‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 2)Chapitre 33 sur 38 · F[N DU PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

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Révolution en France , et causes qui l'ont amenée ; ses effets tant en France que dans les autres pays de l'Europe , principalement en Italie. — Projet d'une confédération italique. — Idée juste du traité de Pilnitz. — Mort de Léopold, empereur d'Allemagne; et avènement de François , son fils. — La Russie excite à la guerre contre la France; l'Autriche et la Prusse la lui déclarent. — Mesures adoptées par les rois de Sardaigne et de Naples, les républiques de Venise et de Gênes, le pape et la Toscane. — Dispositions des peuples en Italie; opinions des deux partis contraires.

— Artifices du gouvernement français à l'égard des gouvernemens italiens en 179a ; il déclare la guerre au roi de Sardaigne. — Faits d'armes en Savoie et dans le comté de Nice, entre les Fiançais et les Piémontais. — Dispersion des troupes royales dans les deux provinces. — Fuite déplorable des émigrés français de la Savoie.

— Résolutions du roi Victor Amédée dans un danger si imminent et si grave.

Ijes changemens opérés en Italie par des princes vertueux n'amenèrent que d'heureux résultats ; les changemens opérés en France par un prince ami de la justice et rempli de bonté, n'enfantèrent que d'affreux malheurs, bien loin de produire les avantages qu'il en avait espérés. Veut-on approfondir les causes de cette différence ? il faut d'abord considérer les opinions et les mœurs qui dominaient alors dans le royaume , les lois qui le régissaient, et l'état de ses finances.

L'esprit de bienveillance envers l'humanité, qui 1. 5

prévalait à cette e'poque, avait fructifié en France plus qu'en aucun autre pays , soit qu'il en dérivât comme d'une source principale, soit à cause des progrès de la civilisation plus généralement répandue dans ce royaume, soit enfin parce que le Français , inconstant de sa nature, crée les modes de tous les temps et s'en laisse bientôt gouverner : c'était alors le temps de la philanthropie ; et comme ce peuple, par la vivacité de son esprit et l'étendue de son imagination, s'abandonne facilement aux extrêmes de tous les genres, cette bienveillance universelle avait elle-même dépassé ses limites en traitant certaines questions qui touchaient aux bases du gouvernement. Il en résultait péril pour l'état, car l'ambition et les travers de toute espèce ont souvent plus d'empire sur nous que la reconnaissance ; et s'il est nécessaire de s'attacher les hommes par la bonté , il est utile aussi de les retenir par la crainte.

Dans une telle disposition des esprits, ce qui subsistait encore du régime féodal était devenu plus odieux que jamais , au point que toute mesure répressive, si modérée qu'elle fut, était réputée tyrannique , pourvu qu elle émanât du gouvernement. De là vint qu'après les réformes nécessaires , on en demanda bientôt d'inutiles ou même de dangereuses.

Ces opinions avaient trouvé de puissans auxiliaires dans celles qui s'étaient formées et multi-

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pliées au temps de la dernière guerre d'Amérique , entreprise dans un moment si favorable , et conduite avec tant de générosité par les Français. Ces opinions prétendaient que les contributions payées par le peuple étaient de sa part un don volontaire ; qu'il lui appartenait de prononcer sur la nécessité comme sur la quotité de l'impôt ; que la noblesse était non seulement sans utilité, mais encore dangereuse pour l'état; que le roi était chef et non souverain ; que le clergé pouvait être un conseil, jamais une puissance; qu'il fallait le ramener à l'antique simplicité, et consacrer la liberté des cultes. On joignait à tout cela une telle tendresse pour les opprimés , que , s'il ne s'en trouvait pas de réels, on en supposait d'imaginaires, pour donner cours à cette pléthore de philanthropie. La plus légère punition, l'impôt le plus modique devenait, à certains yeux , un signe évident d'oppression, et l'on criait à la tyrannie pour un grain de sel qu'il fallait payer. Les ambitions se réveillaient et venaient se mêler à ces sentimens ; quelques individus appartenant au tiers-état, se voyant appuyés par l'opinion , aspiraient à la puissance , et se frayaient la route aux dignités et aux charges de l'état.

Telles étaient les prétentions populaires. Mais la blessure était plus profonde, elle avait pénétré dans les entrailles même de l'état. Une partie des nobles avait combattu en Amérique, et, soit

qu'ils eussent été séduits par l'exemple , soit qu'une illusion bienveillante leur eût fait croire qu'un fruit d'Amérique pouvait prospérer dans un terrain d'Europe, peu propre d'ailleurs à le recevoir, ils avaient adopté des opinions plus favorables au peuple qu'à la couronne. Indépendamment de l'égalité des droits, ils désiraient l'introduction de quelques formes populaires dans l'ancienne constitution du royaume , et ils penchaient pour celles de la constitution d'Angleterre. De là, division parmi la noblesse ; les uns se déclaraient pour les innovations, les autres pour l'ancien régime; ainsi s'affaiblissait ce rempart de la couronne , au moment où la couronne avait le plus besoin de son appui.

Mais le plus grand nombre des nobles qui , par conviction ou par intérêt, persévéraient dans les anciennes maximes, et demeuraient fidèles à la royauté telle qu'elle avait existé depuis tant de siècles , donnaient , par un orgueil inconsidéré , une nouvelle force aux prétentions de la démocratie. Persuadés qu'ils devaient redoubler d'efforts pour conserver une proie toute prête à leur échapper , ils affichaient plus de hauteur dans les villages et dans leurs châteaux , exigeaient avec plus de rigueur les droits détestés de la féodalité. Cette conduite était d'autant plus remarquée , la haine qui en résultait était d'autant plus vive, que l'autre portion de la noblesse, qui inclinait pour une ré-

forme, avait, sinon entièrement abandonné, du moins modifié de beaucoup ces mêmes droits, et qu'elle exerçait avec la plus grande douceur le peu qu'elle en avait conservé. Le mécontentement remontait jusqu'au trône, parce que ces nobles exigeans étaient précisément ceux qui faisaient le plus de démonstrations en faveur des prérogatives de la couronne.

D'autres motifs encore faisaient désirer des réformes. Il est trop réel que les vices habitent plus souvent avec la grandeur qu'avec la médiocrité; et en effet , plus la corruption peut varier ses moyens et ses formes , plus elle fait de victimes parmi les hommes. Les préceptes de la civilisation sont impuissans contre ces abus , et l'on s'en fait une excuse de ses désordres , plutôt qu'une règle de sa conduite. La dissolution de mœurs qui éclata parmi les riches fut donc telle , que l'opinion qui les avait déjà frappés dans leurs droits, les frappa encore dans leur considération personnelle. L'oisiveté , le luxe , la débauche , les infâmes plaisirs étaient arrivés au comble ; l'ambition était générale ; personne n'était content de son état , personne ne voulait y demeurer; tout le monde prétendait aux honneurs, et, pour y parvenir, tous moyens étaient bons : les emprunts, la corruption , le mensonge et la calomnie , fruits déplorables des mœurs de la régence ! Le vice s'était glissé jusqu'à la cour; rien ne pouvait, je ne dirai pas

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guérir les esprits , mais seulement les contenir dans de justes bornes, pas même l'exemple d'un roi de mœurs irréprochables. Mais comme les peuples voient toujours, dans les rois, le modèle oblige' des individus qui les approchent, les Français, à l'aspect d'une cour dissolue, se relâchaient chaque jour davantage de cet amour qu'ils ont porté , dans tous les temps, à la personne de leurs souverains.

Telle était la maligne influence du siècle, qu'elle atteignit ceux-là même qui auraient dû craindre le plus de perdre leurs droits à la vénération des hommes. Le haut clergé, qui tient de Dieu la mission d'édifier les fidèles, donnait alors l'exemple de la corruption et du scandale. Parmi les prélats, les uns abandonnaient leur siège et leur troupeau pour venir à Paris briguer des places de ministres; les autres étalaient à tous les yeux leur oisiveté, leur luxe et leur débauche. Il n'était pas rare de voir des ecclésiastiques du premier rang s'ériger en docteurs politiques, ou descendre au rôle de damoiseau dans les assemblées publiques et particulières. Quelques uns même , portant sur eux une main coupable , terminèrent une honteuse existence par des moyens plus honteux que tout le reste. Au milieu de ces désordres, la religion perdait son empire, et c'est une des merveilles de cette étrange époque, que les vices des prélats aient autant et peut-être plus contribué à l'incré-

dulité du siècle que les écrivains philosophes qu'on en accuse. L'incrédulité chez ceux-ci n'était qu'en théorie ; elle était en pratique chez les autres. La puissance avait donc répudié la vertu; elle fut bientôt abandonnée de la considération, son plus ferme appui. La vertu , bannie des cités et des principaux sièges de l'Eglise, trouva un asile dans le presbytère modeste des curés, et sous l'humble toit des villages. L'influence populaire en acquit plus de force , et Ion pensa que la bonne cause était où se trouvait la vertu; la mauvaise du côté du vice.

Sous un autre rapport , le revenu de l'état n'égalait pas à beaucoup près sa dépense, fruit déplorable des entreprises colossales de Louis xiv, de la licence des mœurs sous Louis xv, et des profusions de la cour sous Louis xvi, malgré le régime d'économie que ce prince observait pour lui-même. Vers la fin de 1786, le déficit était arrivé au point qu'à défaut d'un prompt remède, une explosion terrible devait bientôt éclater.

Dans cet état de choses la force de l'opinion ayant passé de la noblesse au peuple , des riches aux pauvres, des prélats aux curés; les (inances, premier mobile des états, étant épuisées, il était évident que la première secousse devait déterminer un bouleversement général. La douceur et la bonté naturelles du roi n'étaient pas même un sujet d'espérances. Il aurait fallu des qualités d'une

autre nature pour éloigner ou diriger les événeraens dont on était menacé.

C'est ici le moment de rapporter un fait éternellement déplorable et assez commun toutefois dans les annales de l'histoire : tant il est vrai que l'instinct du mal, chez les hommes, est plus fort que celui du bien ; tant il est vrai que leur ambition sait toujours au besoin s'envelopper d'impénétrables ténèbres. Tout le monde voulait, selon l'opinion des temps , et comme une chose utile et juste, l'égalité civile, celle des contributions, la réforme des lois judiciaires, la liberté individuelle et la liberté de la presse. Le roi était disposé à s'accommoder aux circonstances, autant que le permettraient la prudence et les prérogatives de la couronne, prérogatives si salutaires dans un vaste royaume , et chez une nation vive et légère. Mais l'aristocratie , principalement formée des parlemens , des pairs du royaume , du grand clergé, de la haute noblesse, et secondée par un prince du sang, dont la mort fut encore plus déplorable que la vie n'avait été digne de blâme; cette aristocratie, dis-je, prit les devants, et se mit à la tète de l'entreprise. Son but était de capter la bienveillance du peuple par des discours flatteurs, et d'affaiblir l'autorité royale, en même temps qu'elle augmenterait sa propre autorité. Peut-être les principaux auteurs de ce projet avaient-ils conçu de plus vastes idées;

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peut-être ces paroles qui respiraient l'amour du peuple n'ëtaient-elles qu'un voile étendu sur leurs desseins criminels de changer l'ordre de successibilitë à la couronne.

Quoi qu'il en soit, les chefs de ce parti se prévalurent avec beaucoup d'habileté, pour arriver à leurs fins, d'une erreur commise par le gouvernement du roi. Ils s'en firent un prétexte de résistance, et allumèrent ainsi la première étincelle de cet immense incendie qui dévora d'abord le noble royaume de France, et promena bientôt sur l'Europe entière la ruine et la destruction. Au lieu d'opérer sur-le-champ les réformes réclamées par le peuple, et d'établir ensuite les impôts, le roi commença par établir les impôts avant d'opérer les réformes. Dès lors l'amour fit place au mécontentement, et le parti opposé à la couronne sut en tirer avantage. Le monarque ayant donc décrété deux impôts, l'un sur les terres, l'autre sur le papier timbré , non seulement le parlement de Paris protesta avec force, mais il ordonna que quiconque obéirait aux deux édits serait réputé coupable de trahison envers la patrie. C'était, pour le gouvernement, l'instant de montrer de la vigueur, de donner force à la loi, et de publier en même temps des édits contenant quelques unes des réformes désirées. Cette mesure lui eût donné l'avantage sur ses adversaires; mais il faiblit, et renonça à l'exécution de ses ordonnances sur les

taxes. Le parlement sentit redoubler son audace; il voulut saisir l'occasion de gagner la faveur populaire au détriment de l'autorité royale, et fulmina, avec raison, dans ses écrits comme dans ses discours, contre les arrestations arbitraires. Il déclara ensuite que ni lui, ni la couronne, ni ces deux puissances réunies, n'avaient le pouvoir de lever des contributions sur le peuple ; que ce droit était réservé aux états-généraux ; que la volonté isolée du monarque n'avait point caractère de loi; que la simple expression de cette volonté ne pouvait constituer un acte national; qu'il était nécessaire, pour que la volonté royale reçût son exécution , qu'elle fût promulguée dans les formes précédemment établies par la loi; que tels étaient les principes fondamentaux de la constitution française; qu'on voulait élever le despotisme sur les ruines du droit public; que la liberté de tous était menacée; que le parlement le savait, mais ne donnerait point les mains à des projets si coupables; qu'il voulait s'y opposer au contraire, et ne permettrait jamais que les droits les plus précieux du peuple fussent méconnus et foulés aux pieds; puis, se retournant vers le roi, il lui signifia qu'il ne devait point espérer de concentrer en lui seul l'autorité du parlement, et d'anéantir ainsi la constitution du royaume. Le roi indigné répondit que ce qui s'était fait , l'avait été selon les règles fondamentales de l'état; que le parle-

ment n'avait aucune qualité pour se mêler des affaires du gouvernement ; que les parlemens de France n'étaient que des cours de justice en matière civile et criminelle , et n'avaient aucune action, ni législative ni administrative; que la volonté royale ne pouvait sans péril , sans une innovation funeste dans la constitution du royaume , plier devant la volonté des corps judiciaires; qu'autrement la monarchie ne serait bientôt plus que l'aristocratie des magistrats,* que ceux-ci devaient se borner à faire leur devoir comme juges, et laisser le gouvernement des affaires publiques aux mains de celui qui en était chargé par un usage immémorial , et par la constitution de l'état; qu'ils devaient considérer combien de lois avaient été faites par les rois de France à toutes les époques, non seulement sans le consentement, mais malgré l'opposition des parlemens ; qu'un enregistrement n'était point une approbation, mais une légalisation pure et simple ; qu'en cela les parlemens n'étaient autre chose que les notaires de l'état; que telles étaient les formes , telles étaient les règles qu'ils devaient observer; et que s'ils refusaient de s'y soumettre, il saurait bien les y contraindre.

De cette contestation entre le roi de France et les parlemens, il résultait une suspension générale des affaires, attendu que les parlemens de province , comme celui de Paris , avaient cessé

leurs fonctions, soit volontairement, soit par les ordres du roi. Ce prince crut trouver un remède dans l'établissement de la cour plénière ; mais le parlement e'clata en protestations violentes; les pairs du royaume protestèrent de leur côté ; peu s'en fallut que le clergé aussi ne protestât. En même temps des factieux de toute espèce, ou mis en avant par les chefs du parti des parlemens , ou saisissant avec adresse pour eux-mêmes l'occasion que leur offrait la résistance de ces corps, répandirent en tous lieux des germes de discorde et d'anarchie. On s'agitait à Grenoble , à Rennes , à Toulouse , et dans toutes les villes qui avaient des parlemens. D'horribles pamphlets, sortis de Paris , donnaient au monarque les noms de tyran , de destructeur des droits du peuple , de despote; et l'on exhortait la nation à se lever, à dévoiler et à punir ses oppresseurs.

Le roi ayant ainsi rencontré la résistance dans ceux où il croyait trouver un appui , c'est-à-dire dans les parlemens, la noblesse et une partie du clergé , dut nécessairement se retourner vers le peuple , et fonder sa puissance sur le corps de la nation , puisqu'il était abandonné de quelques uns de ses membres. Fatalité déplorable ! les premières causes des excès qui furent commis dans la suite , seront attribués à ceux-là même qui avaient le plus d'intérêt à les prévenir , et qui en devinrent à la fin les infortunées

victimes. Le roi nomma ministre le Genevois Necker , et avec lui des hommes partageant les opinions nouvelles. L'espérance renaquit, le peuple tressaillait de joie, les notables du royaume furent convoqués, ensuite les états -généraux. Dès le commencement, le parti populaire l'emporta; les circonstances étaient toutes en sa faveur. Il fut sur-le-champ décrété, par le conseil de Necker, que la représentation du tiers-état serait doublée ; que les trois ordres siégeraient, non séparément, mais en commun, et que l'on voterait ainsi à la pluralité des voix. C'était donner gain de cause complet au tiers-état. Les ordres réunis prirent le titre d'assemblée nationale. Ils furent portés aux nues , et l'on ne parla plus des parlemens , bien que ces derniers se fussent efforcés, par des écrits appropriés aux circonstances, de reconquérir cette faveur que le peuple venait d'accorder à la nouvelle assemblée.

Le tiers-état avait donc la supériorité ; l'assemblée nationale abolit aussitôt l'inégalité des impôts, les privilèges de la noblesse et ceux du clergé ; elle abolit ensuite le clergé lui-même et la noblesse. Quand il n'y eut plus ni clergé, ni noblesse , on s'y prit de manière à restreindre l'autorité royale, au point qu'il n'en resta plus que l'ombre ; les bons citoyens seuls appréciaient Je bienfait de l'égalité ; les médians mettaient à profit l'occasion que leur fournissait l'affaiblissement du

gouvernement. Les factieux dominaient; le pouvoir rovai ne pouvait les contenir, parce qu'il avait perdu de sa force et la faveur de l'opinion. Les magistrats populaires craignaient de s'opposer à leurs entreprises , parce que ces factieux parlaient au nom et en faveur du peuple. Partout la sédition, la rapine et l'incendie; partout des meurtres affreux opérés par des moyens plus détestables encore; des hommes connus par la douceur de leur caractère , s'abandonnant à de cruels excès ; l'innocence poursuivie par le crime ; le bienfaiteur massacré par l'objet de sa bienfaisance; la vertu dans les discours, l'iniquité dans les actes ; nouvelles extraordinaires chaque jour multipliées et accueillies avec d'autant plus d'avidité qu'elles étaient plus étranges. Au moindre bruit qui courait, rassemblemens tumultueux, surtout à Paris ; incendies des châteaux , attentats multipliés à la vie des hommes, sans distinction d'âge ni de sexe. Quelques actes vraiment sublimes de vertu publique ou privée venaient de temps en temps consoler l'humanité; mais le terme des désordres , on ne l'apercevait pas ; toutes les digues étaient rompues , et personne ne savait où s'arrêteraient les. ravages du torrent.

Enfin, après beaucoup d'événemens divers, armés d'une constitution qui accordait peu à la royauté, moins encore à l'aristocratie, beaucoup

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à la démocratie , les novateurs ne laissèrent au roi qu'un titre sans pouvoirs. Vint ensuite l'assemblée législative qui le déposa , puis la convention nationale qui l'envoya à l'échafaud. Les honnêtes gens ayant donc été frappés de mort ou d'épouvante, les médians s'étant emparés de la direction des affaires , la France avait perdu tous les élémens de son repos , et cette mer , grossie par la tempête, menaçait de déborder ses rivages, et d'envahir l'Europe toute entière.

Les événemens de France avaient inspiré des sentimens de plus d'une nature dans les autres pays d'Europe. D'abord, quand il-ne fut question que de la contestation entre le roi et les parlemens, l'attention générale s'éveilla, mais sans aucun mélange de crainte. Lorsque ensuite éclatèrent les insolences du peuple , lorsqu'arrivèrent la rapine , le meurtre , l'anéantissement et surtout le mépris des principes fondamentaux sur lesquels reposent toutes les monarchies d'Europe ; lorsque le roi fut insulté, et que la reine devint l'objet de tentatives parricides ; alors l'étonnement fit place à l'inquiétude. Enfin , lorsqu'à tant d'excès vinrent se joindre les clubs formés dans Paris, et qui avaient des affiliations dans toute la France ; quand ces clubs déclarèrent hautement qu'ils voulaient, pour me servir de leurs expressions , porter la liberté chez les autres peuples , et renverser les tyrans (c'était le nom qu'ils don-

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liaient aux souverains) ; l'inquiétude alors se changea en terreur. Il est très vrai que des émissaires parcouraient l'Allemagne, principalement les Pays- Bas , et que , sous le voile de pompeuses paroles , ils cachaient de coupables desseins, tendaient des pièges aux gouvernemens, et excitaient le peuple à la révolte. L'influence de ces agens s'était fait sentir jusqu'en Italie. Les craintes devenaient chaque jour plus vives , surtout quand on réfléchissait que des hommes vertueux, déjà séduits par les réformes opérées de l'aveu des princes , et par l'espérance de \oir se perfectionner l'état social , n'étaient point éloignés de prêter l'oreille aux discours de ces pervers qui poursuivaient, dans le bouleversement des empires, l'exécution de leurs criminelles manœuvres. Le danger menaçait particulièrement l'Allemagne et l'Italie, à cause de leur voisinage avec la France , de la facilité des communications , de la fréquence des relations commerciales, et des rapports mutuels dans les opinions.

Telle était la situation des esprits à cette époque; et, pour commencer par l'Italie, je dirai que le roi de Sardaigne , en raison de la proximité des lieux , se trouvait le premier exposé aux coups de la tempête , et le plus intéressé à garantir de suite ses états. Une autre nécessité l'y forçait. Il n'ignorait pas que les opinions nouvelles avaient fait de grands progrès dans la partie de son

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royaume située au-delà des Alpes, et que ce côté ne tiendrait pas long-temps contre les assauts des Français, si la guerre venait à éclater. Il savait encore que ses états étaient le principal point de mire de ce club parisien , artisan de scandales, et il le savait, parce qu'un membre de ce club l'avait effrontément déclaré à la tribune.

Le péril était donc imminent ; les hommes qui présidaient aux conseils de la cour de Turin s'en aperçurent; ils convoquèrent les ambassadeurs et les ministres des autres princes d'Italie et leur représentèrent : que les événemens désastreux survenus en France n'autorisaient que trop à craindre pour le repos de l'Italie ; que l'assemblée nationale, pour détourner l'attention de l'Europe des affaires de France , cherchait à troubler la tranquillité des autres états, en provoquant le scandale et la révolte ; que déjà de funestes semences commençaient à germer , puisque , malgré l'activité et la vigilance continuelles du gouvernement , des compagnies secrètes s'étaient formées , à la suite de plusieurs mouvemens populaires ; qu'en quelques autres états d'Italie, de pareils effets signalaient plus ou moins de pareils dangers ; qu'à la vérité les princes travaillaient de tout leur pouvoir à extirper ces racines occultes, à fermer les passages aux émissaires de la malveillance, à découvrir les réunions sei. 6

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crêtes, à éloigner les révolutions; mais qu'enfin, si des mesures nouvelles n'étaient arrêtées , si des résolutions plus efficaces n'étaient prises, il devenait impossible de savoir qui devrait l'emporter, ou de la vigilance des gouvernemens, ou de l'obstination des novateurs ; que la nécessité des temps, le repos de l'Italie, exigeaient des princes une ligue générale pour la défense commune ; qu'en effet, ce qui échapperait aux efforts isolés de chacun d'eux , ils l'obtiendraient en agissant de concert, et par la réunion simultanée de tous leurs moyens; que depuis long-temps ils mûrissaient cette idée , tant elle leur avait paru nécessaire et avantageuse, et que, s'ils ne la leur avaient pas plus tôt soumise, c'était par la certitude où ils étaient que l'empereur Joseph s'apprêtait à porter ses armes dans le repaire de ces ennemis de l'humanité et de la religion ; que les circonstances ayant changé par la mort de Joseph , et son successeur Léopold paraissant plus disposé à détendre ses états qu'à envahir les états des autres, ils avaient pensé que le moment était venu de s'entendre et d'embrasser un système de garantie mutuelle ; que déjà l'incendie s'approchait de la Savoie et menaçait le Piémont; qu'il était impossible de calculer les malheurs de l'Italie , si l'on n'étouffait ces premières étincelles ; par ces motifs, ajoutaient-ils, et voyant le péril si grave et si proche, le roi pense que les princes d'Italie doivent conclure, le plus tôt pos-

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sible , non pas une ligue menaçante pour autrui , mais protectrice de leurs propres états, une ligue tendant à déjouer les artifices des émissaires de la France, à maintenir le repos général, à se communiquer réciproquement tout ce qu'ils apprendraient sur les affaires présentes, et à s'entr'aider de leurs armées et de leurs richesses , partout où quelque trouble viendrait à éclater. A ces explications , les ministres sardes en ajoutèrent de plus positives relativement aux souverains qui devaient entrer dans la ligue , et ils nommèrent particulièrement leur roi , l'empereur d'Allemagne, la république de Venise , le pape , le roi de Naples , et le roi d'Espagne pour le duché de Parme. Le roi de Sardaigne s'était assuré à l'avance, par des négociations secrètes , des dispositions des rois de Naples et d'Espagne. Ces deux souverains consentaient à taire partie de la ligue. Le pape y entrait aussi, indigné qu'il était des innovations opérées en France relativement aux intérêts spirituels et temporels de la religion. La seule république de Venise balançait à se déclarer. Elle considérait combien cette ligue, quoique pacifique et uniquement défensive en apparence , allait faire accroître les troupes en Italie. Elle considérait encore que si les choses en venaient aux extrêmes, de grosses armées descendraient nécessairement d'Allemagne, ce que Venise redouta toujours avec raison. D'un autre côté, le sénat avait dernièrement refusé de se

liguer avec Joseph n contre le Turc , ennemi naturel et irréconciliable de la république. L'empereur lui en avait témoigne' son mécontentement à Trieste; mais c'était, aux yeux de Venise, une monstruosité qu'une alliance avec le successeur de Joseph , évidemment formée, quoique d'une manière indirecte, contre la France , amie véritable et nécessaire de la république. Le sénat craignait peu, d'ailleurs, les opinions de France. Le caractère italien , dans toute sa pureté à Venise , était un puissant obstacle à leur propagation, aussi-bien que les antiques habitudes du peuple et l'amour qu'il portait à son gouvernement. Les instances du roi de Sardaigne et des autres alliés ne se ralentissaient pas néanmoins, et ils sollicitaient vivement la participation du sénat. Peut-être avaientils peu de confiance dans les armes de la république; mais ils éprouvaient un grand besoin de son nom et de ses trésors.

Toutes ces pratiques tendaient à introduire en Italie des délibérations pareilles à celles qui avaient été prises en Allemagne, par l'Autriche et la Prusse, après la mort de Joseph n et l'avènement de Léopold. Celui-ci s'était ligué avec Frédéric-Guillaume de Prusse, pour garantir leurs états communs , et contre les projets ambitieux de Catherine de Russie, et contre les suites que pouvaient amener les vertiges de la France ; mais cette alliance était toute de précaution et ne présentait rien d'offensif. On

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avait suppose, à la vérité, que les traités de Pavie et de Pilnitz avaient pour objet la guerre contre la France et le démembrement de cet état ; mais c'était un mensonge politique , afin de pouvoir accuser Léopold de résolutions hostiles qu'il n'avait pas prises, et pour exciter encore davantage l'ardeur déjà si impétueuse des Français.

Après la mort de Léopold . son fils François , jeune encore et sans expérience , monta sur le trône. Les affaires publiques prirent alors un cours absolument opposé. Toujours prête à remuer l'Europe, voyant aussi la modération de Léopold et de Frédéric-Guillaume , la Russie s'était publiquement déclarée la protectrice de l'ancien gouvernement de France, et faisait de grandes démonstrations en faveur de son rétablissement. Nous ne devons pas, disait Catherine, abandonner un roi vertueux, en proie à des hommes barbares. L'affaiblissement de l'autorité monarchique en France compromet l'autorité de toutes les autres monarchies. Les anciens, en faveur d'un seul proscrit , ont pris les armes contre des états puissans; pourquoi les princes d'Europe balanceraientils à voler au secours d'un roi dans les fers , de sa famille captive, de tant de princes exilés, d'une noblesse tout entière persécutée et bannie? L'anarchie est le pire des fléaux, surtout quand elle prend les traits de la liberté , trompeuse chimère de tous les peuples. L'Europe va rentrer dans la

barbarie , si de promptes mesures ne sont adoptées pour l'y soustraire. Quant à moi , je suis prête à m'y opposer avec toutes mes forces , à l'exemple de Pierre- le-Grand, l'un de mes illustres prédécesseurs, qui combattit et dompta un ennemi acharné , toujours prêt à porter la guerre chez les peuples voisins. Il est temps de se lever, de s'unir , de courir aux armes pour réprimer ces Français effrénés. La piété le réclame, la religion le demande , l'humanité l'exige , et , avec elles , les intérêts les plus chers et les plus sacrés de l'Europe.

C'était au moyen de ces discours , que l'adroite Catherine s'emparait de l'esprit des princes , surtout de François et de Frédéric-Guillaume.

Les émigrés français ne se manquèrent pas h eux-mêmes au milieu de ces désastres. Les plus considérables et les plus éloquens d'entre eux visitaient toutes les cours , voyaient tous les ministres , plaidaient sans relâche la cause du roi , dont ils ne séparaient pas celle de la religion et de l'humanité.

Ebranlé par tant d'instances, l'empereur François, qui, jeune encore, avait fait ses premières armes au siège de Belgrade, renonça entièrement au système pacifique de Léopold. Sans écouter les ministres à qui son père avait témoigné le plus de confiance, il accueillit l'avis de ceux qui, à l'instigation de la Russie, l'exhortaient à la guérie.

De son côté Frédéric - Guillaume , prince d'un génie ordinaire, mais d'un caractère généreux, eut compassion des malheurs de la famille royale de France, il se souvint aussi de la gloire de Frédéric 11, se laissa séduire, voulut tenter la fortune , et courut aux armes contre les Français.

Nous ne décrirons ni la ligue conclue alors entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, ni le congrès de Mayence, ni les premiers succès de cette ligue , ni ses derniers revers dans les plaines de Champagne. Ces détails nous éloigneraient trop des événemens d'Italie.

La plus vive attente régna it en ce pays ; chacun jugeait des événemens du jour , selon ses opinions et ses espérances. Continuellement tourmenté du désir de s'illustrer par les armes, excité sans relâche par les émigrés français , très nombreux à sa cour, embrassant aussi leur espoir avec plus d'ardeur que de prudence, le roi de Sardaigne avait plus besoin de frein que d'aiguillon. Ce prince ne cessait de diriger des soldats, des armes et des munitions vers la Savoie et dans le comté de Nice, partie de son royaume la plus exposée au premier choc des armées françaises , et de laquelle , si la fortune lui était favorable , il pouvait lui-même pénétrer facilement au cœur des provinces les plus peuplées et les plus riches de la France. Non content de ces démonstrations, il brûlait du désir d'en venir aux mains , persuadé

que les troupes françaises , non aguerries et encore indiscipline'es , oseraient à peine envisager ses soldats chéris. Mais , soit que l'Autriche et la Prusse pensassent pouvoir terminer à elles seules l'entreprise, en marchant rapidement sur Paris ; soit qu'elles vissent , pour le roi de Sardaigne, du danger à se de'clarer trop vite, elles avaient obtenu de ce prince qu'il différerait jusqu'aux résultats positifs de la guerre qui avait lieu sur les rives de la Marne et de la Seine. Les choses ayant donc ainsi changé de face par la niort de Léopold et les nouvelles déterminations de François, le roi de Sardaigne, tellement réservé naguère , qu'il ne demandait rien autre chose qu'une ligue entre les princes italiens pour la défense commune, comptait maintenant les jours pour des siècles tant qu'il ne se mesurait pas avec la France.

L'alliance des rois contre ce pays, et l'impatience de Victor Amédée , donnèrent beaucoup à penser au sénat vénitien , et le confirmèrent davantage encore dans la résolution de ne favoriser aucun parti, malgré les vives instances de la cour de Naples. Les hostilités étaient imminentes, même du côté de l'Italie. Le sénat prévit que les vaisseaux des puissances belligérantes pourraient bien entrer dans le Golfe , et troubler ces parages; il prévit aussi que les princes d'Italie, qui n'avaient qu'une faible marine , lui deman-

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deraient des secours pour garantir leurs rivages des insultes de l'ennemi. En conse'quence il rappela sur-le-champ , dans l'Adriatique , la flotte qui revenait d'une expédition contre Tunis , et actuellement mouillée dans les eaux de Malte et des îles de la mer Ionienne. En effet, peu de temps après, les ministres d'Autriche et de Toscane prièrent Venise d'envoyer des vaisseaux pour protéger Li vourne et le littoral des états de Rome ; le sénat répondit qu'il avait résolu d'observer la plus stricte neutralité , ajoutant que cette délibération était conforme aux principes du gouvernement et aux intérêts de ses peuples.

Continuellement excité par la reine, pressé aussi par les devoirs que lui imposait sa parenté avec la famille royale de France , le roi de Naples se fortifiait sur terre et sur mer, sans oser toutefois se déclarer ouvertement. Informé qu'une forte division française était prête à sortir du port de Toulon , trop faible pour résister à ses attaques, privé de tout secours de la part du roi d'Angleterre, qui ne s'était pas encore définitivement prononcé, incertain par ces motifs s'il devait conserver la neutralité ou joindre ses armes à celles des confédérés, ce prince temporisait avec les événemens , se tenant prêt seulement à une guerre ouverte quand le moment favorable serait arrivé, et observant le plus profond secret sur le but de ses préparatifs.

go HISTOIRE D'ITALIE.

Le grand-duc de Toscane, prince rempli de sagesse, n'était pas sans de fortes inquie'tudes pour le commerce de Livourne ; il évitait donc , avec beaucoup de soin, d'attirer sur lui la tempête qui désolait les pays lointains , et grondait déjà dans son voisinage.

Le pape ne pouvait supporter patiemment les innovations opérées en France , en matière de religion; mais l'assemblée constituante, usant avec adresse de la connaissance qu'elle avait du caractère noble et généreux de Pie vi , protestait de sa volonté ferme àrester unie avec le pontife comme chef de l'Église catholique, sous les rapports spirituels. Elle l'appelait le père commun , le saluait du nom de représentant visible de Dien sur la terre. Ces caresses, de la part d'une assemblée, l'objet de l'attention et de la terreur du monde, produisaient leur effet, et ramenaient déjà le pontife à de plus doux sentimens. Mais, à l'assemblée constituante qui , malgré plus d'un excès , montra néanmoins une certaine modération, succédèrent bientôt l'assemblée législative et la convention nationale , qui usèrent avec dérèglement de leur puissance , et donnèrent en aveugles dans tous les désordres. La colère de Pie vi se ralluma aussitôt; il fulmina des interdits contre les auteurs des innovations, et des anathèmes contre leur doctrine sur les matières religieuses. L'empereur d'Allemague et les princes d'Italie saisi-

rent ce moment pour faire au pontife des propositions qui furent écoutées. A ses yeux, la religion était attaquée dans sa vérité , la discipline ecclésiastique dans ce qu'elle avait de nécessaire, le saint siège lui-même dans son honneur. Il crut défendre leur cause en défendant les intérêts temporels des princes , en se constituant le protecteur des opprimés , ministère véritable et chéri du successeur de Jésus -Christ. Il prêta donc l'oreille à de nouvelles insinuations , et entra sans balaucer dans la ligue offensive contre la France.

Attendu cependant que la contestation actuelle n'était pas seulement une guerre à main armée, mais aussi une guerre d'opinion, on imagina à Rome un expédient fort singulier, dans le but de tourner en sa faveur ces idées nouvelles^ dont la propagation inspirait de si justes alarmes aux souverains. On jngea donc nécessaire de prévenir l'invasion possible des Français en Italie, et de faire en porte que la religion sanctionnât certaines doctrines politiques , afin d'en paralyser l'effet contre elle-même. On voulut prouver aussi , et c'était le point important, que la religion offrait le plus sûr et même le seul moyen d'empêcher ces abus, sources du mécontentement et de la révolte des peuples. Ainsi , en admettant le principe politique et en le réconciliant avec la religion , on espérait à la fois ôter aux adversaires l'arme si

puissante de ces opinions qui dominaient alors plus que jamais, et raffermir la religion sur ses bases. Il fut donc convenu que Spedalieri, homme de beaucoup de savoir et d'esprit, publierait en 1791, dans la ville d'Assises, un ouvrage intitulé les Droits de l'homme. Cet ouvrage parut en effet; le cardinal Fabrice Ruffo, alors tre'sorier général de la chambre apostolique , en accepta la dédicace ; Pie vr en nomma l'auteur bénéficier de Saint -Pierre. Spedalieri pose en principe , dans cet ouvrage, que la société humaine, c'est-à-dire le pacte qui unit les hommes en société, est formé directement et immédiatement par les hommes mêmes; qu'il leur appartient tout entier; que Dieu n'y a point coopéré par une volonté particulière, directe et immédiate; qu'il y participe seulement comme être premier et comme premier mobile, c'est-à-dire que le pacte social vient de Dieu , comme tous les effets naturels des causes secondaires. Il établit encore que le gouvernement despotique n'est pas un gouvernement légitime , mais un abus de gouvernement, et que la nation qui a formé le pacte social , est en droit de déclarer le souverain déchu, lorsque celui-ci viole tyranniquement les conditions sous lesquelles la souveraineté lui a été confiée. L'auteur explique ensuite les caractères auxquels on reconnaît la tyrannie, et qui amènent le cas de la déchéance. Il appuie ces propositions de l'autorité de saint

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Thomas, qui cherche à en démontrer la vérité dans son opuscule latin , intitulé de Regimine principimi ad regem Cjpri. En dernier lieu , Spedalieri prouve que la religion chrétienne est le gardien le plus sûr du pacte social et des droits de l'homme en société, et qu'elle est même la seule capable de produire un effet si important.

Il y avait quelque adresse dans l'expédient que nous venons de rapporter , mais il ne fut pas adopté généralement. Les autres princes d'Italie ne suivirent point l'exemple de Rome; un principe politique contraire prévalut chez eux; la religion se trouva seule, et tout fut ébranlé.

Quant à la république de Gênes, elle fut peu recherchée des alliés , soit à cause des desseins ultérieurs qu'ils avaient peut-être sur elle, soit à cause de sa dépendance et de son voisinage des Français. Cette république put donc garder une neutralité précieuse pour ses sujets, qui, tout entiers à leur commerce maritime avec la France , continuèrent à naviguer avec sécurité dans la rivière du ponant.

En 1 792 , comme on le voit, l'Italie entière était en proie à l'inquiétude. En Piémont , de puissantes armées, des sentimens déclarés, ardeur impatiente de combattre. A Naples, des préparatifs secrets. Désir de neutralité en Toscane. Peu de troupes , mais des démonstrations guerrières à

Rome. Neutralité dans les deux républiques de Venise et de Gênes. C'étaient là les dispositions des gouvernemens ; celles des peuples se montraient différentes. En Piémont, attendu la proximité des lieux, les idées nouvelles avaient fait quelques progrès, et si plusieurs individus, à la vue des crimes commis en France, avaient abjuré ces doctrines, un certain nombre les avait néanmoins conservées. À Milan aussi , elles avaient poussé quelques racines, mais fort peu profondes, comme dans un terrain mou et léger. A Venise, l'extrême douceur du peuple lui avait fait prendre en horreur les atrocités du jour , et l'on y craignait peu les dangers de l'exemple , surtout avec ce tribunal d'inquisiteurs, dont la réputation cependant était devenue plus effrayante que les actes. D'un autre côté, Venise avait un rempart dans les Esclavons, dans leur éloignement pour les opinions du temps , et leur dévouement absolu à la république. A Naples, peu de cendre couvrait un immense brasier; les opinions nouvelles s'y étaient partout multipliées , et l'ardeur du climat y entretenait une exagération continuelle des esprits. A Rome, la vie était calme entre une multitude de prêtres occupés d'affaires ecclésiastiques , et un peuple de valets ignorans. En Toscane, où la finesse de l'esprit le dispute à la délicatesse des sentimens, les aphorismes du jour avaient trouvé peu de crédit , et le bonheur du présent faisait

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repousser tout changement pour l'avenir. A Gênes enfin, les opinions étaient fortement agitées; mais comme on leur y laissait un libre cours , elles n'inspiraient que de faibles craintes ; le commerce d'ailleurs n'aime pas les révolutions.

Cependant , à l'aspect de l'orage qui les menaçait, les maîtres effrénés de la France, déjà redoutables par les armes, appelèrent encore à leur secours les promesses flatteuses et les maximes révolutionnaires. Leurs agens publics ou secrets ne parlaient en Italie que de la loyauté du gouvernement français et des douceurs de la liberté. Ils assuraient que la France ne voulait point s'immiscer dans les affaires d'autrui; qu'elle rendrait égards pour égards, fidélité pour fidélité : c'était là leur langage; ils agissaient autrement; cherchaient, par des intrigues secrètes, à insinuer les idées nouvelles dans l'esprit des peuples; leur enseignaient la manière de se coaliser; leur promettaient des conseils, des secours d'hommes et d'argent; et s'efforçaient, par tous les moyens possibles, de paralyser la force des gouvernemens, en les privant de leur appui fondamental , la fidélité des sujets.

Pour mieux faire connaître le siècle, je veux rapporter les discours des deux partis. Je vais dire des choses monstrueuses sans doute ; mais il s'en fit de plus monstrueuses encore. Les novateurs immodérés répétaient donc hautement , et à qui

voulait les entendre : tous les rois sont des tyrans , il faut les immoler ; les nobles sont les satellites des tyrans ; ils se servent de leurs armes comme les prêtres de leur influence ; le souverain, c'est le peuple : de lui dérive tout pouvoir ; le peuple est un pupille , ses droits sont imprescriptibles et inaliénables; si le gouvernement les attaque, l'insurrection devient un devoir; la royauté est une institution abominable^ absurde et ridicule; le seul gouvernement légitime, c'est la république, mais seulement une république fondée sur la démocratie, l'aristocratie pure étant pire que la royauté; l'oligarchie un horrible fléau; la fidélité envers le peuple, la seule véritable; le dévouement à la royauté et à l'aristocratie , un crime réel. Trahir les rois et les aristocrates , c'est remplir un droit et un devoir ; ce sont là les maximes éternelles établies par la nature et par Dieu lui-même, puisque la démocratie est dans l'Évangile. (Malgré notre disposition à parler sans réserve, notre respect pour la religion ne nous permet pas ici d'exprimer toutes les idées des novateurs.) Une ère nouvelle se lève pour l'humanité; les prédictions de l'Écriture s'accomplissent; avec les droits du peuple renaissent la justice, la paix et le bonheur du monde. Assez et trop longtemps l'usurpation a pesé sur les hommes , le règne de la liberté est maintenant arrivé; assez et trop long-temps se sont maintenus les privi-

léges; c'est aujourd'hui le tour de l'égalité : la liberté régénère l'âme, l'égalité la console. Le moment est venu où le pauvre recevra des secours sans essuyer des mépris , l'opprimé des bienfaits que ne lui vendra point le pouvoir; et puisque les anciens gouvernemens ont toujours favorisé la puissance , les nouveaux désormais vont protéger la faiblesse; c'est là le but où doit tendre toute bonne administration. Cumuler les faveurs du pouvoir et de la loi, c'est trop ; n'avoir aucune part à la protection de la loi, n'est pas assez; que la loi soit égale pour tous, voilà la justice. C'est assez, c'est déjà trop pour les riches et les grands d'exercer le pouvoir que donne la fortune et les avantages qui en dérivent, sans posséder encore celui qui résulte des privilèges; c'est donc une compensation douce et juste que d'òter à qui a trop pour donner à qui n'a pas assez. Peuples , s'écriaient-ils , imitez l'exemple des tyrans, levez-vous, coalisez-vous pour une entreprise nécessaire, honorable et sacrée; faites ce qui est le plus agréable à Dieu , obéissez à ses lois éternelles. Levez-vous, renversez, écrasez, immolez vos tyrans; établissez des gouvernemens populaires ; fondez des républiques ; votre bonheur est dans vos mains. Tout vous favorise, le despotisme est anéanti en France, cette portion si importante de l'Europe. Une nation grande, valeureuse et puissante se lève tout entière en

faveur de quiconque voudra secouer le joug de la tyrannie. Vous avez montré assez de patience à souffrir ; l'étoile de votre bonheur a brillé ; prouvez que la force est du côté du nombre ; qu'on a pu vous opprimer, mais non vous avilir ; et que le vice puissant remette enfin le gouvernement du monde à la vertu malheureuse.

Les adversaires des novateurs ne montraient guère plus de modération dans leur langage. Où sont, disaient-ils, ces jacobins (c'était le nom d'une secte furieuse née à Paris), où sont ces jacobins qui s'érigent en réformateurs du monde? Beau commencement de gouvernement, que de porter la main dans les propriétés et sur la vie des autres, de promener en procession les têtes qu'ils ont tranchées, d'emprisonner l'innocence et d'égorger les prisonniers ! Ils déclament contre l'aristocratie! mais si son joug est pesant, c'est pour le plus petit nombre, tandis que celui de la démocratie n'épargne personne. La royauté est le seul frein salutaire dans une grande nation. Qui lui sert de rempart, si ce n'est l'aristocratie, surtout contre les vertiges populaires? Ils parlent d'honneur, et ils préconisent la rapine et la débauche ! Le peuple doit sa vertu à l'ignorance; les grands tirent la leur de l'éducation, et la vertu grossière devient funeste quand elle n'est pas éclairée par la civilisation. Si l'aristocratie est une digue posée au despotisme des princes et aux

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écarts populaires , elle donne aussi l'exemple de la morale et de l'honneur. Les châteaux ne sont point des repaires de la tyrannie, mais des écoles de politesse. Ce qui existait autrefois, n'existe plus d'ailleurs aujourd'hui , et n'a-t-on jamais trouvé que des anges parmi le peuple? Il faut donc oublier le passé. Par amour pour la patrie, les nobles ont renoncé à des privilèges, non pas arbitraires, mais obtenus à titre de récompense; quel fruit en ont-ils retiré? La perte de leurs biens, de leur liberté et de la vie; et quand finiront pour eux les exils, les persécutions et les supplices! Que dire de la royauté? n'est-elle pas un mode de gouvernement naturel sur la terre, puisque partout où les hommes se trouvent réunis en société , elle naît comme une nécessité des choses, sinon par le titre, au moins par le fait, et le plus souvent par le fait et par le titre? Ne voit-on pas toujours le gouvernement de plusieurs soumis à la direction d'un seul; et la royauté réelle n'est -elle pas préférable à la royauté déguisée? La première est toujours tempérée, soit parles lois, soit par les coutumes, soit par la nécessité sentie par les rois, sinon d'être bons, au moins de paraître justes. La seconde, au contraire , est plus soupçonneuse, parce qu'elle est sans appui ; plus cruelle , parce qu'elle est plus soupçonneuse ; plus arbitraire , parce qu'elle n'a point de frein qui l'arrête. La royauté est

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née de l'ambition naturelle aux hommes. Cette ambition générale conduit à l'anarchie , qui est la mort de la société; de la multitude, le pouvoir passe alors aux mains de quelques uns , et par la même raison , du petit nombre aux mains d'un seul. Heureuses les nations qui trouvent la royauté toute faite , sans être obligées de l'aller chercher à travers l'anarchie ! Vous voulez le peuple souverain; il égorgera d'abord les meilleurs citoyens, et tournera bientôt le poignard contre lui-même. Il y a erreur et scélératesse à vouloir réduire en pratique une proposition toute spéculative. Les fous furieux n'ont-ils pas la propriété de leurs mouvemens? et cependant on les enchaîne. Les hommes ne se gouvernent point par des abstractions; il faut réprimer leurs passions, bien loin de leur en laisser le libre exercice. Etouffons donc ces roitelets plébéiens; et puisqu'ils ont ébranlé la société dans ses bases , que leur perversité soit punie, et que le souvenir du châtiment vive éternellement parmi les hommes. Que la société ellemême remonte aux principes de son existence, c'est-à-dire vers un gouvernement vigoureux et sévère. Les nobles et les prêtres sont les instrumens qui conviennent à cette grande œuvre; les uns, parce qu'ils sont forts; les autres, parce qu'ils sont persuasifs; qu'ensuite ils obéissent euxmêmes à un souverain ferme et résolu. Mais ce n'est point assez; les hommes pervers anéantis,

il faut encore anéantir leurs maximes effrénées, et s'il est nécessaire de corriger la génération présente, il ne l'est pas moins d'éclairer la génération future. L'ignorance paisible vaut mieux que le savoir insolent. Il faut enfin punir la trahison , récompenser la fidélité , replacer l'ordre dans la société et la reconstruire sur des fondemens inébranlables. C'est là le but des mouvemens de l'Europe; c'est pour cela qu'elle aiguise ses armes; et l'objet de cette grande entreprise n'est pas seulement de contenir ce fléau destructeur, mais de l'extirper jusque dans sa racine. Les partisans de la royauté et de l'aristocratie sont encore nombreux en Europe; qu'ils se réunissent avec prudence et vigueur ; l'édifice de la société va sortir de ses ruines. Tel est le projet des rois confédérés; telles sont- les espérances de tous les bons citoyens; la noblesse y employera son bras, le clergé ses exhortations. Si tant de vœux sont perdus, si tant d'efforts sont inutiles, si le crime triomphe de l'indignation sacrée qu'il inspire, c'en est fait de l'Europe; elle va retomber dans le chaos d'une barbarie sans exemple.

Déplorons l'exagération des hommes quand ils se laissent entraîner par leurs passions politiques. Ici , les uns étaient coupables d'avoir porté beaucoup trop loin les réformes ; les autres, de les avoir fait dégénérer en excès détestables par leur opposition à celles mêmes qui étaient les plus utiles

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