LIVRE PREMIER
dène. C'était le dernier rejeton de cette famille envers qui l'Italie est si redevable sous le rapport de la civilisation, des sciences et des lettres. Le ciel paraissait avoir attendu l'époque funeste que nous avons vue , pour frapper cette contrée , tout à la fois et sans retour, dans ses institutions et dans ses princes. Une exception unique eut lieu, et ce fut en faveur du Piémont. Le duc Hercule était digne de ses ancêtres ; seulement , son extrême économie ressemblait peut-être à l'avarice. Etait-ce en lui, cependant, vice ou vertu? c'est de quoi l'on peut au moins douter. En effet, s'il faut le juger d'après les événemens et d'après son caractère , il méritera plus de louanges que de blâme. Le duc était doué de cette prévision admirable , dont on n'a fait honneur jusqu'ici qu'à des philosophes renommés; et je ne sais si la postérité me croira , quand je dirai que ce prince avait prédit hautement , plusieurs années avant 178g, le bouleversement total de la France et la ruine de l'Europe. 11 ajouta , d'une voix également prophétique, que la France perdrait de sa prépondérance ; que toutes les puissances se ligueraient contre elle , et qu'elle ne trouverait d'appui dans aucune. Prince généreux, il repoussait les institutions féodales ; affirmait qu'elles étaient plus funestes à l'humanité que la peste et la guerre, et ne permit aucun écart à la noblesse de son duché. Religieux , il sut néanmoins contenir Rome et le
&ì HISTOIRE D'ITALIE.
clergé, parce qu'il voulait régner sans partage dans ses états , et qu'il se ressouvenait du trait de Ferrare. De son temps, et dans cette partie de l'Italie, les lettres arrivèrent au plus haut point de splendeur; et la maison d'Esté, toujours semblable à elle-même , finit comme elle avait commencé, sans s'être jamais écartée de ses anciennes habitudes.
Pour résumer eh peu de mots ce que nous venons de développer, on voit que, s'il se manifestait en Italie des vœux en faveur d'une réforme, on n'en faisait point pour une révolution; que ces vœux se portaient, d'un côté, sur la politique de l'état, de l'autre sur la discipline et le gouvernement de l'Église , et que le peuple désirait , par-dessus tout, s'affranchir de ce qui restait des institutions féodales. Les princes entreprirent les premiers et effectuèrent de nombreuses réformes. De là ce désir unanime, cette espérance générale de voir s'achever l'édifice des institutions sociales : désirs que favorisait la philosophie exquise de cette époque. Je ne dis pas cette philosophie turbulente et déréglée, que l'on s'étonne de voir porter un pareil nom ; mais cette philosophie qui réclamait, au défaut de la religion, plus de modération chez les grands, une plus grande part de bonheur pour les faibles. La religion, en effet, devenue riche, puissante et, par le moyen des jésuites, adulatrice, prête à tout excuser dans la