CHAPITRE III
Jacques Ier le Conquérant. — Conquête des iles Baléares et du royaume de Valence. — Corps de lois — Pierre III. — Privilèges (fueros) des Aragonais. — Vêpres siciliennes. — Conquête de la Sicile. — Alphonse III. — Paix avec les rois de France, de Naples et de Castille. — Pierre III le Juste. — Changements dans la constitution. — Guerre sainte contre les Maures. — Conquête de la Sardaigne et de la Corse. — Marine aragonaise. — Alphonse IV. — Le royaume déclaré inaliénable. — Pierre IV. — Troubles civils. — Tyrannie de Pierre IV. —Jean 1er. —Application de la loi masculine. — Martin Ier. — Il perd son fils et son héritier. — Sa mort.
L'assemblée nationale, réunie à Lérida, proclama roi le jeune fils de Pierre IF, et confia sa tutelle à don Sanche , son oncle , comte de Roussillon , et à Guillaume de Mouredon , grand maître des Templiers. Dans le courant du règne de Jacques 1er (Jayme), ces cortès d'Aragon, qui s'étaient montrées les gardiennes scrupuleuses des droits légitimes de leur souverain encore enfant, manifestèrent pour le maintien de leurs propres immunités des sentiments d'une égale prévoyance, et surent résister aux désirs ambitieux de l'heureux monarque , justement surnommé le Conque-
ronl [el Conquistador) après avoir enlevé aux Maures et réuni à ses États héréditaires les iles Baléares et le royaume de Valence. A la sollicitation de ses sujets, Jacques convoqua en 1247, le jour des Rois , les états à Huesca, où assistèrent les ricos hombres, les députés de la noblesse du second ordre, el ceux des villes. Celle assemblée, après plusieurs décrets rendus sur les besoins du moment , arrêta qu'on réunirait en un volume les lois et coutumes du pays , « afin , dit la chronique , qu'on s'y conformât partout dans le gouvernement du royaume el l'administration de la justice. » Jacques Ier mourut à Xativa, le 25 juillet 1276 , après soixante-trois ans d'un règne glorieux.
Son fils Pierre III fut loin de l'égaler, bien que l'histoire ait décerné à ce prince le titre de Grand. Si le règne de Pierre tient une place importante dans les annales d'Aragon, ce prince ne le doit qu'à des succès obtenus à l'aide de moyens cruels et perfides. De son vivant aussi , les peuples d'Aragon donnèrent à leurs privilèges une extension inconnue jusque alors , et avisèrent aux moy ens de paralyser les tendances secrètes du souverain à empiéter sur leurs fueros. Pierre III, dès son avènement au trône, s'était mis en hostilité ouverte
avec ses sujets, et avait refusé de confirmer par le serment d'usage les franchises nationales. Alors prit naissance une fédération appelée Union , fameuse dans les fastes du royaume. Elle avait pour but d'appuyer encore davantage la résistance des cortès contre les illégales prétentions du trône ; de sorte que les usurpations du pouvoir royal poussèrent à l'usurpation même les autres pouvoirs du corps social.
Cette union ou confrérie patriotique , dont les statuts ne furent véritablement arrêtés et ne prirent rang dans l'organisation du royaume que sous le règne suivant , servit, en 1276, à donner un caractère plus imposant et plus formidable à l'opposition armée des états contre le jeune monarque. Le soulèvement fut universel Pierre, pour arrêter les conséquences de sa conduite inconsidérée, recourut aux négociations , et le calme ne se rétablit en Aragon que lorsque le roi eut satisfait au serment exigé par les lois du royaume. Il put ensuite réaliser les vastes desseins pu' il avait conçus.
Il avait épousé Constance, fille de Manfred (Mainfroy) de Hohenstauffen , roi de Sicile, tué, en 12C)6, à la bataille de Bénévent, gagnée par
Charles d'Anjou, frère de sainl Louis, roi de France. Le prince vainqueur ayant, en 1269, défait à Aquila le jeune Conradin , dernier héritier mdle de la maison de Hohenstauffen- Sicile, décapité peu après, Constance, femme de Pierre IU, se trouva Tunique héritière des États de Sicile. Le roi d'Aragon pensa alors à conquérir ces précieuses contrées sur le prince français; il fut secondé dans ses projets par Jean de Procida, gentilhomme napolitain, dévoué au sang allemand des Hohenstauffen, représentés uniquement par la reine d'Aragon. Ce gentilhomme promit à Pierre de puissantes intelligences dans File, et celui-ci, ayant équipé une flotte, s'approcha des côtes de Sicile, de façon à favoriser la conjuration tramée par Procida,
Ce fameux complot, connu sous le nom de Vêpres siciliennes, éclata à Palerme le jour de Pâques de l'année 1282. La cloche des vêpres donna le signal de l'extermination des Français. Le nombre des victimes s'éleva, dit-on, à huit mille; il n'y eut d'épargnés que deux gentilshommes, l'un de la maison de Porcelets, l'autre nommé Philippe Scalambre, qui tous deux avaient une conduite irréprochable. Aussitôt le roi d'Ara-
gon parut devant Messine , dispersa la flotte de Charles d'Anjou, et s'empara de la Sicile, que ses successeurs conservèrent depuis. Pierre, enorgueilli de ses succès, revint en Aragon avec le dessein de tenter de nouveau la restriction des immunités de la nation au profit de la prérogative royale ; mais les cortès tenues à Saragosse en octobre 1283, appuyées par la confrérie patriotique, qui prit alors le nom d'Union de Saragosse, prirent une attitude si ferme, que le vainqueur de la Sicile dut renoncer à ses projets , et confirma de nouveau les droits et fueros populaires. Ce prince mourut deux ans après, le 10 novembre 1285.
Alphonse III , son flls , tomba dans les mêmes fautes dont l'exemple de Pierre aurait dû le préserver. Il était occupé à guerroyer dans lile de Mayorque contre son oncle, Jayme d'Aragon, comte de Roussillon et de Montpellier, quand il apprit la mort de son père. Aussitôt il a l'impru dence, qui jadis avait si mal réussi à son prédécesseur, de prendre le titre de roi avant d'avoir été proclamé par les cortès. A cette nouvelle , une indignation générale éclate dans tout le royaume. Une union se forme, mais cette fois
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avec des démonstrations plus menaçantes ; des députés sont envoyés vers le prince. Alphonse avait espéré éluder le serment d'usage, à la faveur des lauriers qu'il venait de cueillir en conquérant les iles Baléares et en les enlevant à son oncle, en punition de ce que celui-ci s'était fait l'allié des Français; mais le langage des Aragonais est tellement impératif, qu'Alphonse se rend à Saragosse , et jure l'engagement exigé de maintenir les privilèges de la noblesse et des communes. Ensuite, le jour de Pâques de l'année 1286, il est salué roi, et reçoit les serments d'obéissance des états.
Alphonse IÏI avait alors de grandes inquiétudes du côté de la France , contre laquelle son père lui avait laissé une guerre à soutenir; depuis les vêpres siciliennes, surtout, Fanimosité s'était accrue entre ces deux puissances. Le pape français Martin IV avait déclaré le roi d'Aragon déchu de son trône , et avait adjugé le royaume au second fils de Philippe le Hardi, à Charles de Valois, frère de Philippe le Bel de France. Du côté de la Castille, Alphonse n'était pas plus tranquille ; il avait voulu s'interposer dans les dissensions intestines d'Alphonse X avec l'infant don Sanche ,
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et il avait fini par se faire un ennemi de ce dernier, quand celui-ci eut succédé à son père en 1284.
Aussi malheureux dans ses relations avec ses voisins qu'il l'avait été avec ses sujets, il ne put dissiper la coalition formidable formée contre lui qu'en négociant une trêve désavantageuse avec les rois de France, de Naples et de Castille. Il allait enfin jouir d'une tranquillité que semblait lui assurer la douceur naturelle de son caractère , qui lui avait mérité le surnom de Bienfaisant de la part de ses indociles sujets, quand la mort vint le surprendre, le 18 juin 1291 , à l'âge de vingt-six ans. Il était alors sur le point d'épouser la princesse Éléonore, fille d'Édouard Ier, roi d'Angleterre. Comme il ne laissait aucun héritier direct, sa couronne passa à son frère Jacques II.
Ce prince, depuis la perte de son père Pierre III, était resté en Sicile , et avait hérité de ce pays à titre d'apanage royal. Par de nombreux succès, il avait consolidé sur sa tête cette couronne nouvellement acquise à la maison d'Aragon. Depuis, Roger de Lauria , son amiral, ayant remporté une vicloire éclatante sur la flotte napolitaine , Jacques en profita pour passer en Calabre, et soumettre
à ses armes presque toule celle province et les îles du golfe de Naples. Ce fut au milieu de ses triomphes qu'il apprit la morl de son frère Alphonse IIÏ. Plus prudent que ce prince, Jacques ne s'appuya pas sur son renom glorieux pour négliger les obligations que lui imposait son titre d'héritier des Étals d'Aragon. Il abandonna ses conquêtes et le trône de Sicile à l'infant don Frédéric, son fils puiné (t), el revint en Espagne se faire reconnaître roi par ses sujets d'Aragon , de Catalogne et de Valence , selon les formalités prescrites par la constitution nationale. Il rendit à ses États leur altitude imposante à l'extérieur ; et, par l'entremise du pape Boniface VIII , il conclut un traité de paix honorable et solide avec les rois de France et de Naples. Le premier s'engageait à lui restituer tout ce qu'il avait pu conquérir et posséder dans le royaume d'Aragon et de Valence , dans les comtés de Barcelone , comme dans la Catalogne, et à rendre aux prisonniers de guerre leur liberté et leurs biens. A ces conditions était annexée aussi la renonciation de Philippe le Bel et de son frère au trône d'Aragon , telle qu'elle
(l) Celui-ci fut l'auteur de la branche des rois de Sicile, dout l'apanage royal devait retourner à la couronne d'Aragon par le mariage de Marie, héritière de Sicile, avec sou cousin Martin d'Aragon , en 1390.
est constatée dans la bulle pontificale, en date du 20 juin 1295. Charles II, roi de Naples, accordait la main de sa fille Blanche au roi d'Aragon ; cette union fut célébrée le 1er novembre de cette même année, à l'égale satisfaction des peuples et des souverains.
Jacques II apporta également ses soins à la prospérité intérieure de son royaume. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa de se montrer fidèle observateur de ses lois; il s'attira l'amour de ses sujets, qui lui décernèrent le surnom de Juste, et se montrèrent faciles à satisfaire aux demandes qu'il leur faisait, et à se relâcher un peu de leurs susceptibles appréhensions contre le pouvoir royal. Aux cortès d'Aragon, entre autres, tenues en 1307 , Jacques II obtint le rapport du fuero qui rendait obligatoire la réunion annuelle des cortès , et désignait la ville de Saragosse comme le lieu de leur convocation. L'assemblée d'Aragon , en adoptant la proposition du roi de ne rassembler les états que tous les deux ans, à moins d'événements extraordinaires, autorisait en outre la tenue des cortès en tel lieu du royaume qu'il plairait au souverain , pourvu que ce ne fût pas dans un château fermé , mais bien
dans un village composé de quatre cents feux au moins, et complètement hors de l'influence de la force armée.
Jacques II plut aussi à ses sujets par son humeur belliqueuse. Profilant de la tranquillité de ses États, il donna cours aux penchants guerriers qu'il avait manifestés au commencement de son règne, et entreprit deux guerres utiles. En 1309, il recommença avec succès, contre les Maures de Grenade, cette guerre appelée sainte par tous les chrétiens d'Espagne, laquelle pouvait avoir des armistices, mais non une fin, tant que l'une des deux croyances n'aurait pas expulsé l'autre du sol de la Péninsule; fluis, ayant reçu du pape Boniface VIII , en 1297, l'investiture des îles de Sardaigne et de Corse, que s'étaient longtemps disputées les Pisans et les Génois, il recommença, en 1325, une guerre coûteuse, mais au moins fertile en bons résultats ; car l'infant Alphonse , qui commandait les troupes de son père , réussit dans son expédition , et réunit l'île de Sardaigne aux nombreuses possessions de la couronne d'Aragon (1).
(1) Cette lie, annexée dès lors à la couronne d'Aragon, ne fut détachée de la monarchie espagnole qu'en 1720 , à la suite de la guerre de la
Cette guerre eut pour les peuples de ce royaume un autre résultat plus avantageux encore : dans cette lutte contre les plus habiles marins de ce siècle, les Aragonais et les Catalans s'initièrent à l'art difficile de la navigation et s'aguerrirent à ses dangers. Aussi est-ce à cette époque qu'on peut faire remonter l'origine de la marine espagnole, qui devait plus tard contribuer si puissamment à la grandeur de cette monarchie. Le roi Jacques ne jouit pas longtemps des nouveaux succès de ses armes; au mois de novembre 1327 , il fut enlevé à l'affection méritée de ses sujets.
Son second fils, Alphonse IV, lui succéda, sur Ja renonciation de Jayme , l'infant héritier, qui avait embrassé la vie religieuse. Alphonse, malgré la gloire de ses premiers faits d'armes, inspirait peu de confiance aux Aragonais, à cause de la faiblesse de son caractère , ce qui lui valut Tépithète de Débonnaire. Dès son avènement au trône, les cortès voulurent se prémunir contre les abus qui pourraient résulter de l'instinct prodigue particulier à leur nouveau monarque; et, le
succession d'Espagne, et fat adjugée à titre de royaume à la maison de Savoie par les congrès européens tenus à cette époque à Londres, à Cambrai , et enfin par le traité de Vienne de 1725 entre l'Autriche et l'Espagne.
3 avril 1 328 , ils ajoutèrent au serment d'usage prêté par le souverain l'engagement de n'aliéner, sous aucun prétexte, les possessions de la couronne. Mais, dans la suite, Alphonse, par attachement pour sa femme et pour son fils, n'observa pas une clause aussi utile pour la conservation intégrale du royaume d'Aragon. Il apanagea son fils Ferdinand du marquisat de Tortose et de la seigneurie d'Albarrazin , et donna à la mère de ce jeune prince, Éléonore de Castille, qu'il avait épousée en secondes noces, la ville de Xativa et quelques autres places. Cette générosité indisposa contre lui les Aragonais. Son fils aîné, don Pèdre (Pierre), né de sa première femme, Thérèse d'Entecca, comtesse d'Urgel, se mit à la tête des mécontents, et fut le premier à reprocher au roi son père d'avoir manqué à son serment. Il courut aux armes, et s'opposa à une mesure qui devait, disait- il, entraîner le démembrement du royaume. Cette désunion dans sa famille causa de grands chagrins à Alphonse IV, et aggrava l'hydropisie dont il était atteint. Sa fin arriva après huit ans de règne; et don Pèdre, ce fils dénaturé, lui succéda en l'année 1336.
Dès le jour de son couronnement, Pierre IV montra que le caractère impérieux et indocile qui l'avait porté à résister à son père lui ferait surmonter tous les obstacles qu'on opposerait à ses volontés. Il venait de prêter, dans l'enceinte des corlès, le serment d'usage entre les mains du justicier; l'archevêque de Saragosse, en vertu de la bulle d'Innocent III, allait poser la couronne sur le front du nouveau souverain , lorsque celui-ci saisit brusquement l'insigne de la royauté et le posa lui-même sur sa tête , disant que , sous aucun rapport, il ne voulait être le vassal du saint- siège. Les Aragonais applaudirent à cette audace ; mais eux-mêmes ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur violent monarque n'aurait pas plus d'égards pour leurs privilèges.
Pierre IV, après de nombreux succès maritimes remportés sur les Maures d'Afrique et de Grenade , et d'autres sur les Génois et les Pisans à l'occasion de la Sardaigne , chercha à profiter de l'éclat imposant de ses armes pour changer arbitrairement la loi agnalique qui ne permettait la transmission du trône d'Aragon qu'en ligne masculine. Ce prince, désespéré de n'avoir que des filles de son mariage avec Marie de Navarre,
voulut assurer la couronne à Constance, l'ainée d'entre elles, en la déclarant publiquement son héritière. Alors un soulèvement général éclata spontanément. La grande confrérie de l'Union d'Aragon prit l'alarme, et étendit au loin ses ramifications ; elle se ligua à celle qui s/était formée à son exemple dans le royaume de Valence. Pierre, dont les passions ou les volontés ne connaissaient point d'obstacle, parut celle fois incertain devant la redoutable opposition de ses sujets, et finit par révoquer son acte inconstitutionnel lorsque les cortès, réunies à Saragosse en 1347, eurent proclamé l'infant don Jacques, frère du roi, héritier de ce prince, en vertu des lois du royaume.
Jacques mourut subitement quelque temps après, et son royal frère, dont on connaissait le naturel méchant et perfide , fui soupçonné de l'avoir empoisonné ; mais si Pierre commit ce crime, il n'en profita point, non plus que du nouveau mariage qu'il s'était empressé de contracter, cette même année 1347, avec Éléonore de Portugal , aussitôt après la mort de Marie de Navarre. Son unique but avait été d'ajourner indéfiniment toutes décisions des cortès au sujet
de la transmission du trône, en courant cette nouvelle chance de laisser un fils pour héritier.
Mais les cortès , dont Pierre IV, par sa conduite , avait réveillé la jalouse indépendance , endormie sous les deux règnes précédents, ne se méprirent pas sur la feinte condescendance du monarque , et , pour ôter à ce prince toute pensée hostile à leurs institutions, elles reconnurent pour héritier du trône l'infant don Ferdinand, frère du roi d'un second lit, le même qui avait eu déjà à se plaindre des mauvais traitements de Pierre , du vivant de leur père Alphonse. Alors le bouillant souverain ne se contient plus; il jette le masque, appelle sous son drapeau une foule de mercenaires gagnés par son or et ses brillantes promesses, et livre bataille (1348) à ses sujets révoltés, qui dispersent son armée et le font prisonnier.
Conduit à Valence , Pierre a recours à son premier moyen, aux concessions momentanées; il reconnaît de nouveau par serment les privilèges de la nation , et notamment l'acte confirmatoire du fuero de l'Union des royaumes d'Aragon et de Valence , lorsqu'il apprend que ses troupes , ralliées par quelques - uns de ses généraux fidèles ,
venaient de reprendre leur revanche sur l'armée des confédérés, qui avait élé laillée en pièces. Il gagne aussitôt Saragosse , y rentre en vainqueur, et, profilant de son heureuse fortune, il convoque les étals généraux , dans le hut d'obtenir d'eux l'abolition de la confrérie de l'Union.
Les cortès , malgré leur échec, s'assemblèrent; leur atlilude n'était rien moins qu'abattue. Pierre , en politique adroit, comprit que, pour tirer parti de ses avantages d une manière complète et durable, il devait plutôt obtenir des étals la sanction de ses volontés, que d'avoir l'air de les leur imposer; et, pour mieux gagner l'esprit de chacun, il jugea nécessaire de confirmer de nouveau les fueros d'Aragon , de les étendre même , en tant qu'ils ne porteraient pas atteinte à la prérogative royale. Il se montra accommodant sur tout , pour oblenir l'accomplissement de son vœu le plus cher, l'abrogation du privilège si redoutable de l'Union. Cette sorte de contrat d'échange entre la nation et le trône fut enfin ratifié, à la grande satisfaction de Pierre IV. Ce prince, au milieu des cortès, apposa son sceau sur la charte contenant les anciens fueros des peuples, ainsi que leurs nouvelles demandes , approuvées par lui ; puis ,
en retour, il reçut l'autre acte , qui prononçait la suppression définitive de la confrérie de l'Union avec toutes ses prérogatives, dont voici textuellement la principale, rapportée par Antonio Perez :
« Les Aragonais peuvent prendre les armes contre quelque force étrangère que ce soit qui entrerait dans le royaume d'Aragon pour y nuire, quand même ce serait contre leur roi et le prince héritier, si l'un ou l'autre voulait y entrer de la sorte ; et alors , dans ce cas , ajoute Blancas , les peuples d'Aragon seraient déliés du serment de fidélité et saisis du droit de déposer le roi. »
Pierre fut si transporté de joie , que , tirant sa dague , il se blessa à la main , et fit couler son sang sur l'acte d'abrogation, ardemment souhaité par lui, en disant: « Que ce privilège d'union, qui a été si fatal à la monarchie et si injurieux envers la couronne, soit effacé par le sang d'un roi ! »
En commémoration de ce fait , on érigea dans la salle de la députation, à Saragosse, une statue représentant don Pèdre tenant d'une main son poignard et de l'autre la charte de l'Union ,
abrogée depuis. Les successeurs de Pierre conservèrent avec soin cette statue, pour mieux graver dans l'esprit de leurs sujets un acte aussi énergique d'autorité royale.
Ce prince, que cette action lit surnommer don Pèdre du Poignard , reçut aussi , à la fin de son règne, l'épithète de Cruel; ce titre était le résumé de toute sa conduite injuste et impitoyable envers ses ennemis comme envers sa propre famille. Chose étrange ! trois princes du nom de Pierre ont régné à la même époque sur les royaumes d'Aragon , de Castille et de Portugal , dont se composait la péninsule ibérique , et tous trois méritèrent ce surnom de Cruel. Seulement le souverain d'Aragon , plus que les deux autres , fui comparé à Tibère , en ce que la politique, qui dirigeait toujours ses moindres actions , ne lui fit commettre que des crimes utiles à l'accroissement et à la consolidation de l'autorité royale. Il convoitait la couronne de Mayorque et de Roussillon, et cherchait un prétexte pour en dépouiller son parent Jacques d'Aragon; il fit enlever la reine, femme de ce dernier. Une guerre se déclara , à la suite de laquelle Pierre, ayant eu l'avantage, confisqua les États de Jacques d'Aragon, à titre de châ-
OUE CE PRIVILEGE SOIT EFFACÉ PAR LE SANG D'UN ROI ! u
timent dûment imposé à un feudataire rebelle.
Une autre fois, pour apaiser un mouvement séditieux, il jeta sans hésitation à l'hydre populaire la tête de Bernard de Cabrera, le plus habile de ses généraux et le plus fidèle de ses ministres. Il fit mourir aussi son propre frère , don Ferdinand. Ce prince , reconnu jadis pour héritier du trône par les cortès , avant que Pierre IV eut eu des tîls de sa troisième femme , Éléonore d'Aragon-Sicile , était soupçonné par le tyran de vouloir lui ravir la couronne. Enfin Pierre, en 1379, ordonna l'enlèvement de l'infante Marie, aussitôt après la mort de Frédéric d'Aragon, roi de Sicile , père de cette princesse , au moment où elle allait s'unir à Jean Galéas, neveu du seigneur de Milan, et la fit épouser à don Martin, son petit-fils.
Pierre , à la suite des spoliations commises sur ses voisins , avait été entraîné dans des guerres onéreuses ; son insatiable ambition l'excitait à les poursuivre. Les cortès d'Aragon , de Catalogne et de Valence, assemblées à Tortose en 1383, lui refusèrent toute espèce de subsides , et le contraignirent d'entrer en arrangement avec ceux dont il s'était attiré les hostilités. Cet échec ne profita
pas à Pierre IV. En 1386, ce prince, à l'instigation coupable de sa quatrième femme, Sibylle de Forlia, dont il avait eu deux fils, voulut faire déclarer inhabile à lui succéder don Juan, duc de Girone, son fils aîné, qu'il avait eu en troisièmes noces d'Éléonore d'Aragon - Sicile. Aussitôt cet infant s'adressa à don Dominique Cerdan , alors justicier, qui, comme tel, selon l'expression de Zurita, était le défenseur des sujets contre toute oppression de la part du roi.
Pierre fut obligé de révoquer Tinique ordonnance rendue contre son fils; les cortès, assemblées à Saragosse, achevèrent par leur fermeté de rétablir l'harmonie dans la famille royale, et, loin de garder du ressentiment contre leur souverain, elles célébrèrent , par une imposante cérémonie , la cinquantième année de son règne. Pierre ne devait pas prolonger davantage sa carrière ; il mourut peu de mois après, le 5 janvier 1387. Son fils .lean 1er (Juan) lui succéda ; mais ce prince étant mort, en 1395, sans postérité mâle, le second fils de Pierre le Cruel , l'infant Martin . monta sur le trône, à l'exclusion de ses nièces, filles de Jean lur, son frère, Jeanne, mariée à Matthieu, comte de Foix , et Yolande à Louis If d'Anjou,
duc de Calabre , en vertu de la loi agnatique , qui réglait l'hérédité du trône.
Martin était père d'un prince du même nom, alors roi de Sicile par son mariage avec l'héritière de ce royaume. Tout présageait donc au nouveau souverain d'Aragon l'affermissement de l'autorité de sa dynastie sur de nombreux États. En 1396 et 1 397, il passa dans les îles de Sardaigne el de Corse pour s'en attacher les habitants ; mais à la suite d'un règne prospère , Martin fut frappé dans ses affections de père et dans ses vues d'avenir. Son fils unique, le roi de Sicile, après avoir perdu sa femme Marie et ses enfants , s'était remarié à Blanche de Navarre dans l'espoir de laisser à des héritiers les vastes États sur lesquels la Providence semblait l'appeler à régner, lorsqu'il succomba, le 24 juillet 1409, à la suite d une maladie épidémique dont il fut atteint en Sardaigne, où son père l'avait chargé d'aller apaiser un soulèvement. L'infortuné Martin ne survécut que peu de mois à sa douleur paternelle Pour satisfaire aux désirs de ses peuples d'Aragon , il avait consenti , après la mort de son fils, à contracter une nouvelle alliance avec Marguerite d'Aragon, fille du dernier comte de Prades , son parent éloigné ; mais le Ciel
ne combla ni les vœux du peuple ni ceux du roi , et ce prince mourut le 31 mai 1410, ne laissant aucun rejeton pour lui succéder sur le trône d'Aragon , auquel se trouvait uni celui de Sicile , qu'il avait hérité du roi Martin, son fils.