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CHAPITRE XIV

Charles III. — Pacte de famille. — Paix de Paris. — Fondation d'établissements publics — Écoles militaires. — Développement donné à la marine. — Hostilités contre l'Angleterre. — Guerre dite d'Amérique. — Paix générale. — Charles IV et sa femme Louise de Bourbon. — Leurs caractères. — Intrigues de cour. — Manuel Godoï — Guerre contre la France. — Traité avec Napoléon Bonaparte. — Celui-ci, devenu empereur, convoite le trône d'Espagne. — Abdication de Charles IV en faveur de son fils Ferdinand.

Charles de Bourbon , roi de Naples , succéda à son frère Ferdinand VI sur le trône d'Espagne, et abdiqua en même temps la couronne des Deux- Siciles en faveur de son fils puîné. Charles III avait alors quarante-trois ans, et ne se présentait pas sans antécédents glorieux à ses nouveaux sujets d'Espagne. En plusieurs occasions il avait donné des preuves de ses talents militaires, entre autres en Italie, à la bataille de Bitonto, dont le succès assura la possession du royaume des Deux-Siciles à la maison de Bourbon. Son habile administration, pendant les vingt -quatre ans qu'il avait occupé le trône de Naples , offrait aux Espagnols

une garantie pour l'avenir de leur pays. Ceux-ci savaient aussi bon gré à Charles d'avoir abandonné pour eux un pays si beau, où il était si justement aimé. Le nouveau roi prit donc les rênes du gouvernement espagnol sous les plus heureux auspices, et réalisa en grande partie les espérances qu'on avait conçues de lui. Son premier soin fut de travailler à l'accomplissement de la grande pensée de son aïeul Louis XIV, en concluant, le 15 août 1761 , un traité avec les princes de Bourbon, souverains de France, de Naples et de Parme. Cette alliance, connue sous le nom de Pacte de famille, assurait à chacun aide et appui réciproques, et déclarait ennemi des puissances contractantes quiconque le deviendrait de l'une d'entre elles. Charles se montra le vrai petitfils du grand roi par l'empressement qu'il mit à se joindre à son cousin Louis XV pour combattre l'Angleterre.

Celte lutte fut plus profitable aux Anglais qu'à leurs adversaires; ils s'emparèrent de la Havane et de Manille. Alors, dans l'espoir d'une diversion favorable, une armée espagnole envahit le territoire portugais, pendant que les forces delà France triomphaient de celles de l'Angleterre dans les

plaines de l'Allemagne. De part et d'autre, on en vint à désirer la paix. Les préliminaires furent signés à Fontainebleau le 3 novembre 1762, et ratifiés à Paris le 10 février suivant. Ainsi finit la guerre dite de Sept ans, qui avait commencé entre la France et l'Angleterre, et dont celle-ci retira le plus d'avantages; car si elle restitua à Louis XV la Guadeloupe, Marie -Galante, la Désirade, la Martinique et Belle-Isle , elle se fit concéder l'Acadie, le Canada et le cap Breton. L'Espagne fut mieux traitée; elle recouvra l'île de Cuba, les Philippines, et ne perdit dans cette guerre que la Floride, dont elle reprit même possession en 1783. Éclairé par l'expérience, Charles, aussitôt après la conclusion de la paix , fit fortifier le port de Cavité, au fond duquel est Manille, capitale et siège du gouvernement des Philippines, et multiplia les points de défense propres à mettre désormais ses principales colonies à l'abri d'un coup de main de l'Angleterre. Les soins de la politique extérieure n'empêchèrent pas le roi d'améliorer les autres branches de son gouvernement. Charles, sans posséder une grande capacité politique, était doué d'un jugement sain, d'une fermeté prudente, et surtout de cet esprit

de discernement qui lui faisait presque toujours appeler les hommes de talent à la direction des affaires. Les comtes de Fiorida-Blanca et de Campomanes, nés l'un et l'autre d'humbles parents , durent à leur mérite la haute faveur dont ils jouirent sous Charles III. Ce prince sut conserver l'affection de ses sujets, qu'auraient pu compromettre des mesures souvent impopulaires, en opérant des réformes utiles dans l'administration de la justice, la perception des impôts et la fixation des taxes. Il flatta aussi l'orgueil national, en fondant un grand nombre d'établissements que l'Espagnol de nos jours montre encore avec une juste fierté. Il fit transporter à Guadalaxara la grande fabrique de drap de San - Fernando , fondée en 1718, par le cardinal Alberoni, qui l'avait placée sous la direction du fameux Riperda. Charles donna une plus grande extension à cette manufacture , en établissant sur les lieux mêmes des ateliers propres à la confection de tout ce qui était nécessaire à la façon des draps , et en procurant aux campagnards des Castilles, comme aliment continuel de travail, la préparation et le filage de la laine destinée à Guadalaxara. Il rendit la prospérité à la manufacture d'armes

blanches de Tolède, si célèbre par la trempe et la solidité de ses produits. 11 perça des routes, fit ouvrir les canaux d'Aragon et commencer celui du centre de l'Espagne, qui, des montagnes de Guadarrama, devait aboutir au Tage, puis au Guadalquivir, au-dessus d'Andujar.

La prévoyance de Charles III ne s'inquiéta pas seulement d'augmenter les ressources de l'État, elle s'étendit aussi aux moyens de le défendre et de soutenir dignement l'honneur du nom espagnol. Ce prince s'aida des lumières du comte de Gazola , noble italien, du général Ricardos, des Français Gauthier et Maritz , et surtout des conseils du comte Alexandre O'Reilly, catholique irlandais passé au service de l'Espagne. Il créa une école d'artillerie à Ségovïe, une d'ingénieurs constructeurs pour la marine à Carthagène , une de cavalerie à Ocana, sous la direction du général Ricardos, et une de lactique à Avila , que le comte O'Reilly fit ensuite transporter au port Sainte- Marie , quand il fut nommé commandant général de l'Andalousie et gouverneur de Cadix. Cet officier, qui avait servi longtemps en France et en Allemagne, contribua beaucoup à introduire dans l'armée espagnole la discipline de ces pays et à

former l'infanterie aux nouveaux exercices des troupes allemandes. Charles III s'appliqua à donner à la marine un nouveau développement; il comprenait qu'à mesure que la monarchie espagnole perdait de ses possessions européennes , sa destinée dépendait de ses forces maritimes. Cette pensée, que fait naître l'aspect seul de la topographie de la Péninsule, se fortifiait chez Charles de la haine qu'il nourrissait contre l'Angleterre, puissance qu'il reconnaissait comme la rivale de l'Espagne. Le projet qu'il avait le plus à cœur était de reprendre aux Anglais Gibraltar, ce chancre de son royaume, comme il le disait; et quand, en 1778, Louis XVI eut déclaré la guerre à la Grande-Bretagne , Charles n'hésita pas à tenir ses engagements, imposés par le Pacte de famille. Le sujet des hostilités était, d'une part, la reconnaissance de l'indépendence américaine, et de l'autre , les violences commises par les Anglais sur plusieurs bâtiments de commerce français. Vainement le cabinet de Saint -James voulait- il justifier sa conduite en la représentant comme une juste représaille de la part qu'avaient prise , dans la révolte de ses colonies d'Amérique, quelques jeunes Français , au nombre desquels se

trouvait le marquis de Lafayetle, bien que cet acte isolé d'enthousiasme ne pût être considéré comme une agression nationale. Le comte de Florida-Blanca , aussi partisan des idées nouvelles que les ministres de Louis XVI, contribua également à arrêter la détermination de son maître. Celui - ci , dont l'âme généreuse s'était laissé séduire aux déclamations philosophiques alors en vogue , entra dans cette guerre faite au nom de l'humanité et de l'intérêt commun de la France et de l'Espagne.

Le 25 juin 1779, la flotte de Charles III, ayant rallié dans l'Océan celle de Louis XVI, va bloquer Gibraltar; mais bientôt ces forces navales sont obligées de se diviser pour aller dans la Manche et dans les mers d'Amérique combattre les Anglais, qui menaçaient les colonies espagnoles; l'escadre laissée devant Gibraltar continua le blocus sans succès. Un combat terrible eut lieu devant Cadix, le 8 janvier, 1780, entre les Espagnols, commandés par don Juan de Langara, et les Anglais, du double supérieurs en nombre , sous les ordres de l'amiral Rodney. Le mauvais temps rendit la victoire indécise; toutefois l'amiral anglais parvint à ravitailler Gibraltar, sur le point de se rendre

aux Espagnols, ('eux -ci, en 1781,, furent plus heureux dans les parages du Nouveau-Monde. Au mois de mai , ils reprennent Pensacola , capitale de la Floride , et recouvrent cette précieuse colonie. Quelque temps après, Charles l\l concentre sa flotte sur les côtes d'Espagne , dans la vue d'enlever aux Anglais Minorque et Gibraltar. Le 23 août, le duc de Grillon, général au service de l'Espagne , débarque douze mille hommes dans l'île de Minorque, s'empare de Port-Mahon et rend l'île à ses anciens possesseurs. Charles, animé par ce succès, tourne alors toutes ses forces contre Gibraltar, dont la prise est l'objet constant de sa pensée. Le 15 août 1782, le blocus de cette place est converti en un siège régulier. Quarante vaisseaux de ligne espagnols et français battent en brèche la citadelle anglaise. Enfin, le 13 septembre, le duc de Crillon ordonne un assaut général. A dix heures du matin, un feu terrible s'engage des deux côtés; vers la fin du jour, l'artillerie de la place ne se faisait presque plus entendre. Tout portait à croire que le gouverneur Elliot allait capituler, quand une bombe perdue vint se loger dans la poudrière d'un vaisseau des assiégeants. Le bâtiment éclate au milieu de la

nuit , et communique le feu autour de lui ; le vent et la tempête qui s'élèvent, pour surcroît de malheur, augmentent le désordre et les périls. La flotte de Charles IH se disperse , et les Anglais conservent Gibraltar.

Cependant la Grande - Bretagne fut à la fin obligée d'entamer des négociations de paix , à la suite des avantages marqués qu'avaient obtenus sur elle les amiraux français de Suffren, de Bougainville , de Grasse , de Lamolhe - Piquet , de Vaudreuil, et surtout après le triomphe éclatant d'York - Town , remporté par le comte de Bochambeau et le général Washington, qui , le 19 octobre 1791 , contraignit lord Cornwallis à capituler et à se rendre prisonnier de guerre avec toute l'armée anglaise. Après bien des protocoles qui n'avaient pas fait suspendre les hostilités, les plénipotentiaires, réunis à Paris, signèrent, le 30 novembre 1782 , les préliminaires de la paix , conclue définitivement le 3 septembre de l'année suivante. L'Angleterre reçonnut l'indépendance de l'Amérique du Nord, et pour concilier les intérêts des divers partis, les contractants s'écartèrent peu des bases du traité de 1763. Charles IH réclama vainement Gibraltar, les Anglais éludèrent

toujours celle importante question ; mais , afin de ménager la patience du monarque espagnol, ils se désistèrent de leurs prétentions sur la Floride et l'île de Minorque. Ils confirmèrent cette renonciation dans l'arrangement de Londres, de 1786, et n'obtempérèrent pas davantage aux instances de Charles III au sujet de Gibraltar. Ce prince ne vécut pas assez pour rentrer dans une place dont il jugeait avec raison la possession aussi utile à l'avenir de la Péninsule que l'avait été la reprise de Grenade par les rois Ferdinand et Isabelle. Cette prévision avait plus influé sur la coopération de Charles III dans la guerre de l'indépendance américaine que sa sympathie pour les insurgés et pour les principes émis par eux et par leurs prosélytes d'Europe. L'âge et l'expérience avaient fait reconnaître au monarque le danger et les fréquentes déceptions des doctrines nouvelles. Aussi, après la reconnaissance des États-Unis par l'Angleterre, il ne voulut pas conclure de traité avec les rebelles de l'Amérique du Nord , de peur que leur exemple ne fût contagieux pour ses propres colonies. Charles III eut le sage esprit de professer aussi un grand respect pour les libertés de ses sujets , et lorsque, le 14 décembre 1788, la mort vint le

frapper, à l'âge de soixante -douze ans, on le vit pour la dernière fois recommander à Charles, son fils, le respect des lois et des privilèges de ses sujets, s'il voulait qu'à leur tour ceux-ci respectassent les droits de sa couronne.

Charles IV, d'un caractère emporté et fantasque, sans volonté, bien qu'il eût atteint sa quarantième année, ne fit que passer, en montant sur le trône , de la domination de son père sous celle de Louise de Bourbon-Parme, sa cousine , qu'il avait épousée. Cette princesse avait un naturel impérieux et des passions violentes; le royaume et le souverain allaient donc être livrés à ses coupables et funestes caprices. Le couple royal continua le pouvoir au comte de Florida- Blanca, dont il appréciait les talents et surtout la fermeté. Ce ministre, instruit par le maniement des affaires et des hommes, effrayé de l'extension désordonnée que prenaient en France les utopies philosophiques, était revenu de son penchant pour les innovations. Les progrès que la démagogie faisait de l'autre côté des Pyrénées l'engagèrent à conseiller à son souverain de mettre une digue entre elle et la Péninsule. Les décrets les plus sévères furent rendus contre les propagandistes

de France , et l'on prohiba les journaux , les pamphlets, comme autant de ferments révolutionnaires.

Les événements de France marchaient avec la rapidité d'un corps qui, dans sa chute, augmente de vitesse à mesure qu'il approche de son but. A la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI à Varennes, le 22 juin 1791 , le comte de Florida- Blanca jugea nécessaire de faire une démonstration armée qui devait servir à la fois à garantir les frontières de la contagion et à imposer au parti qui détenait prisonnier le malheureux prince. Mais la révolution française avait des agents secrets à Madrid; ceux-ci mirent tout en jeu, jusqu'aux passions de la reine Marie-Louise. Le fidèle serviteur des rois paya cher son attachement à leur cause; sur des accusations sans fondement, il fut enfermé dans la citadelle de Pampelune, et le comte d'Aranda, ancien ministre disgracié de Charles III, porté par la faction française, hérita non-seulement du portefeuille de Florida-Blanca, mais encore de ses biens confisqués. La faveur du nouveau privado ne fut pas de longue durée : la mobilité et le caprice sont le propre des cours et des factions. Le

comte (TAranda dut bientôt céder la place à un favori qui s'était insinué dans les bonnes grâces de la reine, dont l'autorité avait fini par éclipser complètement celle du roi.

Manuel Godoï, sinon plus habile, du moins plus heureux, devait fixer l'inconstance des penchants de la compagne de Charles IV, et exercer ainsi sur les destinées de ses maîtres et sur celles de l'Espagne celte influence qui leur devait être si funeste. Au mois de novembre , le jeune garde du corps, qui avait attiré l'attention de la reine d'Espagne par les agréments de sa personne et par le charme de sa voix , mariée aux accords de la guitare, fut élevé au poste de premier ministre, avec le titre de duc de la Alcudia. Soit conviction, soit intérêt, il suivit une politique opposée à celle du comte d'Aranda. Par l'intermédiaire d'Ocariz-, ambassadeur d'Espagne à Paris, il fit d'énergiques protestations contre la détention de la famille royale, renfermée au Temple. D'après ses ordres, Ocariz distribua plus de trois millions de francs aux membres les plus influents de la Convention pour sauver la vie de Louis XVI ; rien ne put conjurer le malheur qui menaçait la dynastie des Bourbons de France. Le

21 janvier 1793 , le chef de cette maison subit son martyre avec la résignation des premiers chrétiens. Charles IV sortit alors de la ligne de neutralité où jusque-là ses ministres l'avaient retenu. L'exécution régicide faite à Paris arracha aussi un cri de réprobation à toute l'Espagne; la nation spontanément prit le deuil , et courut aux armes avec enthousiasme à l'appel de son souverain. On vota à l'instant soixante- treize millions de dons gratuits, qui facilitèrent les moyens de venger le meurtre juridique de l'infortuné cousin de Charles IV. La guerre fut donc déclarée à la France ; mais les succès ne répondirent pas à l'élan des Espagnols. La France n'en retira pas non plus des avantages marqués. Caro et Urrutia soutinrent dignement la lulte contre Dugommier et Pérignon ; mais don Ventura Caro ayant été remplacé par le comte de Colomera et le prince de Castel-Franco , la victoire abandonna les armes espagnoles , et le général Moncey, qui commandait alors les troupes françaises, s'empara du Guipuscoa , de la Biscaye , de la Navarre , et pénétra jusqu'au sein de la Vieille -Castille. Le tocsin sonna aussitôt dans tous les villages de la Péninsule. Les Espagnols, exaspérés à la vue des

baïonnettes étrangères, étaient résolus à tout, quand la nouvelle se répandit que la paix venait d'être signée à Bâle entre la république française et le gouvernement espagnol. Depuis plusieurs mois, les représentants de la France et des puissances belligérantes avaient entamé des négociations. La Prusse, la première, était entrée en arrangement avec la nation qui était mise au ban des autres. Le roi d'Espagne se montrait le plus intraitable; il exigeait Vélargissement du jeune Louis XVII , détenu au Temple, et la concession des provinces françaises limitrophes de la Péninsule pour en former un royaume à son parent , sous le nom de souveraineté d'Aquitaine. La France refusa de souscrire à de pareils engagements. La mort du fils de Louis XVI vint lever tous les obstacles; et , le 22 juillet 1795, les plénipotentiaires Barthélémy et don Domingo de Yriarte signèrent à Bâle un traité entre la France et l'Espagne. Bien que cette paix coûtât à cette dernière puissance la portion de l'île de Saint- Domingue cédée à la première , Godoï , qui avait contribué à ce premier pacte conclu entre un Bourbon et la république française , s'en fit un mérite aux yeux de son maître , qui le créa prince

de la Paix, grand d'Espagne, grand amiral et généralissime de ses troupes de terre.

Le favori, enivré de la haute puissance qu'il venait d'acquérir à l'occasion de sa conduite envers la France , flatté aussi des éloges perfides que lui adressait le Directoire, adopta dès lors cette politique qui devait être si fatale aux Bourbons d'Espagne, et par contre- coup à la monarchie tout entière. La Péninsule, devenue l'alliée de la France révolutionnaire , au lieu de ce repos qu'elle avait cru acheter, se vit entraîner malgré elle dans des guerres désastreuses, entreprises contre les nombreux ennemis que le gouvernement anarchique de France s'était faits par ses insultes et ses provocations. L'attachement aveugle que Charles IV avait pour son favori le faisait souscrire à des actes que sa conscience lui reprochait dans le fond ; depuis longtemps il avait abandonné à sa femme et à son ministre le timon des affaires, et il était trop faible pour le ressaisir. Humilié peut-être du rôle que lui faisaient jouer ces deux personnages, lassé aussi des intrigues qui désolaient son intérieur, sans cesse troublé par des scènes pénibles entre l'infant Ferdinand et sa mère , et ne se sentant pas la force de mettre un

terme à tous ces scandales, il chercha la solitude; et reprit les goûts de sa jeunesse. Il ne s'occupa plus que de la chasse et des arts, particulièrement de la musique.

Le prince de la Paix, qui venait de s'allier au sang royal en épousant la fille' de l'infant don Louis-Antoine, fut alors le véritable maître de la monarchie. 11 prit une garde d'honneur, et, sans s'inquiéter de la honte qui pouvait en rejaillir sur son auguste bienfaiteur, il voulut convaincre l'Europe de l'étendne de sa puissance: il se fit donner le titre de Jefe de palacio (maire du palais), rappelant ainsi les grands feudataires de la couronne de France, qui régnaient au nom des rois fainéants. Mais le moment approchait où l'étoile du favori allait s'effacer devant Paslre éclatant qui devait éblouir le monde. Napoléon Bonaparte, à la suite du 18 brumaire (10 novembre 1799 ), venait de saisir ce pouvoir dictatorial devant lequel bientôt tous les potentats de l'Europe allaient s'incliner en servant même d'instruments à l'accomplissement de ses gigantesques projets.

D'abord le premier consul , fort occupé du côté de l'Allemagne et de l'Italie, pensa à renouveler

la paix avec la cour de Madrid. Le général Berthier, l'ambassadeur, dont les instructions étaient de .flatter les espérances ambitieuses de Godoï, s'acquitta de sa mission avec un plein succès. Il signa avec le maire du palais un traité par lequel l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne , aurait la possession de la Toscane , érigée , à cette occasion, en royaume d'Étrurie. La cour de Madrid, en reconnaissance, entrait dans une alliance offensive et défensive contre les ennemis de la France. C'était le but que voulait le premierconsul. Il avait la conviction que la puissance la plus hostile à son pays était l'Angleterre, et qu'il fallait la combattre sur tous les points soumis à son influence. Le Portugal était ce qu'il a toujours été depuis longtemps, Tine province inféodée à la Grande-Bretagne. Bonaparte jugea que si les Anglais n'en étaient expulsés, ils étendraient tôt ou tard leur étrange protectorat sur toute la Péninsule. Le gouvernement de Charles IV n'était pas de force à leur résister. Le premier consul pensa qu'il devait prendre l'initiative, et, pour s'assurer l'appui des Espagnols, il les compromit à l'égard de l'Angleterre , en les opposant à elle sur le territoire du Portugal. Le régent de cet État était

pourtant le gendre de Charles IV ; il n'avait rien fait pour s'attirer son ressentiment. Le prince de la Paix, à la tête d'une armée considérable, s'empare de l'Alentejo, province limitrophe de l'Espagne. Le gouvernement portugais s'empresse d'entrer en arrangement avec le maire du palais. Ce dernier n'avait pas encore appris à connaître le premier consul; il crut pouvoir impunément se jouer de lui, et conclut avec le prince de Portugal, sans le concours de la France, un arrangement destiné seulement à satisfaire son ambition personnelle.

A cette nouvelle, Bonaparte, qui avait réuni un corps d'armée considérable sur la frontière des Pyrénées, rassuré au nord et à l'est de la France, à la suite de# victoires de Marengo et de Hohenlinden , parla avec ce langage de maître qui commençait à lui être familier Lucien, son frère et son ambassadeur à Madrid, témoigna hautement la juste indignation du premier consul , qui était prêt, disait-il, à pénétrer en Espagne à l'instant, si on ne lui faisait pas une réparation éclatante. Charles IV, en bon Espagnol, redoutait fort une occupation étrangère ; il chargea le prince de la Paix de conjurer la colère du chef

du gouvernement français. Godoï s'y prêta d'autant plus volontiers, que des offres avantageuses lui étaient faites par l'ambassadeur du premier consul. Un nouveau traité fut signé à Badajoz. Le Portugal donnait vingt-cinq millions à la France , lui cédait une partie de la Guyane , et s'engageait à rompre toute relation avec l'Angleterre. Quant à l'Espagne, elle paya de la perle de la Louisiane la forfanterie et la cupidité du ministre souverain. Cette colonie, que recouvrait la France, ne devait pas rester longtemps en <*a possession ; Napoléon, plus tard, craignant de ne pouvoir la conserver, crut plus avantageux de la céder aux Étals-Unis d'Amérique au prix de quatre-vingts millions. Ces événements eurent pour l'Espagne l'inconvénient d'apprendre à Bonaparte le peu de cas qu'il devait faire de l'alliance du pusillanime gouvernement de Charles IV.

Ce prince se trouvait dans une position des plus critiques; la discorde désolait l'inlérieur de sa famille, et ses peuples se trouvaient épuisés par les sacrifices sans nombre qu'exigeait le redoutable allié qui s'était imposé à eux. L'échec terrible que le 21 octobre 1805 l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Nelson, fit essuyer à

m HISTOIRE D'ESPAGNE.

Trafalgar, près de Cadix, aux flottes combinées de la France et de l'Espagne , sous les ordres de l'amiral Villeneuve, acheva de ruiner la marine espagnole et de jeter la confusion et la détresse dans le royaume. L'indignation devenait générale contre le favori; mais l'attachement naturel que l'habitant de la Péninsule porte à ses rois, la compassion qu'inspirait Charles IV, contenaient l'explosion. Les mécontents avaient besoin d'un centre d'action et d'un grief national pour réunir toutes les animosités soulevées dans le royaume. L'occasion ne devait pas tarder à se présenter. Le prince de la Paix, suspecté avec raison d'être vendu à la France, aurait bien voulu pouvoir se détacher de son allié, et s'il faisait tout haut des protestations de dévouement , il désirait au fond de son cœur que la fortune désertât les drapeaux du nouvel empereur des Français; mais l'heure avait sonné pour Godoï, et n'était point encore venue pour le grand capitaine. Loin de là, la gloire des armes de Napoléon rayonnait alors de tout son éclat. Les victoires d'Auslerlitz , sur les armées russe et autrichienne, commandées par leurs empereurs eux-mêmes; d'iéna et d'Awerstadt , qui rendaient le roi de Prusse vassal de la

France; et d'Eylau, qui faisait du triomphateur l'arbitre de l'Europe, achevèrent d'exalter sa confiance dans sa destinée. Moderne Charlemagne, il ne connut plus de bornes à sa puissance, que celle qu'il voulait bien y mettre lui-même. Sa dernière victoire de Friedland , sur les Russes , venail de lui ouvrir les frontières de l'empire du czar. Alors il regardait la Russie comme l'alliée naturelle de la France. Les intérêts différents de ces deux puissances, situées aux extrémités opposées de l'Europe, ne pouvaient faire naître entre elles aucune funeste rivalité La France savait que c'était des Indes occidentales que devaient jaillir pour elle les sources de la prospérité; la Russie, les yeux tou;nés vers l'Orient, comprenait que c'était de ce* côté qu'elle trouverait le développement de sa grandeur future. L'Europe, resserrée entre ces deux colosses, en aurait ressenti inévitablement la double influence.

Napoléon, en vue de ces vastes combinaisons, propose lui - même une suspension d'armes aux vaincus. L'autocrate et lui conviennent d'une entrevue; elle a lieu, le 25 juin 1807, à Tilsitl, dans un pavillon dressé au milieu du Niémen. Là, l'empereur de l'Occident et celui de l'Orient,

animés tous les deux d'une égale haine contre l'Angleterre, projettent de la réduire à son île seule, et se partagent la suzeraineté du monde civilisé. Tout l'est de l'Europe, depuis la mer du Nord jusqu'aux parages de la Grèce et de l'Égypte, passerait sous la dépendance du czar; et l'Empereur des Français, respectant le territoire de la Prusse et de l'Autriche, devenues des États secondaires, étendrait sa puissance depuis le Texel jusqu'aux mers de Sicile et d'Afrique. Napoléon, qui, comme Louis XIV, avait le sentiment de la grandeur, voyait se réaliser ses projets sur l'Espagne et sur l'Italie. Comme Louis XIV, il savait que, dans l'intérêt de son empire, il devait implanter les rameaux de sa race sur les trônes de Naples et de Madrid. La politique du grand roi du xvne siècle lui semblait la seule bonne à suivre pour ruiner la puissance de l'Angleterre, dont étaient plus ou moins tributaires les divers royaumes méridionaux, pour rattacher d'utiles alliés à la France , et pour assurer à la famille des Bonaparte une puissance durable que fortifierait plus tard un nouveau pacte, semblable à celui qui unissait les membres de la maison de Bourbon.

Le monarque français , sûr de l'appui de la Russie , songea à mener à bien ses projets sur l'Espagne. Les dissensions qui, à la fin de 1807, éclatèrent à Madrid, devaient le seconder merveilleusement. D'abord , il chercha à expulser entièrement les Anglais de la Péninsule. Pour y parvenir, il fallait leur fermer les portes du Portugal. Napoléon raya ce royaume des États souverains de l'Europe, en le réunissant à l'Espagne ; puis il s'assura du concours du prince de la Pak en se l'attachant par l'intérêt. Le 26 octobre , Izquierdo , l'envoyé d'Espagne , ou plutôt du maire du palais, signa à Fontainebleau, avec le général Duroc, le fameux traité rédigé par le prince deTalleyrand, qui ne fut divulgué qu'après les malheureux événements qu'il devait amener. Le Portugal se trouvait morcelé ; une part en était donnée au prince de la Paix à titre de souveraineté héréditaire des Algarves. Ce ministre, qui , par de coupables menées , étendait sa fortune , songeait aussi à lui donner des bases solides II proposa à don Ferdinand, prince des Asturies, d'épouser la seconde fille de l'infant Louis - Antoine, sœur de sa femme. De cette façon, devenu beau -frère du roi, il aurait pu mettre sa puissance à l'abri

de toute fâcheuse éventualité. L'héritier du trône, malgré la faiblesse de son caractère et son inqualifiable résignation à supporter les injustes traitements exercés contre lui depuis son enfance , se révolta à l'audacieuse ouverture du favori. Conseillé par son précepteur Escoiquiz, archidiacre de Tolède, et par le duc de l'Infanlado, il brava les menaces même de son indigne mère, dont une passion coupable avait éteint jusqu'à la tendresse pour ses enfants. Godoï et la reine, désespérant de triompher par la violence de l'opiniâtreté du prince , cherchèrent alors à le perdre par une infâme calomnie ; ils l'accusèrent auprès de Charles IV de conspiration contre son trône et sa vie. Le monarque, enfermé dans un cercle de mensonges et de perfidies, auxquels les assertions de Marie -Louise donnaient une si puissante autorité, maudit son fils et le jugea indigne de lui succéder.

L'infortuné prince ne vit d'autre moyen , pour échapper au courroux de son père , que de recourir à la protection de Napoléon; afin de mieux se l'attacher, il lui fit demander la main de la fille de Lucien Bonaparte. L'empereur était alors en Italie; il venait d'ajouter à ses vastes posses-

sions les Étals héréditaires de la branche des Bourbons de Parme, érigés récemment en royanme d'Étrurie; et, en retour, il avait donné à cette famille une portion du royaume de Portugal, échange illusoire qui ne devait jamais se réaliser. A la nouvelle du drame qui se passe en Espagne , Napoléon revient en France pour en suivre plus facilement tous les incidents. Le denoûmenl semblait prochain. Le peuple espagnol s'émeut à la vue de la persécution dirigée contre l'héritier du trône ; il en rejette avec raison tout l'odieux sur Manuel Godoï. Le 18 mars 1808 , Madrid se soulève; sa population, augmentée de tous les mécontents des environs , se porte en armes à Aranjuez, où se trouvait la famille royale, et réclame le renvoi du favori. La cour songe à fuir; la fermentation s'augmente. Vainement Charles IV assure que son intention est d'aller soigner sa santé dans une province d'Espagne plus favorable, le peuple crie à la trahison. Il dit que Godoï a vendu ses princes et le pays au souverain de la France. Les voitures du maire du palais étaient attelées ; on les pille , on les brise ; lui-même se dérobe à grand'peine à la fureur de la populace. Aux cris de mort poussés contre lui se mêlent les

cris de : Vive Ferdinand , prince des Asturies ! Le vieux monarque, depuis longtemps las des soucis de la couronne , ne forme plus qu'un vœu, celui d'assurer son repos et la vie de son favori , et le 19 mars 1808 il abdique la couronne en faveur de son fils Ferdinand.

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