LIVRE PREMIER
toute son énergie morale. Jamais peuple ne dégénéra moins de ses ancêtres que le Ligurien : force d'àme , vivacité d'esprit , amour de la liberté , activité admirable, civilisation incomplète peut-être, mais exempte de mollesse , l'audace réunie à la prudence, de la persévérance sans obstination : tout * rappelait en lui ce peuple qui avait résisté à Rome, battu les Sarrasins, réduit Venise à l'extrémité, détruit Pise , conquis la Sardaigne , enfanté Colomb et Doria , et chassé les Autrichiens de sa capitale. Si, dans les derniers temps, la fortune n'eût pas été si contraire à la malheureuse Italie , les Liguriens , peut-être , eussent laissé de grands exemples de courage et de vertu ; mais on parla d'indépendance sous l'oppression , de liberté sous la servitude ; et les peuples tour à tour séduits par de beaux discours, et irrités par de mauvais traitemens, ne purent rien entreprendre ni pour le bonheur, ni pour la vengeance. A Venise, on obéissait par habitude à l'autorité des patriciens, parce qu'elle était paternelle loin d'être tyrannique , et aussi parce que cette autorité , dans l'origine, s'était exercée spontanément et non par l'etfet d'une concession du peuple. A Gènes, au contraire , il y avait une vigilance continuelle ; tous les yeux y étaient ouverts sur la souveraineté des nobles, non qu'elle fut tyran nique , mais parce que dans le principe elle n'avait point été saisie par la noblesse, mais accordée par le peuple. Un
long repos avait calmé les esprits à Venise : les sectes , les factions , les guerres civiles , les invasions étrangères qui en sont la suite , avaient maintenu à Gênes la vigueur dans toutes les âmes, l'éveil dans tous les esprits. Venise était riche , son territoire vaste et fertile ; Gênes était riche , son territoire stérile et borné ; là , le repos était possible; ici, l'activité nécessaire. A Venise, le livre d'or était fermé au peuple ; il lui était ouvert à Gênes : puissant aiguillon à qui avait reçu de la nature plus de faveurs que de la fortune. Il ne faut donc pas s'étonner si Venise brillait par la délicatesse des mœurs plutôt que par la force; et si , au contraire , la force l'emportait à Gênes sur la délicatesse des mœurs. Du reste peu de variations dans les opinions politiques, et beaucoup dans les opinions religieuses. Port-Royal y était en crédit, l'autorité du pape en défaveur. Telle était Gênes, les siècles ne lavaient point changée. On a médit du caractère de ses habitans; mais l'étranger, qui eut toujours à souffrir de l'amour des Génois pour leur patrie, a tenu le langage de la prévention plutôt que celui de la vérité.
Si Venise nous montrait ce que peut, pour le bonheur des peuples et la stabilité des empires, une aristocratie tempérée par les mœurs; si Gênes donnait le même exemple par une aristocratie également tempérée par les mœurs, et en outre par l'inquiète jalousie du peuple; la république