‹ Histoire D'EspagneChapitre 34 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Retour de Ferdinand VII dans ses états. — Situation des affaires dans l'intérieur. — Division des partis. — Le roi refuse d’accepter la constitution. — Il annullc les actes des cortès. — Il rétablit l’inquisition. — Effets de la réaction. — Rétablissement du pouvoir absolu.

Après l’entière évacuation de l’Espagne, la détention du roi Ferdinand VII, des infans don Carlos et don Francisque ses frères, et de l’infant don Antonio leur oncle, n’avait plus d’objet, et n’était pour l’empereur Napoléon qu’un surcroît d’embarras , dans la situation périlleuse où l’avait précipité son obstination à refuser une paix que l’immense supériorité des forces de la coalition rendait encore aussi honorable qu’elle lui était nécessaire. Il consentit à rendre la liberté aux prisonniers de Valençai : le traité fut aussi insignifiant, aussi illusoire que l’avaient été les témoignages spontanés de soumission et de dévouement, donnés par ces princes au conquérant qui avait disposé à son gré de leur couronne. Le monarque espagnol accompagné de sa famille sc rendit à Perpignan ; il fut reçu et escorté jusqu’à la frontière de Catalogne par le duc d’Albuféra( maréchal Sucliet), auquel il donna de justes éloges pour

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la manière généreuse dont il avait fait la guerre et gouverné les belles provinces soumises à son commandement.

Ferdinand se dirigea d’abord sur Valence. Il fut partout accueilli par des acclamations ; la joie de le voir rendu à ses peuples, à sa patrie, était le sentiment général; mais au milieu de ce triomphe national, prix de si constants efforts et de tant de sang versé, on apercevait aisément les espérances et les craintes des partis opposés, l’esprit de faction et les germes des discordes civiles : un écrit fort remarquable, publié à cette époque, fait connaître en ces termes la situation des esprits : « Nous ne saurions « le dissimuler, il existe deux partis en Espagne; l’un « est composé de ceux qui aiment et soutiennent les « réformes politiques qui se sont opérées; l’autre de « ceux qui y sont opposés ou qui affectent liypocri- « tement de les chérir : depuis plus d’un an , les en- « nemis de la réforme se sont efforcés, sous le spé- « cieux prétexte de la religion, de flétrir ses parti- « sans du nom d’hérétiques, d'athées et de déistes; « mais voyant qu’ils n’atteignaient pas leur but, ils « ont ajouté les titres de jacobins et de républicains, a et propagé l’opinion que ceux qui avaient formé « le plan d’une monarchie constitutionnelle, dé- « siraient retrancher le roi de ce système. » L’auteur faisait ensuite observer « qu’il n’existait aucun doute « que les ennemis de la constitution tenteraient d’iu- « sinuer dans l’esprit de Ferdinand les mêmes idées

« qui avaient causé la ruine de Charles IV et de Mate rie-Louise. »

Le séjour prolongé de Ferdinand à Valence au mois d’avril 1814, donna beaucoup d’inquiétudes aux habitants de Madrid où chacun demandait : Quand le roi prêtera-t-il serment à la constitution ? Les journaux français publiaient des articles en faveur du pouvoir absolu : ainsi , disait-on , sous la rubrique de Barcelone : « Les cortès conservent une a attitude menaçante, et voudraient imposer au soute verain des conditions que la dignité de la coûte ronne ne saurait admettre : la nouvelle constituée tion est réellement républicaine : le pouvoir te exécutif y est si limité qu’il est impossible que le te gouvernement puisse se soutenir. »

Le duc de l’Infantado était arrivé à Valence où il fut suivi par la grande majorité des grands du royaume : beaucoup de prélats se rendirent également à la cour; les inquiétudes des cortès ne firent qu’augmentenCette assemblée fit deux adresses au roi , dans lesquelles elle exprimait le vif désir quelle avait de voir S. M. prendre eu main les rênes du gouvernement, conformément à la constitution, et lui représentaient les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter d’un plus long délai : le roi ne fit point d’abord connaître ses intentions.

Tous les doutes furent levés par une proclamation royale, datée de Valence le 4 niai. Cet acte commençait par un récit sommaire de ce qui s’était passé

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depuis l’époque où le roi avait reçu pour la première fois le serment de fidélité du peuple espagnol, jusqu’à celle où il fut retenu prisonnier en France, et des évènements subséquents jusques à l’installation des cortès générales et extraordinaires dans File de Léon, le *4 septembre 1810. L’on attribuait à ce corps, convoqué, disait le roi , d’une manière toutà-fait inusitée en Espagne, même dans les temps les plus difficiles, et au milieu des dissensions civiles, une usurpation de tous les pouvoirs publics, usurpation au moyen de laquelle il avait imposé à la nation le joug d’une nouvelle constitution , où l’on avait pris pour modèle les principes révolutionnaires répandus en France en 1791 ; au lieu des lois fondamentales d’une monarchie modérée, on avait établi celles d’un gouvernement populaire ayant à sa tête un chef délégué. Après avoir accusé les cortés du projet de rendre le pouvoir royal odieux, en employant les noms de roi et de despote comme des mots synonymes, et d’avoir persécuté ceux qui avaient eu le courage de contredire de telles doctrines, S. lyi- C. exprimait son aversion et son horreur pour le despotisme, et son intention de s’entendre avec les Procuradés de l’Espagne et des Indes, afin de convoquer les ^cortès légitimes, où l’on pourrait adopter des lois qui serviraient de règle à la conduite des sujets. S. M. C. , après avoir parlé de la liberté personnelle, de la garantie des propriétés, et laissé échapper quelques mots au sujet de la liberté

de la presse, circonscrite dans des limites convenables, concluait en disant : a Je déclare que mon in- « tention royale est non-seulement de ne pas prêter « serment ou d’adhérer à la constitution, ni à aucun « décret adopté tant par les cortès générales et ex- « traordinaires , que par les cortès ordinaires, acb tuelleinent siégeant, et notamment aux actes qui « dérogent aux droits et aux prérogatives de ma sou- « veraineté, établis par la constitution et les lois « sous lesquelles la nation a vécu dans ces derniers b temps, mais au contraire de prononcer que cette « constitution et de tels décrets sont nuis et sans a effet, maintenant et à toujours; qu’ils sont cntiè- « rement abrogés et nullement obligatoires pour mon a peuple;et attendu que tout Espagnol qui tenterait a de les soutenir, porterait atteinte aux prérogatia ves de ma souveraineté , au bonheur de la nation a et causerait du mécontentement et des troubles a dans mon royaume : je déclare que quiconque a osera faire de pareilles tentatives sera coupable de a haute-trahison , et comme tel puni de la peine caa pitale , soit qu’il s’en soit rendu coupable par des a actions , des écrits ou des paroles. »

Il était en outre ordonné aux magistrats actuels des villes, aux cours de justice et tribunaux , de continuer leurs fonctions jusqu’au rétablissement de l’ancien régime , et aux cortès de cesser leurs séances, et de déposer à l’hôtel -de-ville de Madrid tous les actes et documents qu’elles avaient en leur pou-

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voir; la peine de mort était prononcée contre quiconque s’opposerait à cette partie de la proclamation royale.

Le roi ordonnait également la cassation de toute procédure pendante devant les tribunaux du royaume pour cause d’infraction à la constitution, et la mise en liberté de toutes personnes détenues pour un tel motif.

Il était évident que lorsqu’une cour aussi peu renommée que celle d’Espagne pour la vigueur de ses résolutions, se hasardait à publier une telle déclation , il fallait qu’elle fût assurée de la faiblesse de l’influence des cortès sur la masse de la nation ; en effet , il arriva qu’aussitôt que les cortès furent attaquées par le pouvoir royal, elles succombèrent sans effort. Lorsque le gouverneur de Madrid publia officiellement la déclaration de Ferdinand, le peuple de cette capitale accueillit cette publication avec enthousiasme , et la dissolution des cortès n’éprouva pas le moindre obstacle. Comme il n’y eut pas de résistance il n’y eut pas de sang répandu; mais dans la nuit du io, on arrêta un grand nombre de personnes dont la liste comprenait presque toutes celles qui s’étaient fait remarquer par des écrits ou des discours favorables à la liberté, ou contraires aux autorités ecclésiastiques. Pour la récompenser de sa fidélité, le roi permit à la capitale d’ajouter à ses précédents titres de loyale et A' impériale , celui d 'héroïque, et à son corps municipal celui d’excellence.

Un nouveau ministère fut nommé, à la tête duquel fut placé le duc de San -Carlos, le même qui avait signé le traité avec Napoléon : la liberté de la presse et la publication des feuilles périodiques furent provisoirement suspendues.

Ces préliminaires précédèrent l'entrée de Ferdinand dans sa capitale où il arriva le i4 mai ; jamais souverain ne fut reçu avec de plus grandes démonstrations de joie et d’attachement. La populace traîna sa voiture depuis Aranjuez jusqu’à Madrid. Cependant les arrestations continuaient; on ne pouvait douter que le clergé ne fut le premier à profiter du changement qui s’opérait. Aussi, Ferdinand ne tarda-t-il pas à publier un décret par lequel il déclarait qu’étant informé du grand scandale occasionné par la pauvreté et le dénuement des ministres des saints autels , et considérant l’avantage qu’il en résulterait pour letat et pour l’église que tous les membres des ordres religieux fussent réunis dans leurs communautés respectives, il ordonnait le rétablissement de tous les couvents, et la restitution de leurs biens.

Au moment où les cris de vive Ferdinand ! oérisse la Constitution ! retentissaient dans toute l’Espagne , et où l’on n’empêchait qu’avec difficulté, une multitude effrénée, d’exercer des violences contre ceux qui s’étaient attachés aux cortès, ce parti n’était pas le seul objet de l’attention du nouveau gouvernement. Le 3o mai , le ministre des grâces et

de justice publia une circulaire où il était dit : « Que le roi étant informé que plusieurs de ceux « qui s’étaient ouvertement déclarés les partisans de a Joseph Napoléon , se disposaient à rentrer en Es- « pagne , et que quelques-uns d’entr’eux étaient déjà « à Madrid où ils portaient en public des marques « de distinction qui n’étaient accordés qu’à des sujets # fidèles, S. M. avait adopté des mesures pour émit pêcher ou régler leur rentrée. » On formait trois cathégories de ces personnes : la première embrassait toutes les personnes , sans distinction , qui avaient rempli des emplois sous le roi Joseph, et elles étaient, à jamais , chassées du royaume. Celles de. la seconde classe , au moyen des épurations , des restrictions , des conditions, pouvaient rester dans leur patrie; celles à qui il était permis de rentrer librement et qui appartenaient toutes aux derniers rangs de la société, faisaient partie de la dernière classe.

Comme dans toutes les révolutions , la populace ignorante , fanatique, avide de changements comme de spectacles, étant aussi impatiente de se précipiter sous le joug du pouvoir absolu, qu’elle l’eut été de suivre des tribuns démagogues qui auraient flatté ses passions et usurpé le pouvoir; mais un très-grand nombre d’hommes éclairés voyait avec effroi les mesures adoptées pour effacer jusqu’au moindre vestige des institutions qui, sagement rectifiées, pouvaient affermir la monarchie en la modérant,, au lieu de l’exposer à des commotions inévitables. L’uni -

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