RÉCIT D'ISABELLE
Lorsque Claude Lelez, qui exposait pour la première fois cette année-là au Salon de sculpture de la Nationale, trouva un matin, en contemplation devant le petit pâtre nivernais qui était son œuvre, son compatriote et voisin d'enfance Albert Arlet, il éprouva une émotion vive et étrange, qu'il n'a pu s'expliquer ni alors, ni depuis. Il ne lui vint point à Tesprit un flot de souvenirs, non, mais une peine sourde et mystérieuse descendant du fond du passé et qui brisait mille liens obscurs et délicats. Cependant il n'y avait rien ni dans la personne d'Albert Arlet, ni dans
leurs relations anciennes, qui justifiât un pareil émoi.
Lui, Claude Lelez, élevé par sa mère veuve, qui vivait d'une modique pension aux environs de la petite ville de Fougues, dans la Nièvre, il n'avait jadis que bien peu fréquenté cet Albert Arlet, beaucoup plus riche que lui. Albert faisait alors ses études à Nevers ; c'était un joli garçon, nonchalant, distingué, séduisant, du reste aimable et dénué de morgue. Ses parents habitaient à Fougues où son père dirigeait une fonderie. Quelquefois il était venu voir les statuettes que Claude s'essayait à modeler ; il lui avait aussi prêté des livres, et c'était tout. Alors pourquoi semblait-il à Claude maintenant, en le retrouvant par hasard, que quelque chose souffrait et pleurait dans sa mémoire ? Etait-ce à cause du souvenir de Geneviève Arlet, la sœur d'Albert, qu'il avait aussi un peu connue et qui était entrée en religion ? Il cherchait ; non ce n'était point pour cela.
Or souvent il s'est posé cette question, car il n'y avait à ce trouble aucune raison apparente : mais, s'il n'y avait pas de raison apparente, il y en avait une cachée, profonde, amère, et c'est pourquoi il s'est plusieurs fois étonné, depuis,
d'avoir pu ainsi et dès ce moment subir l'atteinte d'une peine qu'il ne connaissait encore pas.
A la suite de cette première rencontre, des relations se nouèrent entre eux. Albert vint plusieurs fois voir Claude dans son atelier. Claude le trouva simple, affable, de société commode. Albert se plaignait de n'avoir point d'ami à Paris; il disait qu'il s'ennuyait, et quand il parlait de lui, il lui arrivait de laisser échapper des soupirs comme s'il avait eu des préoccupations secrètes et graves.
Il avait terminé l'année précédente ses études d'ingénieur dans une école spéciale ; mais au lieu de retourner à Fougues et d'aider son père dans la direction de la fonderie, selon ce qui avait été convenu autrefois, il était demeuré à Paris, apparemment sans occupation. Un jour il confia à Claude qu'il avait de graves difficultés avec sa famille, et même avec le comte d'Omeuse, l'opulent propriétaire de la fonderie ; une autre fois, qu'il avait fait une folie dans sa jeunesse, de sorte que Claude supposa qu'il avait une liaison gênante. Il semblait désirer qu'on l'interrogeât, Claude n'en fit rien: il continua néanmoins à lui parler sur ces sujets, toujours à mots couverts, avec des réticences et des détours.
C'est ainsi qu'un jour Claude sut que la personne à laquelle il faisait allusion souvent, et dont la vie se trouvait liée à la sienne, était une jeune fille de leur pays qui avait abandonné sa famille pour le suivre à Paris. Enfin Claude apprit son nom : et à ce moment il sentit son cœur se gonfler d'amertume comme s'il avait été personnellement trahi, alors que seulement était trahie une ancienne amitié, un lointain amour d'enfance, et se ternissait la plus pure clarté de sa mémoire.
Cette Isabelle Féryl dont Albert réveillait en lui le souvenir, il avait déjà, dans le passé de leur première et commune jeunesse, plaint mille fois sa destinée, parce qu'elle était pauvre, belle, d'une sensibilité frêle et folle, et parce qu'elle vivait dans un milieu où elle était blessée à tout instant, et où aucun des désirs dont frémissait son amené pourrait jamais être contenté. Cependant il l'avait connue d'une nature haute et fière, et outre tant de souvenirs déchirés, il souffrait maintenant de la voir perdue dans la misère d'une si basse aventure.
Quand ils avaient l'un et l'autre une douzaine d'années, il la voyait sans cesse et il lui avait voué une sorte d'adoration. Elle habitait alors
avec ses parents, auprès de Fougues, une maison construite dans la forêt. Son père était le modeste régisseur de bois appartenant au comte d'Omeuse, le plus riche propriétaire du pays, possesseur du somptueux château de Maille et de la fonderie de Fougues. Le père Féryl, ancien sous-officier, ancien garde-chasse du comte, était d'esprit court, mesquin ; il se trouvait dès ce temps-là en opposition continue avec sa fille, qui était faite au contraire pour vibrer à tout ce qu'il y a de noble et d'élevé.
Le comte d'Omeuse un jour avait vu Isabelle, et, frappé de son intelligence et de sa beauté naissante, il avait offert à ses parents de la faire élever dans une pension de Nevers. Ils avaient accepté avec reconnaissance, et depuis ce moment Claude n'avait plus été lié avec elle. Il savait que dans sa pension elle était devenue Tamie très chère de Geneviève Arlet, la sœur d'Albert. Quelquefois il l'avait rencontréeà Fougues pendant les vacances ; ensuite il avait lui-même quitté le pays, et n'en avait plus eu que des nouvelles très espacées ; il la croyait alors placée comme institutrice dans une famille du Midi. Mais il avait toujours gardé d'elle un souvenir émerveillé, ainsi que du temps où ils décou-
vraient ensemble la forêt, les printemps, les automnes, et aussi le monde des sentiments et des rêves.
Il évita de laisser paraître sa tristesse devant Albert ; il lui exprima, au cours d'une de ses visites suivantes, le désir de voir Isabelle, de sorte qu'un jour Albert le conduisit chez elle.
Isabelle avait consenti à cette entrevue, et cependant elle dut en souffrir. Lorsque Claude fut devant elle, elle baissa la tête, toute son attitude exprimant la gêne; elle fit un geste comme pour dire :
— Voyez, c'est ainsi, ne méjugez pas. Il faut bien se résigner puisque c'est ainsi...
C'est pourquoi, plus encore qu'auparavant, Claude s'étonna de la folle aventure qui l'avait liée à Albert. Lui qu'il jugeait faible et médiocre, comment avait-elle pu l'aimer jusqu'à se perdre?
Il trouvait bien en elle cette beauté que son enfance avait promise. Un visage d'un dessin régulier, ferme, délicat, avec une disposition des lignes toujours neuve et ravissante de quelque façon qu'elle tournât ou inclinât la tête; le front bombé, le nez droit, de longs cils ; ce profil modelé et pur qu'on appelle communément profil de camée. Au coin des lèvres et sous les
yeux quelques traits graves que la réflexion ou le chagrin avaient creusés. Invinciblement Claude songeait à l'amertume de sa situation présente; mais il n^osait pas la plaindre, même en secret, tant il la sentait frémissante, et prompte à deviner et à soufl'rir. Aussi, quoique affecté de ce qu'il y avait de vulgaire dans sa destinée, il ne savait ce qui risquait de la blesser davantage, ou de cacher ou de montrer sa surprise.
Elle habitait aux environs du Luxembourg un appartement exigu, d'où Ton découvrait une partie du jardin. Dans ces quelques pièces, point d'ornement, peu de meubles, presque rien pour retenir ou reposer les yeux, un aspect morose qui d'abord étonnait,et serrait le cœur. Mais peu à peu, à voir Isabelle constamment repliée sur soi et remuée par le flot de ses réflexions, on lui savait gré de ne s'être point composé quelque intérieur chétif et coquet, évocateur de médiocrité bourgeoise ; ce cadre sévère cessait d'étonner et plaisait plutôt.
Claude pendant les premiers temps la trouva distante, craintive, presque hautaine. Un jour il lui dit que sous son casque de cheveux noirs, elle avait par moments une expression altière et même dure. Elle entr'ouvrit la bouche avec un
demi-sourire, et elle murmura en secouant la tête :
— Oh ! non, — d'un ton qui signifiait que cette apparence trompait de bien loin.
Un autre jour, déjà plus confiante, elle lui dit qu'elle vivait sans plus rien espérer. Claude crut qu'elle faisait allusion à des dissentiments avec Albert, il lui laissa entendre qu'il comprenait ses paroles ainsi. Mais elle répondit qu'elle n'avait pas pensé à lui, que même assurée pour toujours de l'affection d'Albert, sa vie lui paraissait déserte, que toute perspective d'avenir lui apportait une impression cruelle d'insuffisance et de mélancolie. Claude la voyait sincère, et malgré beaucoup de regret et de pitié, il lui savait gré de cela aussi qu'elle n'était point satisfaite.
Ainsi se renouèrent lentement les fils de leur ancienne amitié. Isabelle voyait chez lui un respect délicat venu d'autrefois, qui ne se pouvait démentir. Peut-être afin de se justifier, et peutêtre aussi parce que le reproche douloureux qu'elle devinait dans le cœur de Claude, loin de la froisser, lui donnait confiance, elle vint à lui conter tout son passé, une fois ceci, une fois cela; elle revenait volontiers jusqu'au temps de
son enfance, et ainsi il connut peu à peu les hasards qui avaient commandé sa vie.
Un jour elle lui dit que lorsqu'elle tournait les yeux vers les jours anciens, il lui paraissait qu'à chaque moment elle avait souffert d'un excès de sensibilité qui était comme une source intarissable de mensonges : désirs, joies, peines se succédaient en elle pour de légers motifs, avec une violence et un éclat cruels, et mettaient aux choses une parure trop lourde qui se déchirait incessamment.Chaque émotion tombée dans son cœur élargissait ses ondes aussitôt et se déployait jusqu'aux bornes de son être ; elle voyait qu'au contraire, chez la plupart des gens, il y avait une partie massive que rien ne saurait entamer, de sorte que leurs sentiments, même vifs, toujours restaient par quelque côté limités et sages ; aussi on ne pouvait la comprendre, elle qui vibrait au moindre choc, et dont l'âme était tout aérienne et mobile. Et lorsque devant elle d'autres personnes disaient leurs impressions, elle se sentait malheureuse et pour ainsi dire à Tétroit, car ce qu'elle avait éprouvé n'était jamais cela préci-
sèment, mais toujours quelque chose par delà.
Elle savait qu'elle avait tort d'être ainsi, et quand il lui arrivait, même parmi des étrangers, de laisser échapper quelque indice d'un émoi trop facile ou trop profond, il y avait chaque fois quelqu'un pour lever sur elle un certain regard sévère et presque soupçonneux toujours le même, et qu'elle connaissait bien... Lorsqu'elle se heurtait à de tels esprits, pour qui sa nature était sans vérité, il lui semblait que tout ce qui était en elle vivant, ailé, libre, se brisait et s'éparpillait soudain ; elle se trouvait sans appui et dans une détresse à mourir. Aussi afin de se protéger contre des chocs si douloureux, elle avait appris peu à peu à s'abriter derrière une contenance immobile; mais au dedans d'elle et pour ce qui était des élans de son cœur à la fois si triste et si capricieux, elle n'avait jamais pu les retenir captifs.
Aux premières années de son enfance, il y avait en elle une abondance heureuse de rêves que rien ne venait contrarier ; l'univers était à ses yeux quelque chose d'étincelant, avec des profondeurs merveilleuses. Puis peu à peu cet écran féerique s'était troué par places, laissant çà et là paraître une réalité dure et dépouillée.
Elle se rappelait certaines circonstances où, toute petite encore, elle avait vu se déformer ses songes avec une étrange mélancolie... Ainsi une fois, ayant sept ou huit ans, comme elle était sur le seuil de sa maison qu'entourait de toutes parts la forêt mystérieuse, elle aperçut, débouchant par un sentier, des bohémiens qui menaient un ours enchaîné : elle qui n'avait jamais vu d*ours que sur les gravures ou dans les contes, avait été éblouie d'un étonnement splendide, comme si ce groupe bigarré était descendu tout droit d'un monde fabuleux. Ils s'avancèrent par la prairie ; Tours se tenait derrière les hommes ; il avait l'air d\m énorme chien très sérieux, et il tirait un peu sur sa chaîne, comme si on l'avait fait marcher plus vite qu'à son pas.
Les bohémiens s'arrêtèrent devant la maison ; ils demandèrent à Isabelle si elle avait envie de le voir danser, et ils réclamèrent pour cela quelques sous. Transportée de plaisir, elle courut chercher dans sa tirelire ses sous précieux.
L'un des hommes prit un violon et joua un air: mais l'ours aussitôt recula, comme s'il avait eu peur de danser ; alors Isabelle consternée vit un bohémien lever son gourdin et le frapper brutalement ; le pauvre ours fit un vain mouvement
pour fuir, puis il se dressa péniblement sur ses pattes de derrière, et se mit à sauter de Tune sur l'autre en tournant. Il se tenait le plus loin possible de son maître, mais bien inutilement, car dès qu'il venait à ralentir ses pas ou qu'il chancelait, les coups pleuvaient sur lui: alors il reprenait sa danse, dodelinant tristement de la tête avec un air presque humain.
Isabelle, tout son bonheur écroulé, et voyant le mal dont elle était cause, à grand'peine se retenait de pleurer. Elle était déchirée de pitié pour l'ours captif, et elle s'effrayait qu'il y eût besoin de tant de douleur pour la joie qu'elle s'était promise.
Puis, la danse finie, la troupe se remit en marche et disparut dans les bois.
Isabelle demanda des explications à ses parents ; on lui répondit que ces gens faisaient danser l'ours de force pour gagner leur vie ; mais cela, elle l'avait bien vu, et ce qui lui pesait était une inquiétude obscure et plus lointaine qu'elle ne parvenait même pas à traduire en questions. Longtemps elle resta, dans le soir tombant, à la place où cette scène s'était passée. Pour son imagination qu'avait violemment secouée cette vision magique et trop réelle, maintenant tout
était triste, et plusieurs fois elle frissonna en jetant les yeux sur la forêt qui semblait avoir autour d'elle resserré sa ceinture.
C'était souvent qu'on lui faisait ainsi des réponses banales et évidentes qui abrégeaient le sens de ses questions. Au début elle restait peinée et comme humiliée de ce désaccord obscur, et peu à peu seulement elle s^'aperçut que le monde d'émotions qui était en elle lui faisait une solitude dans sa propre maison. Les personnes qui l'entouraient étaient comme les miroirs qui reflètent les surfaces des choses, mais ne retiennent l'impression de rien : les incidents les plus communs de l'existence quotidienne étaient toute occupation, toute conversation, toute mémoire, et elle, à travers cette poussière d'images, cherchait en vain les indices d'une vie plus secrète. On eût dit que ses parents éprouvaient une sorte de malaise devant Texpressionde tout sentiment vif, et plusieurs fois comme elle était entraînée vers eux par un élan soudain d'affection, elle s'était vue accueillie avec gêne ou écartée d'un geste brusque ; repentante et blessée, elle s'enfuyait au fond tremblant d'elle-même. Ou bien c'étaient d-e continuelles observations ; de tout
ce qu'elle était ou faisait, on disait toujours que c'était trop : trop ceci, trop cela, trop sensible, trop pieuse... Elle n'avait pour se préserver que le silence, car les inspirations de sa nature qui lui semblaient les meilleures étaient celles qui étonnaient le plus. C'est ainsi que, dès ses premières années, la vie spontanément éclose dans son cœur se blessait à la vie du monde.
Le comte d'Omeuse, un jour qu'il se promenait à cheval sur ses terres, en compagnie de sa fille, entra chez Féryl, alors chargé de surveiller les coupes de la forêt, et par hasard il se mit à causer avec Isabelle. Elle avait alors environ treize ans. Après lui avoir posé un certain nombre de questions, le comte plaça la main sur ses cheveux comme pour les caresser, puis lui renversant la tête en arrière de manière qu'elle eût les yeux levés vers lui, il lui demanda si elle serait contente d'aller en pension pour étudier. Elle répondit sans hésiter qu'elle serait très contente. M. d'Omeuse s'écarta pour causer avec Féryl ; puis ses parents tout émerveillés expliquèrent à Isabelle que, grâce à la générosité du comte, elle irait à l'automne suivant en pension dans un couvent de Nevers, comme les demoiselles. Elle remercia en balbutiant, étonnée d'un
changement si grave et si subit. A quelque pas de là. M"* d'Omeuse qui était à peu près de son âge, debout, tenant une cravache à la main, très élégante, coiffée d'un chapeau mousquetaire, considérait cette scène avec une physionomie boudeuse, et sans mot dire.
Isabelle eut la fièvre les jours suivants, tant elle était émue par la pensée de cet avenir inconnu 011 elle allait entrer. Cette vie de pension, parmi des religieuses, dans un milieu distingué, se parait par moments à ses yeux d'un éclat féerique ; mais d'autres fois elle avait peur. Elle interrogeait ses parents : mais ils ne pouvaient la renseigner sur rien.
M'^e et M^^* d'Omeuse vinrent un jour la voir : elle fut ravie d'abord, car elle pensa que la comtesse causerait avec elle comme avait fait M. d'Omeuse ; mais elle s'aperçut tout de suite qu'elle s'était trompée ; car celle-ci, avec un air bonasse et bienveillant, lui parlait cependant sans amitié, c'est-à-dire sans désir de la connaître. M"' Béatrice, qui lui avait à peine dit bonjour, s'enquit avec un air important si elle avait un trousseau et des robes suffisantes. Pendant ce temps la comtesse disait, en lui tapotant les joues :
— Gomme elle est mignonne !... le même âge que ma fille ! mais Béatrice est plus grande...
Puis se tournant vers celle-ci :
— Béatrice, mets-toi à côté d'elle pour que je voie la différence.
Mais Béatrice, que probablement la seule idée de cette comparaison humiliait, resta immobile comme si elle n'avait rien entendu.
— Voyons, Béatrice, — reprit la comtesse d'un ton impératif, — va te mettre à côté d'elle. Quand je t'ordonne...
Béatrice, les lèvres serrées, les sourcils contractés, regardait le sol d'un air obstiné, en personne qui ne céderait jamais. Ce refus jeta une longue gêne. Isabelle, interdite, hésitait à comprendre.
On lui demanda si elle avait pris la résolution de bien travailler en pension ; on lui conseilla beaucoup de piété. Puis ces dames remontèrent en voiture et partirent, lui laissant le cœur serré de voir que celles dont un caprice avait changé sa vie pouvaient passer près d'elle sans soupçonner Tinquiète et immense attente qui touchait son front, comme une aurore.
Quelques semaines après, par une matinée d'octobre mouillée et froide, sa mère la conduisit à Nevers, dans le couvent.
— Je n'oublierai jamais ce jour, racontaitelle, à cause de la grande joie que j'eus à retrouver Geneviève Arlet, la sœur d'Albert. Je ne la connaissais pas beaucoup encore ; mais dans le temps où elle préparait avec moi sa première communion, elle m'avait témoigné de la sympathie, j'avais été touchée de voir qu'elle était bonne pour moi, et j'avais eu un désir extrême qu^elle devînt mon amie. Mais alors trop de choses nous séparaient. Nous ne nous étions plus rencontrées par la suite, et sûrement elle ne soupçonnait pas que je pensais souvent à elle.
Lorsque j'arrivai à la pension avec ma mère, je frissonnais d'inquiétude, car au bord de cette vie nouvelle tout était pour moi signe et présage ; or justement ce matin-là tout était bien triste.
Le couvent était situé sur une colline un peu en dehors de la ville ; on y arrivait par une
vilaine rue en pente dont le sol était glissant de pluie, et le bâtiment massif, se découpant en haut sur le ciel gris, semblait devoir peser sur ceux qui y entreraient. Le parloir oii nous nous dîmes adieu n'était pas fait pour dissiper cette impression. C'était une vaste pièce morose au parquet nu, avec un cordon de chaises le long des murs, ayant pour seul ornement quatre gravures pieuses qui se faisaient vis-à-vis dans des cadres de bois. Aucun bruit de Textérieur ; on n'entendait que le tic-tac d'une horloge, et il y avait dans un angle une petite fille debout, qui sanglotait, appuyée contre sa mère. Alors j'aurais voulu m'en aller, et je serrais de toutes mes forces les mains de ma mère pour qu'elle prît part à la peur que j'avais. Du reste par la suite et même quand j'ai été grande, j'ai toujours redouté ces matins de rentrée : il y a quelque chose de moisi dans l'air, tout a un aspect déshabitué, et puis on devine dans les petites têtes enfantines bien des chagrins.
Lorsque ma mère fut partie, on me conduisit jusqu'à la lingerie, qui était située tout en haut du bâtiment. Au fur et à mesure que les pensionnaires arrivaient, on les y envoyait pour ouvrir leurs malles et ranger leurs vêtements
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avec Taide de quelques religieuses. Aussi il y avait foule ; les amies séparées depuis le commencement des vacances s'embrassaient, bavardaient, oubliaient tout le reste ; les religieuses les rappelaient sans cesse auprès d'elles ; et cela faisait beaucoup de tumulte. Moi je ne connaissais personne. J'avais retrouvé ma malle dans un coin ; c'était une petite malle, vieillotte, grise, entourée d'une corde ; je la regardais, et je pensais que je devais avoir là ce même air chétif, qui faisait pitié. Les religieuses me voyant seule envoyèrent deux fillettes pour me tenir compagnie^ en attendant qu'on pût s'occuper de moi ; mais elles ne savaient de quoi me parler, et je me souviens que je leur dis de retourner auprès de leurs amies, ajoutant avec une conviction parfaite que, pour moi, j'étais si triste que jamais rien n'arriverait à me consoler.
Puis je vis entrer Geneviève, on lui fit fête, toutes voulaient l'embrasser, toutes avaient quelque chose à lui dire. Et il me semblait qu'en effet il y avait sur elle un signe de perfection qui devait nécessairement captiver. Mais je n'osai pas m'approcher d'elle, car elle était si entourée que j'étais persuadée qu'elle ne ferait pas attention à moi, et cette pensée me fut tellement dou-
loureuse qu'un brouillard passa devant mes yeux comme si j'allais pleurer.
Mais voilà qu'au contraire Geneviève m'ayant aperçue, laissa brusquement tout le monde et s'avança vers moi ; elle paraissait heureuse, son regard brillait ; et du fond de mon chagrin je fus subitement ravie de joie, car je vis bien qu'elle ne venait pas à cause de ma solitude et de mon embarras, mais par sympathie toute pure. Oh ! je lui pris les mains avec un élan de reconnaissance, et ce que j'avais dans le cœur de tendresse, je le lui donnai dans ce seul instant. Nous causâmes, et j'éprouvai aussitôt près d'elle le même sentiment de sécurité et de douce entente que jadis ; mon chagrin s'envola sans même que j'y prisse garde. Nous ouvrîmes ensemble ma malle, elle m'aida à ranger mes affaires ; et j'aurais été complètement heureuse si je n'avais eu déjà l'inquiétude qu'une fois ce premier moment passé, elle ne me confondît avec ses autres amies. Car j'aurais voulu qu'elle m'aimât toujours, et toujours comme si nous venions de nous retrouver.
Aussi je lui dis, en lui prenant la main : — Oh ! Je vous en prie, je vous en prie, ce sera sans cesse comme à présent, n'est-ce pas?
Je vis qu'elle me comprenait tout à fait ; elle parut légèrement émue et ses yeux frissonnèrent; elle me répondit :
— Oui, je le veux aussi.
Je lui racontai que le couvent m'avait semblé en arrivant sombre et presque hostile. Nous étions à ce moment restées seules dans la lingerie.
— Mais non, — fît-elle en secouant la tête doucement, — mais non, vous vous êtes trompée, vous verrez que vous serez bien.
Je lui dis que si j'avais eu cette impression mélancolique, c'était sans doute à cause du vilain temps qu'il faisait.
— Mais non, — continua-t-elle secouant encore la tête, — vous vous trompez.
Elle m'emmena jusqu'à une fenêtre qu'elle ouvrit : alors je fus surprise et émerveillée, car la vue était vaste et belle, et contrairement à ce que j'avais pensé, tout annonçait un beau jour.
On apercevait à gauche la ville de Nevers sur son mamelon arrondi et hérissé de clochers, au pied du couvent un parc qui allait presque jusqu'à la Loire, et des plaines au delà du fleuve. La voûte de pluie du matin s'était brisée, et les nuages disloqués laissaient entre eux des rivières
de ciel bleu. Les rayons du soleil qui glissaient à travers la brume, comme des baguettes d'or, faisaient des jeux de lumière magique sur les toits de la ville et sur les eaux de la Loire. Il était midi, et Fangelus sonnait dans plusieurs églises ; des bandes joyeuses de pigeons s'ébattaient dans les airs.
Geneviève se tourna vers moi en souriant, et désignant ces choses d*un geste :
— Vous voyez bien, — me dit-elle, — que vous vous trompiez.
Ses yeux étaient frais et bleus comme les rivières du ciel ; je me jetai à son cou en lui disant :
— Oh ! c'est qu'à présent tout est changé ! J'ai vécu six années avec elle dans ce couvent,
et je puis dire que, pendant ce temps, sur notre amitié pas une ombre n'a passé. Elle est ce que j'ai connu de meilleur au monde,jelui étais soumise en tout, et bien que tant d'événements depuis soient survenus, bien qu^elle ait pu avec raison me mépriser ou même me maudire, la joie qui pour moi rayonne de ce souvenir est encore intacte et ne s'est point ternie.
Peut-être même y eut-il trop de lumière sur ce temps que j'ai passé près d'elle, car la vie
m'a été ensuite plus lourde à porter. Alors je n'obéissais qu'à elle que j'aimais et qui lisait le fond de mes pensées : et c'est pourquoi depuis j'ai toujours eu l'air rebelle, car je n'ai pu me soumettre à ceux qui ne me connaissaient pas. Alors je menais une existence pour ainsi dire idéale, où les circonstances matérielles et extérieures avaient peu de part, et où les événements ne naissaient presque que de son cœur et du mien. Au regard de sa sensibilité merveilleuse, les incidents les plus communs des jours se nuançaient à l'infini : aussi lorsque plus tard j'ai été privée de ce reflet de son âme, tout m'a paru terne et désenchanté.
J'étais sûre que mes sentiments, dès que je les lui confierais, s'enrichiraient d'échos imprévus et prendraient chez elle une nouvelle vie ; et plus j'allais loin en moi et vers mes secrets, plus j'étais certaine de la rencontrer. Seulement, tandis que j'avais l'esprit inquiet, mouvementé, plein de heurts et de hasards, on eût dit qu'elle rien ne l'atteignait ; elle me comprenait, devinait, savait, mais c'était par une sorte de générosité naturelle et par une expérience merveilleuse. Elle était constamment calme et pareille, tandis que moi, toujours hésitante entre la joie
et les larmes, je me jetais d'un extrême à l'autre pour de légers motifs.
Aussi la voyant supérieure et plus haute, je me suis étonnée parfois qu'elle m'eût donné son amitié ; et comme un jour je lui demandais pourquoi elle m'avait ainsi préférée, elle me répondit que c'était parce que j'avais une âme libre et mobile, que c'était là une chose très rare et le bien le plus précieux. Elle, comme moi et mes autres compagnes, nous étions persuadées que nos destinées étaient écrites au ciel, — ou le monde ou Dieu, — et nous cherchions en nous les signes de la vie pour laquelle nous étions nées. Elle me disait donc une fois que, tandis que pour un grand nombre de personnes, un tel choix est de peu de prix et même souvent de peu de sens, parce qu'elles ne disposent que d'une faible partie d'elles-mêmes, — pour moi, au contraire, la vie de mon âme dominerait ma vie, qui était véritablement à donner, et appartiendrait toute à son destin.
Geneviève avait eu raison, d'ailleurs, de m'annoncer que je serais heureuse dans cette maison ; l'existence qu'on y menait devait être en harmonie avec mes désirs d'alors, car j'y ai eu, surtout pendant les premières années, un senti-
ment de bien-être que je n'ai éprouvé nulle part depuis, que sûrement je n'éprouverai jamais. Ce couvent, quand je me le représente sur sa colline, me fait Teffet d'une forteresse au pied de laquelle coulaient les fleuves de la vie du monde sans qu'on les remarquât seulement. C'était une petite cité toute marquée de Dieu et à peine détachée de son royaume. La vie matérielle ne comptait pour ainsi dire pas, et il régnait un accord unanime sur les choses invisibles. Chaque jour semblait consacré à une tâche divine, et pour diviser les années revenaient les fêtes radieuses de l'Eglise, dont on célébrait le sens mystique. J'ai accueilli alors jusqu'au fond de moi-même cette influence d'en haut; seulement je me suis demandé souvent si celles en qui s'était gravée une fois l'impression d'une pareille vie ne risquaient point de traîner ensuite, partout, un espoir difficile à contenter...
Alors ce qui était douloureux, en un certain sens ne l'était pas ; ce qui était passager, en un sens ne l'était pas. L'arrière-fond céleste sur lequel se déroulaient les jours donnait une signification même au hasard et à la souffrance, tout paraissait enveloppé de ses raisons suprêmes, et à chaque moment un mouvement passionné
d'amour et de résignation pouvait, comme un heureux coup d'aile, conduire jusqu'aux portes de la lumière. Alors les plus vifs élans du cœur trouvaient aisément leur repos et leur objet ; mais après que les sentiments se sont ainsi imprégnés d'absolu, et qu'on s'est habitué à n'aimer que leurs formes extrêmes, plus tard, à travers la vie, la possibilité de telles émotions merveilleuses ne cesse de luire aux extrémités de Tâme comme une aurore inutile.
Nos relations avec nos compagnes et avec les religieuses étaient empreintes de douceur, comme il convient près des sources de la paix et de l'amour ; je me souviens de regards suaves et détachés qui semblaient voir Tintérieur des choses. La vie était facile, douce; même on y parlait rarement des épreuves de l'existence, mais plutôt d'espérance et de bonheur, et toutes acceptaient facilement ces présages et ces promesses, se représentant le monde avec des âmes de fillettes, un monde clair et lumineux qui leur ressemble.
Cependant, après quelques années et dans les derniers temps que j'ai passés là-bas, il glissait
déjà quelques ombres sur cette sérénité. Car je devenais grande, et je commençais à me rendre compte que l'avenir se présentait à moi sous un aspect sévère et presque hostile. La plupart de mes compagnes étaient de famille riche, au moins aisée, et il n'y avait pas, entre le milieu de la pension et celui qui les attendait à la sortie, le contraste qui existait pour moi. Quand je venais passer quelques jours chez mes parents, j'éprouvais un malaise continu, car ce qu'on m'apprenait à considérer comme noble, élevé, digne d'être aimé, là personne n'en avait seulement idée.
Mes parents me disaient souvent que j'étais devenue orgueilleuse, et que, depuis que je fréquentais des jeunes filles riches, je les dédaignais ; ce reproche était immérité ; mais il s'agissait d'un mal bien plus grave. Si quelqu'un d'avisé s'était chargé de mon éducation, il aurait veillé, je crois, à me donner plus de savoir utile et commun, et moins de goût pour cette vie intérieure profonde, qui ne ressemble en rien à la sagesse.
Je n'éprouvais point de jalousie à l'égard de mes compagnes riches, mais j'avais parfois près d'elles un regret douloureux et le sentiment
d'une injustice, car pour le reste elles ne différaient point de moi, et cependant elles ne paraissaient pas douter que leur situation sociale fût un avantage inhérent à leur personne. Je ne dis point cela pour Geneviève, qui ne ressemblait à aucune autre... Au couvent on savait ma situation, on s'inquiétait volontiers de ce que je ferais par la suite ; mais cette sollicitude même souvent m'était à charge. Les religieuses me demandèrent plusieurs fois si je ne voudrais point rester avec elles au couvent, et cette offre m'était pénible. Car bien que je fusse très contente dans cette maison, l'idée que ce bonheur pourrait être mon bonheur pour toujours, me glaçait. Tant qu'on est enfant, la religion a un aspect ^ souriant, car elle ne déchire rien dans l'âme, au contraire, elle contente les plus belles aspirations; mais plus tard on voit qu'elle veut de durs sacrifices ; combien de désirs à dix-huit ans, combien de rêves que révolte la vie de cloître, si monotone, et qu'on tient tout entière dans un seul regard! On voudrait vivre vraiment, réellement; une existence consacrée à la méditation » paraît avoir quelque chose de vain et de chimérique. Je me souviens qu'à cet âge je faisais attention plus qu'autrefois, et surtout d'une autre
façon, à la nature qui nous entourait, aux nuits limpides, aux soirs dans le parc, à la douceur des printemps ou des automnes ; j'y trouvais un charme presque douloureux, dont l'impression durait; nous étions habituées à regarder la beauté de chacune des saisons comme un présent de Dieu : mais j'éprouvais alors une foule d'émotions qui me venaient directement d'elles, et non plus seulement de la main qui les donne.
Lorsque je parlais à Geneviève de cette sorte de rumeur de la vie qui était pareille à un appel de choses éloignées, je voyais bien qu'elle devinait le murmure que je voulais dire, mais elle ne l'entendait pas... Pour moi, je regardais presque avec un égal effroi les deux avenirs qui m'étaient proposés ; mais comment malgré tout ne pas espérer, comment croire que la vie sera brutale, hostile, et qu'entre deux routes sévères qu'elle montre, il n'y a pas place pour d'autres promesses ? Je me rappelle bien cette dernière année de couvent, où j'avais à la fois tant de craintes et de si ravissants espoirs. Combien j'ai passé d'heures de rêverie à contempler le paysage qui se déroulait au-dessous de la fenêtre de ma chambre ! J'ai vu de là-haut de lents crépuscules et de bien belles aurores ; je me souviens d'une
surtout, qui m'avait tant frappée parce qu'elle était grave et mystérieuse ; non pas une vaste aurore brillante, mais au contraire étroite, déserte : le ciel sans abîmes comme une parfaite coupole bleue ; le soleil mat à l'horizon, avec des ombres obliques et étranges de tous les objets; une ombre longue de la tour sur les toits de la cathédrale; au-dessus de la ville immobile, dans l'azur reposé, un vol de pigeons décrivait des cercles immenses, seuls à cueillir la lumière. Ce décor rendait attentif, anxieux, il semblait que quelque chose allait s'y révéler qui toucherait l'âme de plus près.
Bien que la vie du monde se présentât à Geneviève sous de plus heureux présages, elle la redoutait autant que moi. Il n'y avait pas en elle ces songes, ces désirs, à la fois le bien et le mal, un monde errant de pensées ; plus elle avançait en âge, plus elle paraissait pure et détachée. Elle, comme tant d'autres, s'inquiétait pour moi des années à venir ; et cette crainte même, qu'elle n'exprimait guère et que je devinais surtout à des détails de sa sympathie, m'était douloureuse comme une clarté trop vive et trop certaine sur ce qui m'affligeait déjà.
Elle me disait que cette lumière spirituelle que
nous avions aimée dans ce couvent, plus tard nous la chercherions en vain autour de nous, et qu'elle ne tombait que çà et là sur de rares collines. C'était par un beau soir doux et vaporeux, à cette même fenêtre et devant ce paysage qui, quelques années plus tôt, nous avait saluées de son soleil au premier jour de ma venue et de notre amitié. Je lui demandai si, même malgré elle, elle n'aspirait pas quelquefois à un moment splendide qui serait comme une floraison de tout son être, et s'il ne lui semblait pas que, faute d'un tel moment, sa vie aurait passé comme un songe presque sans réalité. Mais elle disait que non, qu'elle ne prévoyait rien de pareil, et ne le souhaitait pas non plus, que toujours serait comme maintenant.
Elle prit sur ma table un livre qu'elle ouvrit, et l'ayant feuilleté, elle m'y fit lire une phrase qui était à peu près celle-ci : « Si nous réprimions les mouvements vifs et capricieux de notre imagination, nous commanderions pour ainsi dire aux oiseaux du ciel. »
— C'est joli, n'est-ce pas ? — dit-elle. — Et elle me regarda en souriant.
Je lui dis avec un peu d'ironie :
— Oh l toi, tu es sage, sage...
Alors elle, affectueusement;
— Mais toi, tu n'es donc point sage ?... Oui, je sais bien, tu as besoin d'aller jusqu'à l'extrême M en toutes choses.
Et elle ajouta que c'était précisément pour cela qu'elle m'aimait... ij^
C'est peu de jours après cette conversation que nous nous séparâmes, et que nous rentrâmes chacune dans sa maison.
Je passai chez mes parents quelques mois seulement, car je vis bientôt la nécessité de me faire une existence ailleurs. J'étais là sans occupation ; mon oisiveté, mes goûts choquaient mon père ; il avait une façon gênante de m'observer, presque de m'épier, comme pour se rendre compte s'il allait résulter quelque chose d'important et d'heureux de cette éducation brillante que j'avais reçue. Il me considérait comme une enfant gâtée, qui avait pris de mauvaises habitudes ; cependant il réservait encore son opinion, et semblait attendre les événements. Mais quels événements ? Que pouvait-il arriver? Je ne prévoyais rien, et je sentais de jour en jour son
blâme s'amasser sur moi... Ce n'était pas du reste qu'il fût mauvais homme le moins du monde, mais taquin, buté à de très petites choses et ne voyant pas de droiture hors des voies qu'il avait bien connues. Un jour je me résolus à partir et à chercher une situation d'institutrice ; alors j'eus une sensation de délivrance et je considérai l'avenir avec une énergie nouvelle.
Je ne voyais plus Geneviève ; sa mère, qui avait admis notre amitié tant que nous étions ensemble au couvent, semblait avoir décidé que nos relations s'arrêteraient là. Dès la première fois que j'allai la voir à Fougues, je sentis cette hostilité dans l'air, à l'attitude de toute la famille j'en fus blessée sans mesure, au point de prendre moi-même un visage glacé. Geneviève du reste s'absentait souvent ; elle allait à Lyon où elle avait des parents, et y faisait de longs séjours.
Les religieuses de Nevers, à qui je fis part de mes intentions, me gardèrent quelques mois chez elles, puis me proposèrent de me placer dans une famille d'Autun où je m'occuperais de l'éducation d'une jeune fille. J'acceptai ; je passai là près de deux années, dont je ne vous raconterai pas le détail quoique j'en aie gardé beaucoup de souvenirs impressionnants. C'était dans
une immense maison ancienne, sévère, sombre, bel hôtel particulier datant, je crois, du xvii« siècle ; il y avait là une fillette de quatorze ans atteinte d'une lésion au cœur qui l'étouffait, et qui, dès les premiers mois de mon séjour, empira au point de ne plus laisser d'espoir de la sauver. Elle se devinait perdue, sans qu'on pût la rassurer ; elle avait une peur affreuse de mourir, elle se débattait dans cette angoisse avec des crises de sanglots, et elle avait des réveils terribles la nuit. Elle inspirait infiniment de pitié, mais capricieuse, tyrannique, ne connaissant d'autre existence que la sienne, et ne supportant d'autorité en quoi que ce fût. J'aurais pu m'en aller, car je n'étais pas venue pour être garde-malade ; mais que faire ensuite ? J'avais peur si je rentrais chez moi que mon père ne me reprochât ma faiblesse et mon défaut de courage.
La fillette n'avait plus sa mère ; son père, qu'elle paraissait beaucoup aimer, s'était remarié avec une femme presque belle et encore jeune, doucereuse, fausse, et d'une grande avarice. La petite la détestait, quoiqu'elle eût parfois vers elle des élans d'affection éperdue dans les moments où elle avait le plus peur de mourir. Elle savait que si elle disparaissait son
père hériterait d'elle ; elle disait que sa bellemère souhaitait sa mort et convoitait sa fortune ; et elle le lui disait parfois à elle-même. Caresses et colères, la jeune femme accueillait tout avec le même air mystérieux et patient. Mais pour ce qui était de l'héritage, elle avait bien dû en faire le calcul quelquefois, à ce que j*ai vu et entendu le jour de l'enterrement.
Le père de la fillette était un homme d'une quarantaine d'années, qui paraissait plus jeune que son âge ; peut-être était-il malade aussi, son visage avait ordinairement une pâleur mate ; il parlait peu ; il entrait quelquefois chez sa fille, mais rarement. Alors elle l'accablait de caresses; elle l'appelait près d'elle, et, assise sur son lit, l'entourait de ses bras, en même temps qu'elle coulait du côté de sa belle-mère des regards hostiles.
C'était, au cours de chaque journée^ la répétition obsédante des mêmes scènes que la veille, mais plus graves, plus tragiques, dans un voisinage plus pressant de la mort. La pauvre enfant se regardait durant des heures dans un miroir, détaillant les traits de son visage, et répétant avec des larmes qu'elle aurait été belle. Elle me disait constamment qu'elle voulait vivre,
qu'elle serait très riche, très heureuse ; elle n'avait aucun sentiment religieux, rien qu'un désir désespéré de jouir de la vie, et cela de toutes les façons, avouant ou imaginant à ce propos des choses incroyables. Peu à peu j'avais, dans cette demeure, l'impression d'être gagnée, moi aussi, par quelque mal mortel. J'étouffais, comme la petite malade. Je ne la quittais presque pas, si ce n'est deux fois par jour pour aller à la cathédrale ; mais dans cette antique cité d'Autun, étrange, muette, je croyais retrouver en chaque endroit l'atmosphère de cette maison ; au pied de la cathédrale, ce ne sont que ruelles enchevêtrées, profondes, désertes, vers le soir subitement encombrées de prêtres. Partout tant de silence, tant de tristesse, si peu d'amitié...
Je ne remarquais pas, dans la lenteur des semaines, combien cette existence m'épuisait. Mais lorsque tout fut terminé, et que je fus de retour chez moi, — sans que là-bas on m'eût accordé un mot de remerciement, j'éprouvai une lassitude infinie à cause de ces visions funèbres, de tout ce temps consumé en vain, de ce tragique effort inutile. Ce que je regardais avait, à mes yeux, un certain aspect terni, et je me demandais si je retrouverais jamais la bravoure
avec laquelle,deux années plus tôtj'étais partie.
Après ces innombrables jours si pauvres de bonheur et ensevelis dans Tennui, prévoyant toute ma jeunesse aussi vide, il me semblait, presque comme à la fillette dont j^avais vu l'agonie, que la vie m'échappait...
A ce moment-là; je fus demandée en mariage par un jeune homme de Fougues qui était garde dans les forêts de M. d'Omeuse, et qui pouvait avoir dans la suite une situation analogue à celle de mon père. C'était, à l'apparence, un parti qui me convenait ; mais il n'y avait entre lui et moi aucune idée, aucun sentiment commun, de sorte que cette union me faisait TefTet d'une chose impossible. Mon père cependant s'irritait d'un refus dont il entendait mal les motifs ; des scènes pénibles survenaient, qui allaient plus loin que je ne voudrais dire.
Je me décidai un jour à aller trouver M. d'Omeuse, qui m'avait jadis montré de la sympathie. J'espérais qu'il pourrait m'aider à me tirer d'embarras — bien que depuis ce temps il n'eût pas paru s'occuper beaucoup de moi. C'était lors d'un de ses séjours au château de Maille. Jl m'accueillit très bien, me fit même quelques compliments, et causa longuement avec moi. Je
me confiai à lui volontiers parce qu'il avait Pair de me comprendre parfaitement. Il ne tint point mes peines pour des caprices d'imagination ; il les prit au contraire au sérieux, et comme pour y mettre un terme, il me proposa de venir à Paris auprès de sa fille Béatrice, à qui je tiendrais compagnie et rendrais quelques menus services, disant que j'aurais la plus grande liberté.
Je fus émue de son offre et d'une perspective si nouvelle. Lui-même vint parler âmes parents, qui furent aisément persuadés. De sorte que je changeai encore une fois d'existence.
Me voici donc arrivant quelques semaines plus tard dans cet hôtel d'Omeuse, où s'étale une splendeur dont jusque-là je n'avais pas seulement idée. Les choses mêmes ont là un air de bien-être et de repos, et on y respire une atmosphère heureuse, quoique pesante et molle. Il faut avoir vu cette enfilade de salons somptueux, ce ruissellement d'or, ces fêtes continuelles. Au sortir de la pauvreté, tant de luxe, quoi qu'on puisse faire, frappe l'imagination ; cela ne plaît
point toujours, et, cependant, malgré soi, on en garde dans la mémoire un mirage troublant.
Pour moi, à vrai dire, j*y ai vécu près d'une année dans un malaise continuel. Le comte, puisqu'il voulait me placer ainsi auprès de sa fille, aurait dû, au préalable, s'assurer des dispositions de celle-ci ; mais en chaque circonstance, il fait ce qui lui plaît, sans jamais s'embarrasser de rien. A mon arrivée à Paris, la première fois que je me trouvai en présence de M"' d'Omeuse, je fus confondue, car j'eus la sensation très nette que j'étais pour elle une gêne. Non pas hostile, mais étonnée, distante, point satisfaite ; elle m'examina de la tête aux pieds comme pour juger si je n'avais pas trop Tair d'une paysanne, et elle conclut par un petit signe de tête rassuré. Elle me dit d'un ton pincé que son père avait voulu me rendre service en me faisant venir à Paris, et qu'elle était animée à mon égard des mêmes sentiments que lui. Puis, ayant ajouté quelques mots sur mon installation et sur la chambre que j'occuperais, elle me laissa là.
S'il était vrai, comme elle le faisait entendre, qu'elle n'avait nul besoin de moi, ma situation était absurde. Pourquoi étais-je là 1 Je me trou-
vais si humiliée que j'aurais voulu sur-le-champ quitter la maison. Je me dominai pourtant, comme il le fallait ; et je me promis de faire de mon mieux pour me rendre utile à M"*d'Omeuse et gagner sa sympathie.
Pour ce dernier point, je ne doutais pas alors d'y réussir, et vraiment cela aurait dû être : je me sentais si intacte de cœur et d'esprit, si franche, si désintéressée, avec un tel hesoin de dévouement, que je ne pouvais imaginer que la prévention que j'avais constatée chez elle persistât, quand je me serais appliquée de toutes mes forces à la dissiper. J'étais prête à l'aimer, de la façon la plus discrète, la plus effacée s'il le fallait ; je lui aurais volontiers donné mon affection entière : mais elle n'en a jamais voulu. Elle n'a pas été bonne avec moi ; pas une fois elle n'a essayé de me connaître. Je crois qu'elle était persuadée qu'il y avait un abîme infranchissable entre elle et moi, que nous ne pouvions avoir un seul sentiment pareil. Si je tentais de lui exprimer une opinion, après un long intervalle de silence, elle répondait par un : « Ah ! » sec et distrait, de sorte que bientôt je ne m'y aventurai plus. Si je voulais lui témoigner de l'amitié, elle avait presque Tair de se mettre à
l'abri par un léger recul dédaigneux. Elle n*y apportait pas, du reste, de malveillance particulière, au moins dans les débuts ; c'était le simple effet d'un orgueil qui lui avait glacé le cœur. Mais moi, je n'avais encore rien connu de si offensant et de si injuste.
J'allais d'ordinaire dans son appartement le matinentre neuf et dix heures ; si elle avait des lettres à écrire, des ordres à donner, des toilettes à choisir, je l'aidais. Après m'avoir d'abord considérée comme un embarras, elle prit l'habitude de ma venue régulière, et même l'exigea. Elle se rendit compte qu'elle pouvait avoir en ma bonne volonté une confiance totale, et elle se reposa sur moi de mille choses ; mais toujours avec le même air de supériorité, témoignant son mécontentement dès qu'elle en avait, et me traitant comme si je n'avais pas eu d'existence en dehors des services que je pouvais lui rendre. Je me trouvais là aussi lorsqu'elle recevait ses amies, et je la déchargeais des légers soins que pouvait nécessiter leur présence. La première fois que j'assistai à une de ces réunions, qui avaient lieu d'ordinaire l'après-midi et une fois chaque semaine, elle tint à ce que je parusse sous le jour le plus avantageux. J'eus une jolie
toilette aussi bien faite que celles qu'elle portait elle-même, d'une nuance gris perle qui m'allait bien. Elle entra dans ma chambre comme je finissais de m'habiller, et s'assura, me faisant tourner d'un côté, puis de l'autre, que tout était en ordre. Elle était un peu intimidée, je crois, par cette présentation, car elle craignait l'opinion de ses amies, et tenait à ce que je lui fisse honneur. D'ailleurs, pourquoi me faire paraître à ces réunions ? Je n'y tenais point, et cela avait été décidé sans moi.
A la vérité, ce jour-là^ je fus au supplice. Lorsque j'entrai dans le salon où se trouvaient ces jeunes filles, M"^ d'Omeuse me présenta à quelques-unes ; je vis qu'elles avaient déjà été averties de ma présence ; elles me parurent plus simples et plus aimables que Béatrice ; mais elles ne savaient pas bien sur quel ton me parler, et elles montrèrent un léger embarras qui multiplia le mien. Au bout de cinq minutes, on me délaissa, je demeurai seule à l'écart, et je fus soudain très malheureuse. Car au milieu de toutes ces jeunes filles mon isolement était choquant, et ma pauvreté plus sensible dans ce cadre somptueux. En serait-il toujours ainsi ? Je revoyais mon arrivée au couvent jadis, et com-
ment dans une situation analogue Geneviève était venue vers moi. Cela était passé, inutile... J'étais incertaine de ce que je devais faire, je me tenais appuyée contre le bras d'un fauteuil, ni debout, ni assise ; je me souviens qu'à ce moment, je m'aperçus moi-même dans une glace éloignée qui formait un panneau de porte, encadrée de baguettes d'or; et comme mon image ne m'était pas renvoyée directement, mais par ricochet et de profil, et que j'avais une toilette et aussi une coiffure nouvelle, pendant la première seconde je ne me rendis pas compte que c'était moi ; mais je lus une si complète mélancolie sur mes traits que j'en fus toute saisie, et je reconnus d'abord mon visage à mes pensées. Am'être vue ainsi un instant, lointaine et comme étrangère, je me trouvais ainsi plus solitaire, plus perdue.
M"' d'Omeuse me dit le soir que j'avais plu, et elle m'en sut gré quelques jours.
Si elle me traitait avec tant de froideur, son père, au contraire, causait volontiers avec moi. Dans cette immense maison, il était seul à me témoigner de l'amitié, et à travers tout le monde qui vivait ou passait là, sa bienveillance me faisait respecter. Il voulait que je fusse bien traitée; et si j'excepte mes relations assez sommaires avec Béatrice, j'étais presque comme une invitée. J'ai eu depuis l'occasion de me demander s'il ne me faisait point la cour alors; mais cette idée en ce temps-là était très loin de moi et ne m'effleura même pas. Une fois, dans les premières semaines, il s'informa si j'étais contente de Texistence que je menais, et si je n'avais à souffrir de rien. Je n'aurais pas avoué combien j'étais peinée des dédains de Béatrice ; mais je lui dis que c'était une mauvaise chose pour moi, qui étais pauvre, de vivre dans un milieu si riche ; qu'on s'y accoutumait trop aisément ; et que peut-être je
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ferais bien de n'y point trop demeurer, car je craignais qu'à la longue, il ne m'en vînt des regrets ou des désirs dont j'aurais honte et dont je ne voulais pas. Tout cela très sincèrement, avec un mouvement de confiance, comme s'il allait comprendre et m'approuver. Je vis qu'au contraire ce scrupule de conscience lui paraissait naïf, déplacé, un peu sot peut-être. Au point que je me demandai avec effroi, si vraiment il était si peu important que je fusse au fond de Tâme telle ou telle : car déjà j'avais remarqué que ce qui jadis au couvent avait le plus de prix, dans ce monde nouveau était ignoré et ne comptait pas... Mais pour ce qui est de M. d'Omeuse, en ce temps-là, je l'admirais; il est certainement très supérieur à tous les gens qui l'entourent, non pas oisif coixime les autres, mais levé chaque matin de très bonne heure, et absorbé par ses affaires ; sa conversation est frappante, forte, d'un certain tour direct impossible à trouver ailleurs ; l'esprit libre, ouvert ; en même temps un air de dignité imposante, et, à part une certaine bienveillance qui ne s'étend pas au delà de ce qu'il voit, un grand mépris de tout.
Les premiers jours que je passai dans l'hôtel d'Omeuse, je fus surtout frappée du luxe qui
y régnait ; ce n'est que peu à peu que je remarquai le caractère étrange de cette famille ; ou plutôt ce n'est pas une famille, mais quelques personnes accoutumées à habiter ensemble, presque sans lien. La comtesse, dans cette maison, trouve le moyen d'avoir une existence retirée et presque claustrale. Elle occupe au premier étage sur les derrières de l'hôtel un appartement isolé qui donne sur le jardin; elle y passe ses journées,accordant le moins de temps possible aux relations mondaines, et même aux siens. Elle semblait offusquée par le faste qui l'entourait, et avait l'air de ne pas vouloir seulement y porter les yeux. Toujours effarée, mystérieuse, et le regard presque craintif. Il est probable qu'au fond d'elle-même, et en silence, elle juge très sévèrement ce qui se passe autour d'elle ; on dirait qu'elle voit le mal partout. Aux fêtes et aux réceptions, elle ne paraissait même pas. Pour moi, jusque dans les derniers jours, on aurait cru qu'elle n'avait pas seulement remarqué ma présence. Peut-être a-t-elle aimé ou admiré son mari autrefois, mais depuis l'exil de sa seconde fille Edith, quoiqu'elle demeure timide devant lui, la brouille est certaine. Vous savez sans doute que le comte n'a jamais pu supporter près
de lui cette enfant idiote, et qu'il a fini par la reléguer chez des religieuses à l'étranger... Quant à son fils Maurice, je l'ai aperçu très rarement. En sortant de l'Ecole polytechnique, il s'est occupé quelque temps des affaires de son père, puis s'est tout à coup séparé de lui; ils ne s'entendent plus. Il est officier dans une garnison de l'Est ; il ne vient que pour certaines grandes occasions, parle peu et ne reste pas. Il a la belle staturede son père, Tair énergique, décidécomme lui, mais avec quelque chose de plus reposant dans la physionomie. C'est comme un étranger dans la maison. Il est en froid avec Béatrice, qui ne lui a point pardonné sa rupture avec le comte, et le blâme que cette rupture semblait signifier. Béatrice a une confiance absolue en son père. Tous les deux sont orgueilleux, autoritaires, même violents ; cependant je ne sais par quelle entente tacite, ils ne se heurtent point. Béatrice est, je crois, la seule personne pour laquelle le comte serait capable de dévouement; mais il est beaucoup plus intelligent qu'elle, qui a des préjugés sur toutes choses. Ils sont Tun et l'autre indifférents aux souffrances d'autrui ; cependant le comte est plus excusable, car sa vie est une lutte incessante, tandis que Béatrice, qui est oisive, a du
mépris pour les gens qui sont malheureux, comme si leur malheur même les classait audessous d'elle.
Telle est à peu près cette maison : ajoutez un défilé continu de visiteurs et d'amis, ajoutez des soirées, des dîners — et malgré tout cet éclat un fond médiocre, vulgaire et quotidien, qui appelle Tennui. Je m'étais, je ne sais pourquoi, imaginée en arrivant que, dans une demeure si privilégiée par la fortune, il devait régner une noblesse de sentiments rare et choisie. Mais rien de pareil: au contraire une existence uniquement matérielle, perdue dans le présent et dans des plaisirs sans bonheur.
Au début je m'étonnais que tant de gens pussent demeurer paisibles et satisfaits dans ce grand oubli de leur âme. Mais peu à peu ce bonheur facile et ce laisser-aller s'insinuent dans le cœur, et malgré soi on sent grandir le prix de la puissance et de Tor ; s'ils manquent, il semble que tout manque; on s'aperçoit que le reste décline et ne fait plus contrepoids. Au milieu des mensonges d'un luxe qui ne devait jamais m'appartenir,je retrouvais ce sentiment que depuis quelques années j'avais partout d'être comme en exil, et je souffrais d'une privation amère sans que
j'eusse pu dire ce que je voulais au juslc, car ces images de la richesse, qui ébranlaient mes rêves, ne les remplissaient pas.
Certains soirs où l'on donnaitdes fêtes, — auxquelles je ne voulais pas assister — je voyais de ma fenêtre, dans la cour, le remuement des automobiles et des équipages à travers une demiobscurité traversée d'étincellements et de reflets ; des toilettes éclatantes comme des fleurs, apparues un instant sous la lumière delà marquise; une rumeur venait des salons, percée d'un chant de violons, faible comme un grelot lointain. J'éprouvais alors une détresse à sangloter ; non que j'eusse voulu me trouver au milieu de la fête, car je savais que je ne m'y plairais point — ni que j'eusse souhaité être une des personnes qui y assistaient, car je ne les enviais point ; mais c'était un désir démesuré et vague qui allait ailleurs, peut-être vers quelque don absolu de moimême, non précisément vers l'amour, car je n'aimais personne, non plus cependant vers les choses divines comme autrefois, car il faut pour cela une pensée intacte, sévère, tandis que j'avais l'âme amollie, et comme chargée de trop violents parfums. Plusieurs fois dans ce temps-là j'ai repensé avec mélancolie à l'éducation que j'avais
reçue ; pourquoi ces images d'une félicité splendide, dont on ne se défait plus ? ce besoin de clartés par delà ce qu'on voit, et cet ensemble de sentiments qui ne peuvent jamais s'ajuster à la vie? Je me voyais destinée à une sorte de déconvenue perpétuelle, et je venais peu à peu à souffrir de cette âme qu'on m'avait donnée.
Au bout de deux ou trois mois, je fus moins dépaysée au milieu des amies de M"* d'Omeuse, qui toutes me marquaient de la sympathie. Les jours 011 elles se réunissaient dans le salon de Béatrice, elles me réclamaient si je n'étais point là; je venais donc, mais je venais plutôt à contre-cœur. On eût dit que Béatrice était presque offensée personnellement si Ton avait quelque attention pour moi. Souvent, si l'une de ces jeunes filles s'attardait à causer avec moi, elle interrompait d'un mot sec, ou même d'un ordre qu'elle me donnait, comme pour marquer que j'étais une égale tant qu'elle y consentait, une servante si elle aimait mieux. Cela me peinait jusqu'aux larmes, surtout dans les commencements où je désirais tant lui plaire. Mais qu'y faire? Elle-même me commandait de venir à ces réunions. Lorsque ses invitées me parlaient,j*aurais voulu les prier de me laisser à l'écart, tant j'avais peur de la
mécontenter, et j'étais réduite à épier sur son visage les effets de Tamitié qu'on me témoignait.
J'ai cru remarquer qu'elle était surtout vexée de quelques compliments qu'on m'avait adressés. Elle est grande, avec Tair naturellement noble, altier, la taille parfaite; mais les traits de son visage sont un peu rudes; je pense que dans son entourage on me trouvait une physionomie plus agréable que la sienne, et qu'elle ne pouvait le supporter. Cependant il me fallut longtemps avant d'en rien soupçonner. Pour la seconde de ces réunions à laquelle j'assistai, je voulus m'habiller de façon plus modeste que la première fois afin d'éviter la gêne de ne pas me sentir à mon rang; je pris une robe un peu chétive et de couleur terne, que j'avais apportée de province; et, mise de la sorte, j'allai me montrer à M"' d'Omeuse, avant de me rendre au salon. Je la rencontrai dans la galerie qui menait à ma chambre; elle m'examina, les lèvres pincées, avec une moue de dédain; je voyais enlace de moi dans une glace ses yeux qui allaient de haut en bas, puis de bas en haut, et elle termina en me disant d'un ton maussade :
— Enfin, tout vous va, tout vous va...
Au lieu de m'appeler Isabelle, elle me dési«^
gnait souvent par le diminutif de Belle; mais comme tout le monde se servit de ce nom, passé dans l'usage, il cessa bientôt d'être méchant.
Cette antipathie si injuste qui allait croissant, me désolait ; souvent je formais le projet de partir, mais je prévoyais que le comte s'y opposerait.
Parmi les amis de M'^* d'Omeuse se trouvaient quelques jeunes gens, dont l'un marquant par son nom et aussi par sa personne: c'est le comte de Coisly. Il devait avoir vingt-quatre ou vingtcinq ans ; il était alors très assidu dans l'hôtel; il était laid et mal bâti, malgré cela, séduisant. Ses manières sont empreintes d'une distinction admirable. Sans doute il passe sa vie dans les salons et en compagnie de jeunes femmes, et il y a pris une habitude de s'appliquer à plaire dont il ne se défait jamais; on le dirait constamment en train de manœuvrer sur un terrain difficile. En même temps dédaigneux, glacé, blasé, poli. Il a de la malice dans le regard, et de l'esprit quoique toujours pour des détails. Il m'a fait l'effet d'être insaisissable, fuyant, peut-être perfide. Enfin tel qu'il était, il avait du succès, et la plupart des jeunes filles qui venaient là en pa-
raissaient fort entichées. Pour elles, elles étaient charmantes, surtout quand on les voyait nombreuses, et ensemble; peu ou point qui fussent réellement belles, mais toutes remplies de grâce, habillées en perfection, parées, et ayant spontanément les attitudes les plus élégantes et les mouvements les plus jolis. Les jours de réception, il y avait dans le salon de M^'* d'Omeuse un va-etvient léger de personnes, un bruissement de conversations et d'étoffes; dans la belle saison, le salon étant situé au rez-de-chaussée, on ouvrait les fenêtres toutes grandes sur la pelouse claire du jardin. Chaque nouvelle arrivante demandait qui est venu, qui n^est pas venu, qui viendra encore; pourquoi telle ne viendra pas, où chacune va aller tout à l'heure; c'était tout. Après cela on goûtait, et il courait autour de la table un rire flûte, mobile, insignifiant, qui naissait et mourait de rien. On se serait cru chez des poupées faisant la dînette une fois de plus. Elles avaient l'air de ne se demander les unes aux autres que d'être luxueusement vêtues et délicieuses à regarder. Cependant en partant elles laissaient après elles un grand vide... Ajoutez qu^elles avaient chacune quelque flirt en tête, qui était le plus grave de leurs soucis.
M. de Coisly était particulièrement lié avec M"' d'Omeuse ; néanmoins il semblait faire un peu la cour à toutes ses amies. Je pense que Béatrice aurait désiré qu'il la demandât en mariage ; il a un grand nom, plus tard il sera duc ; c'est de quoi lui plaire. Peut-être aussi Taimaitelle réellement ; je ne m'en doutais pas alors : comment aurais-je imaginé un sentiment sincère à travers tant de frivolité?
Lui en tous cas, dès les premiers jours, fit mine de me distinguer et de me prendre en amitié. Comme s'il avait deviné la sensation de gêne que j'éprouvais, il affecta de se comporter avec moi exactement comaie avec les autres jeunes filles qui étaient là, et de la sorte il donna le ton à tout le monde.
Si Béatrice me faisait une observation cassante, au lieu que les autres personnes se dérobaient, lui sans se gêner lui adressait froidement quelque impertinence où se lisait l'intention de me venger. Il s'occupait de moi, me regardait, venait me dire quelques mots, me demandait mon avis — tout cela presque sans qu'il y parût, et avec une dextérité surprenante, car en un clin d'œil il était près de moi, à point pour ce qu'il voulait, et aussitôt plus loin, en somme discrè-
lement. D'ailleurs il ne m'inspirait aucune confiance, et ridée ne me venait pas qu'il pût avoir de l'inclination pour moi. Ce manège qu'il avait dû faire déjà cent fois me paraissait hypocrite, puéril; néanmoins je ne pouvais m'empêcher de le remarquer et d'y faire attention. Aussi je me tenais sur une grande réserve. Il aurait dû se rendre compte que ses avances risquaient de me nuire, et pouvaient me compromettre même sans que j'y eusse donné le moindre signe d'assentiment. Mais il ne s'en souciait guère, je crois... Un jour qu'il s'amusait à prendre tour à tour les mains de chacune des amies de Béatrice, pour y lire leurs sentiments et leur avenir — elles s'y prêtaient d'autant plus volontiers que ce n'était qu'un prétexte à compliments — comme je le voyais obliquer peu à peu vers moi, redoutant ce colloque prolongé, je me levai et sortis.
Une autre après-midi, à très peu de jours de làjComme ces jeunes filles faisaient de la musique, elles me demandèrent si je savais chanter; je répondis que je connaissais des chansons de ma province; aussitôt elles de déclarer que c'était précisément là ce qui les intéresserait le plus, et qu'elles voulaient les entendre. Elles m'entourèrent, me prièrent ; je cherchai un signe
d'approbation de M'^' d'Omeuse, mais elle se tenait à l'écart et ne parut pas voir ma question. Enfin je me décidai à chanter, j'eus du succès, tout le monde me félicita, et M. de Coisly avec un empressement particulier. C'est alors seulement que je rencontrai le regard de Béatrice, immobile et froid.
Aussitôt après on passa dans la salle à manger pour goûter ; à peine était-on assis que JVr'* d'Omeuse se plaignit à haute voix qu'il manquait quelque chose sur la table, je ne sais plus quoi. Puis s'adressant à moi d'un ton coupant:
— Belle, vous auriez dû vous occuper de cela, au lieu de tant vous faire admirer. — Ces derniers mots bien détachés et cinglants.
— J'y vais, — lui dis-je, — et je voulus me lever.
— Non, restez là, — dit-elle, — c'est trop tard à présent.
Elle donna Tordre à un domestique, et ajouta un geste d'impatience comme on fait en présence d'une personne qu'on ne peut plus supporter.
Tout le monde avait entendu, avec stupeur, je crois. 11 y eut encore quelques bruits de conversation, sans doute prolongés à dessein; puis un silence implacable qui faisait mieux paraître ce qu'elle avait dit.
J'étais si humiliée et révoltée que je voulus m'en aller; mais ma voisine me retint doucement à ma place, de sorte que je demeurai là, baissant la tête, et sentant que malgré mes efforts des larmes venaient se suspendre à mes cils.
Le goûter se termina vite, sans que la gaîté fût revenue. Je pense qu'en général on désapprouvait M'^" d'Omeuse. Quand on fut de retour dans le salon, une de ses amies lui parla quelques instants à voix basse, évidemment à ce propos. Je me trouvais à quelques pas. Alors il se passa une chose absurde.
M. de Coisly s'approcha de Béatrice et lui dit en me désignant :
— Béatrice, vous vous conduisez très mal envers cette petite.
On fît cercle aussitôt. Béatrice le regarda d^un air de défi.
Il continua tranquillement ;
— Vous devriez avoir honte.
Puis d'un ton presque impératif :
— Il faut lui faire des excuses, Béatrice... maintenant.
M'^' d'Omeuse parut suffoquée à cette seule idée. Mais lui toujours aussi calme, et comme si la chose allait s'accomplir le plus simplement
du monde, voulut me prendre la main pour me mettre devant M"' d'Omeuse. Au contraire je me retirai, voyant quelle folie il faisait. Je ne lui avais du reste aucune reconnaissance, car je ne pensais pas qu'il y eût dans sa conduite générosité toute pure. J'avais le sentiment qu'il ne s'agissait pas réellement de moi, mais d'une querelle entre eux, d'une sorte de brouille d'amants, et de quelque soumission obscure exigée de Béatrice, dont je fournissais la circonstance. M"* d'Omeuse avait sur le visage une expression d'amertume outrée. Gela dura quelques secondes ; mais, comme je m'étais éloignée, la scène se termina là. Ensuite on s'appliqua à ne se souvenir de rien.
Le lendemain matin, vers dix heures, j'allais entrer comme à l'ordinaire chez M"^ d'Omeuse, lorsque j'entendis de l'antichambre un bruit de conversation. Je m'arrêtai. D'abord la voix du comte, conciliante ;
— Voyons, — disait-il, — c'est grave cela... Il faut réfléchir. Tu me contrarierais...
Mais Béatrice l'interrompit avec vivacité;
— Non, tu ne sais pas ce qu'il en est. — D'abord cet arrangement ne m'a jamais convenu,
et à présent je n'en veux plus. J'aime mieux ne pas te dire les raisons.
Puisa nouveau la voix du comte.Mais jen'en voulus pas entendre davantage. Je ne doutai point qu'il ne s'agît de moi, et vraiment je ne pouvais m'en étonner ; cependant cela me fit mal presque physiquement. Je m'éloignai, et je retournai dans ma chambre. J'y réfléchis toute la matinée. Un peu avant midi, j'allai chez le comte et je me fis introduire dans son bureau. Je lui déclarai que j'étais décidée à partir. Il montra de l'étonnement. Je lui expliquai que Béatrice avait toujours été avec moi cassante, hautaine, en dépit de mes efforts pour lui plaire. Il protesta, me dit que je la connaissais mal, qu'elle serait fâchée de mon départ.
Je lui répliquai en racontant ce que j'avais entendu le matin même. Mais lui sans se troubler me dit que je m'étais trompée, qu'il n'était pas question de moi. Je fus déconcertée, mais il s'exprimait avec tant d'assurance que je le crus. Il ajouta que lui du reste ne pourrait consentir à mon départ, qu'il s'était habitué à ma présence, qu'il y tenait, que de toutes façons il s'arrangerait pour que je ne m'éloigne pas de Paris. Mais j'étais si étonnée de ce qu'il avait dit
au sujet de la conversation du matin, que je ne faisais plus guère attention à ses paroles. Il se trouva qu'à ce moment Béatrice parut. Elle s'arrêta sur le seuil, surprise de me voir là. Je m'avançai vers elle et je lui dis qu'étant entrée le matin chez elle, j'avais entendu qu'elle causait avec son père, et j'avais saisi quelques mots durs et cruels que j'avais cru d'abord s'appliquer à moi ; qu'en conséquence j'avais voulu m'en aller de la maison ; mais M. d'Omeuse venait de m'apprendre que je m'étais trompée et qu'elle ne parlait point de moi.
Je vis à ces mots tous les traits de son visage se contracter.
— Mais non, — murmura-t-ellc, — assurément non...
J'étais émue, je voulais lui dire qu'elle m'avait toujours jugée mal, que si jamais je Tavais blessée, c'était bien malgré moi et par ignorance uniquement. Mais comme je commençais ainsi, un coup d'œil rapide qu'elle échangea avec son père me montra clair comme le jour qu'ils me trouvaient bien naïve et que tous les deux venaient de mentir. Je fus si saisie que ma phrase commencée s'arrêta net. Ils virent que j'avais lu dans leur regard ; il y eut quelques
secondes de silence et d'immobilité, puis je
sortis.
J'étais dans un grand embarras. Il était grave
j . de m'éloigner de ma propre volonté et contre
' celle de M. d'Omeuse, étant donnée surtout la
dépendance de mes parents par rapport à lui ;
et puis, que faire? où aller? Toute l'après-midi
je restai chez moi hésitante et troublée.
Le soir vers sept heures, je descendis et je rencontrai le comte dans un des salons du rezde-chaussée. Il vint vers moi et me redit avec vivacité le regret qu'il aurait de mon départ. Nous causâmes quelque temps dans l'embrasure d'une fenêtre. Il me représenta ce que je lui avais moi-même exposé à Maille, combien ma situation était pénible dans ma famille, et tous les embarras qui m'attendaient. Il me dit que pour son compte il aurait un réel chagrin à ne plus me voir, ajoutant beaucoup de compliments. Son insistance, son ton pressant dépassaient ce que j'avais attendu. 11 me demanda si je n'avais pas d'amitié pour lui ; je lui répondis loyalement que si, qu'il était une des bien rares personnes qui m'eussent témoigné un réel intérêt, que je lui en serais toujours reconnaissante, mais que l'hostilité de Béatrice m'était trop
douloureuse pour que je pusse demeurer auprès d'elle.
Il me dit alors qu'il ne voulait pas m'imposer ce sacrifice, qu'il me demandait seulement de rester à Paris, que je pouvais choisir d'y vivre où et comme je préférerais, que je n'avais qu'à exprimer un désir à cet égard pour qu'il fût aussitôt comblé. Cela du reste exprimé de façon suffisamment discrète ; de telle sorte que je ne fus choquée par aucune idée précise, et, que dans le trouble où j'étais, je ne compris même pas très bien. Cependant, instinctivement, j'eus peur ; sa présence m'avait toujours impressionnée ; l'obscurité avait peu à peu envahi le salon; prise d'effroi, je lui dis brusquement ;
— Mais non, je veux m'en aller...
— Où ? — fit-il sèchement.
Je répliquai :
— Eh bien ! chez mes parents...
Ces mots tombèrent timidement dans l'ombre; il n'y répondit même pas, et je sentis tout ce qu'ils évoquaient pour lui d'images dédaignées.
La conversation s'acheva là-dessus. J'étais ce soir-là si désemparée que, une heure après, comme on sortait de table, le comte s'étant approché de moi, et m'ayant demandé si j'étais fâ-
chée de quelqu'une de ses paroles, je fis sottement signe de la tête que non. Sans rien répondre de plus, je me retirai.
Vers dix heures, comme j'étais chez moi, une femme de chambre que je ne connaissais pas, frappa à ma porte et entra. Elle me remit un billet de M"* d'Omeuse, qui me priait de venir immédiatement chez elle, en me faisant conduire par la servante. J'obéis. Nous descendîmes par un escalier de service, et nous atteignîmes par les derrières de l'hôtel l'appartement de la comtesse. Jamais encore elle ne m'avait demandée chez elle, et j'étais intriguée. On m'introduisit dans un boudoir long et étroit^ orné de tentures sombres, et éclairé par deux candélabres chargés de bougies. J'y restai seule un instant. La comtesse entra, toute vêtue de noir. Elle que j'avais toujours vue effacée, repliée sur elle-même, je la trouvai au contraire agitée, excessive dans ses paroles et ses gestes, même bizarre, inquiétante.
Elle vint vivement vers moi, me prit les mains et répéta à plusieurs reprises lentement :
— Mon enfant ! mon enfant I... Chaque fois avec une intonation différente, reproche, pardon, cri d'alarme.
Je me demandai d'abord si elle perdait l'esprit. Mais je vis bientôt qu'il n'en était rien, et que simplement elle était au courant de la conversation que j'avais eue le soir avec le comte, soit que peut-être elle se fût trouvée là par hasard, mais plutôt parce qu'elle avait été renseignée par l'espionnage des domestiques.
Elle reprit avec plus de douceur :
— Alors, comment ? pure, intacte, sage ! Qui l'aurait cru ? Pas une petite rouée ! aveugle seulement...
Puis avec un nouvel éclat :
— Mais vous ne voyez donc rien? Vous n'avez donc jamais ouvert les yeux? Ces yeux, — ajoutât-elle en levant la main vers mon visage d'un geste presque affectueux. — Alors qu'êtes-vous venue faire ici, où il n'y a que vice et perdition? Coisly ! M. d'Omeusc ! Ma pauvre petite, il faut sauver votre âme ; allez-vous-en, partez le plus tôt possible ; faites n'importe quoi ailleurs. Heureuse que je suis de vous avoir prévenue à temps !
J'étais véritablement stupéfiée; je me demandais s'il était vrai que je fusse ainsi au bord d'un abîme, sans m'en douter.
Elle me fît promettre que je partirais. Je lui
dis quelques mots de sa fille : pour toute réponse elle se contenta de répéter plusieurs fois le nom de Béatrice sans bienveillance.
Encore à présentje me demande si elle n'avait pas la tète un peu faible.
p]lle tint à me remettre une enveloppe préparée à Tavance dans laquelle il y avait de l'argent. Je ne voulais point accepter : mais elle insista avec tant d'autorité que je cédai. « Cela vous aidera », disait-elle. Plus tard, quand j'ouvris l'enveloppe, je vis qu'elle contenait une somme insignifiante ; — non que j'accuse sa générosité, mais sûrement elle n'avait pas beaucoup d'expérience de la vie, ni de quoi que ce fût.
De retour dans ma chambre, je ne pus dormir de toute la nuit, tant cette scène imprévue, théâtrale, m'était entrée avant dans l'esprit. Comment ne pas ajouter foi aux craintes de la comtesse? Je me voyais entourée de dangers et de pièges obscurs ; comme à elle, le mal m'apparaissait partout, peul-être à tort, peutêtre avec raison. J'avais hâte de m'éloigner, et l'impression que j'avais reçue était si forte que jusqu'à mon départ même, il me fut impossible d'en accueillir une différente.
Le lendemain, quand je vis le comte, j^eus
un mouvement d'effroi, qu'il remarqua. Je lui
annonçai ma résolution nouvelle ; il protesta ;
mais il s'aperçut vite qu'aucune objection ne
m'atteignait.
— Enfin, d'où vient ce changement? — dit-il, —
que s'est-il passé ?
Je ne répondis pas. Il finit par prendre un
ton hostile et glacé, comme un homme offensé,
qui pourtant aurait un jour le dernier mot. Mais
je ne faisais attention à rien.
Quant à Béatrice, dès qu'elle connut mon prochain départ, elle parut ne même plus me voir; pas un mot, pas un regard, même point d'adieu ; une indifférence totale : je n'existais pas.
Encore une fois je fus à table avec eux. La comtesse avait repris ses mêmes façons silencieuses et secrètes. Elle se retira dès le déjeuner terminé, sans m'adresser la parole, sans s'enquérir de rien, aussi étrangère que jamais à ce qui se passait autour d'elle.
Ainsi me voilà à nouveau dans ma famille ; c'était la même maison, la même existence, mais dans ce décor immobile je me retrouvais bien
changée. Il me sembla alors que je jetais autour de moi un regard nouveau, sans illusions. Ce n'était point lassitude, car je sentais au contraire en moi plus de désordre et presque plus de violence ; mais j'avais dans Tesprit une clarté froide, avec une certaine volonté méchante de voir toutes les choses telles qu'elles étaient... Je ne raconterai pas le détail de ce temps-là ; j'aurais trop l'air de vouloir excuser ce qui est arrivé ; mais réellement j'étais très malheureuse ; ma vie me paraissait vide, condamnée, et il est arrivé ceci, que par défaut d'espoir, j'ai perdu peu à peu toute ma fierté, je me suis considérée moimême et mon existence à venir comme une chose sans importance, perdue et déjà sacrifiée ; oui, c'est cela qui est cause de tout, qu'il ne me parut plus y avoir d'importance à ce que le hasard vînt et fit de moi ceci ou cela.
M. d'Omeuse écrivit à mon père que j'étais partie contre sa volonté, au mépris de ses services anciens et de ce qu'il était encore disposé à faire pour moi. Il passa quelque temps à Maille à l'automne, mais contrairement à son habitude il ne vint point nous voir : chez nous que d'attentes déçues I que de réflexions à ce sujet 1 que de commentaires I Mon père, inquiet
i 2 HISTOIRE D ISABELLE
et mécontent, ne me ménageait point les obser-. vations désagréables. Cependant j'avais de la répugnance à raconter les circonstances de mon départ. Je cherchais quelque autre situation, mais avec dégoût, et à l'égard de la vie même je n'avais que du dégoût. Je ne peux dire dans quelle mélancolie je passai cet été, la sorte de nuit qui était sans cesse devant mes yeux, ce désespoir au fond de mon cœur comme une masse lourde qui attirait tout à soi, ce refus de consolation...
J'avais cependant retrouvé Geneviève. Elle était à Fougues chez ses parents ; son frère, venu en congé de Paris, y passa quelques mois aussi. Je les voyais souvent.
Toutefois au début l'accueil de Geneviève m'étonna, car j'y lus une sorte de sévérité nouvelle, au lieu de ses manières d'autrefois qui semblaient appeler l'intimité et de parfaites confidences. Je lui dis quelques mots de mon séjour à Paris ; mais elle fronça aussitôt les sourcils d'un air mécontent, et en même temps, comme nous marchions Tune près de l'autre, elle me prit le bras et le serra, marque d'amitié, de protection peut-être... Je ne lui parlai plus sur ce
sujet. Je ne sais quelles réflexions elle avait faites pendant les années qui nous avaient séparées ; mais elle semblait à présent davantage repliée sur elle-même, plus uniquement pieuse, plus close aux choses extérieures, avec plus de rigidité dans l'esprit : assurément toujours bonne, affectueuse, délicate, et cependant jamais rien qui parût fléchir vers ma détresse. Je n'osais la lui confier ; j'avais peur de creuser entre elle et moi des abîmes ; cependant je crois que peut-être elle devinait, peut-être même elle savait trop... Il y avait entre nous de longs silences, mais point pénibles, car je n'ignorais pas la voie de ses méditations, et bien que je n'eusse plus d'ardeur à la suivre, j'avais à ses côtés un sentiment de bien-être comme en face d'un horizon très largement ouvert. Je passais souvent l'aprèsmidi chez elle ; nous nous tenions dans le jardin, sous les arbres ; Albert venait s'asseoir près de nous pour lire ou causer ; c'étaient des heures calmes. Quelquefois nous restions sans rien dire, suivant chacun nos pensées ; elle, absorbée, le regard immobile, profond, comme fixé sur un monde invisible que je reconnaissais bien pour en avoir autrefois eu moi aussi dans les yeux le reflet limpide et la nostalgie.
74 HISTOIRE D*1SABELLE
Albert était un peu plus jeune qu'elle, mais jeune surtout par le caractère, et elle avait gardé de leur commune enfance Thabitude de le considérer un peu comme un enfant. A l'exemple de sa sœur, il me montrait beaucoup d'amitié. Lui seul dans leur maison paraissait comprendre la sympathie que Geneviève avait pour moi : cependant, à vrai dire, il ne la comprenait pas... Je le devinais infiniment faible, incertain, délicat, presque maladif; peut-être m'aurait-il moins plu s'il ne s'était pas rencontré un accord entre sa nature profonde et mon découragement d'alors. Je causai avec lui ; il connut la désolation où j'étais, l'amertume des dernières années, tout ce qui était silence avec Geneviève; il écoutait, approuvait, ajoutait peu ; il me disait qu'il s'ennuyait à Paris, y vivait très seul, craignait ses camarades qu'il trouvait grossiers. Il aimait à se tenir près de Geneviève et de moi, luimême presque féminin dans ses manières, point gênant, ne parlant guère. J'allais voir Geneviève quand je pouvais. Il y avait dans leur jardin un ruisseau qu'on avait, sur une certaine distance, creusé et élargi en canal. Nous nous asseyions près de là ; on voyait l'eau du ruisseau arriver en courant, fraîche, filant droit entre ses rives
de pierre, puis s'étalant en une surface polie ; cela retenait les yeux sans fin. Geneviève se mettait d'ordinaire entre nous ; et de cette habitude d'être ensemble il naquit d'abord une entente douce. Puis peu à peu je devins certaine qu'Albert m'aimait ; non qu'il eût rien dit, rien témoigné ; mais ses gestes, ses attitudes, ses volontés, qui pour d'autres étaient des gestes, des attitudes quelconques, je voyais avec évidence qu'ils étaient inspirés par moi. Je lisais derrière, j'en découvrais le sens caché ; pour ainsi dire je me voyais au centre de tout ce qu'il faisait : et moi, d'ordinaire si soumise à ce qui m'entoure, que tout ravit ou désole, j'étais touchée de me trouver à mon tour souveraine de la peine et de la joie. Je lui en savais gré infiniment ; et ainsi, dans le silence, dans Tombre, presque malgré nous, il se créa entre lui et moi une entente nouvelle et particulière, qu'ignorait Geneviève». J'aurais souhaité que cela durât longtemps, toujours, cet accord double avec lui, avec elle, cet accord double qui m'environnait de profonds échos. Mais déjà cependant je pressentais que cette harmonie allait se rompre : car mes pensées peu à peu inclinaient et versaient toutes d'un seul côté... Oui^ c'était ainsi, dans le
silence, dans la paix, sans qu'il y parût... C'est étrange qu'un tel événement, quand on Ta vécu soi-même, de l'intérieur pour ainsi dire, et qu'on y a jeté une fois un regard ébloui, semble une chose neuve et unique même quand c'était la plus banale histoire du monde.
Albert devait retourner à Paris au début d'octobre et déjà je prévoyais avec angoisse le vide que ferait son départ. Il aurait fallu sans doute ne plus venir, l'éviter, le fuir ; je savais qu'une telle inclination serait sans issue acceptable ; je le connaissais faible de caractère, incertain là où il aurait fallu un grand courage ; je savais aussi que ce n'était point lui qui pourrait recevoir toute mon âme, qu'il n'y aurait jamais une unité véritable de nos sentiments, rien d'absolu, rien d'éternel. Alors pourquoi m'attarder ? A quoi bon ? Cependant je laissais passer et s'enchaîner les heures ; je fermais les yeux sur moi, sur ce que j'étais, sur mes volontés anciennes et familières, comme si j'avais trouvé une joie amère, un arrière-goût de liberté et de vengeance à cet entraînement hors de mon passé. C'est ainsi que peu à peu il devenait puissant sur moi, fort de mon désespoir, de ma lassitude, de mon désir étouffé de vivre, lui cependant faible,
frêle, chancelant, mouvant, faible par lui-même, mais fort pour moi.
Lorsque j'étais restée un peu tard chez eux, souvent ils m'accompagnaient tous les deux du côté de ma maison, ou bien quelquefois Albert seul. Or, un soir de cette fin de septembre, deux jours avant son départ, comme je m'en retournais vers sept heures, et qull était déjà nuit, il m'accompagna seul parce qu'un orage menaçait. Il faisait une chaleur lourde et immobile, et le ciel était chargé de nuages. On entendait dans l'obscurité de grosses gouttes de pluie crépiter sur le feuillage le long de la route. J'étais troublée ; nous marchions vite, en silence, et à mesure que ce silence durait et s'aggravait, je redoutais davantage les paroles qu'Albert pourrait dire. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à une petite distance de ma maison ; je l'engageai à retourner chez lui pour éviter Forage, et je lui tendis la main. C'est alors que brusquement, d'une voix pleine de sanglots, il me dit son désespoir de partir, ce qu'il avait éprouvé auprès de moi depuis longtemps, enfin ce que j'avais deviné et je savais déjà. Il avait retenu ma main, et la serrait ;il avait l'air de vouloir être protégé contre sa peine. J'étais en face de lui, interdite, sans
mouvement; et si j'étais bouleversée ou au contraire glacée et indifférente, je ne le savais même pas : en tout cas non point déchirée de sentiments contraires, non point traversée d'espoirs ni de remords, mais l'âme immobile et hors d'atteinte comme en un instant unique de songe et de fatalité. Et à ce moment les nuages s'étant ouverts tout à coup, et ayant montré un grand morceau de ciel clair d'astres, je ne remarquai presque plus rien d'autre que cette tombée d'étoiles dans mes yeux.
Puis les gouttes de pluie se firent plus lourdes et plus nombreuses. Nous nous séparâmes ; il s'éloigna, courant presque, et j'entendis sur le chemin fuir et se perdre ses pas pressés.
Ensuite la soirée, la nuit sans sommeil ; la pluie, des torrents de pluie, et ce souvenir qui brillait dans les ténèbres. Je me revoyais moimême près d'Albert avec mon attitude, mon silence ; l'amour que j'avais pour lui me semblait, dans cette vision fiévreuse, transparaître presque autour de mon front : alors je m'effrayais de cette clarté sur moi, de cette clarté offerte à son regard. Les plus chétifs détails revenaient m'émouvoir, et déjà je me sentais comme prise au piège dans ce souvenir trop précieux.
Le lendemain dans l'après-midi, je retournai chez Geneviève, comme il avait été convenu avec elle. C'était le dernier jour où je devais voir Albert. La pluie était tombée encore dans la matinée. Bien que le temps fût très refroidi, nous allâmes encore une fois nous asseoir tous les trois sous les arbres. La terre était molle de pluie, le jardin avait l'air alourdi, fatigué, et était plein de senteurs d'orage. Il faisait un jour clair, froid, net ; le ruisseau était gonflé et courait avec bruit ; le vent chassait les nuages rapides.
Geneviève était entre nous, avec son regard grave ; nous rapprochés, serrés contre elle — cependant pour la première fois séparés d'elle, car nous savions que nous avions commencé à la trahir. A l'extérieur rien de changé ; et pourtant plus d'intimité. J'avais dans l'esprit une clarté sévère comme celle qui était sur les choses, cette lumière froide, terne, brisée qui se lève sur le lendemain d'un grand effort ou d'une fête éclatante ; et à travers ce présent lucide, le souvenir de la veille revenait par ondées violentes, faisant brusquemment passer, dans mes yeux fixés sur le bassin, des abîmes pleins d'étoiles.
Albert partit le lendemain; il retourna à Paris; je ne le vis plus de plusieurs mois, car il ne revint qu'au commencement de janvier, et pour peu de temps. Je restai avec mes parents, et je passai avec eux le long hiver qui suivit, dans notre maison de la forêt. La neige était tombée en abondance dès les premiers jours de décembre, et pendant des mois, elle ne cessa de revêtir le sol et les arbres ; elle chargeait lourdement les chênes, les sapins ; même au milieu des taillis, elle couvrait la terre comme un drap blanc. Représentez-vous notre petite maison ainsi enveloppée, et séparée de tout ; cette monotonie, cet étouffement ; la neige qui tombait durant des heures et des heures avec un bruit doux, ouaté, que l'on croyait entendre, lorsqu'on prêtait Toreille, jusqu'aux extrémités de la forêt, comme un vaste murmure mystérieux et désolant. Vous savez notre vie dans la maison ; je ne parle pas de sa simplicité, mais de cette façon d'être, étroite, mesquine, terre à terre, cette sorte d'animosité inconsciente contre toute distinction de sentiments et de manières.
J'avais beau être réservée, patiente; j'étais exposée à mille critiques de la part de mes parents. Sûrement, il y avait quelque chose en moi qui blessait profondément leur affection et leurs idées. Nos mornes après-midis s'écoulaient dans la pièce du rez-de-chaussée que chauffait un poêle ; les carreaux des fenêtres étaient à demi embués de vapeur, et bientôt le soir venait les assombrir ; on n'apercevait au travers que la perchée des corbeaux au faîte des arbres, et sur la route glacée quelques rares passants.
J'avais alors de la vienne image si décolorée, elle m'apparaissait si brève, vaine, vide, environnée par la mort, que j'aurais voulu corriger tous les élans de mon cœur par cette vision désabusée. Je prenais, par moment, la résolution de n'avoir désormais que des pensées qui seraient juste à la mesure de ma destinée ; être humble, petite, sans désir, sans espoir, sans regard jeté au loin, avec quelque chose de chétif, borné, sagement étroit, comme il convenait en ce coin perdu de l'hiver et dans une si petite maison. Je m'y appliquais quelques jours; puis cette volonté, elle-même trop vaste, se brisait. J'éprouvais dans ces jours accablés un besoin invincible de me détacher des circonstances pré-
sentes, de m'en séparer, de les effacer à mes yeux, de m'y rendre étrangère ; et c'est pourquoi l'amour d'Albert me captiva toute, car il me composait comme un autre monde où je vivais par delà ma vie. C'était un renoncement total, puis un don de moi-même lointain et merveilleux ; pour bien comprendre ce mouvement d'âme où je me perdais, il faudrait avoir ressenti le même besoin d'oubli, et cette lassitude de ma propre vie, qui renaissait à chaque aurore.
Lorsque Albert revint au mois de janvier, la première fois que je me trouvai en sa présence, je fus interdite et gênée ; mes songes, envolés vers lui, maintenant s'étonnaient et hésitaient. Lui avait des façons humbles et presque suppliantes, comme pour témoigner que pendant cette longue absence, il n'avait eu d'autre pensée que moi. Il passa à Fougues deux ou trois semaines, pendant lesquelles je le vis souvent. Plusieurs fois, sa sœur et lui vinrent me chercher chez moi, et nous nous promenâmes ensemble dans la forêt. Nous eûmes quelques belles journées ensoleillées ; le sol était toujours
revêtu de son tapis de neige ; une mince glace couvrait les ruisseaux ; çà et là, apparaissaient les pâles fleurettes de Thiver, que nous nous amusions à cueillir. Au cours de ces promenades, il y eut entre lui et moi des aveux, des promesses, que la présence de Geneviève faisait secrets et voilés ; il y eut un jeu puéril, des serrements de mains, des fleurs ofl'ertes et reprises, des gestes tendres ou passionnés... Hélas I il s'agissait pourtant de bien autre chose que de ce menu et gracieux plaisir ; pour moi, cette joie/ claire et jolie s'épandait sous un ciel d'angoisse. Tout ce qu'il y avait en moi de grave, de sévère, tout ce qui touchait à mes secrets planait loin au-dessus de ces instants faciles, et je comprenais qu'il n'y aurait point d'harmonie, point d'accord possible entre celte clarté immobile et ce bonheur où je me laissais indéfiniment prendre et engager. Le désespoir d'une séparation prochaine, l'eff'roi de ma solitude recommencée, tant d'obstacles invincibles entre Albert et moi, enfin je ne sais quel au-delà tragique menaçaient ces heures riantes, tandis qu'elles brillaient sur la neige. J'aurais voulu être aveuglée par un bonheur éclatant, je souhaitais parfois m'abandonner à mes rêves et m'y sentir sombrer...
Albert, une fois, me supplia de ne jamais le quitter, de ne plus me séparer de lui ; il était pâle et tremblant, il jurait qu'il m'aimerait toujours ; il appuya son front contre mon épaule ; il disait qu'il ne pourrait vivre sans moi, il me demandait d'abandonner ma famille et de m'enfuir avec lui. Et moi qui avais dans mes pensées ce qu'il avait sur les lèvres, comment aurais-jc pu m'étonner de ces paroles ? Folle minute, sans doute : mais qu'est-ce qui n'était alors folie, songe et mensonge? La réalité même et l'image de mon existence perdue dans l'hiver de la forêt, quand je me la représentais tout à coup, était parée d'une lumière absurde et étrange... Ainsi s'écoulèrent quelques après-midi sous le dôme léger et aérien des bois dépouillés. L'hiver mettait partout sa pureté splendide, son éclat, son grand vide ; les troncs des arbres s'élançaient vers le ciel comme des colonnes légères ; l'air était vif, le silence infini. Bonheur, amour^ détresse, tout était immense, exalté.
Albert repartit bientôt pour Paris. Je me promenai encore quelquefois avec Geneviève ; mais
elle ne savait rien de nos sentiments. Dès les premiers joursj'avais soupçonné que cet amour, fait surtout peut-être de Tattrait et du plaisir d'aimer, aurait à son regard intact un aspect trouble et vulgaire, qu'elle eût dédaigné. Et plus tard, lorsque mes sentiments furent devenus violents, impérieux, dominateurs, je n'aurais pour rien au monde consenti qu'elle y jetât les yeux. Car elle ne comprenait pas ces choses, elle était naturellement sereine, libre à l'égard de ses propres inclinations ; toute passion lui eût inspiré de l'effroi, et rien qu'à lire ces signes de faiblesse et de fatalité, il lui eût paru que je buvais à une coupe empoisonnée, et peut-être à la coupe du plus grand mal.
Je n'ai jamais cessé de la considérer comme très supérieure à moi ; mais — et ceci sans doute est étrange — je n'avais peut-être pas alors plus qu'auparavant l'impression d'être séparée d'elle par des abîmes. Malgré ce qu'il y avait en moi de rebelle et de troublé, à ses côtés je me trouvais dans une atmosphère libre et haute où je respirais mieux; oui, même en ces temps où j'étais sur le point de céder à un entraînement qui l'eût indignée, lorsque j'étais près d'elle et que je la voyais prise en ses pensées, il me sem-
blait que je la comprenais bien. Car j'ai euTidée plusieurs fois, même au cours de cette passion coupable, que ce besoin d'au delà, ce désir de quelque chose d'extrême qui la faisait, elle, détachée et pure, ce désir était aussi le mien, ou plutôt qu'il était au fond de tous les miens. Comme elle, j'aspirais à une sorte de bien infini, auprès de quoi les hasards de ma vie ne comptaient pas.
Seulement comment pouvais-je espérer que cet amour comblerait une attente si prodigieuse? Est-ce que je n'avais pas remarqué souvent qu'Albert ne savait rien d'un tel sentiment? Je me souviens que ce jour où nous nous promenions dans la forêt et où il m'avait serrée une seconde contre lui, j'avais senti qu'en cet instant il était une partie de moi qui s'éloignait, qui s'envolait, que le présent ne pouvait contenir. Albert s'était écarté ensuite de quelques pas pour casser une petite branche de sapin sur laquelle de la neige était étalée; il la tendit au bout de son bras pour me la montrer ; il en fît tomber la neige, et me dit qu'il la garderait comme un souvenir. Il paraissait absorbé, possédé par ce moment de bonheur, tandis qu'à moi au contraire cette brève scène paraissait petite, surpre-
nante, comme si j'y avais été à demi étrangère. Il y avait je ne sais quoi d'absent... Mais alors d'où donc est venu que, par la suite, cette minute s'est au fond de ma mémoire parée de mensonges et de promesses ? Pourquoi chacun de ses détails semblait-il ouvrir un royaume d'espérances ; cette poussière déneige qui s'éparpillait en tombant, ce geste, ce léger rameau?
A présent faut-il continuer, préciser? J'aurais beau accumuler les circonstances et me rapprocher toujours avec plus de détails du moment où je suis partie de ma maison pour rejoindre Albert, il y a là, malgré tout ce que je pourrais dire, une rupture, un événement brutal et violent, séparé de ce qui l'a précédé.
En tout cas, ne croyez point que je me sois jamais fait illusion sur ma conduite; je ne me suis prêtée ni alors ni depuis à l'embellir par des raisons lointaines et des excuses passionnées; j'en ai connu la vulgarité, que dis-je, je l'ai acceptée, je l'ai voulue, et cela même dans les jours où le mouvement de mes pensées ou bien le décor des circonstances paraissait déployer un rideau de songes et de poésie.
Albert m'écrivait, il me suppliait de me rendre auprès de lui, il vint même secrètement jusqu'à Fougues. Je le voyais avec une reconnaissance passionnée souffrir d'amour pour moi ; j'étais ce à quoi il tenait le plus au monde, dans ces jours désolés où à mes propres yeux je n'étais rien... J'avais fini par prendre l'engagement d'aller le retrouver à Paris.
Voici donc venues les dernières semaines que j'ai passées à Fougues, semaines lourdes, amères, cruelles. Le froid, la neige s'étaient, cette année-là, prolongés très tard; le ciel était resté constamment sombre et voilé, lorsque, aux premiers jours d'avril, les nuages s'envolèrent; il n'y eut plus qu'une voûte d'azur éclatante ; mais point de vie encore, point d'ombre, point de verdure. Le soleil vif et presque cruel piquait le visage et les mains; l'atmosphère était oppressante, accablante; les arbres dressaient des branches grêles et noires. C'étaient une attente, un silence illimités... Avez-vous jamais assisté à cette aube aride du printemps?
Bien que j'eusse donné ma parole à Albert, je demeurais pourtant dans une hésitation immense et troublée. J'avais beau me répéter que sacrifier ma vie, c'était perdre et sacrifier bien
peu; j'avais beau détester mon existence présente, à chaque instant renaissait un regret désespéré; on dirait que dans ces lentes épreuves des chagrins, il se forme un arrière-plan de Tâme où tout est confondu, le désir et la nécessité, l'ardeur et la lassitude, les extrêmes clartés, les printemps et les automnes.
Souvent je sortais et je me promenais seule dans la forêt. Par ces premiers beaux jours inertes, toute méditation est lourde et pèse sur le front. J'allais parfois jusqu'à la lisière des bois et je m'arrêtais devant l'étendue des champs ensoleillés; les sentiments qui m'avaient agitée semblaient accourir ensemble de chaque point de l'horizon : amour, solitude, amitié, tristesse étouffante et même songeries mystiques, tout était présent en même temps, au point que j'avais
l'âme ployée... Près de moi un ruisseau pétillait au soleil entre les joncs séchés, et dans le
bois désert retentissait le premier chant des oiseaux, espacé, rare, étonnant.
J'ai menti à mes parents, menti à Geneviève; je leur ai dit que j'avais besoin d'aller à Paris pour une situation qu'on me proposait. Maintenant que j'étais décidée, j'avais la sensation d'aller et venir dans une vie ancienne.
Je me souviens bien de la circonstance où j'ai vu Geneviève pour la dernière fois. Ce fut à la messe, le dimanche des Rameaux, une semaine avant mon départ. Encore une journée splendide; le soleil brûlait la place de l'église, des mendiants offraient à la porte des branches de buis. Pendant Toffice je voyais Geneviève à quelque distance devant moi ; je fus tout le temps dans une agitation folle de pensées, et je mettais une sorte de violence à observer ce qui se passait. Ce jour-là le prêtre sort de Téglise, puis frappe à la porte avec la croix pour demander rentrée, symbole de l'entrée dans Jérusalem, et les chants alternent et se répondent de l'intérieur à l'extérieur. C'est l'habitude là-bas que les paysans sortent avec le prêtre, et si à ce moment les vents viennent d'Orient, c'est pour eux un présage de belle récolte; or, cette fois ils rentraient animés et contents parce qu'il avait soufflé des vents heureux. Ces symboles, ces signes, ce langage mystique éveillaient en moi tant de souvenirs!
La messe terminée je sortis, et je m'en allai rapidement; or, comme je m'éloignais ainsi, suivant un chemin creux, Geneviève me rejoignit; elle se mit à marcher près de moi, et elle
me demanda d'un ton de reproche pourquoi j'étais partie sans l'attendre.
— Oh! — lui dis-je sans me retourner, — ne m'accompagnez pas... Laissez-moi, Geneviève, et désormais ne m'aimez plus...
Elle répondit :
— Mais je ne pourrais pas! Quand je le voudrais, je ne pourrais pas. C'est une chose dont on n'est point maître.
— Oui, — lui dis-je en m'arrêtant tout à coup, les yeux pleins de larmes; — je le sais : c'est ainsi, c'est ainsi...
Voilà. Je ne l'ai pas revue... Je ne la reverrai jamais.
Et maintenant que deux années sont passées, c'est une chose étrange et contraire à ce que vous devez supposer, que mieux je me représente le détail de ce temps-là, plus mes regrets s^atténuent et s'effacent. Dans l'ensemble il m'est douloureux d'y penser; c'est une tache dans ma mémoire, un point sombre; mais lorsque je reprends par le menu mes souvenirs, il me semble être entraînée à nouveau sur la même pente in-
sensible des causes et des moments. Car si je vous dis que j'ai souffert, pour vous ce ne sont guère que des mots, et de même si je dis que j'aimais; mais, pour moi, mes sentiments euxmêmes se raniment en foule comme des réalités, et ils portent encore à présent une marque de certitude inévitable que je ne saurais traduire...