Josèphe, Antiq. jud., xix, v
règle, pour les Judéo-Alexandrins, de mettre leurs livres sous un nom supposé. En Palestine même, on semble avoir eu du goût pour cette fiction, comme le prouve l’Ecclésiaste attribué à Schelomo, ainsi que les livres de Daniel et de Hénoch. Les Juifs, paraît-il, avaient d’autres notions que nous de la bonne foi littéraire. Usurper des noms honorables, dans un but excellent, était-ce donc si repréhensible ?
Repoussés par les païens, à peine admis par leurs coréligionnaires, les Israélites devaient bien aussi, suivant les circonstances, emprunter, pour se faire accepter, des masques, tantôt grecs, tantôt hébreux.
Comme ils s’adressent la plupart du temps aux gentils, pour leur inculquer la doctrine mosaïque, ils revêtent surtout les principaux personnages de l'antiquité.
Quelques-uns même allèrent jusqu’à chanter sous le nom de la sibylle d'Erytrée :
Il y « un Dieu, un Dieu unique, sans fin et éternel, Maître de tout, invisible, mais qui sait tout; Il (Dieu) est; il «à toujours été, il sera toujours.
Et ailleurs : ;
Il y a une ville aux larges voies dans le pays d’Asie, D’elle a germé la race des hommes droits... : Ils n’ont de pensée que pour la justice et la vertu\.
Siles païens lesimitent et acceptent le dieu des Juifs, la Sybille leur prédit la fin des guerres sanglantes, et fait luire à leurs yeux de radieuses perspectives?. C’est surtout le ITI° des livres sibyllins, le plus ancien de tous,
2. Les oracles sibyllins, tels que nous les possédons actuellement et qu’on peut les lire dans l'édition qu’en a donnée Alexandre : Oracula sibyilina, consistent en douze livres d’hexamètres grecs, plus quelques fragments. Ce qu’on trouve
qu'il importe de connaître à qui fait l’histoire de la littérature judéo-alexandrine.
Après la Sibylle, les juifs hellénistes firent prêé-
surtout dans ces livres, c’est un tableau d'événements historiques arrangés en manière de prophétie.
‘ Il ya aussi quelques vers sur des destinées de peuples, de cités, et les descriptions d’un idéal futur. On y rencontre également des préceptes moraux et des exhortations religieuses.
Le dernier livre des oracles fut édité, pour la première fois, par Angelo Maï, en 1817; les quatre derniers collectivement par le même, en 1818, dans Scripiorum veterum nova colleclio. Les huit premiers livres avaient déjà été recueillis, et, au temps de Lardner, on les considérait comme une composition faite par des chrétiens du 11e siècle (Lardner, Œuvres choisies, t. IT, p. 333).
Les recherches de Bleek amenèrent, pour les huit premiers livres, ce sentiment qui est celui de la critique actuelle : ils ont un caractère composite, et leurs différentes parties appartiennent les unes aux juifs, les autres aux chrétiens (Theologische Zeitschrift de Schleiermacher, 1'€ partie, 1819; 2€ partie, 1820), Çà et là, cependant, des éléments plus anciens, d’origine païenne; se sont glissés dans la trame monothéiste,
Sans s’écarter beaucoup de la ligne indiquée par Bleek, il faut légèrement modifier ses conclusions. Elles l’ont té par M. J.-H. Friedlieb, qui a publié une édition complète des oracles, avec une traduction en vers allemands, le tout précédé d’une introduction critique (Oracula sybillina, Lipsiæ, 1852). Pour lui, les livres d'origine juive sont : le ré, fait par un helléniste d'Alexandrie vers l’an 160 avant J.-C.; — le 1vt, œuvre également d’un Judéo-Alexandrin, qui l’écrivit l’an 79 ou 80 de notre ère, sous Adrien (Bleek l'avait attribué à un chrétien appelant Néron Béliar) ; —le 1x, composé par un israélite d'Égypte, entre l’an.r1$ et l’an 118 aprés J.-C.; — le x1e, probablement encore sorti de la plume d’un juif alexandrin du rue siècle de notre ère. Voilà ce qui appartient aux Juifs, dans l’opinion de Friedlieb; le reste des oracles sibyllins provient d’auteurs chrétiens des 11 et 11e siècles
cher le monothéisme aux poètes grecs. Les Siromates de Clément d'Alexandrie 1 nous ont conservé des vers attribués au grand tragique Sophoklès, et contenant les croyances d’Israël. Un poème didactique de deux cent trente vers, dans lesquels sont recommandés aux Grecs les préceptes moraux de l’An-
(Bleek avait fait descendre jusqu’au milieu du ve siècle la date. des livres 1 et 11.)
Le züe livre sibyllin est sans contredit le plus intéressant pour l’historien des Juifs, et en particulier de la communauté d'Alexandrie, Cependant il en faut retrancher les vers 1 à rs, provenant, sans conteste, de l’auteur des deux premiers livres. Les vers 46 à 96, bien que d’un Juif et antérieurs au christianisme, ne sont pas cependant aussi anciens que Île reste: ils renferment des allusions sensibles aux triumvirs Antonius, Octavius et Lépidus, et même à Kiléopatra (Drummond, The Jewish Messiah). Le mot Béliar (vers 62) est une interpolation qui s'applique à Néron, l’Antechrist. Il est probable aussi que les vers 818 à 828 contenant, sur l’origine de la Sibylle, un récit différant de ce qui a précédé, doivent être retranchés du ne livre, qui se termine au vers 817. — D'autre part, il est trop évident que deux fragments (comprenant 87 vers), cités par Théophile d’Antioche dans Lettre à Autolyque (11, c. xxxvr), forment, en partie, le prœmium du rie livre.
Comme les vers de la sibylle Lubbéué ou sibylle d'Érythrée, étaient, suivant Lactance, au nombre de mille environ (Divin, Instit., lib. 1, c. vi), il suit de Ia dissertation qui précède sur le 11e livre, que nous possédons l’œuvre à peu près complète, D’après Friedlieb, ce livre 111 contiendrait 905 vers authentiques; suivant M. Drummond, 808. C'est à l’époque de Ptolémaios VII Physkon qu’ils auraient été composés. Persécutés, foulés par les puissances, les Juifs alexandrins soupirent après la gloire future du fils de Dieu (702). C’est du moins le sentiment d’Hilsgenfeld et de M. Drummond.
1. Stromat., v, c. xiv. — Eusèbe, Préparation évangélique, liv. 1v, c. vi.
JUIES ALEXANDRINS. 263
cien Testament, passa sous le nom de Phocydide, qui écrivait au vif siècle avant notre êre,
Plus loin encore poussa le pseudo- -Aristoboulos. Se couvrant du nom du péripatéticien précepteur de Philométor, un juif alexandrin à peu près contemporain de Philon, il se livra, sur la thèse ordinaire, à toutes sortes d’excentricités, Il eut la hardiesse de soutenir que la philosophie aristotélicienne venait de Mosché et des prophètes, que Pythagoras, dans son système, avait beaucoup emprunté aux Juifs, et enfin que Platon avait suivi la loi mosaïque. Pour appuyer ces fantaisies, il prétendait que la Thora ainsi que l’histoire de la sortie d'Egypte er de la conquête de Kenaan avaient été, de très bonne heure, avant Alexander même, traduites en grec. Le pseudo-Aristoboulos ne s’arrêta pas encore là: Ilcomposa des vers grecs qu’il plaça dans la bouche du fabuleux Orphéos, et par lesquels celui-ci racontait à Musaios qu’il avait emprunté sa doctrine à celui qui a été sauvé de l’eau (Mosché). N'’alla-t-il pas jusqu’à affirmer que les poètes, Homère, Hésiode, Linos, avaient tiré de la Bible la connaissance du Schabbath ?
Pour rendre la traduction grecque de la Thora respectable aux gentils, un juif alexandrin, contemporain de Tibérius, mit au compte d’Aristéas, haut fonctionnaire de l’ancienne cour égyptienne, un récit merveilleux. Dans une lettre à Philokratès, son frère, Aristéas raconte que, sollicité par Ptolémaios II Philadelphos, qui lui avait envoyé Démétrios de Phalère, le grand-prêtre Eléasar fit partir pour Alexandrie soixante-douze sages, à l’effet de traduire en grec la Thora, Enfermés, chacun dans sa cellule, sans pouvoir communiquer entre eux, ils livrèrent cependant soixante-douze versions de la loi mosaïque si semblables, qu’elles ne différaient même pas les unes des autres par une syllabe 1,