LIVRE PREMIER. 5i
Revenons à Victor. Il était tellement épris de sa chimère, qu'il répétait souvent : « Je fais plus de cas d'un tambour que d'un savant. » Ses actions, toutefois, valaient mieux que ses paroles. Il protégeait les gens de lettres , les récompensait , et en usait avec eux avec beaucoup de familiarité ; mais les armes avaient la préférence. Aussi les trésors d'Emmanuel furent-ils dissipés; aussi la dette publique , malgré l'énormité des impôts , se grossit-elle à un point, qu'en 178g elle s'élevait à plus de cent millions de Piémont, c'est-à-dire à plus de cent vingt millions de France. Les emplois civils et ecclésiastiques se conféraient exclusivement aux nobles et aux abbés de cour. Ainsi, à une génération de magistrats éclairés et intègres, de savans et saints évêques , succédèrent quelquefois des évêques et des magistrats peu en état par le savoir, et moins encore peut-être par les mœurs, de bien remplir les devoirs de leurs charges.
Les sciences florissaient malgré tout , les lettres aussi quoique un peu moins. Quant aux contestations sur la discipline ecclésiastique, entre le pontife romain et les princes de la maison d'Autriche, le roi Victor, encore bien que ses idées en matière de religion fussent celles d'un chrétien éclairé , avait , par amour du repos , et plutôt par condescendance que par persuasion, défendu toute controverse verbale ou polémique sur la bulle Uhigenitus, et sur les quatre propositions de l'Eglise
5a HISTOIRE D'ITALIE,
gallicane : et comme ces propositions e'taient ouvertement enseignées et constamment défendues dans l'université de Pavie, depuis les réformes de Joseph ii , Victor, à l'instigation du cardi nalGerdil , homme savant, mais partisan outré de la cour de Rome , avait interdit cette université à ses sujets. Soins inutiles ; les opinions que l'on voulait comprimer, se propageaient par cela même chaque jour davantage.
De tout ce que nous avons dit, il résulte que le Piémont, qui par sa situation à l'entrée de l'Italie , devait recevoir le premier choc de la tempête , se trouvait , avec l'apparence de la force , dans un véritable état de faiblesse. En effet , s'il possédait une armée considérable et aguerrie, cette armée était commandée par des officiers plus distingués par leur noblesse que par leur expérience de la guerre ; le trésor ne pouvait suffire à la dette publique et à d'énormes dépenses; la supériorité des nobles déplaisait ; le mécontentement commençait à paraître ; d'un côté , orgueil et défiance ; de l'autre, ambition et dépit.
Gomme le Piémont était la plus stable des monarchies, Venise était la plus forte des républiques. Il en est qui pensent que les républiques ,sont nécessairement inquiètes et turbulentes , et que le repos ne se trouve que dans les monarchies. Que ceux-là tournent leurs regards sur Venise ; ils y verront une république plus calme que toutes les