Don Juan d’Antriche est nommé premier ministre. — Mauvais succès des alliés.

— Paix de Nimègue. — Mort de don Juan d’Autriche. —

Pauvreté et abaissement de l’Espagne. — Administration du duc de Médina-Céli. — Guerre malheureuse contre la France. — Trêve entre ces deux puissances. — Ligue des cabinets de Madrid , de Vienne , de Londres et de Turin contre la France. — Opérations de guerre. — Paix de Ryswick. — Intrigues des cours européennes pour la succession espagnole. — Traités de partage Testament de

Charles II. — Sa mort. — Son caractère. — Aperçu des causes de la dépopulation et de la décadence de l'Espagne.

Charles II était dans sa troisième année , lorsque la mort de son père lui donna la couronne d’Espagne; triste héritage à cause des troubles et des difficultés dont il était entouré. Quarante-quatre ans de guer-

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res et de défaites continuelles avaient entièrement épuisé les ressources du royaume : la peste et la famine augmentaient encore cette longue liste de calamités publiques. Les faibles mains de Charles II étaient hors detat de soutenir le sceptre; les dissensions de la régente et de la noblesse affaiblissaient encore l’autorité du gouvernement. Tandis que les factions divisaient la cour, le royaume était menacé d’une invasion; et les Espagnols, qui avaient si souvent porté leurs armes victorieuses dans le cœur de l’Italie, de la France et de l’Allemagne, étaient dans l’impossibilité de défendre leur propre territoire. L’irruption des Portugais dans l’Estramadure avait montré toute la faiblesse de l’Espagne; les menaces de Louis XIV obligèrent les ministres de Madrid de conclure un traité de paix avec le Portugal, lequel, après une guerre de vingt-huit ans , assurait l’indépendance de ce royaume.

Louis XIV, en recevant la main de l’infante Marie-Thérèse, avait solennellement renoncé aux droits de cette princesse sur la succession de Philippe IV, mais les traités les plus sacrés sont souvent éludés lorsqu’ils nuisent à l’intérêt SÊb princes. Le roi de France, à la tête d'une armée formidable dont Turenne dirigeait les mouvements, envahit la Flandre. Ath, Tournai, Oudenarde, Courtrai, Gharleroi et Lille se rendirent à Louis XIV presque aussitôt qu’il parut; et le prince de Condé réduisit la Franche- Comté peu de temps [après. L’Espagne, dont les

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ressources naturelles ne pouvaient plus suffire à sa défense, fut heureusement protégée par la nouvelle politique de l’Angleterre, de la Suède et de la Hollande. Le ressentiment que cette dernière avait si long-temps entretenu contre la cour de Madrid cédait désormais à la jalousie que lui inspirait l’agrandissement de la France : la marche victorieuse de Louis XIV dans la Flandre avait Alarmé les Hollandais sur leur indépendance, et ils formèrent une ligue avec l’Angleterre et la Suède afin d’arrêter les progrès de ce monarque. Cette puissante médiation armée fit consentir Louis à écouter des propositions de paix. L’Espagne reprit son autorité sur la Franche- Comté, mais la France conserva les acquisitions importantes qu’elle avait faites dans les Pays-Bas.

La cour de Madrid était alors divisée par des factions. Le favori et le conseiller de la régente était un jésuite allemand, Éverard Nitard; lequel, en sa qualité de confesseur de la reine, avait pris de l’ascendant sur cette princesse, et avait obtenu l’emploi important de grand inquisiteur. L’autorité de ce ministre était en opposition avec celle de don Juan d’Autriche : les nolM» se rangèrent du parti de ce dernier. Suivi de quelques partisans, don Juan se rendit à Madrid, et insista sur le renvoi de Nitard. La reine voulut faire rassembler des troupes pour soutenir son autorité; mais ses ordres furent mal exécutés; les clameurs du peuple l’intimidèrent, et elle consentit au renvoi de son favori. Son bannisse-

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ment fut caché sous le nom d’une ambassade à Rome, où la protectiou de la reine lui fit obtenir le chapeau de cardinal.

Cette condescendance calma le peuple : don Juan d’Autriche n’ayant plus de prétexte pour rester armé, reçut l’ordre de la reine de se retirer à trente milles de Madrid. Le peuple murmura de nouveau; et don Juan se préparait à reprendre les armes, lorsqu’il fut nommé vice-roi d’Aragon : un autre factieux, le duc d’Ossuna, rentra dans le devoir en recevant le gouvernement de Milan ; et, dans ces démêlés, la seule chose que l’on négligea fut de calmer les souffrances du peuple, et de faire droit à ses plaintes.

Après le renvoi deNitard, la régente fit choix d’un nouveau favori. Ferdinand de Valenzuela, gentilhomme de peu de fortune , natif de Ronda , dans la province de Grenade, avait suivi le duc de l’Infantado dans son ambassade à Rome. Sa bonne grâce, la vivacité de son esprit et son éloquence lui captivaient la faveur de tous ceux qui le connaissaient : son esprit naturel avait été cultivé avec soin , et ses vers étaient admirés pour leur facilité et leur élégance. J,e duc de l’Infantado, charmé du mérite de son jeune protégé, le fit recevoir chevalier de l’ordre de San-Yago. La mort de ce duc anéantit pour un moment toutes les espérances de Valenzuela, et le mit dans la plus grande détresse; mais son caractère ardent ne laissait point de prise au découragement, et, quelque malheureuse que fut sa situation, il se confiait

en l’avenir. Il obtint d’être présenté à Nitard , qui était alors au plus haut période de sa puissance. Le grand inquisiteur le voyant adroit, audacieux et intrigant, l’honora bientôt de son amitié. Valenzuela épousa l’une des femmes de la reine, et établit ainsi sa fortune. La chute de son protecteur, qu’il regardait comme le plus grand malheur qui pût lui arriver, devint une des causes de son élévation. L’amitié de Nitard et son mariage avec Eugénie avaient attiré sur lui l’attention de la reine : sa jeunesse, sa beauté et son esprit achevèrent de captiver cette princesse, et elle accumula les honneurs et les richesses sur l’objet de son estime et de ses affections. Elle l’éleva à la dignité de marquis, de grand écuyer et de grandesse: l’orgueil des Castillans fut blessé de voir ces honneurs, pour lesquels ils avaient la plus haute vénération, conférés à une personne d’une naissance obscure.

Tous les maux qui peuvent découler d’une administration faible et corrompue affligeaient, à cette époque, la monarchie espagnole. En Amérique, les Flibustiers s’emparaient des galions , et attaquaient les colonies. Les dégâts et les pertes qu’ils occasionnaient n’étaient rien en comparaison de la négligence et de la profusion du gouvernement à l’intérieur. Le peuple renouvela ses clameurs : la reine , pour calmer l’agitation des esprits, convoqua un conseil chargé d’examiner les dépenses de la cour et de retrancher celles qui étaient inutiles. Mais les membres

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de ce comité, ainsi qu’il arrive presque toujours, n’atteignirent point le but qu’on s’était proposé. Attentifs à leurs seuls intérêts , ils fermèrent les yeux sur les malversations des financiers, et , coupableseux-mêmes de péculat, augmentèrent les abus qu’ils devaient réprimer. On peut avoir quelque idée des sommes énormes que ces officiers publics engloutissaient, lorsqu’on voit que le traitement du chancelier du conseil des Indes s’élevait annuellement à six cent mille ducats; somAie qui équivaudrait de nos jours à six cent mille louis. A cette époque, l’or du Mexique et du Pérou était presque partagé entre les Flibustiers et les avides ministres de la cour de Madrid ; et il n’en restait que très-peu pour soutenir la dignité de la couronne, et entretenir quelques forces de terre et de mer.

Toutefois l’Espagne contribua, par une sage résolution, à maintenir la balance du pouvoir en Europe. Louis XIV, renforcé par l’alliance de l’Angleterre, avait commencé une guerre injuste contre la Hollande , et ses rapides progrès menaçaient de soumettre la république. Il chercha à s’assurer de la neutralité de l’Espagne, mais la régente résista à ses sollicitations. Les deux branches de la maison d’Autriche entreprirent de protéger les Provinces-Unies. Les cours de Madrid et de Vienne déclarèrent la guerre à la France; et les armées combinées de l’Espagne, de la Hollande et de l’Allemagne obligèrent Louis à abandonner ses conquêtes. Voulant

HISTO I RE

réparer le revers qu’il essuyait dans les Pavs-Bas, ■ce monarque entra dans la Franche-Comté, et réduisit cette province en moins de six semaines. En Sicile, les habitants de Messine, poussés à la révolte par l’oppression de leur gouverneur”, invoquèrent et obtinrent les secours de la France. Pendant l’espace de trois ans, la cour de Madrid s’efforça, mais en vain, de les faire rentrer dans le devoir : à la fin, trouvant l’arrogance de leurs nouveaux maîtres encore plus intolérable que ne l’était la rapacité des anciens, ils reconnurent de leur plein gré l’autorité de l’Espagne.

En Allemagne et en Flandre, la guerre était poussée avec activité : les Impériaux furent trois fois complètement battus par le maréchal de Turenne; les Hollandais et les Espagnols réunis disputèrent bravement les honneurs de la campagne aux soldats et aux généraux français.

k . d. Charles II avait atteint sa quinzième année, c’é- ■1676. t a it |’âg e fixé par le testament de son père pour qu’il prît les rênes du gouvernement. Mais le jeune monarque était comme égaré au milieu des factions qui divisaient sa conr. Don Juan d’Autriche et la reine douairière se disputèrent l’honneur de diriger les conseils du roi. L’influence de la reine prévalut; don Juan eut ordre de se retirer à Saragosse; et par les menées d’Anne d’Autriche, Vaienzuela gouverna sous le nom de Charles II.

Les historiens espagnols ont condamné la pré-

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somption de cet heureux aventurier; ils lui ont surtout reproché son obscure naissance. Convaincu de la haine que lui portait la noblesse, il chercha à mériter l'affection du peuple. Par ses soins l’abondance revint dans Madrid ; et les citoyens, qui s’étaient plaints depuis long-temps du monopole des grains, Airent reconnaissants de son administration judicieuse et vigilante. Ambitieux du titre d’ami du peuple il satisfit le goût des Espagnols pour les fêtes. Tous les jours il offrait à leur vanité des tournois et des combats de taureaux : des pièces de théâtre , composées par le ministre lui -même, étaient applaudies par la multitude, qui, admise gratuitement à ces représentations , louait le talent et la libéralité d.e l’auteur.

La guerre contre la France se poursuivait activement, et acheva de ruiner l’Espagne. Sa flotte, combinée avec celle des Hollandais, fut défaite près de Messine par les escadres françaises. Un second engagement, que la mort de l’amiral hollandais Ruyter (1) a rendu mémorable, répara ce revers; mais dans un troisième combat les flottes d’Espagne et de Hollande furent défaites et perdirent cinq mille hommes et douze grands vaisseaux de

(1) Michel Adrien de Ruyter fut blessé mortellement dans une action avec l’amiral français Duquesne sur la côte de Sicile , le 37 avril 1676, et mourut le 39. Un monument est élevé à sa mémoire dans la nouvelle église d’Amsterdam.

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