Tome UI
Sa a
versité de Salamanque , la plus célèbre du royaume , présenta, avec solennité, une adresse au roi, fort différente de ces tributs d’adulation que, dans de telles circonstances, les courtisans prodiguent, et qui sont autant d’outrages à la vérité et à la majesté du trône.
L’université exprimait ainsi les sentiments de la saine majorité de la nation : « Rétablie sur le trône a d’Espagne , sur un trône conservé au prix de tant « de torrents de sang, V. M. jouit de tous ses droits, a et la nation peut se promettre un avenir qui l’in- « demnisera des sacrifices quelle a faits avec tant a de courage et de générosité. Oui, sire, la nation a attend du règne de Votre Majesté , la récompense a de son dévoûment héroïque ; mais si cette nation , « se livrant uniquement à son enthousiasme au « moment de l’heureux évènement qui vous rendit « à ses vœux, a négligé le soin de manifester sa « sollicitude relativement à ses intérêts politiques, a la générosité de V. M. n’en est pas moins engagée a à fixer sur des bases solides, l’existence et le bon- « heur de votre peuple. V. M. a parlé : les bases a sont déjà fixées d’une manière irrévocable; elles a reposent sur la parole d’un Espagnol et d’un roi; « la propriété réelle et personnelle sera garantie « par des lois qui assureront le bon ordre et le a maintien de la tranquillité publique; chacun jouira a de cette liberté individuelle dont l’exercice est le « premier bonheur des citoyens sous le règne modéré
« d’un prince qui doit être le père de ses sujets.
« La presse jouira également de cette juste liberté « qui, alors quelle ne dégénère point en licence,
« suffit à la communication des idées utiles et au « progrès des arts et des sciences , dont la propaga- « tion éclaire le gouvernement lui-même, et tend à « produire ce respect mutuel si nécessaire entre les « membres de la société. Les taxes publiques seront « fixées de concert entre les représentants du royaume « assemblés en cortès, et avec le concours de ce « corps , Votre Majesté établira les lois qui doivent, « à l’avenir, déterminer les droits de tous les ci- « toycns. »
Vains discours , vaines espérances ! au lieu d’obtenir, pour prix de ses nobles efforts et de sa fidélité, un gouvernement monarchique limité par les lois, et tempéré par l’expression de la volonté nationale, le peuple espagnol retomba sous la verge du pouvoir absolu , et l’un de ses premiers actes fut le rétablissement de l’Inquisition. Le 21 juillet r 81 4 , le roi publia, à Madrid, un décret dont le préambule était conçu en ces termes : « Le titre glorieux de « Catholique, qui nous distingue entre tous les autres « princes chrétiens , est dû à la persévérance des « rois d’Espagne à ne tolérer dans leurs états , « d’autre religion que la Catholique , Apostolique et a Romaine. Ce titre m’impose le devoir de m’en « rendre digne par tous les moyens que le ciefa mis « en mon pouvoir.» Sa Majesté parle ensuite des causes
qui ont altéré la pureté de la religion en Espagne, entre lesquelles Elle cite le séjour des troupes étrangères de différentes sectes , presque toutes infectées des sentiments de haine contre la Sainte Eglise Romaine ; S. M. déclare ensuite « que pour toutes « ces raisons Elle a jugé uécessaire, dans les cira constances présentes , que le tribunal du Saint- « Office reprit sa juridiction, et qu’en conséquence , « Elle rétablit le conseil suprême de cette salutaire « et divine institution, et tous ses tribunaux subaln ternes dans la plénitude de leurs pouvoirs ecclé- « siastiques et civils, conformément aux ordonnances « en vigueur dans l’aunée 1808... » Le Nonce du Pape, qui avait été banni du royaume en raison de sa résistance anx décrets des cortès , ayant été rappelé, contribua beaucoup à la rédaction de ce décret.
Loin de calmer les passions et de ramener la tranquillité si nécessaire après la guerre, soutenue pour la cause de l’indépendance nationale et le maintien des droits légitimes du prince et des sujets , ces mesures de rigueur excitèrent le plus vif mécontentement. Le gouverneur de Cadix, Villa- Vicienzo, put à peine comprimer une sédition prête à éclater.
« Mes précédentes proclamations, dit-il, n’ont pro- « duit aucun effet; des traîtres et des perturbateurs a du repos public continuent à égarer le peuple ;
« ces attentats ne peuvent pas rester plus long-temps « impunis. La justice sera désormais exécutée avec « la célérité que les circonstances exigent. Je déclare
v d'espxgkk. • 3a5
« que , me considérant comme en état de guerre, «je vais former,- sur-le-champ, une commission « militaire qui prononcera dans l'intervalle de trois « jours pour tout délai , et devant laquelle je ferai « traduire tout individu accusé d’avoir, directement « ou indirectement , parlé contre la souveraineté de « Ferdinand VII , ou qui serait soupçonné de toute « autre manœuvre tendant à égarer l’opinion pu- « blique. » * 1
Dans ce système de terreur l’autorité ecclésiastique soutint puissamment l’extension illimitée du pouvoir de la couronne. Un décret royal installa, le a 8 août, le tribunal de la rota du nonce apostolique. A cette occasion, les membres de ce tribunal, par l’organe de leur doyen , firent une adresse au roi, dans laquelle ils énuméraient les avantages qui résulteraient du rétablissement de cette cour , et faisaient observer que la concorde entre le clergé et le gouvernement étant ainsi assurée , les bases de la tranquillité et de la sûreté de l’état ne pouvaient plus être ébranlées ; car les philosophes du jour avaient obstinément cherché à troubler cette concorde, afin de mieux réussir à renverser' successivement l’autel et le trône.
L’état de guerre qui avait si long-temps existé et qui avait principalement été entretenu par des corps irréguliers , presqu’entièrement indépendants sous le nom de guérillas , ne pouvait cesser tout-à-coup
sans qu’il ne se formât de nombreuses bandes qui troubleraient la tranquillité intérieure du royaume. Iæs grandes routes furent, en effet, tellement infestées par ces bandits , que plusieurs villes ayant supplié le roi d’ordonner des mesures pour faire cesser, ce fléau, des corps de cavalerie et d’infanterie furent envoyés au mois de septembre dans les provinces des deux Castilles, d’Estramadure , d’Andalousie, d’Arragon , de V alence et de Catalogne. On donna aux commandants de ces troupes , tout pouvoir d’agir sans attendre les ordres des gouverneurs des pro- ^ vinces , et d’établir dans chacune , un conseil de guerre permanent, qui jugerait sur-le-champ toutes les personnes arrêtées. On déclarait que la confrontation des témoins n’était pas nécessaire, à moins que les avocats des accusés ne la représentassent comme absolument indispensable à leur justification. Les sentences de ces commissions devaient être communiquées au gouverneur de la province, et être exécutées sans délai; mais dans le cas de résistance à force ouverte, l’exécution devait être ordonnée par la commission militaire, sans l’approbation d’aucune autre autorité. La rigueur de cette disposition était dirigée contre des insurgés plus formidables que des •voleurs de grand chemin ; dans la nuit du 1 6 au 17 septembre, quatre-vingt-dix personnes furent arrêtées à Madrid , et jetées en prison ; les maisons de détention n’étant plus assez spacieuses pour contenir
Dii
aitized
by
les prisonniers , le couvent de Saint François fut converti en prison d état. Un grand nombre de personnes se réfugièrent France.
La province de Navarre devint le théâtre d’une violente insurrection. Le fameux partisan, Espoz-y Mina , qui s’était fort distingué par ses entreprises et son courage, était à la tête d’un corps de troupes dans cette province ; il était devenu suspect au gouvernement. Un ordre de la cour du 16 septembre lui avait assigné pour résidence la ville de Pampelune: ses troupes devaient être mises à la disposition du capitaine général de l’Arragon. Cet ordre fut communiqué le a 3 à Mina par le vice-roi, qui prévint en même-temps, par une dépêche, le gouverneur de l’Arragon, de l’urgente nécessité de transférer dans d’autres cantonnements les troupes de Mina. Le vice-roi fut informé le a5 , que son courrier avait été arrêté par deux hommes à cheval qui lui avaient enlevé ses dépêches. Mina, qui avait prévenu le vice- roi, qu’il était dans l’intention d’obéir à l’ordre qui le concernait et de se rendre à Pampelune, s’approcha de cette ville dans la nuit du 26, à la tête du premier régiment de volontaires , qui était muni d’échelles pour escalader les remparts, de concert avec les chefs du 4 e régiment en garnison dans la place. Mina, accompagné de son neveu, passa une partie de la nuit sur les remparts à conférer avec ses partisans et a attendre des mouvements en sa faveur; mais quelques-uns de ses propres officiers envoyèrent pteve-
nir le vice-roi de ce qui se passait, et l’assurer de leur fidélité. Mina se retira suivi de ceux qui lui étaient les plus attachés, et prit la route dé Puente la Reyna : une partie de ses anciens compagnons l’ayant quitté , il passa en France avec le reste , et vint à Paris, où il réclama et obtint du gouvernement du roi , l’hospitalité et la protection dues aux services qu'il avait rendus à la maison de Bourbon.
Nous avons rempli la tâche que nous nous étions donnée, la continuation de l’abrégé de l’histoire d’Espagne, jusqu’à l’époque de la restauration de i 8 t 4 * Nous croyons n’avoir omis aucun évènement , aucun fait intéressant. Le détail des actes du gouvernement du roi Ferdinand VIT, depuis cette époque jusques à la fin de 1814, n’offrirait à nos lecteurs qu’une fastidieuse répétition , le triste spectacle de la déca-? dence de l’Espagne : le roi ne rencontrant que de légers obstacles à son dessein de rétablir l’ancien régime, ne fit aucune concession ; l’amnistie qu’il publia le i 4 octobre, fut un acte illusoire à cause des catégories, et du vague des exceptions. Ferdinand n’eut d’autre but, d’autre système, que de détruire l’œuvre des cortès; l’œuvre et les artisans, car les membres les plus distingués de cette assemblée furent punis comme des traîtres, et les moyens qu’ils avaient employés pour conserver et défendre la couronne d’Espagne , les seuls moyens qui fussent en leur pouvoir ,. furent considérés comme des actes de rébellion : rien ne fut négligé pour en effacer jus-
3ag
qu’au moindre souvenir : tons les journaux qui avaient paru sftus le gouvernement des eortès furent recueillis et brûlés sur les placçs publiques.
Ainsi fut rétabli en Espagne le pouvoir absolu, et l’on vit tarir les sources de la prospérité dans les circonstances les plus favorables pour les raviver.
Afin de rendre plus complète cette dernière partie de l’abrégé de l’histoire d’Espagne, il semble qu’il aurait fallu y comprendre et mettre à leur place suivant les époques , les évènements de la révolution quj s’opéra dans les colonies espagnoles du continent américain ; mais outre la difficulté de recueillir, d’indiquer même des documents auxquels on puisse faire foi, il eût été presque impossible de rattacher ces évènements à ceux qui se passaient en Europe; on n’eût fait que jeter une plus grande confusion dans la relation déjà trop compliquée de la révolution de la péninsule européenne.
Cependant pour satisfaire nos lecteurs et leur donner du moins une idée des rapports du gouvernement de la métropole avec ses colonies, pendant ce période, nous avons résumé, dans la note qui termine cet ouvrage, les principaux faits de la révolution de l’Amérique méridionale , depuis les premiers développements des principes de liberté, qui, dès long-temps , germaient dans ces contrées , jusqu’aux éclats de l’insurrection. La guerre qui s’ensuivit, et dont l’issue acheva l’affranchissement des nations
33o HISTOIRE
modernes du continent américain , et décida de leur indépendance politique des gouvernements de la vieille Europe, appartient à une époque plus récente, et qui n’est pas mûre pour l’histoire.
JÇÜJjyJÎQPgle
si