‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 2)Chapitre 34 sur 38 · T02 HISTOIRE D'ITALIE · texte numérisé non relu

T02 HISTOIRE D'ITALIE

et les plus justes; ceux-là d'avoir trempe leurs mains dans le sang, ceux-ci de vouloir y tremper les leurs : les premiers, d'avoir déposé et mis à mort un prince dont la personne devait être pour eux inviolable; les seconds, d'avoir appelé les étrangers dans leur patrie. La liberté est un trésor inestimable, nous l'avouons; mais elle devient illégitime quand on l'acquiert parla cruauté, et c'est une faute non moins grave, que de livrer son pays à l'étranger dans l'espérance de conserver ses privilèges , et un tabouret à la cour. Ce qui manqua le plus à notre siècle , ce fut l'amour de la patrie. Dans les circonstances que nous rapportons , les premiers l'asservirent par la hache des bourreaux , les seconds voulaient l'asservir par le canon de l'Autriche; également coupables les uns et les autres , pour avoir refusé la liberté que le roi et des hommes sages voulaient leur donner, seule liberté qui convînt à un aussi grand état que la France. Nouvelle preuve entre toutes les autres, que la liberté n'habite point avec la licence des mœurs, la cupidité sans frein, et l'ambition sans limites.

Toutefois , les discours des démocrates agissaient plus fortement sur l'esprit du peuple que ceux de leurs adversaires , parce que la multitude est toujours avide de nouveauté. Les premiers , d'ailleurs, plaidaient en apparence la cause du bien public, les seconds paraissaient ne réclamer que leurs pri-r

I789 I792.) LIVRE SECOND. io3

vile'ges. De là cette crainte générale dans l'Europe, menacée sur tous les points d'un horrible incendie.

La guerre était allumée entre l'Autriche et la France ; les deux puissances tournèrent leurs regards sur l'Italie ; l'une , pour conserver ce qu'elle y possédait ; l'autre , pour y conquérir ce qu'elle voulait y posséder, ou du moins pour s'assurer un passage, afin de pouvoir prendre en flanc son ennemi.

De son côté , le gouvernement français avait expédié en Italie des agens publics et secrets , dans le but d'obtenir des princes, soit par menaces soit par prières, une alliance, ou le passage, ou la neutralité. C'est ainsi que de Sémonville fut chargé de sonder le terrain en Piémont , et de faire en sorte que le roi se décidât pour la France , dans les événemens critiques qui se préparaient. D'après ses instructions, il devait proposer au roi de se liguer avec la république , et de donner passage aux armées qui devaient attaquer la Lombardie autrichienne. En retour, la France promettait au roi garantie pour ses états , répression des idées révolutionnaires qui pullulaient dans le Piémont et dans la Savoie , et la cession entière de toutes les conquêtes qui se feraient en commun sur les possessions de l'empereur en Italie.

Soit que le roi craignît une embûche , et peut-

ïc>4 HISTOIRE D'ITALIE.

être n'avait-il pas tort de la craindre , soit qu'il agît avec prévention dans cette affaire , soit enfin qu'il fut trop avancé avec l'Autriche, il refusa d'entendre les propositions de la France. Déjà, en effet., les Autrichiens descendaient du Tyrol et s'avançaient à grands pas vers le Piémont; c'est pourquoi, Sémonville ne se trouvant encore qu'à Alexandrie, le comte Solaro, gouverneur de cette ville , reçut ordre de ne point le laisser passer outre , et de le décider même à sortir des états du roi ; mais dans les termes les plus obligeans qu'il se pourrait. Le comte Solaro s'acquitta de sa mission avec tous les égards , toute la prudence dont il était capable , et Sémonville partit pour Gênes. Ce procédé déplut singulièrement à Paris. Le i5 septembre 1792 , Dumourier, ministre des affaires étrangères , s'exprima très vivement devant la Convention nationale , sur le gouvernement piémontais : il se plaignit dans un discours préparé, de l'affront que la France venait de recevoir à Alexandrie , dans la personne de son ambassadeur, et conclut à ce que la guerre fût déclarée au roi de Sardaigne. Ce qui fut dit alors, et ce qui fut fait , il ne faut pas le demander. Les épithètes de despote, de tyran , d'ennemi du genre humain, retentirent de toutes parts, et la guerre fut solennellement déclarée entre la France et la Sardaigne.

Dès le 10 du même mois, le conseil exécutif

(i789-i79*-) LIVRE SECOND. io5

provisoire avait ordonné au général Montesquiou d'attaquer la Savoie avec l'armée qu'il commandait dans le Haut-Dauphiné; de refouler les troupes piémontaises au-delà des monts , et de profiter de tous les avantages qui naîtraient de cette expédition. Ce fut là le commencement de tous les maux qui accablèrent si long-temps l'Italie, et qui laissèrent dans la péninsule des traces si difficiles à effacer.

Avant que les hostilités n'éclatassent entre la France et les puissances confédérées d'Allemagne, le roi de Sardaigne avait fait de grands préparatifs en Savoie et dans le comté de Nice. Mais les victoires des Français en Champagne firent changer la face de la guerre ; et le roi , au lieu de conquérir les états des autres , dut penser à défendre les siens. Sa situation était beaucoup moins avantageuse que celle des Français. Des deux pays limitrophes où devaient avoir lieu les engagemens, la Savoie était favorable à la France ; le Dauphiné , non seulement n'était point favorable au Piémont, mais se montrait encore son ennemi déclaré. Déjà même cette province avait manifesté son penchant pour les réformes faites ou à faire ; de sorte que les Français trouvaient faveur en avant, sûreté en arrière ; c'était précisément le contraire pour les Piémontais.

Malgré tout, les lieutenans du roi, en Savoie, vivaient dans la plus grande sécurité. Eux seuls

io6 HISTOIRE D'ITALIE,

et les émigrés français qui ne les quittaient pas , ne voyaient point ce qui frappait les yeux de tout le monde. Imprudens, qui ne sentirent pas que la colère et la témérité sont de mauvais conseillers en politique! Assez crédule pour ajouter foi à toutes les nouvelles des émigrés , assez crédule encore pour ne pas reconnaître un général français qui , afin de mieux surprendre ses desseins , l'était venu trouver en habit de prêtre irlandais , le chevalier de Colegno, commandant de Chambéry, irritait les esprits par la dureté de son gouvernement, et soufflait sur un feu qui ne demandait qu'à s'allumer. Le comte Perrone, gouverneur général de Savoie, montrait beaucoup plus de prudence dans sa conduite ; mais le péril et le désordre laissaient peu de place à son crédit, peu d'action à son autorité; lui-même, d'ailleurs, s'était laissé tromper par le faux prêtre irlandais ; et le chevalier de Lazari, qui commandait l'armée, était peu familier avec la tactique vive et rapide des Français.

Telle était la position de la Savoie au mois de septembre 1792. Un long tableau de malheurs commença dès lors à se dérouler. Les chefs de l'armée piémontaise se reposaient toujours dans leur confiance accoutumée ; ils ne pouvaient croire à une attaque si subite ; et, au lieu de faire prendre à leurs troupes des positions fortes et rapprochées, ils les avaient réparties çà et là sans utilité,

de sorte qu'il leur était impossible, et de resister à l'ennemi en quelque endroit qu'il se fût présenté, et de se rallier au besoin pour la défense. C'était au point qu'ils ne firent aucune démonstration, pas même lorsque les Français, d'abord divisés en plusieurs camps , se furent concentrés au fort Barraux , dans l'intention évidente d'attaquer. Le prêtre irlandais les suivait partout, et leur faisait mille contes qu'ils croyaient de la meilleure foi du monde. Cependant les émigrés français conçurent des alarmes j et demandèrent aux généraux piémontais s'ils ne craignaient rien. Ceux-ci répondirent négativement , ajoutant que c'étaient les gens de robe qui avaient peur et répandaient l'effroi. Ils désignaient ainsi le comte Botton de Castellamont , intendant-général de la Savoie, homme adroit et pénétrant, qui, ne s' étant point trompé sur la véritable tournure des événemens , et voulant faire partir le trésor royal pour le Piémont , avait demandé au gouverneur une escorte militaire. Défendre la Savoie, surtout après les revers des confédérés , était sans doute la chose impossible. Il n'y avait pas, dans cette province, plus de neuf à dix mille soldats. Cependant , comme ils étaient tous braves et aguerris, ils auraient pu du moins opposer une résistance honorable, et modérer l'impétuosité de l'ennemi ; mais ils manquaient de chefs expérimentés , se trouvaient disséminés sans précaution,

io8 HISTOIRE D'ITALIE.

et l'attaque imprévue des Français ne leur permit

pas de se rallier.

Le général Montesquiou , ayant reçu l'ordre de commencer les hostilités, partit du camp de Cessieux avec son armée , composée d'environ quinze mille hommes, peu disciplinés peut-être, mais pleins d'ardeur. Il arriva aux Abrets , d'où il envoya au général Anselme l'ordre de passer le Var , et d'attaquer sans délai le comté de Nice , mal défendu par une poignée de soldats , sous le commandement du comte Pinto. Le contreamiral Truguet devait protéger ces mouvemens du côté de la mer. Parti de Toulon avec une escadre de onze gros vaisseaux et de quelques autres plus légers, montés par deux mille soldats de débarquement , Truguet croisait dans les eaux de Villa-Franca jusqu'au golfe de Juan , tout prêt à prendre terre où le besoin l'aurait exigé. Son principal dessein était d'opérer un débarquement sous Monaco , afin de prendre à dos la division qui gardait le comté de Nice. Ainsi, depuis l'Isère jusqu'au Var, les Français allaient attaquer les états d'un roi qui les avait provoqués par ses démonstrations hostiles , avant l'arrivée des secours qu'il attendait d'Allemagne ; ce fut le résultat des déroutes de la Champagne.

Montesquiou partit à la hâte des Abrets avec toute son armée, et vint prendre position au fort Barraux, à deux milles des frontières de la

(l789 1792.) LIVRE SECOND. I0o,

Savoie. Là devaient commencer ses opérations. Son projet était d'attaquer, avec le gros de ses troupes, Sanpareillan et le château des Marches, pour se diriger ensuite à la hâte sur Chambéry. Voulant en outre couper la retraite à l'ennemi, il expédia deux gros détachemens; l'un desquels; en longeant la rive gauche de l'Isère, devait occuper le passage de Montmélian ; l'autre , partant du bourg d'Oisan , et traversant les monts escarpés qui séparent la vallée de la Romanche de celle de l'Arc, devait fermer entièrement la route de la Maurienne ; auquel cas , toute l'armée piémontaise eût été faite prisonnière, ou du moins , il ne s'en serait échappé qu'une faible partie par les chemins rudes et difficiles de la Tarantaise. Montesquiou avait adroitement prévu que la retraite de l'ennemi devait s'effectuer principalement par la route de la Maurienne et le mont Cénis ; mais il manqua son double but , d'abord à cause d'une crue subite de l'Isère qui, ayant rompu ses ponts , ne lui permit pas le passage; ensuite par l'énorme quantité de neige tombée sur les hautes montagnes de Galibier.

Eveillés enfin au bruit des armes françaises, les Piémontais voulurent se fortifier près Sanpareillan, sur les précipices de Mians, d'où ils auraient foudroyé le travers de la gorge, au moyen de batteries établies sur le château des Marches ; ils n'en eurent pas le temps. Les canons n'étaient

iiô HISTOIRE D'ITALIE,

pas encore à leur place, lorsque la nuit du 21 septembre 1 792 , par un ouragan épouvantable , et à travers des torrens de pluie, le general Laroque , d'après les ordres du général Rossi , partit en grand silence du camp des Barraux , et se dirigea, avec une forte division, sur Sanpareillan. Le succès justifia l'entreprise ; pendant l'obscurité , Laroque s'empara de la place à l'improviste ; et si le temps n'eût pas été si contraire , il eût pris la garnison qui la défendait; mais, informée à temps de l'approche de l'ennemi, elle se retira saine et sauve.

Chassés de Sanpareillan et des positions de Mians, les Piémontais abandonnèrent encore , à la hâte et sans réflexion , les châteaux des Marches , de Beauregard, d'Aspremont et Notre-Dame de Mians. De ce côté, les gorges de la Savoie étaient donc au pouvoir des Français. Montesquiou , usant rapidement de sa victoire , et profitant de la déroute de l'ennemi , se porta sans délai en avant du château des Marches , avec deux brigades d'infanterie, une de dragons, et vingt bouches à feu , le tout soutenu par une arrière-garde composée de deux autres brigades d'infanterie, une de cavalerie , et beaucoup d'artillerie. Coupant ainsi en deux l'armée piémontaise , dont une partie fut contrainte de se retirer vers Annecy, l'autre du côté de Montmélian , il s'ouvrit la route de Chambéry , capitale de la

(I789~i79»-) LIVRE SECOND. m

province. La terreur en avait déjà fait sortir les troupes royales ; et leurs officiers , dans cette importante circonstance, montrèrent aussi peu de résolution qu'ils avaient d'abord affiché de suffisance et de vanité. Telle fut, dans leur effroi, la rapidité de leur fuite , que les Français craignant une embûche , n'osaient entrer dans la ville^ qui resta ainsi, pendant plusieurs jours, abandonnée à elle-même. Et ici , nous devons publier que ce moment si critique se passa sans tumulte, sans outrage, sans désordre d'aucune espèce, grâce à la douceur toute particulière de ce bon peuple de Chambéry. Il reçut enfin les Français, et il les reçut avec tous les témoignages de l'allégresse qui naissait des opinions du jour , et du souvenir des vexations qu'il avait précédemment essuyées.

Montesquiou n'avançait qu'avec beaucoup de précaution , parce qu'il n'avait point encore de iiouvelles des opérations d'Anselme dans le comté de ISice ; il craignait d'ailleurs quelles Sardes, en se retirant avec tant d'empressement , n'eussent le dessein de tomber à l'improviste sur les troupes de ce général. D'un autre côté, le bruit se répandait que les Piémontais, munis de provisions de guerre et de bouche, s'étaient retranchés dans les fortes positions que leur offraient les montagnes des Bosges, entre Chambéry et l'Isère, et qu'ils se proposaient d'y passer l'hiver. Montes-

nu HISTOIRE D'ITALIE,

quiou résolut donc de s'arrêter, et d'attendre les nouvelles qui lui viendraient des Alpes maritimes. Il se contenta de faire occuper le passage de Monmélian , abandonne' par les troupes du roi avec autant de rapidité qu'elles avaient évacué la capitale. Cette déroute fît tomber au pouvoir des vainqueurs, dix canons, une grande quantité de poudre, de boulets, de caissons, et d'autres munitions de guerre, avec des magasins remplis de fourrage et de vivres.

Les chefs piémontais ne montrèrent pas plus de prévoyance et de résolution dans le comté de Nice, qu'ils n'en avaient montré en Savoie. A peine eurent -ils avis qu'Anselme avait passé le Var, fleuve qui sépare les deux états, que, dès la nuit du 2 3 septembre, prenant la fuite en toute hâte , ils évacuèrent la ville de Nice , s'empressant déjà d'enlever tout ce qui se trouvait dans la ville et dans le port de Villa-Franca. Mais les Français, profitant vivement des faveurs de la fortune , coururent à Villa-Franca, et menacèrent de donner l'assaut. Le commandant se rendit à discrétion avec deux cents grenadiers, excellens soldats, et quelques milices; livrant de plus, à l'ennemi, cent pièces de grosse artillerie , une frégate , une corvette, et tous les magasins de l'armée. C'est ainsi que les républicains s'emparèrent de la partie basse du comté de Nice , avec une promptitude et un bonheur incroyables. Montauban seul

(l789-r:9x) LIVRE SECOND. n3

tenait encore pour le roi; il capitula lui-même peu de temps après. Le contre -amiral Truguet contribua beaucoup à toutes ces victoires , en appelant, au moyen de son escadre, l'attention des Piémontais sur divers points , et en les forçant de s'éloigner du littoral , par la crainte d'être attaqués de tous les côtés à la fois.

Maître de Nice , de Villa-Franca et de Montauban, Anselme continua de s'avancer par la vallée de Roia , et ne s'arrêta que sous les murs de Saorgio, château fort qui ferme les passages de ce côté, et qui sert comme de redoute avancée au col de Tende. Mais, quelques jours après, les Piémontais ayant reçu un renfort considérable d'Autrichiens , attaquèrent avec impétuosité la position de Sospello , et s'en emparèrent. Ce ne fut pas pour long -temps; Anselme revint avec le gros de son armée , reprit Sospello , et Saorgio redevint la ligne de démarcation entre les combattans.

Ces expéditions des Français dans le comté de Nice furent peu sanglantes , parce que la fuite précipitée des Sardes ne laissa que quelques légers combats à livrer. Disons aussi que les vainqueurs ne s'écartèrent point des bornes de la modération et de l'humanité. La malheureuse Oneglia éprouva un sort bien différent. L'escadre de Truguet s'étant approchée du rivage, un esquif fut détaché pour aller faire des propositions à la ville; i. 8

u4 HISTOIRE D'ITALIE.

les habitans le reçurent à coups de carabine; ceux qui le montaient furent tués ou blessés ; action funeste qu'on ne saurait trop blâmer. L'escadre française serra le rivage de plus près, se forma de son mieux en ordre de bataille, «t se mit à foudroyer la ville. Lorsque le bombardement et les désastres qui en résultèrent eurent fait juger à l'amiral que la garnison avait dû prendre la fuite , il débarqua les troupes qu'il avait à bord, les fit soutenir par ses matelots, s'empara de la ville et la mit sans pitié à feu , à sang et au pillage : représailles terribles de la violation des parlementaires ! Truguet n'avait voulu que se venger. Environnée de tous côtés par l'état de Gênes , Oneglia offrait peu de ressources; aussi les Français l'abandonnèrent- ils, et leur escadre , après avoir touché Savone et s'être reposée dans le port de Gênes, rentra bientôt à Toulon. La saison , trop avancée alors , ne permettant pas de tenir la campagne avec fruit, les deux partis déposèrent les armes pendant le reste de l'hiver, s'appliquant seulement à faire les meilleures dispositions possibles pour recommencer avec avantage au printemps. Le silence des armes ne fut interrompu par aucun fait digne d'attention. On dut remarquer néanmoins la réception toute différente qui fut faite aux Français dans la Savoie et dans le comté de Nice. Le premier de ces pays montra pour eux

(i,89- 179»0 LIVRE SECOND. in

beaucoup d'inclination et un grand dësir d'adopter les nouvelles formes de gouvernement ; ils ne rencontrèrent, dans le second, qu'aversion pour euxmêmes, et refus de s'écarter des règles de l'ancien régime.

Certain de la conquête du comté de Nice , Montesquieu résolut de chasser les Piémontais de la Savoie. Dans ce but, il ordonna à Rossi et à Casabianca de mener battant les troupes du roi , et de les repousser, le premier jusqu'au mont Cenis par la Maurienne , le second jusqu'au Petit-Saint- Bernard par la Tarantaise. Ces ordres furent exécutés avec la plus grande célérité , presque sans résistance de la part de l'ennemi; et si Montesquieu , au lieu de s'arrêter pour attendre les nouvelles du comté de Nice, s'était porté en avant avec la même promptitude, après l'occupation de Chambéry, il est probable qu'il se serait facilement emparé de ces deux sommités des Alpes ; avantage immense qui, dans l'état de confusion où se trouvaient les troupes royales, eût aplani devant lui, pour l'année suivante, le chemin vers le cœur même du Piémont. Les villes d'Aix, d'Annecy, de Rumilly, de Carouges, de Bonneville, de Thonon, et toutes celles de la Savoie septentrionale , reconnurent la domination des vainqueurs avec des transports de joie universels. La province entière devint ainsi la conquête des Français. La possession leur en fut assurée pen-

iiG HISTOIRE D'ITALIE,

dant l'hiver, par l'énorme quantité de neige tombée sur les montagnes , plus encore que par la suspension d'armes qui avait eu lieu dans les Alpes maritimes.

Voilà comme une province , hérissée de fortes positions , coupée en tous sens par des gorges, des torrens et des précipices , fut perdue pour la Sardaigne, sans que la prudence ou la valeur eussent rien fait pour sa défense. Ce malheureux résultat doit être imputé en partie au roi lui-même, qui, emporté par son désir de commencer la guerre, se découvrit avant l'arrivée des secours de l'Autriche , et revêtit le plus souvent de grades militaires des hommes plus occupés de satisfaire leur vanité que de s'instruire dans le métier difficile des armes. Ce fut sans doute une grande erreur chez Victor, de donner l'habit d'officier au premier cadet qui se présentait , et de l'envoyer surle-champ à l'armée , comme si l'art de la guerre était facile , comme si le bruit du canon n'avait pas de quoi faire trembler les soldats les plus aguerris. Les nobles furent encore plus répréhensibles que le roi, à cause du mépris, dirai-je ridicule ou absurde , qu'ils affectaient pour les troupes françaises. Parmi eux, toutefois, se trouvaient beaucoup d'hommes aussi braves que modestes , qui déplorèrent l'imprudence du roi , et s'indignèrent de la honte dont on venait de couvrir la monarchie.

(1789-1793.) LIVRE SECOND. n7

La déroute de Savoie, de'jà si grave par ellemême , fut encore accompagnée d'accidens terribles et déplorables : les pluies par torrens , les chemins défoncés, les chariots brisés, les soldats à la débandade, partie armés, partie désarmés; des fuyards de tout rang , de tout sexe et de tout âge ; d'affreux phénomènes dans le ciel, parmi les hommes et sur la terre. Mais ce qui excitait le plus de compassion c'était le sort des émigrés français. Trop confîans dans les discours des officiers du roi, ils étaient demeurés à Chambéry jusqu'au dernier moment. Menacés maintenant par une armée française toute prête à les atteindre, ils ne pouvaient plus rester sans se perdre, ni peut-être se sauver en fuyant. Les uns étaient en proie à la misère , les autres à la maladie , tous manquaient de chevaux et de voitures : l'amitié n'en avait point à prêter, l'intérêt n'en avait point à fournir. Dans ce bouleversement général, les esprits avaient été constamment frappés d'imprévoyance et d'oubli. Les routes de Genève et de Turin offraient surtout un spectacle misérable. Elles étaient encombrées d'une foule d'individus, naguère au faîte des honneurs, aujourd'hui dans le plus affreux dénûment. On y voyait pêle-mêle les pères et les fils , les mères et les filles , les vieillards et les jeunes gens, les vierges les plus délicates, bravant l'horreur des saisons et des routes, pour suivre des parens tombés dans la détresse. On y

n8 HISTOIRE D'ITALIE,

voyait des vieillards infirmes , des femmes en- . ceintes, des mères chargées d'enfans à la mamelle, et qui étaient nés pour un sort bien différent. Mais c'est dans le malheur que l'on retrouve la vertu et la charité ; cette circonstance déplorable en est une preuve nouvelle. Des épouses, des fils, des frères et des serviteurs, que la proscription n'avait point inscrits sur ses tables, voulurent accompagner sur la terre étrangère, malgré le refus des victimes , leurs époux , leurs pères , leurs frères et leurs maîtres , faisant céder ainsi l'amour de la patrie aux inspirations de la nature et de la fidélité. Siècle vraiment extraordinaire où la vertu prodiguait ses miracles , pendant que le vice multipliait ses excès. A toutes les horreurs de la marche , ajoutez l'horreur des stations : là , des auberges encombrées ; ici , des rochers sans abri ; il fallait passer la nuit sous un ciel irrité d'où semblait tomber encore le déluge. Partout, sur le chemin, les débris de l'armée piémontaise en déroute, des armes jetées ça et là, l'agitation des hommes éperdus , le trépignement des chevaux, le bruit des voitures, les cris du désespoir et ceux de la douleur ; partout le désordre et la confusion ; partout enfin le tableau d'une misère épouvantable à côté du tableau d'un effroi sans égal. Combien de personnes élevées au milieu de toutes les douceurs de Paris, manquaient alors de l'aliment que le pauvre même trouve en abondance

(i789-i792) LIVRE SECOND. n9

sous son toit modeste î Combien de graves et intègres magistrats, après avoir rendu la justice dans les premières cours du noble royaume de France , s'acheminaient alors péniblement vers un exil dont ils ne pouvaient prévoir ni les rigueurs , ni le terme ! Combien de nobles dames qui peu de mois auparavant espéraient offrir des rejetons à d'illustres familles, dans le palais de leurs ancêtres, aujourd'hui prêtes à enfanter sur le vil grabat d'un étranger, allaient donner à leurs infortunés époux , des fils plus infortunés encore ! Combien de vierges, naguère objet de la recherche des princes, ne savaient pas maintenant quel refus les attendait, quel consentement il leur faudrait subir! Combien de braves capitaines , vieillis sous les armes, et qui, par la débilité du corps, avaient plus que jamais besoin de repos et de secours , privés aujourd'hui de secours et de repos , fuyaient vers un ciel étranger , devant ces mêmes soldats qui avaient pris sous eux des leçons de bravoure et d'honneur! Tant de malheurs excitaient sur toute la route la stupéfaction ou la pitié ; et la pauvreté offrit aux victimes, sur leur passage, plus de bienfaits et de consolations qu'elles n'avaient osé en attendre. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits , sur les routes de Genève et de Turin , ce déplorable cortège offrit une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle l'aveugle fortune précipite au fond de l'abîme ceux qu'elle avait

tao HISTOIRE D'ITALIE.

élevés au plus haut des grandeurs; et , cependant, sous le poids dune épreuve si pénible, le caractère des Français ne se démentit pas un moment. Il leur échappait encore un sourire , un bon mot , une chanson même; et , à les voir, on eût dit qu'ils allaient à une fête plutôt qu'en exil. De graves personnages galoppaient dans la boue qui couvrait les chemins; d'autres, portés dans des voitures ou assis derrière , se faisaient remarquer par le soin de leur coiffure , leurs croix, leurs décorations et les différens emblèmes de leur fortune éclipsée. Telle est la force du naturel qu'il résiste même au malheur. Enfin , les pauvres émigrés arrivèrent à Genève et à Turin. Ici, il est impossible de donner une idée des discours, de l'étonnement et des sentimens que leur aspect fit naître. On avait beaucoup parlé de la France, et maintenant elle paraissait au-dessus de sa réputation. On admirait à la fois ce dont est capable une nation furieuse qui s'élance hors d'elle-même, la valeur de ses soldats , la propriété contagieuse de ses doctrines, la force qu'elle employait pour les soutenir. On admirait encore la vanité des uns qui avaient prédit sa défaite , et l'imprudence des autres qui avaient provoqué sa vengeance. Il valait bien mieux, s'écriait-on, la laisser en proie à ses divisions que de la forcer à se réunir pour sa défense; il fallait la flatter au lieu de l'aigrir. Tous affirmaient que le péril était à son comble,

que la Suisse était menacée aussi-bien que l'Italie, et que la société en Europe était ébranlée dans ses hases.

Bien d'autres discours encore se tenaient à Turin; car, dans les revers publics, crier contre le gouvernement est un soulagement et une consolation. Voilà, disait-on, voilà le fruit de tant de levées d'hommes et d'argent, de tant de fanfaronnades ! Fallait-il épuiser le trésor , écraser le peuple d'impôts, solliciter du pontife la vente des biens du clergé , grossir la dette publique pour n'en retirer que honte et dommage? Voilà donc l'extrémité où sont réduits de braves soldats par l'inexpérience des chefs qu'on leur a donnés ! S'il s'agit du salut général, il s'agit surtout de celui des nobles. Ils doivent montrer plus de valeur dans les combats, moins d'orgueil dans la prospérité , plus de constance dans les revers. Le roi est bon; tout le monde l'aime, tout le monde veut sa conservation; mais pourquoi diviser la nation en deux peuples, et mettre d'un côté le petit nombre privilégié, de l'autre la multitude qui ne l'est pas? Que le roi parle, qu'il se montre le père commun de tous ses sujets , et il les verra courir volontairement au-devant du danger qui menace son royaume.

Cependant les exilés excitaient la compassion , et de la compassion naissait la terreur. La tristesse et 1 inquiétude régnaient dans la ville. Telle

était néanmoins la confiance des Piémontais dans leur souverain, que des idées d'innovation ne vinrent à personne. Quelques uns, à la vérité, desiraient certaines réformes dans l'administration civile et politique de l'état; mais tous voulaient le maintien de la monarchie, et les plus fortes sorties contre le gouvernement étaient plutôt un avertissement qu'une satire.

Le premier effroi dissipé , le gouvernement songea sérieusement aux moyens qu'il convenait d'adopter dans une circonstance aussi imprévue que critique. On demanda des secours au canton de Berne; mais inutilement. On en demanda à l'Autriche qui en accorda, parce qu'il y allait de ses intérêts. Des régimens autrichiens arrivaient à grandes journées de la Lombardie en Piémont, et se portaient immédiatement aux frontières , surtout vers le col de Tende. On demanda aussi de l'argent à Venise qui refusa, conformément à son système de neutralité. On expédia des courriers en Angleterre pour l'informer des événemens; on en expédia en Prusse et en Russie. On représentait que le roi était le gardien unique de l'Italie; que si ce rempart se trouvait forcé, on ne savait jusqu'où devait rouler cette horrible avalanche ; que la fermeté du roi était inébranlable; mais que ses propres forces étant insuffisantes, il se voyait dans la nécessité de recourir à des secours étrangers. D'un autre côté on s'efforça

17f?9 I792.) LIVRE SECOND. J23

cle pallier les déroutes de Nice et de Savoie, en disant que la défense de ce pays était impossible, autrement qu'avec de puissantes armées ; que d'ailleurs les forces qu'on y avait envoyées eussent suffi pour la défense et même pour l'attaque, sans les désastres de la Champagne ; mais que depuis ces revers elles ne pouvaient plus servir, même à la défense; qu'à la vérité la retraite s'était opérée précipitamment et sans ordre; mais qu'il fallait l'attribuer à l'imprudence des chefs; que le soldat était brave et fidèle, et le roi résolu à ne manquer ni à soi-même, ni aux puissances confédérées; qu'il demandait seulement, attendu qu'il se trouvait aux avant-postes, qu'on lui donnât une arrière-garde pour le soutenir; enfin, que le secours de ses alliés lui était indispensable pour repousser des attaques auxquelles il était exposé le premier.

Ces remontrances, faites dans les termes les plus précis, étaient d'un grand poids; mais la Prusse, tout en persévérant dans l'alliance, commençait à penser à ses intérêts particuliers. Plus éloignée d'ailleurs du danger, elle avait aussi moins de motifs pour le craindre. Quant à l'Autriche, déjà inquiète pour ses propres états , elle voulait au moins garantir le reste, et résolut franchement de faire passer de puissans renforts en Piémont. De son côté, l'Angleterre qui, jusqu'à la mort de Louis xvi, avait conservé une certaine

apparence de neutralité, se déclara sans délai après cette affreuse catastrophe , congédia le sieur de Chauvelin, ministre plénipotentiaire de France a Londres, et se prépara ouvertement à la guerre. Elle donna de bonnes espérances au roi, et lui promit d'agir efficacement avec ses flottes, sur les cotes de la Méditerranée. En Piémont, les cadres des régimens se complétaient; les milices s'organisaient. On créait de nouvelles rentes sur l'état; on émettait de nouveaux billets de crédit; on frappait de nouvelles monnaies qui perdaient plus de moitié de leur valeur nominale : funeste, mais unique remède aux maux présens, et qui attestait l'imprévoyance des gouvernans , dans des temps meilleurs. On fournit de munitions de toute espèce les forteresses situées dans les Alpes , l'on établit des retranchemens sur les sommets du mont Cenis et du Petit-Saint-Bernard. On profita encore des rigueurs de l'hiver pour faire tous les autres préparatifs nécessaires; chacun attendait dans une anxiété profonde le moment où de nouvelles batailles allaient décider du sort de l'Italie et de celui du monde.

(I793.) LIVRE TROISIÈME. ia5

Nouvelles déterminations des alliés en 1793. — Instances faites par l'empereur d'Allemagne au sénat vénitien. — Discours du procurateur de Saint-Marc, François Pézare, en faveur de la neutralité armée. — Discours de Zacharie Vallaresso, l'un des sages du conseil, en faveur eie la neutralité désarmée; résolution du sénat.

— Mesures adoptées à Gènes. — Intelligences des alliés à Lyon et à Marseille. — Dispositions militaires et politiques des Français.

— Situation des esprits en Italie. — Attaque de Cagliari , en Sardaigne, par l'amiral Truguet. — Paoli soulève la Corse, et la soustrait à l'empire de la France. — Guerre sur les Alpes; fait d'armes de Raùs favorable aux troupes royales. — Menaces insolentes des Anglais au grand-duc de Toscane et au sénat de Gênes.

— Leurs insinuations à Venise. — Résolutions du grand-maître de l'ordre de Malte contre la France. — Mouvemens importons dans différentes provinces contre la convention nationale; Lyon et Marseille se soulèvent. — Faits d'armes; les troupes royales sont repoussées de la Savoie et du pays de Nice. — Marseille et Lyon tombent au pouvoir des républicains. — Toulon se livre aux alliés ; les républicains en font le siège, et le prennent d'assaut; enlèvemens faits par les alliés au moment de le quitter.

JLa déroute précipitée des troupes du roi , en Savoie et dans le comté de Nice, aussi -bien que la retraite forcée des Autrichiens du côté du Rhin, donnèrent fortement à réfléchir aux alliés. Voyant l'ardeur des Français, pour les innovations , s'accroître , ainsi que leur fureur, en raison même de leurs victoires , ils s'aperçurent qu'ils avaient sur les bras une affaire beaucoup plus sérieuse qu'ils ne

ia6 HISTOIRE D'ITALIE,

l'avaient d'abord imaginé. La fortune, qui se plait à déjouer les plus grandes entreprises, ne fit jamais succéder un résultat moins conforme aux premières espérances. Des bandes tumultueuses et indisciplinées, comme on les appelait, avaient vaincu les armées les plus florissantes. Des généraux peu connus, ou même ignorés, s'étaient montrés supérieurs dans l'art de la guerre à des généraux placés au premier rang dans l'opinion de l'Europe. Enfin ceux qui croyaient aller planter sans peine les étendards de la ligue sur les murs de Paris et de Lyon, ne défendaient qu'avec peine leurs propres états des assauts d'un ennemi d'abord méprisé, aujourd'hui victorieux et menaçant.

Quoique les alliés se fussent retirés avec perte et diminution de leur gloire militaire , ils n'abandonnèrent pas pour cela leurs projets, espérant qu'au moyen de meilleures mesures contre cette impétuosité française, et qu'en augmentant et réunissant leurs propres forces , ils pourraient réparer les défaites du passé par les victoires de l'avenir. Tel est le caractère des Allemands , qu'ils obtiennent le succès de leurs entreprises par la constance , mieux que les autres peuples par l'ardeur et la vivacité.

Plus voisins du danger , le Piémont et l'Autriche procédaient aussi avec plus de franchise que la Prusse. Peut-être même cette dernière,

(i793.) LIVRE TROISIÈME. 127

ainsi que nous l'avons déjà donné à entendre, pensait-elle à changer de résolution. L'Autriche s'appliquait surtout à sauver ses états d'Italie, dont la tempête s'approchait davantage, et qui sont une partie si importante de ses domaines. Les préparatifs de guerre étaient donc considérables en Autriche et en Piémont. Ensuite, pour que les peuples ne se laissassent point séduire aux paroles de liberté et d'égalité ; pour qu'ils supportassent même avec résignation l'appareil de la guerre et le bruit des armes , on eut recours aux moyens de persuasion. La religion était le plus puissant de tous; on répandit les bruits les plus sinistres. On disait que les Français étaient les ennemis de Dieu et des hommes; qu'ils foulaient aux pieds la religion, profanaient les temples, persécutaient les prêtres, tournaient en ridicule les cérémonies de l'Eglise , souillaient les ornemens sacrés , ne connaissaient que le libertinage , protégeaient l'incrédulité , et assassinaient les fidèles. Les évêques et les religieux, séculiers ou réguliers, secondaient ces discours par leurs exhortations : les peuples s'enflammaient chaque jour davantage.

Ce qui importait le plus aux desseins des confédérés , c'était le parti que prendrait le sénat de Venise. Persuadé que la présence d'un ennemi opiniâtre et audacieux, sur les frontières du Piémont , aurait inspiré des craintes à la république ,

l'empereur lui représenta fortement qu'il était temps enfin de se réunir pour le salut commun ; qu'elle ne devait pas espérer garantir ses états, si ce déluge d'hommes effrénés franchissait les monts et débordait sur l'Italie; qu'il était déterminé, quant à lui , aidé de son généreux allié le roi de Sardaigne , à faire tous ses efforts pour éloigner un si grand fléau de ce beau pays ; mais que les Français étaient terribles et les événemens de la guerre incertains; qu'on s'abuserait beaucoup, si l'on pensait qu'un peuple, qui foule aux pieds les lois divines et humaines , respecterait la neutralité ; que la neutralité était un objet de mépris pour les Français qui préféraient un ennemi déclaré à un ami douteux , et haïssaient également l'aristocratie et la monarchie. Ajouter foi à leurs protestations d'amitié, ajoutait l'empereur, c'est vouloir se tromper soi-même. Venise peut se faire une idée de la sincérité des Français par leurs manœuvres à Constantinople , pour allumer contre elle la fureur ottomane. Qu'elle se rappelle aussi les outrages qu'ils ont fait essuyer au pavillon de la république, et qu'elle juge encore de leur modération. La nature a fait le Français turbulent; la révolution l'a rendu capable de tous les excès , et ce n'est pas trop de toutes les forces de l'Europe pour comprimer une nation puissante et frappée de vertige. Ce serait une grande imprudence, d'espérer qu'un peuple déchaîné, orgueilleux par

(l793.) LIVRE TROISIÈME. 129

caractère , plus orgueilleux par la victoire , après avoir franchi des montagnes escarpées, écrase les armées d'un empereur et d'un roi , et pénétré dans le coeur même de l'Italie , s'arrêtera aux frontières vénitiennes, parce qu'il y verra écrit : Neutralité. L'expérience consommée du sénat ne lui a-t-elle pas appris combien le Français est avide du bien d' autrui? Ce territoire, depuis si long-temps respecté par la guerre, la douceur de ce ciel, la fertilité de ces campagnes et de ces collines, l'éclat de ces palais , la richesse des ornemens qui les décorent, n'attireront-ils pas irrésistiblement ceux qui n'ont aucun frein qui les arrête? L'Italie ellemême ne porterait-elle pas dans son sein des élémens de vice et de corruption , qu'ils appelleront à leur aide? N'aurait-elle point ses ambitieux pour l'asservir, ses forbans pour la dévaster, des hommes perdus pour s'«n réjouir? Les paroles séditieuses et perfides de liberté et d'égalité ne résonnent-elles pas sans cesse dans leurs bouches pour dépouiller les grands et séduire le peuple ? La multitude n'embrassera-t-elle pas les innovations avec ardeur ? La fortune n'est-elle pas son guide plutôt que la fidélité ? Qui répond au sénat que la vue d'une première enseigne française sulle sommet des Alpes , ne va pas bouleverser aussitôt le Piémont , le Milanais , et l'heureux état de Venise ? Le tumulte et la rébellion ne vont-ils pas alors éclater sur tous les points? Déjà des

i3o HISTOIRE D'ITALIE,

hommes audacieux ne portent-ils pas en secret les insignes rebelles de la France ? N'ont-ils pas leurs comités, leurs affiliations, leurs moyens de corruption , leurs correspondances en faveur d'un ennemi cruel , et pour s'élever eux-mêmes au pouvoir sur les débris de l'Italie? Les circonstances extraordinaires veulent des mesures inaccoutumées. Que le souvenir des anciennes querelles disparaisse devant un si grand péril. L'Allemagne ne veut point opprimer l'Italie. Le siècle condamne de pareille* entreprises. L'Allemagne, au contraire , veut sauver l'Italie et le monde entier d'une subversion totale, d'une insupportable tyrannie. C'est aujourd'hui, surtout, qu'il importe de saisir l'occasion. Les Alpes une fois surmontées , la victoire est certaine pour les Français, et il ne sera plus possible d'arrêter le torrent. Voilà , continuait l'empereur , l'extrémité où nous réduisent les événemens. Le salut de tous ne peut sortir que d'un effort général. La défection d'un seul amène la ruine de tous. Que le sénat réfléchisse donc, qu'il apprécie mûrement la nécessité des temps , la perfidie de la France, la loyauté de l'Autriche, les avantages de la ligue proposée , la puissance de ses moyens , et la marche de l'avenir qui s'avance à grands pas plein d'un bonheur ou d'un malheur éternel. Venise , dont la politique fut toujours si clairvoyante, se trompa en ce moment, et voulut

(I793.) LIVRE TROISIÈME. 0t

appliquer des remèdes vieillis sur un mal d'une espèce toute nouvelle. Elle répondit que la république , constamment modérée , voulait être l'amie de tous , ne voulait être l'ennemie de personne; que les différens princes avaient toujours approuvé cette retenue dans sa conduite, et qu'elle comptait encore sur leur aveu pour l'avenir ; mais surtout dans les circonstances présentes , si difficiles , si incertaines ; que , quant à ses sujets , elle ne craignait point pour eux l'influence de la nouveauté , assurée qu'elle était de leur fidélité et de la vigilance des magistrats; qu'à la vérité, elle admirait la fermeté de l'empereur et celle de ses alliés dans une affaire si périlleuse ; mais qu'enfin elle se persuadait que sa majesté , réfléchissant avec sa prudence accoutumée sur la nature du gouvernement vénitien , approuverait en lui ce système de modération qui lavait maintenu à travers tant de siècles ; que la république était prête à donner le passage aux armées autrichiennes , et à subvenir aux alliés autant que le permettrait la neutralité ; mais qu'elle ne pouvait faire davantage sans renoncer à la foi promise et à ses constantes habitudes.

Cependant le bruit des progrès des Français dans la Savoie et dans le comté de Nice, se répandant tous les jours davantage, il devint indispensable de penser aux mesures nécessitées par les circonstances ; et , en supposant que la république

i3a HISTOIRE D'ITALIE.

ne se décidât point pour une guerre ouverte, il fallait au moins songer à la garantir des armes étrangères et des troubles intérieurs. Le sénat ayant donc été convoqué extraordinairement à cet effet, on y mit en délibération le parti le plus efficace pour préserver la république , dans le péril imminent d'une invasion des Français en Italie. Le plus profond silence régnant dans l'assemblée, le procurateur de Saint-Marc , François Pézare , dont il sera souvent fait mention dans cette histoire, et qui jouissait d'un grand crédit à Venise, soit par lui-même , soit par sa famille , se leva et prit gravement la parole en ces termes : « Illustres « sénateurs , protecteurs zélés de la patrie , si les m hommes se conduisaient par la justice plutôt « que par la force , vous n'auriez pas à délibérer « aujourd'hui si votre innocence suffit à votre sa- « lut, sans le secours des armes. Contente de ce a qu'elle possède, Venise n'envie rien aux autres; « l'univers le sait. Depuis que notre généreuse « république est sortie du sein des eaux , les e'tran- « gers , frappés du bonheur dont elle était l'asile , « sont venus partager les douceurs de son gouà vernement , et lui demander un refuge contre « le despotisme d' autrui. Ce n'est ni à la violence « ni à l'ambition que nous devons notre puissance « et notre éclat ; éclat et puissance qui sont l'ob- « jet, je ne dis pas de l'effroi des hommes , mais « certainement de leur admiration et de leur

(1793.) LIVRE TROISIEME. i33

« envie. Si pourtant il nous est arrivé de prendre h les armes, sans y avoir été personnellement pro- « voqués , ce fut pour le salut général de l'Ita- « lie, et non par un esprit de conquête qui n'est « pas le nôtre. Mais aujourd'hui que la perver- « site préside aux desseins des hommes , la haine « à leurs sentimens , l'intempérance à leurs présentions; aujourd'hui que l'innocence désarmée u devient la proie de la force ; il nous reste à déu libérer si, au milieu du bruit des armes qui nous » environnent , au milieu de tant de ressentimens , « de cruautés et de discordes ; au moment où les « nations les plus puissantes se heurtent avec fu- « reur , ne respectent rien , foulent aux pieds « tous les droits, combattent, non pour une fron- « tière , mais pour des empires , non pour une « partie , mais pour le tout, non pour la ruine d'un « seul, mais pour un bouleversement général; il « nous reste à délibérer, dis-je, si nous devons nous « offrir désarmés à leur discrétion , ou si , usant <( du pouvoir que nous tenons du ciel , nous de- « vons prendre une attitude telle, qu'il y ait pour « les étrangers , a notre égard , nécessité dans le m respect et péril dans l'attaque. L'examen de « cette question me paraît si facile , la route que « nous avons à suivre si clairement tracée , que « je verrais dans un avis différent du mien , « plutôt la naïveté de l'âge d'or que la pru- « dence d'un siècle perverti. De quoi s'agit-il pour

a34 HISTOIRE D'ITALIE,

(cnous? Est-ce de provoquer, d'assaillir, d'en- « traîner dans une guerre intempestive et fu- « neste notre heureuse république ? nullement. << Il s'agit de nous mettre à l'abri des provoca- « tions et des attaques , de repousser loin de « nous la guerre aussi-bien que les outrages , les « rapines et le carnage qu'elle traîne à sa suite. « Comme les lieux bas sont les plus sujets aux « inondations , les états sans défense sont aussi les « plus exposés aux invasions de la guerre. Cernés u de tous côtés par les armes, c'est l'épée seule (( qui peut nous frayer un chemin vers la paix. « J'en prends à témoin la nature de l'homme , « plus prompte à violer les droits qu'à les recon- « naître , l'expérience des siècles et la ruine des « nations qui , négligeant les moyens de rési- « stance, n'ont pris que la bonne foi pour appui. « Mais pourquoi remonter aux temps antiques , « lorsque nous avons sous les yeux de modernes « exemples? Ne vous rappelez-vous pas, n'enten- « dez-vous pas encore les plaintes et les gémissef< mens des peuples écrasés par des barbares, dans « la guerre fatale qui dévora l'Europe au com- « mencement de ce siècle? La succession d'Espagne « divisait à cette époque ces mêmes nations qui « se déchirent aujourd'hui avec tant de fureur. Si « la république fut alors maltraitée , c'est parce « qu'elle était sans défense; si ses peuples éprou- « vèrent des pertes infinies , c'est parce qu'elle

« refusa imprudemment de les protéger par les « armes. Instruit par une leçon si terrible , le « sénat tira l'épée dans la guerre qui suivit, et la «patrie fut sauvée. Croyez -vous que la rage « des combattans soit moindre aujourd'hui qu'il y a a cent ans , ou que depuis quarante ans nous « ayons dégénéré dans la guerre? non, vous ne le « croyez pas. Je dis plus, s'il faut en juger par « les premiers événemens , cette rage est portée « chez eux à l'extrémité , et nos armes leur im- « priment toujours la même terreur , parce que « la situation des deux partis est la plus périlleuse « qu'on puisse imaginer , et qu'il s'agit entre « eux d'une guerre d'extermination. Soyez ceree tains aussi que dans la crise où ils se trouvent , te quelques batteries établies sur nos forts, quelce ques enseignes de Saint-Marc flottant sur nos « frontières , sauront contenir dans le devoir « ceux qui déjà s'en écartent, ou qui ne manquera raient pas de s'en écarter. Que Dieu détourne (( le présage! Mais je vois que si Venise ne s'arme « pas, Venise est perdue. Je vois aussi que Venise « armée peut opérer à la fois son salut et celui «de l'Italie. Ces étrangers qui, dans leur soif «immodérée des conquêtes, ont toujours fait de t( ce beau pays le théâtre de leurs fureurs , n'y « marcheront qu'avec précaution , quand ils sau- « ront que le lion de Venise est éveillé , et prêt à « se défendre. Croyez -vous d'ailleurs éviter la

i36 HISTOIRE D'ITALIE.

ce guerre, parce que vous en aurez néglige' les apre prêts ? Les Français et les Autrichiens , s'ils ne ce sont secourus, se croiront outrage's,et la perfidie ce n'a jamais cherché en vain des prétextes. Mais je <c veux croire, malgré tout, à la sincérité des goure vernemens. Qui vous répond, si le théâtre de la ce guerre se rapproche de vos frontières, que des ce bandes armées de l'un et de l'autre parti ne ce violeront pas votre territoire afin de saisir l'avance tage sur l'ennemi, ou de piller pour leur propre «compte? Ces outrages, les passerez -vous sous <e silence? Alors que deviendra l'honneur de Vece nise jusque-là sans souillure ? Réfléchissez encore ce qu'une injure non vengée en fait naître mille ce autres. Essaierez-vous des représentations? La ce plainte désarmée ne peut rien contre l'auteur ce de l'offense , et devient funeste à l'offensé , ce parce que cette plainte est nécessairement ce sans effet, et qu'elle ne peut enfanter que le ce mépris. J'ai honte, ô sénateurs! de me livrer ce à ces suppositions déshonorantes; j'en ai honte ce surtout quand je pense à votre courage, à vôtre ce puissance , à la renommée de notre glorieuse ce république. Mais enfin je veux admettre que les ce gouvernemens soient sincères et les soldats inofce fensifs ; sans doute c'est accorder beaucoup : ce êtes-vous certains que des troubles n'éclateront ce pas au sein même de l'état , si les Français se ce montrent sur nos frontières ? N'avons-nous pas

(i793.) LIVRE TROISIÈME. i37

« ici des partisans de la nouveauté , des hommes u ambitieux , avides , vindicatifs , et infectés jus- « qu'au fond du cœur de doctrines perturbatrices? « Et si ces hommes s'agitent , ce qu'ils ne mante queront pas de faire à l'occasion, puisqu' avant N même l'arrivée des secours qu'ils espèrent, ils ne « se contiennent qu'avec peine; que ferez- vous, « privés des moyens nécessaires de répression? Les « désordres excités par cette race détestable , les <( Français voudront les soutenir , les Autrichiens a prétendront les comprimer, et tous deux enva- « hiront, malgré nous, nos campagnes, si nous tf n'avons nous-mêmes aucune digue à opposer à ce « torrent dévastateur. Ferez-vous la guerre alors? m Avec quoi? Ferez-vous la paix? Avec qui? La « sédition vous conduira donc à la guerre , et la « guerre enfantera votre ruine. J'entends dire à « certaines personnes timides que Venise, en prece nant les armes , inspirera des défiances et four- « nira contre elle des prétextes d'hostilités. Mais « qui a jamais condamné le propriétaire qui place « une digue au-devant d'un fleuve débordé, ou « qui cherche à isoler sa maison quand l'incen- « die s'en approche? Il y aurait aussi trop d'or- « gueil a l'étranger, ce serait de sa part une pré- « tention insupportable , que de nous imposer les « mesures de précaution à prendre et le moment te qui convient pour les adopter , en ne nous lais- « sant que l'alternative ou d'encourir sa haine, ou

i38 HISTOIRE D'ITALIE.

« de nous abandonner en aveugle à sa discrétion. (( Pour moi, je regarderais celui-là comme mon (( ennemi, bien loin de croire à son amitié, et «je lui ferais une guerre périlleuse, d'où sortire rait peut-être mon salut, d'où sortirait à coup sûr « mon honneur, plutôt que de lui acheter une « paix non moins funeste, qui ne m'offrirait dans « ses résultats qu'une ruine certaine, qu'une honte « éternelle. D'un autre côté, la franchise de cette « noble république est connue du monde entier. « Le monde sait si nous sommes des voisins tur- « bulens , offensifs , ou si nous sommes les amis (( du repos, de la modération, de la justice et de u l'honneur. Enfin , pour résumer en peu de mots « les développemens auxquels je me suis livré : la « neutralité désarmée, au milieu de l'acharnement (( des partis, ne me semble ni salutaire ni digne « de nous, tandis qu'un armement, qui ne sau- « rait inspirer de défiance à personne, est impeti rieusement commandé par notre salut et par « notre gloire. Les résolutions les plus honorables « sont toujours les plus sûres , et la renommée « est une grande partie de la force. Par ces motifs , « je pense que notre trésor doit se remplir , nos « flottes s'équiper, nos armées se grossir, et qu'un « corps d'Esclavons doit être appelé pour proté- £( ger la Terre-Ferme. Mais je pense aussi qu'il « faut déclarer aux puissances belligérantes que « le sénat, toujours dirigé par son amour du re-

(i793.) LIVRE TROISIÈME. i3o,

« pos public, veut rester l'ami fidèle de tous, et « que ces modestes apprêts sont moins une dispo- « sition hostile qu'une démonstration pacifique. » Pézare avait envisagé la question sous toutes ses faces, et son discours produisit une grande impression sur l'esprit du sénat. Zacharie Valaresso , l'un des sages du conseil , soutint l'avis contraire avec une rare éloquence , et à peu près en ces termes : « Les hommes d'état n'ont jamais (c apprécié les événemens d'après leurs apparences « extérieures et certaines exagérations des esprits. (( C'est une fumée qui s'évapore et disparaît bienne tôt, en laissant à découvert ce qu'il y a de réel. « Ces apparences, ces exagérations, ressemblent « à un nuage qui déroberait les objets à notre « vue; ce nuage une fois dissipé, les montagnes « et les plaines reprennent leur forme et leur « aspect naturel. Sans doute mon adversaire pro- « fesse pour notre heureuse patrie un grand (c amour , un amour infini ; son génie est vaste et « son expérience consommée; mais il me paraît, « j'affirmerai même que dans la circonstance prece sente il se trompe et s'égare à la suite d'un fan- « tome, d'un nuage, d'une apparence fallacieuse. « Ce nuage, je veux en affranchir vos yeux et les (( siens, et vous montrer, si je le puis, la vérité. « Je dirai d'abord que la crainte fut toujours un «mauvais conseiller, et que c'est la crainte qui « fait parler en ce moment le procurateur Pézare ,

i4o HISTOIRE D'ITALIE.

« dont je reconnais toutefois la constance et la ' « sagesse. Mais, enfin, il est démontré qu'il s'ef- « fraie de l'invasion récente de la Savoie et du u comté de Nice. Et c'est un Pézare qui se laisse « entraîner par la foule! un Pézare qui épouse les « opinions insensées du vulgaire ! un Pézare qui « s'arrête aux terreurs des femmes ! Que résulte- « t-il donc de cette invasion dont on parle? La w perte d'un pays , toujours certaine quand la « France est en guerre avec la Sardaigne , et que le « roi lui-même ne peut ni ne veut défendre. Je « m'étonnerais bien plus s'il avait été conservé, « que je ne m'effraie de le voir perdu. Trouvez- « vous que les frontières militaires de l'Italie soient « comme ses frontières politiques , le Var et « l'humble ruisseau qui baigne Sanpareillan? Ses « frontières militaires sont les montagnes prodi- « gieuses posées par la nature entre elle et la « France; ces glaces éternelles, ces masses énorme mes de neige , ces rochers impraticables , ces a gorges étroites et périlleuses. S'il en est ainsi, « comment craindre que les Français , quelque « audacieux qu'on les suppose, puissent, aux apre proches de l'hiver, vaincre des obstacles preste que insurmontables dans une saison plus propice ? « Les armées sardes sont fortes et vaillantes, de « puissans secours leur arrivent de l'Allemagne , « et les forteresses du Piémont , multipliées à l'in- « térieur et à chaque défilé des Alpes, ajoutent

« encore à tous les motifs de sécurité. Concluons « que le passage des Alpes sera, dans tous les «temps, pour les Français, une entreprise très « difficile, et pendant six mois encore impossible. « Je dis ensuite que , dans la circonstance pré- « sente , six mois de supériorité assurent une surf périorité indéfinie ; car il ne faut pas douter que « le gouvernement populaire qui régit aujour- « d'hui la France, ne soit bientôt renversé. L'his- « toire démontre que cette forme de gouverne- « ment dure peu dans les petits états , et ne peut « en aucune manière se soutenir dans de vastes « empires. Joignez à cela la longue habitude con- « tractée par les Français de vivre sous la mo- « narchie, leur caractère impatient et léger, la k tyrannie cruelle qui les opprime, les confiscations, les exils, les supplices des meilleurs et « des plus sages citoyens, l'incertitude et la ter- « reur générales ; et il sera facile de se convaincre m que cet état de choses ne peut tarder à finir. « Les partis vont courir aux armes; la guerre ci- « vile favorisera la guerre extérieure ; et la France, « déchirée au dedans par la discorde et la haine, (( pressée au dehors pas de puissantes armées, « non seulement ne parviendra point à opprimer « l'Italie, mais devra s'estimer heureuse d'échap- « per elle-même à l'oppression. Espérez tout des « boulevards que vous a donnés la nature, des « armées imposantes qui les défendent , de la

i4-2 HISTOIRE D'ITALIE.

« tyrannie même qui règne en France; c'est une (( garantie de plus pour la liberté de l'Italie et (( notre bonheur particulier. Nos ancêtres ont pu « facilement et sans péril lever des armées à l'ap- (c pui de leur neutralité, et j'admire ici leur pru- « dence ; mais alors le trésor était riche et pou- » vait fournir aux énormes dépenses de la guerre. « Aujourd'hui le trésor est épuisé par ces mêmes « neutralités armées , par les travaux exécutés sur (f les fleuves , par la peste qui a désolé la Dal- « matie , et par l'expédition contre les Barbares- (( ques. Nos ressources de ce côté sont donc insuffler santés. Il vous faudra créer des impôts; ces surce charges extraordinaires vont mécontenter le « peuple , le pousser à la révolte , et ces taxes « nouvelles seraient plus funestes que les vaines « déclamations qui nous viennent de France. En « outre, les mers sont libres, et j'y vois toujours « sécurité pour le commerce , source de richesses a pour les familles, principe de force et de spiente deur pour l'état. Mais si les Français se tournent u contre vous , et ils le feront sans doute quand « ils se croiront menacés, parce que les Français « sont orgueilleux et avides de butin : alors les « mers seront fermées, le commerce interrompu; « l'oisiveté donnera naissance aux discours sédi- << tieux, la détresse aux projets coupables. De la « misère qu'auront produit les impôts et la ces- « sation des trafics , naîtront des discordes et des

« germes empoisonne's parmi ce peuple qui , jusu qu'à ce moment, a donné tant de preuves de fidé- « lité à la république. C'est ainsi qu'en poursuivant aie mieux vous atteindrez le pire, et que vous « introduirez le désordre dans le cœur de l'état, « par les moyens même à l'aide desquels vous « espériez le détourner. 11 est encore important t( de remarquer que, si la république prend les (( armes, les puissances belligérantes redoubleront ud'efforts pour se l'attacher réciproquement, et ((n'épargneront, afin d'en obtenir une décision, a ni les caresses, ni les pièges, ni les menaces. Ces « menaces et ces pièges, vous les devrez à votre ((attitude guerrière, et votre attitude guerrière « ne vous permettra pas de les souffrir , parce que « l'homme armé est plus irritable et moins bon a juge de l'avenir ; parce que les armes font naître <(la présomption, et trompent l'homme sur sa « force réelle. Il est donc périlleux de les saisir, (( puisque celui qui les prend ignore ce qui doit a en résulter. Dès ce moment la prudence l'abanu donne, et l'avenir le domine. Certes je n'ai pas « plus de confiance que mon adversaire dans les <( flatteries, la sincérité et les promesses d'autrui; (( et c'est pour cela que je ne veux pas soulever « de ressentimens chez ceux dont la loyauté m'est a suspecte. Après tout, un gouvernement réglé « m'inspire plus de sécurité qu'un gouvernement " anarchique, et le but de la coalition est d'étouf-

i44 HISTOIRE D'ITALIE.

« fer l'anarchie. Elle peut y parvenir, elle y parce viendra ; et les Vénitiens , éloignés du théâtre (( de la guerre , les Vénitiens , depuis si long- « temps en paix , modérés par caractère et par (( habitude, amis de tous, ennemis de personne, « ne sauraient encourir l'animadversion des alliés, apour avoir voulu conserver ce repos, premier (( et constant objet de leurs vœux. Trop déplo- « rable serait la condition humaine, si, dès que <( la guerre éclate sur un point du globe , le monde « entier devait courir aux armes. On doit quelque a chose à l'humanité, à l'innocence, à la justice, « et je ne pense pas qu'elles soient entièrement « exilées de la terre. S'il en était ainsi, toute déu libération de notre part serait dérisoire, et (( quelques pièces d'artillerie ne pourraient rien k pour le salut de Venise. Par ces considérations, a après un examen réfléchi, plein d'horreur pour (( la guerre désastreuse que d'imprudens prépa- « ratifs ne manqueraient pas d'attirer sur la répu- « blique , je vote pour que Venise se maintienne « dans son attitude pacifique , se refuse à tout (( appareil militaire, et proteste de sa volonté « ferme à vivre en bonne intelligence avec tous i< les gouvernemens. »

L'opinion de Valaresso trouva beaucoup de partisans parmi les sénateurs, accoutumés depuis longtemps aux douceurs de la paix , et que le moindre bruit de guerre remplissait d'épouvante. Pézare

(t793.) LIVRE TROISIÈME. ,45

lui-même , malgré sa valeur et son e'nergie , se laissa entraîner à l'éloquence de son adversaire, et vota pour la neutralité désarmée. La délibération en fut donc prise à l'unanimité , sauf, dit-on , l'opposition de François Calbo, l'un des sages de la Terre-Ferme.

Telle fut la première cause de la ruine de Venise; et si l'incertitude de tout événement humain empêche d'affirmer qu'une délibération contraire eût assuré son salut, si sa perte était écrite dans le ciel, en déployant plus d'énergie elle serait du moins tombée avec honneur, et sa fin eût été digne de son commencement.

La république de Gênes prit le même parti , à cause de son voisinage de la France, pour l'intérêt de son commerce , et par crainte du roi de Sardaigne. La Corse présentait aux alliés des espérances mieux fondées. L'assemblée constituante avait renvoyé le général Paoli dans cette île , son antique patrie. Il y goûtait la douceur attachée aux pénates , lorsque des hommes cruels y apportèrent la confusion sous le nom de la liberté. Paoli s'en indigna, les confédérés s'en aperçurent; ils l'exhortèrent aussitôt à ne pas souffrir que sa patrie devînt la proie d'hommes effrénés; à se souvenir de sa renommée ; à considérer que les Français contre qui il avait déjà si vaillamment combattu, après avoir voulu opprimer son pays en y introduisant un nouvel état civil, prétendaient main- 1. 10

i46 HISTOIRE D'ITALIE.

tenant y établir un gouvernement anarchique et barbare. C'est pour vous, disaient-ils, un devoir sacré d'arracher au joug d'hommes féroces des peuples encore éblouis de l'éclat de votre réputation. Reprenez vos armes généreuses, faites des proclamations, rassemblez des soldats, marchez au combat ; une autre gloire, une autre liberté , de nouvelles bénédictions des peuples vous attendent.

Ces démarches duraient depuis long-temps auprès de Paoli , et lui-même ne pouvait supporter le nouvel ordre de choses ; mais , avant de rien entreprendre, il était important que l'Angleterre se déclarât. La présence de ses flottes était nécessaire dans la Méditerranée, pour y balancer la puissance de la marine française , et indispensable au succès du mouvement projeté. Il fut donc résolu, d'un commun consentement, qu'on attendrait le manifeste de l'Angleterre, et que, cependant, on entretiendrait le mécontentement général. Ainsi , la ligue espérait trouver au besoin un appui dans la Corse; avantage très important pour l'Angleterre , et qui intéressait la sûreté de la Sardaigne et de l'Italie elle-même.

Indépendamment de l'argent qui lui venait d'Angleterre , le roi de Sardaigne recevait encore un puissant secours de son alliance avec l'Espagne. Ces deux royaumes combattaient pour le même but quoique éloignés l'un de l'autre, et il était évident que plus la France enverrait de troupes vers

(1793.) LIVRE TROISIÈME. j4?

les Pyrénées , moins elle pourrait en diriger du côté des Alpes. Les forces navales du roi d'Espagne n'étaient pas non plus à mépriser, et elles lui offraient de grandes facilités , tant pour défendre son propre territoire que pour envahir celui de la France , si la fortune se montrait favorable.

A toutes ces espérances s'en joignaient d'autres très fondées. En effet, les alliés se montrant en force sur les frontières méridionales de la France , il devait s'opérer en leur faveur dans ces provinces, et contre le gouvernement de Paris, des mouvemens d'une haute importance. C'était ce qui animait le plus le roi de Sardaigne, toujours jaloux de réunir à sa couronne la Provence et le Dauphiné. L'espoir de soulèvemens favorables à la coalition dans les provinces voisines de l'Espagne et de l'Italie, n'était point une chimère. La cessation du commerce occasionnée par la guerre , y avait excité de violens mécontentemens , et les horreurs commises à Paris , agissant sur les esprits les plus sains , y faisaient détester les auteurs de ces forfaits. Il se trouvait aussi des hommes féroces qui regardaient comme perdu tout le temps dérobé au meurtre et à la rapine. Ces pensées diverses , louables et criminelles , agitaient surtout Marseille et Lyon , villes considérables , rivales de Paris, que le commerce avait enrichies pendant la paix , et que la guerre présente réduisait à la pauvreté. Le nom de roi de Sardaigne était odieux

i48 HISTOIRE D'ITALIE.

dans la première, on l'entendait favorablement dans la seconde.

Cette disposition des esprits était connue des alliés , surtout par le moyen des habiles espions de la cour de Turin, qui avait l'art de se ménager des intelligences en Savoie et dans le comté de Nice , avec les magistrats aussi-bien qu'avec les chefs de l'armée. De leur côté, les jacobins se doutaient de ces pratiques. Aussi les mutations dans les officiers étaient-elles fréquentes; et, comme ils agissaient sans discernement et sans prudence , il leur arrivait souvent de punir les innocens et de récompenser les coupables. Au milieu de tout cela, les supplices et les confiscations continuaient à indigner le peuple ; de sorte que l'aversion naturelle aux Français pour l'étranger qui viole leur territoire et veut s'immiscer dans leurs affaires , diminuait sensiblement , et avec elle les obstacles à l'invasion projetée. Tel était l'effroi qu'inspirait la hache révolutionnaire , que le plus grand nombre préférait le joug de l'étranger à la tyrannie nationale.

Le plan de campagne de l'empereur et du roi de Sardaigne était celui-ci : parmi les nouveaux régimens arrivés en Piémont , les troupes légères telles que Croates, pandoures et autres, plus propres au pillage qu'au combat , furent envoyées sur les hauteurs. Les soldats pesamment armés et la cavalerie campaient dans les plaines voisines ; quant aux

troupes piëmontaises , plus agiles de leur nature et plus familières avec les lieux, elles rejoignirent sur les Alpes les escadrons légers de l'empereur, pendant que le gros de l'armée autrichienne contenait le peuple dans le plat pays , et se tenait prêt à marcher partout où l'ennemi aurait pu déboucher. Le commandement de l'armée confédérée, en Piémont, fut confié par l'empereur au général Devins, homme estimable parvenu par son courage , des emplois les plus inférieurs aux grades les plus élevés, et qui, dans toute occasion, avait fait preuve du plus grand talent militaire.

Cependant, quelques pratiques secrètes avaient eu lieu entre la cour de Turin et ses partisans à Lyon et en Provence , afin de convenir des moyens propres à faire réussir l'entreprise projetée. Placés plus au centre, plus voisins de l'Allemagne qui était l'âme de la guerre , les Lyonnais avaient aussi plus de persévérance dans leurs projets que les Provençaux, et c'était avec eux principalement que se poursuivaient les traités . Des hommes sûrs se rendaient alternativement de Lyon à Turin, et de Turin à Lyon ; lorsque les négociations furent suffisamment avancées, M. de Precy, députe des Lyonnais , se transporta secrètement à Turin pour y arrêter les dernières mesures. L'empereur et le roi se montraient tout prêts à seconder ses efforts. Plusieurs conférences eurent lieu; de Précy y fut admis. Devins et lui ne se lais-

i5o HISTOIRE D'ITALIE.

saient point aveugler par la passion , ils voyaient les choses sous leur véritable aspect , et ne tardèrent pas à s'entendre. Leur avis e'tait que, laissant une partie des troupes sur les Alpes maritimes, pour tenir de ce côté l'ennemi en échec, on dirigeât le gros des armées autrichienne et piémontaise contre la Savoie, d'où l'on marcherait sur Lyon. Nul doute, suivant eux, qu'après la jonction des deux corps en cette ville, les populations voisines et les Provençaux eux-mêmes, attendu la vivacité et la légèreté de leur caractère, ne se fussent levés en masse à la nouvelle d'un si grand événement. S'il fut jamais un dessein approprié aux circonstances et d'une réussite probable, c'était celui-là, sans doute. Les auteurs s'en promettaient les plus heureux résultats; mais le roi Victor n'y voulut point consentir, écoutant alors la générosité plus que la prudence . Son ressentiment contre les peuples de Savoie était extrême, et venait de leur empressement à recevoir les Français qu'ils continuaient d'aider de leurs conseils et de leurs forces. Victor s'irritait de voir les hommes de cette province les plus considérables par leur vertu, leur savoir et leur courage , prendre chaudement le parti de la France, lever des soldats, et mettre tous leurs soins à consolider le nouveau gouvernement. Il voyait en outre , avec un chagrin amer , cette légion des Allobroges organisée par le médecin

(l793.) LIVRE TROISIÈME. i5i

Doppet, homme singulier à la vérité, mais plein d'esprit, et qui avait embrassé avec beaucoup d'ardeur les doctrines du jour. Si cette légion, comme on n'en peut douter , nuisait beaucoup au roi par ses actes, elle l'exaspérait davantage encore par ses railleries.

Les habitans du comté de Nice se comportaient tout différemment ; plus récalcitrans de leur nature, peut-être aussi plus opiniâtres, soit par trop de rudesse dans le caractère , soit par plus de sagesse à mieux juger les utopies [de cette époque, ils supportaient impatiemment le nouvel ordre de choses , informaient de tout leur ancien maître, apostaient des bandes armées dans les défilés des montagnes , harcelaient continuellement les Français , et leur faisaient tout le mal qu'ils pouvaient leur faire.

D'après ces considérations, le roi Victor, montrant plus d'ardeur dans ses désirs que de prudence dans ses résolutions, par amour pour ses chers Niçards, par dépit contre ses sujets de Savoie, ne voulut jamais entendre parler d'affranchir les seconds de la tyrannie française avant d'en avoir affranchi les premiers. Jusqu'à ce que son fidèle comté fût rentré sous sa domination, les instans lui semblaient des siècles : consentant volontiers pour les corriger , disait-il , que ses peuples de Savoie goûtassent jusqu'à satiété du gouvernement français; mais, en croyant les châtier, il

i5a HISTOIRE D'ITALIE.

leur accordait ce qu'ils désiraient avec le plus d'empressement. N'ayant donc pu vaincre l'obstination du roi , Devins et de Pre'cy convinrent de placer sur les frontières de Savoie des troupes suffisantes pour arrêter les efforts de l'ennemi , de se porter euxmêmes en avant si l'occasion s'en présentait, et d'attaquer le comté de Nice avec le gros de l'armée, aussitôt que le moment favorable serait arrivé.

De là vinrent tous les malheurs qui suivirent. Devins se plaignit hautement que le roi de Sardaigne lui avait enlevé l'occasion de s'illustrer par une grande victoire.

Pour conjurer l'orage qui les menaçait, les Français eurent recours à trois moyens : la guerre, les traités et la corruption. Quant à la guerre, ils résolurent de donner à un seul général le commandement des deux armées des Alpes supérieures et inférieures, dont la première s'appelait l'armée des Alpes, la seconde l'armée d'Italie. Ils pensèrent en cela que , comme il y avait unité de but, il était avantageux qu'il y eût unité de conseil. Persuadés ensuite, soit sur de vains soupçons, soit d'après des preuves réelles, que plusieurs de leurs généraux mécontens de l'état , ou le servaient froidement, ou s'entendaient en secret avec les Sardes, ils songèrent à placer à la tête des deux armées un homme, non seulement d'une valeur éclatante, mais aussi d'une fidélité à l'épreuve. Le choix tomba sur le général Rellermann , qui

(I793.) LIVRE TROISIÈME. i53

dernièrement avait acquis tant de gloire contre les Prussiens sur les rives de la Marne. Tous les hommes que l'on put rassembler sans nuire à la guerre importante qui se faisait sur le Rhin, on les dirigea vers les Alpes; de sorte qu'à l'ouverture de la campagne, il s'y trouva une armée de cinquante mille soldats bien disciplinés, pleins décourage, et animés d'une ardeur sans exemple. Kellermann en prit aussitôt le commandement. Considérant que l'étendue de la frontière en rendait la défense difficile sur tous les points à la fois; que l'ennemi se montrait menaçant, principalement sur ses ailes, c'est-à-dire du côté delà Savoie et de IN ice, il résolut d'établir son quartiergénéral à une distance moyenne entre les deux , afin de pouvoir secourir avec une égale promptitude, ou le duché ou le comté, en cas d'attaque de l'un ou de l'autre. La position de Tournus dans la vallée de Queiras paraissait convenir à ce dessein , attendu qu'elle se trouve à une distance à peu près pareille de Nice et de Chambéry. A la vérité, cette position n'offrait pas la facilité de se porter en avant, puisqu'elle est fermée par des précipices; mais elle donnait le moyen de correspondre avec les deux ailes. C'est pour cela que Kellermann y plaça son camp, y dirigea des troupes, des armes et des vivres. Mais la défense était toujours difficile, parce que les alliés occupaient les sommités des Alpes sur toute

i54 HISTOIRE D'ITALIE.

la ligne, qu'ils pouvaient aisément en descendre, combattre des hauteurs et chasser les Français. Pour parer à ce danger, le général républicain répartit habilement ses troupes dans les vallées qui aboutissent à des chemins plus faciles vers l'Italie. C'est ainsi qu'il garnit Termijrnon et Saint -Jean- de -Maurienne, Moutiers dans la Tarantaise, et plaça, pour plus de sûreté, un gros corps à Conflans où se rejoignent les deux vallées de l'Isère et de l'Arc. Dans les Alpes maritimes, où les Piémontais et les Autrichiens occupaient les meilleures positions, à droite sur la montagne de Raus, à gauche sur les hauteurs qui dominent les Sources, au centre par l'occupation de la forteresse de Saorgio, Rellerman, en développant son armée depuis la Roia jusqu'à l'endroit où la Nembia prend sa source, parvint à garnir tous les sommets accessibles des montagnes, et posa le camp du centre sur le mont Fogasso; puis, comme son aile gauche se trouvait la plus exposée, à cause de la facilité des passages et de la proximité de la ville de Nice, premier point de mire des alliés, il ajouta aux forces dont nous avons parlé un gros escadron de réserve sur les hauteurs de Boletto.

Telles furent les dispositions militaires de la France. Quant à ses négociations, elles eurent pour objet d'armer Consta ntinople contre l'Autriche et Venise; elle échoua dans ce projet. Elle

(I793) LIVRE TROISIÈME. i55

essaya aussi de s'attacher Venise, en lui promettant des secours prompts et considérables , et un agrandissement de territoire aux de'pens des e'tats de l'empereur; mais les efforts tentés à Constantinople inspiraient de la défiance à la république, et le gouvernement déréglé de la France n'était ^pas fait pour la rassurer. D'un autre côté, le voisinage de l'Autriche, sa puissance, la présence de ses armées au cœur des états vénitiens, inspiraient à la république une crainte trop bien fondée. Venise savait, en outre, que les petits qui prennent part aux démêlés des grands sont toujours pris les premiers pour victimes , et cette considération l'éloignait encore de s'embarquer sur une mer aussi périlleuse. Elle persévéra en conséquence dans son système de neutralité ; offrant seulement aux Français, dans les états de la république, tous les avantages accordés aux puissances Confédérées. Le roi de Sardaigne, par la force de ses armées et la position géographique de ses états, était comme la base principale de la coalition; aussi les chefs du gouvernement de France ne balancèrent-ils pas à le tenter par des promesses. A cet effet, quelques pourparlers secrets eurent lieu entre un agent de Robespierre pour la France, et le comte Viretti pour le roi. Ce dernier, encore bien qu'il s'entendît peu à la politique, avait une grande part dans toutes les affaires importantes. Robespierre demandait au roi la Savoie

i56 HISTOIRE D'ITALIE.

et le comté de Nice, la réunion des armées de France et de Piémont, ou du moins la neutralité du Piémont, avec le passage pour les troupes françaises. Il promettait au roi, en retour, garantie pour ses états, et la cession de toutes les conquêtes qui seraient faites sur l'empereur en Italie; ajoutant que, si le roi voulait donner la Sardaigne à la France, celle-ci lui donnerait l'état de Gênes en compensation. Mais le roi, homme de résolution, et d'un esprit tant soit peu chevaleresque, ne voulut jamais consentir à s'allier avec la France , disant fort prudemment qu'il n'avait point de confiance dans les jacobins. Tout espoir de conciliation étant donc abandonné , on se prépara plus vivement que jamais à la guerre.

Pendant que les républicains de France flattaient ainsi les princes d'Italie, leurs agens, et surtout leurs journaux qui, malgré la surveillance exercée contre eux, s'introduisaient partout en secret, ne cessaient de répandre des germes funestes parmi les peuples, en les enflammant de l'amour de la liberté, et en les excitant à secouer le joug de leurs anciens maîtres. Ces insinuations ne restaient pas sans effet , parce que l'Italie ne connaissait encore cette liberté que par son langage, et nullement par ses actes. De là les divisions, les machinations sourdes, les factions et le désordre.

fl793.) LIVRE TROISIÈME. 1^7

11 ne sera pas inutile de particulariser ici les idées dominantes à cette époque en Italie, afin que la postérité puisse distinguer les bons des méchans , reconnaître toutes les embûches et déplorer toutes les faiblesses. Je dirai, d'abord, que les hommes s'étaient divisés en deux grandes classes : l'une se composait des partisans de l'ancien gouvernement, qui ne voulaient point d'innovations; l'autre des amis de la France , qui demandaient une réforme. Parmi les premiers, quelques uns n'écoutaient que leur fidélité, d'autres que leur ambition, d'autres enfin que leur intérêt. Sous le rapport du nombre, les sujets fidèles l'emportaient et se subdivisaient eux-mêmes ainsi qu'il suit : les hommes attachés par sentiment aux familles régnantes, c'était la plus faible partie; ceux qui, par finesse de tact et par expérience , savaient apprécier les actes du jour, et il y en avait davantage; ceux enfin qui tenaient à leurs anciennes habitudes, et c'étaient les plus nombreux. Parmi les ambitieux, on remarquait surtout la noblesse qui craignait, avec un gouvernement populaire, de perdre son crédit et son autorité. Il faut joindre à ces derniers un assez bon nombre de plébéiens qui prétendaient à la noblesse, ou du moins aux charges de l'état. En outre, tous ceux qui vivaient de l'ancien gouvernement avaient horreur du nouveau , et ceux-là étaient innombrables. Peu leur importait l'égalité ou les distinctions, la liberté

i58 HISTOIRE D'ITALIE.

ou le despotisme , pourvu qu'ils pussent jouir de leurs émolumens ou en espérer. A ces derniers se réunissaient, par intérêt, les prélats riches et oisifs; par amour de la religion, les prêtres vertueux composant le bas clergé. Tous nourrissaient une antique aversion contre la France; aversion qu'avaient eu soin de faire naître les gouvernemens italiens , toujours inquiets de la puissance des Français et de leurs prétentions sur l'Italie. Parmi ceux dont nous venons de parler, les uns étaient inutiles aux gouvernemens, d'autres sans importance, d'autres encore leur étaient nuisibles. Les personnes utiles étaient celles qui connaissaient les hommes et les choses; les princes trouvaient en elles de bons conseillers. Ils tiraient aussi un grand secours du bas clergé et des peuples qu'il instruisait. On aurait désiré seulement que les prêtres eussent observé plus de modération dans leur langage, parce qu'en exagérant outre mesure les événemens de France, ils décréditaient jusqu'à un certain point leurs propres paroles et la vérité elle-même.

On regardait comme sans importance ceux qui affectaient une sensibilité particulière pour les princes, et qui ne savaient que flatter dans la bonne fortune, ou pleurer dans le malheur.

Les hommes nuisibles étaient les nobles et les prélats ambitieux qui croyaient, en affichant beaucoup de hauteur et de présomption, donner une

(I793) LIVRE TROISIEME. i59

grande idee de leur confiance et de leur sécurité. Les réprimer paraissait dangereux aux gouvernemens qui craignaient ainsi de mécontenter des gens dont ils avaient besoin, ou de déceler sa faiblesse aux yeux du peuple. La haine de ces hommes s'attachait principalement à ceux de la classe moyenne chez qui ils supposaient de l'instruction en raison de leurs études , de l'orgueil en raison de leur instruction, et une certaine autorité sur le peuple dont ils se trouvaient plus rapprochés. On s'appelait, d'un côté, ignorans, insolens , tyrans ; de l'autre , ambitieux , novateurs, jacobins. Il y avait ainsi dans l'état, exaspération, désunion générale ; c'était frayer la route à l'étranger.

Faisons connaître maintenant ceux qui penchaient pour les Français, ou du moins qui désiraient une réforme dans l'état. La lecture des écrits philosophiques de France avait produit une secte d'utopistes , bonnes gens sans expérience du monde , qui croyaient à une ère nouvelle , qui rêvaient un nouveau siècle d'or. Clairvoyans pour les vices des gouvernemens existans, aveugles pour ce qu'ils avaient de bon, ils appelaient de leurs vœux une régénération politique. Les meilleurs et les plus généreux citoyens s'étaient laissés prendre à cet appât. Séduits par les spéculations de la philosophie, qui sont fondées en principes, ils s'imaginaient que, pour établir parmi les hommes

i6o HISTOIRE D'ITALIE.

le meilleur des gouvernemens possibles , il suffisait de mettre en pratique ces idées spéculatives, se persuadant, avec une grande simplicité sans doute, que le bonheur du monde ne pouvait et ne devait consister que dans l'application de la vérité. Ensuite, comme un gouvernement républicain leur paraissait plus conforme à ces doctrines qu'un gouvernement monarchique, ils se prononçaient en faveur de la république. Tout le monde voulait être, tout le monde se vantait d'être républicain, c'est-à-dire partisan de cette forme de gouvernement. Les Français venaient de l'établir chez eux; les opinions nouvelles en acquéraient plus de force, et s'appuyaient sur un fait séduisant, parce qu'il était vu de loin et en rapport avec l'esprit de cette époque. La semence germait avec d'autant plus de facilité, qu'elle trouvait un terrain mieux préparé à la recevoir et à la faire fructifier. C'est ce qui avait lieu en Italie, en raison des souvenirs de l'antiquité et au moment où l'histoire de la Grèce et de Rome était dans toutes les mains, enflammait tous les esprits. Celui-ci se croyait un Périclès, celui-là un Aristide, cet autre un Scipion; de Brutus, on n'en manquait pas! et, parce qu'un fameux philosophe français avait écrit que la vertu est la base des républiques, c'était alors une mode que la vertu. A la vérité , on ne peut nier , et la postérité doit en être informée , parce que nous voulons empê-

cher, autant que possible, que par la suite l'opinion flétrisse des hommes recommandâmes ; on ne peut nier, disons-nous, que les utopistes de cette époque, sous le rapport de l'amitié, de la sincérité , de la bonne foi , et de toutes les qualités qui appartiennent à la vie privée , n'aient mérité non seulement l'estime, mais encore l'admiration générale. S'ils sont coupables, c'est d'avoir cru à la possibilité de leur utopie, c'est d'avoir eu confiance en des hommes pervers, et d'avoir supposé des vertus à ceux dont le cœur était le réceptacle de tous les vices.

L'aveuglement des utopistes et leur grand nombre en Italie, offraient des avantages aux républicains de France. Cependant , tous ces utopistes ne pensaient pas de même. Les plus modérés, et c'était la majorité, étaient d'avis qu'il ne fallait faire aucun mouvement, et qu'on devait attendre en paix le résultat des événemens. D'autres , plus hardis , prétendaient qu'il fallait favoriser ouvertement l'entreprise , se réunissaient en assemblées secrètes, entretenaient des intelligences avec la France , et , pour atteindre un bien imaginaire , faisaient usage de moyens condamnables.

Au milieu de tous ces partis s'en élevait un autre, comme c'est la coutume, de gens pervers qui dissimulaient leurs desseins coupables , au moyen des grands mots de vertu , de république , de

Page 1