‹ Histoire D'EspagneChapitre 33 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Travaux des cortès. — Leurs dissensions. — Intrigues du clergé. — Situation de l’esprit public à la fin de la guerre de la péninsule. — Installation d'une nouvelle régence. — Expulsion du nonce du pape. — Convocation des cortès ordinaires.

C’est ainsi qu’après six ans de combats et d’inutiles victoires, les Français furent contraints d’abandonner ces funestes conquêtes au-delà des Pyrénées, qui furent la principale cause de la perte de conquêtes bien plus importantes qu’aucune puissance n’aurait pu leur arracher, s’ils eussent réservé pour les défendre tous les braves sacrifiés dans cette injuste et désastreuse guerre. Quand elle cessait enfin , ses terribles effets se faisaient sentir à l’autre extrémité de l’empire resté sans défense au nord par l’épuisement des ressources dans le midi. Quand l’Espagne fut affranchie , la face de l’Europe changea : mais cette grande catastrophe qui termina le règne de Napoléon ; la révolution aussi étonnante qu’imprévue qui , dans ce grand naufrage , sauva du moins la vieille France déjà envahie, en lui rendant l’ancienne famille de ses rois; tous ces grands évènements n’appartiennent pas proprement à l’histoire d’Espagne dont nous achevons l’esquisse ; et pour tou-

cher au terme de la carrière que nous nous sommes tracée , il nous reste à parler de ce qui se passa dans l’intérieur jusques au retour du roi Ferdinand VIL La constitution avait été reçue aux acclamations universelles : toutefois, parmi les difficultés que les cortès devaient rencontrer, une des plus sérieuses provenait du fanatisme religieux dont, depuis tant de siècles, la nation espagnole est imprégnée , et de Finfluence d’un clergé dominé lui-même par l’influence des maximes ultramontaines. Quoique la tolérance religieuse ne fût point admise dans la nouvelle constitution , cependant les membres les plus libéraux des cortès parvinrent à emporter un décret Ipour l’abolition du tribunal de l’inquisition ; ce décret contenait une disposition qui enjoignait aux ministres du culte d’en faire lecture lors de la célébration de l’office divin. Cette mesure fut très-sensible au corps du clergé , et dans la séance des cortès du 8 mars , on donna lecture d’une lettre transmise par la régence , à laquelle étaient joints trois mémoires concernant cet objet , adressés par le vicaire général du diocèse de Cadix , le clergé des paroisses de la ville et des faubourgs et le chapitre du diocèse. Ce vicaire général exposait les raisons qui l’empêchaient d’obéir aux cortès; « car, disait-il , ce serait un objet de « scandale pour les fidèles d’entendre lire des réso- « lutions purement civiles dans un lieu sacré et au <i milieu du sacrifice de la messe. » Le clergé alla jusqu’à combattre l’esprit du décret pour l’abolition

«le l’inquisition , disant que ce décret attaquait essentiellement la religion. La régence , dans la lettre qui accompagnait ces mémoires , informa les cortès qu’elle n’avait pas cru devoir prendre en cette occasion des mesures de sévérité dans la crainte de troubler la tranquillité publique.

Les premiers orateurs qui se levèrent désapprouvèrent hautement la régence pour avoir décliné d’exercer son autorité, et de faire exécuter les ordres des cortès. Le député Arguelles , après avoir fait remarquer que les observations du clergé ne méritaient pas l’attention de l’assemblée, et que sa seule affaire était de discuter la conduite du gouvernement, par rapport au maintien des lois, dit que la régence devait être destituée dès l’instant qu’elle ne les faisait pas exécuter, et conçlpt que la séance lût déclarée permanente jusqu’à ce que cette affaire fût terminée. Cette motion fut adoptée à une grande majorité. L’orateur alors , après avoir déclaré que la circonstance était extrêmement critique, et qu’une lutte entre les deux corps dépositaires de l’autorité pourrait plonger la nation dans les plus grandes calamités, proposa de nommer une régence par intérim. Cette proposition donna lieu à un violent débat à la suite duquel elle fut adoptée à une majorité de quatre-vingt-sept voix contre quaraote-huit. Les trois conseillers d’état à qui , en raison du droit d’ancienneté, il échut, conformément à un article de la constitution, d’être membres de la régence,

furent le cardinal de Bourbon , archevêque de Tolède, don P. Agar, et don Gabriel Cisear. Cette nouvelle régence fut immédiatement installée.

L’on découvrit bientôt que la résistance du clergé espagnol au décret des cortès était soutenue et fomentée par l’influence puissante du nonce du pape, Pierre Gravina, archevêque de Nicéc, alors résidant à Cadix. Cette circonstance fut rendue publique par un manifeste de la régence , adressé aux prélats et chapitres de l’Espagne. Dans cet important écrit, le cardinal de Bourbon , président de la régence, après avoir fait allusion aux mesures énergiques qu’il avait été obligé de prendre pour éteindre un feu qui menaçait d’einbraser le royaume, dit que, parmi les documents qu’il avait, à cette occasion, demandés aux différents chapitres, il s 'était trouvé une lettre du nonce du pape au doyen et au chapitre de Malaga, par laquelle on les exhortait à s’opposer à l’exécution du décret concernant l’inquisition. Des lettres du nonce à levêque de Jaën et au chapitre de Grenade, conçues dans le même esprit, devaient également être envoyées à la régence : « Il paraît, par ces pièces, dit « le manifeste , que le nonce , foulant aux pieds les « premiers principes des lois entre les nations, dé- « passant les limites de sa mission publique , et abu- « sant de la vénération que ce peuple pieux a pour le « légat du saint-siège, a excité, sous le prétexte de « la religion , la désobéissance des prélats et corps « ecclésiastiques , aux décrets et ordres du pouvoir

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« souverain. » Après plusieurs observations sur la conduite du nonce, et sur la nécessité de la surveiller, le cardinal de Bourbon déclare que quoiqu’il se croie complètement autorisé à user envers le ministre de la cour de Rome de sou pouvoir, en le faisant sortir du royaume , et en saisissant son temporel , cependant il s’est borné à lui transmettre le décret royal rendu à son sujet. Ce décret exprimait, dans les termes les plus énergiques , l’opinion de la régence sur la conduite inconvenante du nonce, et lui prescrivait qu’il eût à l’avenir à se renfermer dans les limites de sa mission $ et à faire, par l’intermédiaire du secrétaire d’état, les remontrances qu’il jugerait nécessaires d’adresser au gouvernement : on l’avertissait encore que, si dorénavant il oubliait la nature du ministère qu’il avait à exercer, ou serait dans la nécessité de lui faire sentir la juste sévérité des lois.

Cette démarche énergique n’eut cependant pas l’effet d’arrêter le cours des actes violents du représentant de l’autorité ultramoutaine qui , durant tant de siècles, avait entretenu constamment une lutte avec les gouvernements civils. Un manifeste subséquent de la régence apprend que le nonce affirma dans une note que qualité de légat du pape lui conférait le droit incontestable de veiller à la conservation de la religion ; qu’il était obligé d’avertir les évêques et chapitres du royaume, d’être sur leurs gardes pour ne point laisser introduire des maximes

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pernicieuses parmi le peuple ; qu’il ne changerait point sa règle de conduite, parce que son but était louable , et qu’il n’y avait que les fauteurs de l’hérésie qui pussent la trouver répréhensible ; que les cortès pourraient prendre à son égard , la détermination qu’elles voudraient , que sa seule intention à lui , légat, était de plaire au pape. Ctte déclaration d’un prêtre impérieux piqua vivement la régence, et, le 7 juillet, elle lui envoya un passeport pour sortir sans délai du royaume. Il se rendit en Portugal , où il continua ses incitations.

L’époque était arrivée où les cortès extraordinaires devaient résigner leur autorité entre les mains des cortès ordinaires. Le j 4 septembre, le décret des cortès extraordinaires relatif à la clôture de leur session ayant été lu , le président don José Miguel Gordoa prononça un discours dans lequel il traça le tableau de l’état malheureux où se trouvait l’Espagne , au moment de la convocation des cortès. « Elever la nation , dit-il , de l’esclavage à la sou- « veraineté; distinguer et diviser les pouvoirs jus- « qu’ici mêlés et confondus ; reconnaître solennelle- « ment et sincèrement la religion catholique et « romaine , comme la seule vraie et réelle de l’état ; « conserver aux rois toute leur dignité , en leur u donnant des pouvoirs illimités pour faire le bien , « et. des entraves pour les arrêter dans leurs mauvais « desseins; donner à la presse toute la liberté natu- « relie que les dons célestes de la pensée et de la

« parole doivent avoir ; abolir les restes gothiques de a l’ancien système féodal ; rendre égaux les droits et « les devoirs des Espagnols des deux mondes , tels « ont été les premiers pas des cortès dans leur glo- « rieuse et difficile carrière ; et telles ont été les u bases solides sur lesquelles a ensuite été élevé l’édi- « fice de la constitution, cette forteresse de la liberté. « Oh ! constitution ! ô doux nom de la liberté ! ô gran- « deur de la nation espagnole! Après que les cortès « eurent répandu sur nous tant de bienfaits , leur « désir insatiable de faire le bien n’était pas satis- « fait : cette assemblée a donné une forme nouvelle « et plus convenable aux tribunaux de justice; elle « a réglé le régime administratif des provinces ; elle a a formé une constitution militaire et un plan vrai- « ment national pour l’éducation et l’instruction de a la jeunesse ; elle a organisé le labyrinthe des finan- « ces; elle a simplifié le système des contributions, «et ce qu’on n’apprendra pas sans admiration, c’est « qu’à l’époque de la détresse la plus extrême, elle « a maintenu ou plutôt créé le crédit public. » ' Dans l’intervalle entre la dissolution des cortès extraordinaires et la réunion des cortès ordinaires, il resta une députation permanente à l’effet de veiller au maintien de la constitution. On avait plusieurs fois agité la question de la translation du siège du gouvernement à Madrid, et cette question était devenue une affaire de parti. Le bruit s’étant répandu qu’une maladie contagieuse régnait à Gibraltar, on

craignit que la contagion ne gagnât Cadix, et le conseil detat invita la régence à transférer sans délai les ministères à Madrid. La multitude de Cadix se rassembla dans les rues, vociférant des imprécations contre les auteurs de cette mesure, et se préparant aux scènes de désordre. La députation permanente convoqua aussitôt les membres des cortès extraordinaires qui se trouvaient encore dans la ville ; on jugea nécessaire d’apaiser le peuple, et l’ordre pour la translation du gouvernement à Madrid fut révoqué.

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