CHAPITRE XI
Philippe III. — Le due de Lerme. — Guerre contre la Hollande. — Prise d'Ostende. — Indépendance desÉiatsbataves reconnue. — Expulsion des Mauresques. — Double alliance entre les maisons de France et d'Espagne. — Disgrâce du duc de Lerme. — Mort de Philippe III.
Le nouveau souverain avait hérité du trône, mais non de la politique persévérante de ses trois prédécesseurs, et encore moins de leur énergique volonté. François de Roxas de Sandoval, duc de Lerme, écuyer du nouveau souverain Philippe III, alors que celui-ci était prince des Asturies, sut conserver l'ascendant qu'il avait déjà sur son maître. II était urgent de mettre de l'ordre dans les finances ; malheureusement il entrait dans les goûts et les vues ambitieuses du duc de Lerme de porter le monarque au plaisir et à de folles dépenses. Dans l'espoir de rehausser les premiers actes de son administration par la gloire des armes, il continua la guerre avec la Hollande ; mais, privé du discernement dont Philippe II était doué , il la rendit plus funeste aux intérêts de l'Espagne en
défendant sous les peines les plus sévères aux provinces de la monarchie tout commerce avec les États bataves et leurs alliés , relations que le feu roi avait cru politique de tolérer. Dans le courant de Tannée 1600, la Hollande leva une armée de douze mille hommes et de deux mille chevaux , dont le commandement fut donné à Maurice de Nassau, fils du Taciturne. Ce prince, après quelques affaires plus ou moins heureuses, vint, près des murs de Xieuport, présenter la bataille à l'archiduc Albert, à qui Philippe TU avait confirmé, aux mêmes conditions de retour à la couronne , la souveraineté des Pays-Bas, accordée par son prédécesseur. L'archiduc , placé dans une position désavantageuse et blessé lui-même dans l'action, fut obligé de se retirer.
Albert, sans se laisser décourager, réunit bientôt de nouvelles forces, et vint assiéger Ostende. Il chercha d'abord à intercepter toutes les communications de cette ville avec la mer, afin de la prendre par famine. N'ayant pas réussi , il résolut de la réduire en poudre. Une artillerie formidable foudroyait sans interruption les remparts; mais les brèches étaient à l'instant réparées, grâce à la persévérant activité des habitants. L'archiduc se vit
m HISTOIRE D ESPAGNE.
obligé de convertir le siège en un blocus dont on ne pouvait prévoir l'issue, et qui devint une école de stratégie où les volontaires étrangers accoururent de toutes parts pour s'instruire. Bientôt les assiégeanls ralentirent de plus en plus leurs opéralions; l'argent manquait. La cour de Madrid, dont le revenu était loin d'égaler les prodigieuses dépenses , voyait tout le produit des impôts et des taxes épuisé autant par la guerre des Pays-Bas que par diverses entreprises malheureuses tentées sur l'Irlande et sur Alger.
Ces revers avaient empêché Philippe III de satisfaire aux demandes réitérées de l'archiduc Albert, qui avait besoin d'hommes et d'argent pour contraindre Oslende à capituler. Les Hollandais en profitèrent , et pendant que toutes les forces opposées étaient concentrées devant cette ville, ils s'emparèrent de Rhinberg , de Graves, de l'Écluse et d'autres places. Déjà trois années s'étaient presque écoulées depuis qu'Ostende, malgré ses remparts affaiblis, bravait les eff'orls impuissants de l'Espagne. On commençait à croire que son héroïque résistance lasserait la constance de l'archiduc Albert et de sa femme, l'infante Isabelle, quoique cette princesse se fût même
engagée par vœu à ne pas abandonner le siège. Les longueurs et les fatigues du blocus avaient fini par introduire l'indiscipline parmi les assiégeants. Plusieurs des vieilles bandes espagnoles , lasses de rester dans l'inaction , et surtout de guerroyer sans toucher le prix de leurs services , menaçaient de se retirer, lorsque le célèbre marquis Ambroise deSpinola arriva dans le camp de l'archiduc avec un renfort considérable de troupes qu'il avait levées à ses propres frais.
Dès lors tout espoir fut perdu pour les habitants ; les talents du nouveau capitaine, qui remplaçait dans la direction du siège le comte de Bucquoi , paralysèrent les habiles manœuvres de Maurice de Nassau, qui, avec une armée égale à celle des assiégeants, cherchait à rompre leurs opérations ; et, le 20 septembre 1604, Spinola contraignit Ostende à une capitulation honorable d'ailleurs. Spinola, avant de pousser plus loin ses succès, résolut d'aller lui-même à Madrid demander des secours. Philippe le combla d'honneurs: il le nomma généralissime des forces des Pays Bas, et l'investit de pouvoirs illimités pour les finances et l'administration militaire. Quant aux subventions qu'il réclamait, le général n'obtint que de vagues
promesses , et retourna en Flandre , où il attendit pour reprendre les hostilités un corps de troupes expédié par le duc de Lerme. Mais les croisières hollandaises interceptèrent ce renfort, qui arrivait par mer. Quatre bâtiments espagnols se réfugièrent dans le port de Douvres, quatre autres furent pris, et leurs hommes d'équipage furent attachés deux à deux et jetés dans les flots. Spinola répara ce désastre en faisant venir d'Italie des recrues qu'il solda avec des contributions de guerre et avec son argent. Son amour pour la gloire le décida même à engager ses domaines, et cet habile capitaine ramena momentanément la victoire sous les drapeaux de l'Espagne. En 1606, il s'avança jusque dans la province d'Over- Yssel , qu'il soumit en partie, puis réduisit Locchem et Groenlo, dans la Gueldre, et reprit Rhinberg , boulevard de la Hollande.
Ces succès ne faisaient qu'augmenter l'embarras des finances; et si l'Espagne recouvrait provisoirement quelque partie de son ancien territoire dans le nord de l'Europe, elle perdait de précieuses colonies. Ses flottes désorganisées tenaient à peine la mer, et ne pouvaient plus lutter avec celles de la Hollande et de la Zélande, contrées qui fon-
daient leur avenir sur leur puissance maritime.
Sur le continent , le marquis de Spinola , abandonné presque à ses seuls efforts, avait été contraint de se tenir sur la défensive, et lui-même commençait à désirer la paix. Le gouvernement espagnol , voyant toutes ses ressources épuisées , consentit enfin à traiter avec ces provinces qui , par leur constante énergie, avaient su assurer leur indépendance. Les premières conférences se tinrent, en 1609, à la Haye. La France et l'Angleterre y envoyèrent des ministres, comme médiateurs; Ambroise Spinola, aussi bon diplomate qu'habile général, fut chargé par Philippe III de le représenter. L'estime que Maurice de Nassau , l'antagoniste du général espagnol , professait pour lui , donnait lieu de croire que le marquis réussirait mieux que tout autre dans les négociations ; mais le prince d'Orange, prévoyant que cette paix diminuerait son influence , était peu disposé à la conclure. Olden Barnevelt, grand pensionnaire de Hollande, qui comprenait la nécessité de faire jouir ses compatriotes d'un repos durable et de consolider par des traités leurs conquêtes et leur indépendance si chèrement achetée , les engagea à accepter les propositions de la cour de Madrid.
Un grand dissentiment s'ensuivit entre Maurice de Nassau et Barnevelt; ce dernier l'emporta; plus tard il devait payer de sa tête son opposition aux projets du prince d'Orange. Une trêve de douze ans fut conclue au mois d'avril entre l'Espagne et la république de Hollande; et quoique de part et d'autre les deux puissances ne renonçassent pas à leurs prétentions, néanmoins, de ce jour, l'indépendance des États bataves fut implicitement reconnue. Ainsi finirent ces guerres longues et ruineuses entreprises par Philippe [I contre les Pays-Bas, et qui depuis 150)7 avaient coûté plus de 200 millions de piastres.
La Péninsule, sur la foi de ce traité, espérait voir renaître la prospérité dans son sein , lorsque celle même année (1609) une mesure impolilique du ministre vint porter un coup falal à la fortune de l'Espagne. Les Mauresques, descendants de ces musulmans qui, lors de la conquêle de Grenade, avaient promis d'embrasser le christianisme pour rester en Espagne , s'étaient établis principalement dans les riches plaines de Valence ; hommes industrieux, ils faisaient fructifier le sol, et surtout enrichissaient le royaume par l'extension qu'ils donnaient au commerce et aux ma-
nufactures. A Séville, ils occupaient seize cents métiers, dont les fabrications de soie et de laine s'échangeaient avec l'or et l'argent d'Amérique; ils empêchaient ainsi les richesses du Nouveau - Monde de passer en des mains étrangères. Peutêtre leur récente prospérité réveilla-t-elle dans ces esprits à demi convertis les glorieux souvenirs de leurs pères; peut-être conçurent-ils le dangereux espoir de voir renaître les beaux jours de Cordoue et de Grenade. Sully, dans le vingt cinquième livre de ses mémoires, l'affirme positivement en parlant des ouvertures que les Mauresques firent auprès des diverses puissances hostiles à l'Espagne , auprès de la France entre autres, pour obtenir des secours contre ceux qu'ils regardaient comme les oppresseurs de leur race.
Le duc de Lerme , dont l'esprit religieux était devenu rude et ascétique, prit ombrage de l'attitude imposante des Mauresques; son imagination lui représentait déjà l'islamisme relevant son drapeau sous un nouvel Aben-Humaya. Il tit partager ses craintes au trop facile Philippe III; malgré la mansuétude naturelle de ce prince , malgré les représentations du duc d'Ossuna, des nobles et des municipalités du royaume de Valence, mal-
gré le spectacle louchant de ces malheureux qui demandaient la révocation de Tédil de leur bannissement, les Mauresques furent embarqués et conduits sur les rivages africains. Seulement, plus compatissant que son ministre, Philippe Ul adoucit un peu la rigueur de cette mesure en retardant de six moisson accomplissement, alin que les exilés eussent le temps de vendre leurs biens et d'en emporter la valeur en marchandises avec eux; de plus, il permit à six familles sur cent de demeurer en Espagne. Cette expulsion, jointe aux émigrations continuelles des hommes actifs que l'appât des richesses entraînait en Amérique, contribua à affaiblir les ressources de l'industrie, et celles du sol, en diminuant le nombre des agriculteurs.
Pour mieux assurer la paix à ses peuples si las de la guerre, Philippe consentit à resserrer par des mariages l'alliance qu'il avait contractée avec la France. La régente Marie de Médicis entra dans ses vues, et il fut arrêté que l'infant don Philippe épouserait la princesse Elisabeth , fille de Henri IV, et l'infante Anne, le roi Louis X11L Cette double union fut publiée en 1612.
Trois années de repos permirent à la Péninsule
de réparer un peu ses perles; mais des circonstances indépendantes de la volonté du souverain le forcèrent à s'engager dans une guerre qui cette fois fut plus heureuse pour lui.
Le duc de Savoie cherchait à s'agrandir du côté du Milanais, et empiétait sur les domaines de la duchesse de Mantoue. Iniosa, gouverneur de Milan, avec quelques vieilles bandes espagnoles, réprima les tentatives du duc; il entra même sur son territoire. Charles-Emmanuel appela à son aide les Français, qui s'interposèrent comme médiateurs. L'Espagne refusa d'abord tout accommodement; mais, en 1615, le connélable Bonne de Lesdiguières , ayant passé en Piémont, rendit plus égale la lulle de la Savoie contre l'Espagne, et la cour de Madrid crut prudent d'y mettre fin en acceptant le traité proposé, qui plus tard fut ratifié définitivement a Pavie. Sur mer, les armes espagnoles prospéraient davantage ; les îles Moluques étaient tombées au pouvoir de Philippe, et ses vaisseaux avaient triomphé d'une flotte hollandaise qui menaçait les iles Philippines.
Le duc de Lerme, quoiqu'il eût atteint au faite des honneurs, ne s'était pas aveuglé sur les ani-
mosités dirigées contre lui. En avançant dans la vie , il avait reconnu la fragilité des grandeurs d'jci-bas. La mort de sa femme, Félicité Henriquez de Cabrera, fille de lamirante de Castille, était venue affliger son cœur. Alors, se laissant aller à ses tendances religieuses, il avait embrassé l'état ecclésiastique et obtenu la pourpre romaine. On suppose aussi qu'il s'était flatté que le titre de prince de l'Église imposerait davantage à ses ennemis, et lui donnerait un caractère plus inattaquable aux yeux du roi. Il en fut autrement. Philippe n'eut pas avec le ministre - cardinal le même abandon qu'auparavant. Le duc d'Uzeda, que son père n'avait cessé de recommander aux bontés du roi, eut l'ingratitude de profiter de cette circonstance pour s'allier aux ennemis du duc de Lerme et pour le perdre dans l'esprit du faible monarque. Devenu premier ministre à son tour, Uzeda poussa l'indignité jusqu'à faire instruire le procès de son père. Cette conduite aurait dû lui être préjudiciable auprès du souverain; mais celui-ci, qui avant tout désirait le repos, ordonna seulement qu'on suspendît toutes poursuites contre son ancien favori. Le duc de Lerme eut la permission de se retirer dans ses
terres, où tant de motifs de chagrin le conduisirent bientôt au tombeau.
L'Espagne ne gagnait rien au changement de ministre. Le duc d'Uzeda conserva le pouvoir jusqu'à la fin du règne de Philippe III; pendant cette courte période il fit preuve de peu de talents, et n'agit, comme on devait s'y attendre, que dans des vues personnelles. Philippe III, depuis longtemps miné par une fièvre lente, mourut le 31 mars 1621, à l'âge de quarantetrois ans, après en avoir régné vingt-deux, et léguant avec le trône un trop faible caractère à son fils Philippe IV.