LIVRE PREMIER. 5j
de Lucques en fournissait une nouvelle preuve par l'emploi de ce double ressort, et de plus, au moyen d'une surveillance exercée sur la conduite des nobles et du peuple. Il y avait à Lucques une institution appele'e discolat , et qui ressemblait à l'ancien ostracisme d'Athènes et à la censure de Rome. Quand un individu, quelle que fût sa condition, avait donné l'exemple de l'ambition ou de l'immoralité, on tenait aussitôt le discolat. Chaque sénateur écrivait le nom de l'accusé sur un billet, et s'il était reconnu coupable par vingt-cinq bulletins dans trois scrutins successifs, on l'envoyait aussitôt en exil. Le discolat se tenait tous les deux mois. C'était un frein puissant contre l'ambition et le libertinage,- mais comme le mal est toujours à côté du bien, il arrivait que cette inquisition minutieuse et continue inspirait, avec beaucoup de crainte , une défiance et une retenue excessive, au point qu'un honnête badinage était banni de la conversation, et que le séjour le plus doux et le plus enchanteur se trouvait habité par un peuple grave et réservé.
Les juges n'étaient pas observés de moins près; aussi les appelait-on du dehors. Le temps de leur magistrature passé, on les soumettait à l'examen. Ils s'asseyaient dans un lieu public, et chacun pouvait les accuser de vexation . Des commissaires nommés à cet effet tenaient un registre, et faisaient leur rapport au sénat, qui prononçait sur
l'innocence ou la culpabilité. De là provenait à Lucques l'intégrité des juges, premier et principal fondement du bonheur des peuples.
En même temps que l'on rendait à chacun ce qui lui était dû , on accordait largement le nécessaire aux pauvres. Celui qui voulait entreprendre un commerce quelconque , ou qui avait éprouvé la rigueur des saisons, obtenait sans peine ou des fonds du trésor , ou des denrées dans les magasins de l'état. Donc le gouvernement de Lucques était doux, libre et généreux; donc les pays d'Italie que les empereurs n'avaient pas donnés comme une proie à des princes absolus ou à des maîtres tyranniques, avaient su fonder chez eux la justice et la liberté, non pas, comme en d'autres états, sur les vaines et ambitieuses théories du langage ; mais sur des bases solides, telles que l'éloignement des armées énormes, la modestie des gouvernans, le caractère à la fois fin et prudent des Italiens. Après cela^ que ces institutions fussent de nature à établir une liberté parfaite, ni moi, ni d'autres probablement ne voudront l'affirmer; mais où est cette perfection, je l'ignore. Bien certainement je ne crois pas qu'elle se trouve dans les pays dont les soldats innombrables peuvent conquérir et asservir non seulement leur patrie, mais encore une ou plusieurs parties du monde. Ne veut-on juger de la bonté des gouvernemens que par la rareté des délits? j'affir-