‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 2)Chapitre 35 sur 38 · TOME I. II · texte numérisé non relu

TOME I. II

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liberté, d'égalité. Parmi ces derniers, les uns voulaient s'élever, les autres s'enrichir. Des hommes avides et ambitieux s'étaient déclarés les amis de la liberté , et l'amour de la patrie ne trouva jamais de plus zélés sectateurs en apparence : chez eux seuls se rencontraient le zèle , la vertu , le patriotisme ; les pauvres utopistes n'étaient que des aristocrates. L'avenir se montrait sous un .aspect sinistre; ces dispositions faisaient craindre tout à la fois des changemens dans l'ancien gouvernement, et beaucoup de désordres dans le nouveau. Cependant , les bons utopistes ne se réveillaient point de leur profonde léthargie , et nourrissaient complaisamment leurs projets de béatitudes politiques; non qu'ils excusassent les crimes qui se commettaient en France , ils les détestaient au contraire ; mais , selon eux , ces crimes devaient bientôt disparaître et céder la place à la bienheureuse république. Les plus éclairés d'entre eux, ceux qui ne se laissaient point séduire par de vaines déclamations, savaient que de grands malheurs étaient attachés au changement du gouvernement. Ils n'ignoraient pas non plus que la présence d'une nation inquiète devait faire tomber sur l'Italie un déluge de maux; mais ils se consolaient en pensant que le Français , inconstant de sa nature , renoncerait bientôt à leur pays , et y laisserait enfin s'établir les institutions, objet de leurs plus chers désirs.

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Ils poursuivaient encore d'autres chimères. Persuadés que des changemens étaient nécessaires dans les états d'Italie , ils pensaient surtout que , quelle que fut la forme du gouvernement à établir, l'Italie devait secouer le joug qui l'accablait depuis tant de siècles , qu'elle était appelée à recommencer son existence , à ressaisir son ancienne supériorité. Enflammés par ces espérances, ils publiaient que le temps était venu pour l'Italie, d'égaler la France et l'Allemagne en puissance, comme elle les égalait par la civilisation et par le savoir; que l'Italie moderne devait se montrer digne de l'antique Italie ; que ce noble résultat ne pouvait sortir d'un gouvernement usé, source d'humiliations ; que ces morcellemens de l'Italie s'opposaient à l'indépendance de ses enfons. Assez et trop long-temps, disaient-ils, ce malheureux pays s'est vu la proie de l'étranger; il faut enfin le rendre à son illustre destinée. Il ne faut plus que les étrangers aperçoivent dans sa faiblesse un encouragement à leur audace, et, puisque la liberté commune ne se peut acquérir que par un bouleversement général , il faut hâter la catastrophe au lieu d'en reculer les effets. Que sont des maux passagers auprès d'un bonheur éternel ? les bénédictions et les louanges de la postérité attendent ceux qui, pour assurer la félicité de l'Italie, n'auront pas craint d'affronter mille dangers , de s'exposer à des malheurs sans exemples.

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Mais , parmi tous les partisans des réformes , il y en avait d'une espèce particulière ; c'étaient des ecclésiastiques d'une érudition profonde et d'une morale épurée. Ennemis de la puissance immodérée des papes, qu'ils appelaient usurpateurs, ils s'imaginaient que , comme cette puissance avait été abolie en France, elle le serait en Italie si les Français y mettaient le pied. Il leur semblait que le gouvernement populaire politique s'accordait parfaitement avec ce gouvernement populaire religieux établi parmi les chrétiens aux premiers temps de l'Église. Ils s'écriaient qu'à l'exemple des rois et des papes, qui s'étaient ligués pour introduire la double tyrannie temporelle et spirituelle , les peuples devaient se liguer pour reconquérir la liberté sous ces deux rapports , en rappelant les choses a leurs principes. Les plus anciens montraient le plus d'obstination dans ces opinions, et leur influence était une cause de désunion parmi les ecclésiastiques. lies jeunes élèves des écoles de Pavie et de Pistoie partageaient et propageaient ces doctrines.

A toutes ces prétentions il faut joindre celles des grands , ou , pour parler le langage du siècle , celles des aristocrates. Jaloux eux-mêmes du pouvoir, également ennemis de l'autorité royale et de l'autorité populaire, ils espéraient que leur puissance pourrait sortir du milieu des troubles. Ils réfléchissaient que l'état populaire tourne tou-

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jours à l'aristocratie, à cause de la supériorité que donnent nécessairement les richesses, la science, l'expérience et la célébrité du nom. Us ne doutaient pas que l'affaiblissement ou la chute du gouvernement royal, et le désordre du gouvernement populaire , ne fissent naître l'anarchie, contre laquelle le peuple ne manque jamais de chercher un refuge dans l'autorité du petit nombre. Dans ce parti, on remarquait les nobles les plus distingués par leur opulence et leur vertu , quoiqu'ils n'eussent aucune part aux emplois publics et vécussent éloignés des cours. Ils désiraient donc un changement ; mais , pleins d'adresse et connaissant bien les hommes , voulant d'ailleurs apporter toujours de la dignité dans leur conduite , ils ne se mêlaient point aux machinations, se tenaient à l'écart , et attendaient paisiblement un résultat. Ils n'ignoraient pas, comme on voit, que le fruit d'une entreprise quelconque n'est point réservé à son auteur, et que la nécessité, sans aucune coopération de leur part , devait amener leur domination. Ainsi, ces nobles ne secondaient ni ne contrariaient la puissance royale en péril , et attendaient leur élévation de la puissance populaire leur ennemie.

Telle était la situation de l'Italie : les hommes vertueux et expérimentés voulaient le maintien du présent , parce qu'ils prévoyaient les maux de l'avenir. Les hommes vertueux et sans expérience

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désiraient un changement qu'ils croyaient nécessaire au bien public ; les malveillans voulaient une révolution pour satisfaire leurambition et leur avarice. Le clergé lui-même était divisé. Parmi les nobles , les uns étaient fidèles et modérés , les autres fidèles et arrogans , et cette arrogance donnait lieu aux mécontentemens du peuple. D'autres enfin, peu fidèles mais très prudens , attendaient doucement l'occasion. Au milieu de ces dispositions diverses, les fondemens de l'état s'affaiblissaient tous les jours; cependant la masse du peuple était saine, et aurait pu être d'un grand appui à ceux qui auraient su l'employer avec force et sagesse.

Après avoir dévoilé les préparatifs, les manœuvres et les espérances des deux partis , nous ferons connaître le sort des combats. Il faut bien se souvenir ici que, cette année, les Français n'avaient point le projet de forcer les passages de l'Italie, à moins que la fortune ne leur en offrît les plus favorables occasions. Leur intention ëtait de se tenir sur la défensive , pendant que les alliés, au contraire, voulaient attaquer, et pénétrer, à quelque prix que ce fût, dans l'intérieur de la France.

Les Français, ayant prévu qu'ils auraient bientôt la guerre avec l'Angleterre et l'Espagne, puissances maritimes redoutables, et voulant profiter du temps qui leur restait à dominer dans la

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Mediterranée , avaient projeté une expédition contre la Sardaigne. Ils espéraient quelque mouvement intérieur à l'appui d'une entreprise fort importante pour eux, attendu les avantages que leur eussent offerts les ports de l'île , en cas de guerre ou de tempête. D'ailleurs, les blés, que la Sardaigne produit en abondance , pouvaient alimenter les côtes de Provence , stériles de leur nature, et menacées par l'ennemi. Un autre motif encore les y déterminait : la Corse s'agitait contre la France à la voix de Paoli ; et pour conserver la Corse, il paraissait nécessaire de posséder la Sardaigne. Par toutes ces considérations , la France avait équipé dans le port de Toulon une flotte de vingt-deux vaisseaux de guerre, parmi lesquels on en comptait dix-neuf de ligne ; pour profiter aussi des occasions qui se présenteraient de combattre sur terre , on y avait fait monter six mille soldats de débarquement. La flotte devait être suivie d'un grand nombre de bâtimens destinés à recevoir et à transporter en France les fromens. Le commandement de cette belle expédition fut donné à l'amiral Truguet. Les préparatifs terminés, la flotte française, dès le commencement de 1793, appareilla de Toulon, et cingla vent arrière, vers la Sardaigne. Elle y arriva sur la fin de janvier, jeta l'ancre le 29 du même mois, et déploya un front terrible, en vue du port de Cagliari. L'amiral envoya

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sans délai un officier avec vingt soldats pour sommer la ville. S'il en faut croire les écrivains français les plus recommandables, on vit alors se renouveler le malheureux événement d'Oneglia ; c'est-à-dire que les Sardes , à l'approche de l'esquif où était arboré le pavillon tricolore, ordonnèrent une décharge , dont furent tués l'officier avec quatorze soldats , et qui blessa la plus grande partie du reste. L'amiral se mit aussitôt à bombarder la ville avec toute son artillerie. Les assiégés ne se tinrent pas oisifs , ripostèrent vigoureusement, tirèrent à boulets rouges contre la flotte française, et entretinrent un feu meurtrier. La canonnade dura trois jours ; la ville souffrit peu ; mais la flotte reçut de graves avaries. Un vaisseau de ligne fut brûlé; deux échouèrent; les autres, horriblement maltraités dans leurs flancs, ou déchirés dans leurs agrès, pouvaient à peine manœuvrer. La garnison de Cagliari combattit avec la plus grande valeur en cette occasion, et surtout les canonniers. Sur ces entrefaites, arrivèrent les montagnards qui, ayant aperçu des hauteurs la flotte ennemie, s'étaient rassemblés à la hâte. On les distribua dans les lieux les plus convenables, et ils étaient prêts à repousser, à immoler quiconque oserait tenter le débarquement : exemple mémorable de fidélité chez les citoyens, de valeur militaire dans les soldats. La présence de ces montagnards fut loin d'être inutile; en effet,

au plus fort de la bataille, les Français avaient mis pied à terre dans les eu virons, espérant ainsi soulever les peuples en leur faveur, ou du moins appeler l'attention de l'ennemi sur plusieurs points à la fois, diviser ses forces, et ralentir la défense de la ville où était toute l'importance de l'action; mais ceux qui étaient débarqués, ou furent tués, ou se virent contraints de remonter précipitamment sur leurs vaisseaux. Ainsi échouèrent les projets et l'attente de l'amiral français, quj perdit dans cette affaire environ six cents bons soldats. Du côté des Sardes il n'y eut que cinq hommes tués et peu de blessés. Le dommage éprouvé par la ville ne fut point en proportion d'un bombardement si opiniâtre; les faubourgs les plus voisins de la mer eurent seuls à souffrir. Voyant donc que les habitans de l'île, en qui il avait placé ses plus grandes espérances, non seulement ne se soulevaient point en sa faveur, mais au contraire le combattaient avec acharnement, l'amiral républicain désespéra du succès, et prit le large hors de la portée de l'artillerie ennemie- 11 se maintint quelque temps encore avec ses vaisseaux, ainsi maltraités, dans les eaux du golfe de Cagliari; mais, craignant une émeute prochaine parmi ses troupes , événement ordinaire après un échec, battu d'ailleurs par une tempête furieuse, il revint à Toulon, où l'attendaient de nouvelles disgrâces.

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Pendant que les côtes de la Sardaigne étaient le théâtre d'une guerre presque aussitôt éteinte qu'allumée, des mouvemens sérieux s'opéraient en Corse. L'échec éprouvé à Cagliari encourageait les mécontens et favorisait leur projet de renverser le gouvernement établi par les Français. Excité par son antique haine et par des injures récentes, Paoli soulevait et armait les populations, surtout dans les gorges et dans les montagnes. La célébrité de son nom, la vénération qu'il inspirait au peuple, les excès des républicains, tout servait ses desseins. Le temps est venu, disait-il, de s'affranchir de cette domination française, toujours odieuse par elle-même, insupportable aujourd'hui par la férocité qui l'accompagne. Le courroux de l'Europe entière, les fureurs intestines de la France, rendent aujourd'hui facile l'entreprise qu'un destin contraire nous empêcha autrefois d'accomplir. La fortune vous tend les bras; délivrez-vous de vos tyrans; ressaisissez votre indépendance; fondez votre liberté. Vous possédez le courage de l'esprit et la force du corps; c'est assez pour le succès de cette noble entreprise. Mais vous avez en outre le secours de l'Angleterre, assez puissante pour vous affranchir, trop faible pour vous opprimer. Chassez ces cruels agens envoyés par une assemblée plus cruelle encore, pour écraser d'impôts et décimer les généreux et paisibles habitans de la Corse.

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Oui, chassez, précipitez au fond de la mer les Casabianca, les Salicetti, les Aréna, et avec eux leurs infâmes satellites. Déjà leurs armées chancellent; déjà prêtes à s'enfuir, elles cherchent un abri dans les lieux escarpés du rivage ; déjà leur escadre vaincue abandonne les côtes de Sardaigne ; elle ne se sauve qu'avec peine à Toulon , pour y cacher sa honte et ses désastres. Levez-vous donc, et prouvez au monde que vous êtes encore ces hommes qui témoignèrent autrefois tant d'indignation contre le gouvernement qui les vendit, qui firent éclater tant de valeur contre celui qui les acheta.

Ces exhortations de la part d'un homme si supérieur aux autres, par son autorité et par son mérite personnel, produisaient le plus grand effet. Plusieurs le soutenaient de leur crédit et de leurs discours, soit par amour de la liberté, soit par dégoût de la domination française , soit enfin par leur état de dépendance envers les Anglais. Les montagnards, animés à la voix du conservateur de la liberté des Corses, descendaient par troupes, tout prêts à combattre sous ses enseignes contre des républicains intempérans. Les villes capitales de Corse et d'Ajaccio, réformant leur administration , acceptèrent le nouveau gouvernement , rappelèrent leurs députés à l'assemblée nationale de France, nommèrent Paoli généralissime des armées , autorisèrent les émigrés à rentrer , rétabli-

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rent le clergé dans son premier e'tat , formèrent un noyau de douze cents soldats bien armés, s'emparèrent des magasins publics , et attaquèrent les Français. Les soldats républicains, qui ne s'attendaient pas à une attaque si imprévue , n'opposèrent qu'une faible résistance, et se retirèrent dans les forteresses de Bastia et de San-Fiorenzo. Sur ces entrefaites, la guerre fut déclarée entre la Grande-Bretagne et la France; l'événement était d'une haute importance pour les deux partis. Les amis de Paoli , et les ennemis de la France en Corse, en conçurent de nouvelles espérances, et sentirent redoubler leur courage.

En même temps, pour donner une forme au nouveau gouvernement, et rétablir l'ordre compromis par les derniers troubles, Paoli institua une junte qui, attendu les circonstances, lui confia le pouvoir d'ordonner tout ce qu'il jugerait nécessaire au maintien de la liberté et au salut du peuple, bannissant dès à présent, sous peine de mort, les commissaires français Casabianca, Salicetti et Aréna.

L'assemblée nationale reçut ces nouvelles avec fureur; elle décréta aussitôt : que la junte de Corse était cassée, que Paoli serait arrêté et traduit à la barre de l'assemblée; que Casabianca, Salicetti et Aréna étaient investis de pouvoirs illimités pour rétablir l'ordre et châtier les rebelles. Elle leur enjoignit d'ordonner au général Lacombe

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Saint-Michel de rassembler tout ce qu'il pourrait de troupes de ligne, de gardes nationales, de gendarmes, de marins, et de marcher sans délai contre les révoltés. Lacombe obéit : en même temps les commissaires de la convention fulminèrent dans leurs écrits et leurs discours contre Paoli et ses adhérens , qu'ils appelaient des hommes vils, traîtres à la patrie, et vendus à l'Angleterre. Ils exhortaient les populations à demeurer fidèles , à courir aux armes pour conserver, non l'antique et honteuse liberté, mais la nouvelle, la seule, la véritable liberté, celle qui était fondée sur les droits de l'homme. L'Angleterre, disaientils, est son ennemie bien loin d'être sa protectrice. Cette liberté ne peut venir que de la France, vengeresse des droits éternels. Souvenez-vous de l'administration toujours paternelle de la France , de la fraternité que vous lui avez promise, de la réunion de ses intérêts et des vôtres. Vous connaissez la France et savez comme on vit avec elle ; vous ne connaissez pas , ou plutôt vous ne connaissez que trop l'Angleterre. Vous savez qu'elle trafique également du bien et du mal. Ces marchands orgueilleux ne cessent de vanter la liberté douteuse de leur île , et protègent ouvertement la tyrannie trop certaine établie chez les autres. Vous ne voudrez pas devenir les fauteurs du despotisme universel, objet favori de toutes les pensées de l'Angleterre. Vous serez Français , vous serez

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Corses, vous ne serez pas Anglais. Souvenez-vous qu'une voie nouvelle, une voie jusque-là inconnue, est ouverte au monde pour arriver au bonheur, et que cette voie est celle où la France généreuse est entrée.

A la suite des exhortations venaient des menaces terribles, c'est la règle. Un châtiment inévitable, la prison, la confiscation, la mort même attendait quiconque oserait résister. Quelques uns, non par l'amour du bien , non par le désir du mal, mais par l'effet d'antiques habitudes, et de cette opiniâtreté naturelle aux insulaires , se rallièrent sous les enseignes françaises. D'autres les imitèrent par dévouement à la liberté, la voyant où elle n'était pas; d'autres, enfin, se joignirent à eux pour satisfaire leurs passions criminelles au milieu des troubles.

Ces individus s' étant donc réunis à tous les soldats qu'on avait pu rassembler, Lacombe sortit des forts contre Paoli , qui de son côté faisait bonne contenance à la tête des siens. Il en résulta des combats partiels et très meurtriers dans les montagnes; les deux partis s'accusant, comme il arrive toujours dans les guerres civiles, de cruautés horribles, partie réelles, partie exagérées. Les troupes disciplinées de Lacombe l'emportaient dans les batailles rangées ; la guerre de partisans se faisait à l'avantage de celles de Paoli, qui rencontraient partout des populations amies, con-

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naissaient les passages, dressaient des embûches, et surprenaient facilement leur ennemi. Malgré tout, le général français gagnait du terrain. Déjà Kusa et Dolmetta étaient tombées en son pouvoir; déjà le fort de Farinuolo avait été pris d'assaut; déjà plusieurs cantons voisins de Calvi , et quelques autres qui tenaient pour Paoli, s'étaient rendus par nécessité ou par effroi , et avaient imploré la générosité du vainqueur. S'il ne paraissait pas probable que les Français parvinssent à forcer les Corses dans les montagnes et dans les défilés, on ne voyait pas non plus comment les Corses pourraient venir à bout des Français , forts de leur discipline et de leur artillerie , dans les plaines et les villes qu'ils occupaient sur le rivage.

Les destinées de la Corse flottaient incertaines, lorsque tout à coup parurent sur ses côtes plus de vingt vaisseaux de guerre anglais qui interceptaient tout ce qui arrivait dans l'ile . S'étant ensuite approchés peu à peu du rivage, ils firent pleuvoir une grêle de bombes et de boulets sur les lieux que Paoli pressait du côté des terres. Enfin, ayant débarqué quelques troupes qui rejoignirent Paoli, la défense devint des plus difficiles pour les Français , et Lacombe se vit obligé d'abandonner l'île au commencement de mai. lies Français, à la vérité, étaient toujours maîtres de Bastia, de Calvi et de San-Fiorenzo ; mais ces villes ne tardèrent pas à se soumettre aux vainqueurs , et

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la Corse tout entière, après avoir obéi pendant vingt -cinq ans à la France, se vit alors, dirai-je rendue à elle-même, ou tombée au pouvoir des Anglais ?

Les Français partis , il fut créé dans l'Ile un gouvernement provisoire dans la dépendance absolue de Paoli et du parti contraire à la France. L'autorité municipale fut rendue à ses formes antiques. Mais cet état n'était que transitoire, mille accidens pouvaient amener sa dissolution ; Paoli le remarqua, et résolut de presser un résultat , afin de fixer le sort de sa patrie et de résister aux efforts de la France , dont le voisinage et la puissance l'inquiétaient. De son côté, par la même raison , et pour s'assurer un accès facile dans une île si favorable à son commerce , à ses arsenaux et à son pouvoir, l'Angleterre désirait que l'on prît un parti définitif. Dans ce but , Paoli sollicita vivement le roi de la Grande-Bretagne d'établir en Corse un gouvernement libéral , et de le protéger contre les entreprises des Français : proposition fort agréable à l'Angleterre. De là naquirent les événemens que nous rapporterons dans le Livre suivant. Condition déplorable des temps, qu'un Paoli n'ait su ou n'ait pu soustraire sa patrie au joug de la France qu'en la livrant en proie à l'Angleterre! Concluons -en que le vieux Paoli avait perdu sa vigueur avec sa jeunesse , ou qu'un long commerce avec les Anglais avait in-

flué sur ses résolutions , ou enfin que son parti en Corse n'était pas assez fort contre le parti français.

La guerre avec l'Espagne et l'Angleterre, la réunion déjà opérée ou très prochaine de leurs flottes dans la Méditerranée , donnaient de grandes inquiétudes à l'armée française du comté de Nice. Les Piémontais occupaient les sommités des Alpes, il leur était facile d'en descendre, de déboucher dans le plat pays , de se réunir subitement aux troupes espagnoles ou anglaises qui auraient débarqué , et de causer un préjudice notable aux républicains. Brunet, qui commandait alors l'armée de Nice , résolut de tenter la fortune avant la jonction complète des forces navales confédérées. Son but était de chasser les Piémontais des hauteurs , et de prendre pour lui l'avantage de leur position. Il quitta la Scarena au commencement de mai, et se dirigea vers les montagnes ; mais comme l'armée pie— montaise était maîtresse de tous les sommets , il fut obligé de diviser ses troupes et de multiplier les assauts. Le général Dumorbion eut le commandement de la droite , et devait attaquer le camp établi sur le mont Peruzzo. La gauche, sous la conduite du général Serrurier, devait s'emparer du col de Raùs , opération très importante , et plus difficile que les autres ; et afin de battre à la fois les camps intermédiaires de Linière, de Mo- 1. ■ 12

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linetto et de Fogasso, le général Mioskoski eut ordre de faire tous ses efforts pour se rendre maître des hauteurs qui les dominent.

L'armée pie'montaise était commandée par les généraux Colli et Déliera : ayant eu avis du mouvement projeté par l'ennemi , ils se tinrent prêts à repousser ses attaques. Hommes et armes, tout fut disposé des deux parts. Le 8 juin , les Français montèrent à l'assaut avec une furie sans exemple. Ni la difficulté des lieux, ni les chaleurs extraordinaires de la saison, ni les nuées de boulets qui tombaient au milieu d'eux , ne purent les empêcher d'arriver jusques sous les retranchemens établis par les Piémontais, et de s'emparer de toutes les positions, excepté celle de Raùs où l'on combattait avec le plus d'acharnement. Les Français s'avancèrent avec une audace incroyable sous le feu même de l'artillerie italienne ; mais autant il en paraissait , autant il en tombait de morts. La bataille se soutint avec une grande valeur des deux côtés ; les Piémontais perdant peu , les Français perdant beaucoup , et poussant continuellement de nouveaux bataillons à l'assaut. Frappés de l'opiniâtreté de l'ennemi, les chefs de l'armée piémontaise ordonnèrent au capitaine d'artillerie Zin , d'établir une batterie sur un plateau voisin, et de foudroyer les Français en écharpe. Cette disposition si opportune en ellemême, fut exécutée par Zin avec tant d'art et de-

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résolution, que les républicains, se voyant pris à revers , renoncèrent à leur entreprise et se retirèrent précipitamment , laissant les flancs de la montagne misérablement jonchés des cadavres de leurs compagnons. Les Français déployèrent dans cette action, comme dans toutes les autres, une valeur impétueuse et irréfléchie. Les Piémontais ^, surtout l'artillerie, et le régiment provincial d'Acqui qui défendait le retranchement de Raiis , montrèrent beaucoup d'intelligence et de fermeté. Les Français y perdirent plus de quatre cents braves soldats, tués, blessés ou prisonniers, et environ trois cents dans les autres assauts livrés le même jour. La perte des Piémontais dans ces différens combats fut de trois cents hommes, deux canons, et beaucoup d'effets militaires. Telle était toutefois l'importance de la position de Raùs que , malgré l'échec du 8 , les républicains retournèrent à l'assaut le 1 2 du même mois avec douze mille hommes , bien résolus à emporter la hauteur. Mais, ni leur nombre ni leur valeur ne purent les empêcher d'être repoussés une seconde fois avec beaucoup de perte. Ainsi fut conservé par les Piémontais le retranchement de Raiis, d'où dépendait entièrement le succès des opérations de ce côté. Cette montagne, en effet, dominait l'extrême gauche de l'ennemi, au moyen de laquelle il communiquait avec l'aile droite de son armée des Alpes et avec Boléna, par la route

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de Velette Les Italiens avaient ainsi la facilité de descendre vers le Var , et de se placer entre l'armée des Alpes maritimes et celle des Alpes supérieures.

La sanglante bataille de Raùs avait singulièrement rallenti l'audace des républicains , et doublé l'espoir des alliés. 11 y eut à cette occasion des réjouissances en Piémont : on se persuada de plus en plus que les déroutes de Savoie et de Nice devaient être attribuées à l'inexpérience des officiers et non au peu de valeur des soldats. De leur côté, les républicains accusèrent leurs chefs de trahison.

Informé des revers essuyés dans les Alpes maritimes, Kellermann s'était transporté à Nice pour y surveiller tout par lui-même , et afin de pouvoir agir selon les circonstances. Il craignait principalement que les alliés ne fissent une pointe vers le Var , et ne séparassent en deux son armée; auquel cas il eût été obligé d'évacuer promptement tout le comté. Après de mûres réflexions il se décida à renforcer ses postes à l'extrémité gauche de l'armée des Alpes maritimes , où il envoya de nouveaux détachemens , parmi lesquels un bataillon de grenadiers et quelques compagnies de troupes légères. Les premiers garnissaient Lantosca , Boléna et Belvédère , le long de la Vésubia ; les seconds, San-Dalmazzo et Duplano , sur les montagnes qui séparent les deux vallées de la

Tinéa et de la Ve'subia. Le but du général français en munissant ces divers lieux , était de conserver ses communications avec le camp de Tornus , par les hauteurs de la Tinéa, et en même temps, de surveiller les mouvemens de l'ennemi dans la vallée de la Stura et sur les sommets des Alpes de ce côté, mais principalement sur le col des Fenêtres dont les passages sont beaucoup plus faciles. Il se défiait surtout d'un gros de troupes sardes et autrichiennes rassemblées dans les environs de Saluées. Elles pouvaient, en deux marches, se porter sur les hauteurs qui séparent la Stura de la Tinéa , et tenter avec des forces supérieures quelque entreprise de nature à compromettre la sûreté de l'armée française.

De leur côté , Colli et Déliera avaient ajouté à leurs retranchemens et renforcé leurs troupes sur la montagne de Paiis occupée par l'aile droite de leur armée, au?si-bien que toute la chaîne des sommets jusqu'au fort de Saorgio , ce qui leur donnait bon espoir non seulement pour la résistance, mais encore pour quelque victoire signalée. Leur intention n'était cependant pas de tenter la fortune des armes, le moment ne leur paraissait pas encore arrivé ; mais ils voulaient, en se maintenant dans les positions dont la garde leur était confiée , donner aux confédérés le temps de bien mûrir les importans projets en délibération dans leurs conseils.

t82 HISTOIRE D'ITALIE.

L'apparition des flottes anglaises dans la Méditerranée, en rassurant les états d'Italie qui s'étaient déjà déclarés, porta encore à se décider ceux qui, par crainte ou par un désir de neutralité, s'étaient jusque-là tenus sur la réserve et l'observation. Ainsi le roi de Naples, manifestant ouvertement ses desseins , ferma ses ports aux Français , et prit l'obligation de fournir à la ligue six mille soldats, quelques vaisseaux de haut bord, et un plus grand nombre de petits bâtimens. Le pontife arma de son côté , et promit des troupes ; mais Venise , Gênes et la Toscane persistaient dans la neutralité. Pour amener ces puissances à une résolution définitive, les Anglais, indépendamment de la présence de leurs escadres, eurent recours aux négociations. Elles eurent lieu avec tant d'arrogance, surtout à l'égard de Gênes et de la Toscane, que, dès ce moment, l'Italie put prévoir ce qu'elle devait attendre de l'Angleterre , de l'Autriche et de la France. Hervey, ministre anglais à Florence, écrivit à Serristori, ministre du grand-duc, que l'Europe entière était instruite des plaintes qu'il avait adressées à son altesse relativement à sa partialité en faveur de la France; qu'il avait fait tout ce qui était en lui pour attirer l'attention de son altesse sur les dangers qu'elle courait à se maintenir en rapport avec une nation de régicides, ennemie de toute loi, de tout gouvernement, destructrice, de la religion, souillée

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du sang de son roi , de celui du clergé , de la noblesse et de tous les sujets fidèles à leur souverain ; que, cependant 3 les conseils de la perfidie et les maximes de la malveillance avaient constamment prévalu auprès du grand -duc; qu'il était résolu , lui Hervey , d'en venir a une résolution vigoureuse; qu'il signifiait donc au grandduc que l'amiral Hood avait ordonné à une escadre anglaise, soutenue par une division de la flotte espagnole, de s'approcher du port de Livourne, afin de s'assurer des dernières volontés de son altesse; qu'il signifiait, en outre, à son altesse, et cela de la part de l'amiral Hood et du roi son maître, que si, dans douze heures, elle n'avait pas chassé de ses états le ministre de France, Laflotte et ses adhérens, l'escadre traiterait comme ennemi le port et la ville de livourne; que son altesse prît bien garde à ce qu'elle allait faire , parce que le seul moyen d'apaiser l'Angleterre était de lui obéir ponctuellement, et sur l'heure, en chassant Laflotte , en rompant ouvertement avec la France, et en faisant cause commune avec les alliés.

Telles furent les menaces du ministre anglais au grand-duc de Toscane; on y remarque deux insolences qui surpassent toutes les autres. La première c'est l'orgueil même du langage à l'égard d'un souverain indépendant, d'un prince de la maison d'Autriche; la seconde, c'est le reproche

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fait à autrui, par un Anglais, d'avoir immolé son roi.

Sans s'expliquer sur la proposition d'alliance avec les confédérés, ni sur la rupture avec la France, Serristori répondit avec beaucoup de modération que Laflotte et ses adhérens, entre autres les marquis de Chauvelin et de Fougère , très partisans des innovations , avaient reçu ordre de vider le plus tôt possible les états du grandduc. En effet, Laflotte et Chauvelin reçurent leur congé, et se retirèrent sur le territoire vénitien par la route de Ferrare ; Fougère se rendit à Gênes.

De pareilles menaces furent faites dans le même moment par le ministre anglais Drake au gouvernement de Gênes. Assez et trop long-temps, disait Drake, la république de Gênes a favorisé les Français; assez et trop long-temps elle a toléré qu'un Tilly, ministre de France, semât la discorde et l'anarchie chez les Génois et leurs voisins. Il faut mettre un terme à ces scandales; il faut maintenant que la république accepte l'amitié de l'Angleterre , chasse Tilly et ses amis, reçoive dans le port de Gênes la flotte anglaise, se décide enfin à seconder la coalition de tout son pouvoir ; autrement elle sera traitée comme ennemie par l'Angleterre.

Tant de menaces et d'impertinences furent suivies d'actions plus injurieuses et plus coupables

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encore : la frégate française la Modeste , mouille'e dans le port de Gênes, fut attaquée à l'im-r proviste par deux vaisseaux anglais qui s'en emparèrent après avoir massacré une partie de l'équipage.

Cet attentat fut le juste objet d'une indignation générale ; et si le voisinage de la France avait , jusqu'à ce moment, fait craindre à Gênes des excès de la part des Français, on les redoutait bien davantage depuis la violation de la neutralité. En effet , la nouvelle de cette violence ne fut pas plus tôt arrivée à Nice, que les représentans du peuple, Robespierre jeune et Ricard, déclarèrent, dans une proclamation virulente , que le pacte social de toutes les nations avait été indécemment méconnu; que l'action abominable commise dans le port de Gênes contre les citoyens de la république française, par des hommes qui se disaient sujets du roi d'Angleterre, insultait aux droits des peuples, et mettait en péril l'existence même de la société; que des actes aussi détestables intéressaient tous les gouvernemens , et celui de Gênes plus que tous les autres, puisque son territoire avait été le théâtre de cette haute trahison envers la société ; que le châtiment en devait être aussi prompt que terrible ; que Gênes avait donc à se déclarer, sans délai, ou pour les amis, ou pour les ennemis du droit des nations outragé dans la personne des républicains français; que le moindre

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délai de la part du sénat génois à frapper d'un châtiment exemplaire et proportionné les auteurs du crime commis dans son port et sous la bouche même de ses canons , équivaudrait à une déclaration de guerre, et que la république française ne s'en rapporterait plus qu'à elle-même pour venger, par tous les moyens possibles, un si affreux attentat.

Ces imprécations contre Gênes furent renouvelées par Robespierre l'aîné à la tribune de l'assemblée nationale.

Ainsi pressé entre deux nécessités, le gouvernement de Gênes ne savait à quel parti s'arrêter ; mais l'irrésolution était le plus funeste. Il considéra donc, d'un côté, qu'aussi long-temps que l'Angleterre dominerait dans la Méditerranée, les Français réaliseraient malaisément leurs menaces , attendu que les côtes de Provence ne pouvaient tirer des blés que de Gênes. La présence des Autrichiens sur le flanc de l'armée française était une seconde et puissante garantie. Quant à l'Angleterre , attaquer le littoral était pour elle de peu d'importance; attaquer Gênes lui était difficile. D'ailleurs , en rompant la neutralité , il fallait se jeter dans les bras de la France, et c'était lui ouvrir un chemin jusques dans le cœur du Piémont. Le sénat déclara donc qu'il demeurait neutre, ajoutant qu'il lui était fort pénible de ne pouvoir prendre un autre parti ; mais que la nécessité des

temps ne lui permettait pas une délibe'ration contraire. Quant à l'événement de la Modeste 3 il s'en tint à des termes généraux. C'est ainsi que Gênes, placée entre deux ennemies redoutables , ne satisfit ni l'un ni l'autre, et se maintint dans une position plus favorable , à tout prendre , aux Français qu'aux alliés. Drake ne manqua pas de remplir l'Italie de déclamations contre les Génois. Leur prudence , selon lui , n'était plus que de la timidité italienne, ou de la corruption française. Toutefois, la décision du sénat fut généralement approuvée, d'autant plus que le peuple n'aurait peut-être pas enduré patiemment la rupture d'une neutralité dont il retirait de grands avantages.

A cette époque , on fit de nouvelles tentatives auprès du sénat vénitien. Le chevalier Worslev était alors le résident du roi d'Angleterre à Venise. Sans avoir la rudesse de Hervey et de Drake, il était aussi soigneux de faire réussir la cause des confédérés. Soit par modération naturelle, soit que le roi lui eût recommandé de montrer plus d'égards à Venise, en raison de sa puissance, qu'à la Toscane et à Gênes, en raison de leur faiblesse, il représenta doucement au sénat, et plutôt en ami qui conseille qu'en maître qui exige, qu'il fallait bien considérer quels torts résultaient de la présence d'un ambassadeur français à Venise ; que c'était une source et un moyen de manœuvres dangereuses pour tout bon gouvernement;

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que cette ambassade favorisait le passage des courriers et des lettres qui ne tendaient qu'à troubler l'Orient ; qu'il savait qu'un certain d'Enin avait déjà traversé Venise, et se trouvait maintenant à Constantinople où il redoublait d'efforts , de ruses et de promesses pour exciter la Porte ottomane contre l'Autriche et la Russie, afin de détourner une partie des forces qu'elles dirigent contre la France; que ce même d'Enin se proposait , en cas de non réussite auprès du divan , de soulever contre la Turquie les populations voisines, surtout celle de Raguse déjà gagnée à force d'or, afin que la Porte, irritée par des actes d'hostilité, prît les armes contre Venise; espérant en cela, d'Enin, que la république , attaquée par un si puissant ennemi, appellerait, en vertu des traités existans, l'empereur d'Allemagne à son secours , ce qui diminuerait d'autant les forces de la coalition contre la France; que cette ambassade française à Venise entretenait des pratiques funestes avec les Grisons qu'elle ne cessait d'exaspérer et de pousser à la sédition, en leur rappelant l'exclusion dont ils avaient été frappés par le sénat, et la dissolution de la ligue en r 766 ; que ce pays servait de passage aux courriers porteurs de germes empoisonnés, aux artisans de discorde et de trouble ; de séjour à tous les déhontés de France, aux bannis de tous les pays pour le scandale de leur conduite ou le danger de leur opinion ; que

la sûreté des états vénitiens eux-mêmes était fortement compromise par cette ambassade, le rendez -vous commun des lettres, des journaux et des hommes pervers de France et d'Italie ; que c'était au nom de son roi qu'il invitait expressément le sénat à vouloir bien repousser loin de Venise ces élémens de désordre, de malheurs et de corruption abominable. Si le sénat, disait encore Worsley, consent à renvoyer l'ambassadeur et à empêcher les Français de s'approvisionner d'armes et de vivres dans les états vénitiens , les alliés, de leur côté, ne s'opposeront en aucune manière à son système de neutralité ; ajoutant même qu'en cas de guerre de la part de la France, la coalition, avec toutes ses forces, garantirait le territoire de la république, et que dès ce moment les escadres d'Angleterre et d'Espagne s'offraient à les protéger contre toute insulte. Ce langage, disait Worsley en terminant , je le tiens à la république par l'ordre exprès du roi mon maître, selon les instructions du ministre Pitt, conformément aux vœux de l'impératrice de toutes les Russies, de l'empereur d'Allemagne et du roi de Prusse. Que le sénat s'éveille donc, et qu'il s'arrête aux délibérations les plus conformes à la nécessité de ces temps orageux, aux réclamations pressantes qui lui sont adressées, aux offres généreuses qui lui sont faites, et au salut même de la république. Mais le sénat vénitien évitait toujours la préci-

i9o HISTOIRE D'ITALIE.

pitation dans ses actes. Persuadé que si la discorde régnait en France, la fureur néanmoins rendait cette nation puissante et capable de s'ouvrir un large chemin en Italie ; voulant aussi conserver son commerce maritime, il répondit gravement qu'il persistait dans sa neutralité ; qu'il ne pouvait se résoudre à congédier le chargé d'affaires de France, Jacob, mais qu' ili' appellerait le chargé d'affaires de la nation , non de la république française.

Worsley ne fît point de nouvelles démarches et continua de rester à Venise , où il ne cessait de blâmer les discours hautains de Hervé y et de Drake, au grand-duc de Toscane et à Gênes.

La présence des Anglais dans la Méditerranée affranchissait le grand-maître de Malte de la crainte que lui avaient inspiré les Français, et favorisait son ardent amour de la guerre. 11 saisit cette occasion pour manifester hautement les desseins qu'il nourrissait depuis long-temps, relativement aux affaires de France. Il ordonna donc, à l'instigation du roi de INaples , que tous les agens de cette puissance eussent à quitter l'île, et que les ports fussent fermés à tout bâtiment français , soit public, soit particulier, pendant toute la durée de la présente guerre. Ayant appris, en outre, qu'un certain d'Eymar était envoyé par le gouvernement de France pour exercer à Malte les fonctions de chargé d'affaires, en remplacement du chevalier Caumont, qui continuait à y représenter le roi

Louis, le grand-maître déclara qu'il ne reconnaîtrait jamais ni d'Eymar , ni aucun autre agent de France; qu'il ne le devait, ne le pouvait, et ne le voulait pas.

La guerre étant ainsi déclarée entre la France et l'Angleterre , et les flottes de cette dernière puissance ayant paru dans la Méditerranée, les espérances de l'Autriche et de la Sardaigne se ranimèrent. Tous les ports de la Méditerranée et de l'Adriatique furent fermés aux Français, à l'exception de ceux des républiques de Venise et de Gênes. Les forces de Rome et de Naples se joignirent à celles de la coalition; l'attente générale devint d'autant plus vive, que si, d'un côté, les forces confédérées avaient reçu un grand accroissement, l'enthousiasme et la fureur s'étaient développés en France dans une égale proportion.

Le moment était venu pour les alliés de mettre à exécution les grands desseins conçus par eux depuis long-temps sur les provinces méridionales de France. La proscription venait de frapper les girondins; leur exclusion de l'assemblée nationale était prononcée. Leurs partisans, les amis de la liberté foulée aux pieds par les jacobins effrénés , ceux qui s'entendaient avec les alliés pour rétablir le gouvernement royal , se rassemblèrent , coururent aux armes , excitèrent des troubles et des soulèvemens. Déjà les villes de Bordeaux , de Montpellier et de Nîmes manifestaient tumul-r

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tueusement leur indignation de l'outrage fait à leurs députés. Mais le succès de l'entreprise était attaché à la ville de Lyon, qui avait été l'objet de toutes les négociations secrètes pratiquées depuis quelque temps à Turin, entre les chefs confédérés et les mécontens. Biroteau et quelques autres chefs moins considérables des girondins s'y étant réunis à Precy, firent prendre les armes à toute la ville , et publièrent des manifestes contre la tyrannie de la convention. Les représentans du peuple, les généraux républicains eurent beau prier, menacer , ils ne parvinrent point à changer la résolution des Lyonnais déterminés à en venir aux extrémités. Leur fureur, au contraire, s'accroissait chaque jour davantage, et devenait plus vive en raison des menaces et des caresses. Ils espéraient, d'ailleurs, que les secours des Autrichiens et des Piémontais préviendraient les attaques des soldats de la république. Ils comptaient aussi que les Marseillais , qui venaient de se soulever comme eux, et pour le même motif, s'empresseraient d'accourir ainsi qu'ils l'avaient promis. Ils ne doutaient pas que les Marseillais n'entraînassent, chemin faisant , toute la population , et ils se persuadaient que la réunion des forces lyonnaises , provençales et piémontaises devaient puissamment contribuer à la ruine et à la chute des scélérats qui régnaient alors sur la France. D'un autre côté , le Languedoc et la Guienne se mon-

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traient mal disposés pour la convention : tout faisait donc croire à l'anéantissement prochain de la république. Tel était l'espoir de ses ennemis; espoir nourri depuis long-temps par les confédérés, devenu plus vif que jamais par l'adhésion de l'Angleterre et de l'Espagne à la coalition , et surtout par l'arrivée de leurs escadres sur les cotes de Provence. Cependant , pour ne pas trop heurter les opinions professées par ceux-là même qui secondaient ce grand mouvement, tant les doctrines nouvelles agissaient fortement sur les esprits ! les mécontens de l'intérieur publièrent qu'ils ne voulaient que s'opposer à la tyrannie de Paris; les alliés, qu'ils n'avaient d'autre intention que de ramener les choses aux réformes proposées en 178g. Par ce moyen, leurs projets devenaient moins odieux ; ils cachaient , sous un voile de modération , leur but réel , dissimulaient les malheurs inévitables qui devaient résulter d'un changement total dans le système politique d'une nation réputée rebelle, et espéraient rencontrer dans le peuple moins de résistance et plus de faveur.

Il n'entre pas dans notre plan de rapporter les particularités du siège de Lyon , qui eut lieu peu de temps après, encore bien que ce soit un des faits les plus mémorables de cette année, tant palla valeur et l'acharnement des deux partis que par la cruauté des vainqueurs. Avant que cette ville 1. i3

j94 HISTOIRE D'ITALIE.

eût secoué le joug de l'autorité d'alors, Marseille s'était mise elle-mênae en état de révolte. Ses habitans, cédant à leur impatience, se réunirent en grand nombre sous les drapeaux et marchèrent au secours de Lyon. Cette ville n'avait pas rencontré dans son voisinage la conformité d'opinions qu'elle avait espérée ; la Savoie s'était déclarée pour le nouveau gouvernement ; le Dauphiné, et surtout Grenoble sa capitale, non seulement professaient avec chaleur les mêmes principes, mais étaient encore opposés aux Lyonnais par l'effet d'une antique rivalité. Toutefois, les Marseillais se vantaient de suffire seuls à la réussite de l'entreprise et au salut de Lyon. En effet, ils avaient déjà passé la Durance, et étaient entrés dans Avignon en poussant des clameurs infinies. Après y avoir commis des excès de tous genres, ils s'acheminèrent vers les régions supérieures du Rhône. Les populations du Bas-Languedoc s'ébranlèrent elle-mêmes à la vue de ce mouvement général , et déjà les insurgés des départemens de l'Hérault et du Gard s'étaient emparés de la citadelle du Saint-Esprit , forteresse importante qui dominait le passage du Rhône.

Dans le même temps, les alliés commencèrent à manifester leurs projets. Les Piémontais, réunis à quelques troupes autrichiennes, étaient descendus en forces du mont Cenis et du Petit- Saint-Bernard, afin d'envahir la Maurienne et la

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Tarantaise. Une partie de ces troupes, celles qui venaient du Petit-Saint-Bernard , après avoir traversé le territoire du Vallais , marcha sur le Faucigny pour s'en rendre maître, favoriser ainsi l'expédition contre la Tarantaise , s'y réunir ensuite dans les environs de Conflans, et de là se porter sur Lyon, si la fortune se montrait propice. Toutes ces troupes obéissaient au duc de Montferrat, fils du roi, prince aussi distingué par les qualités de son esprit que par la pureté de ses mœurs, et chéri des peuples à cause de la douceur et de l'aménité de son caractère.

De son côté, le roi s'était dirigé, avec le gros de son armée , vers le comté de Nice , persuadé qu'il allait remporter une victoire glorieuse et complète, en arrachant à l'ennemi qu'il haïssait le plus, un pays qu'il affectionnait par-dessus tous les autres. Son dessein était de descendre par les rives du Var, afin d'obliger les Français à évacuer le comté , ou sinon, de les séparer de la Provence. Le roi était accompagné, dans cette expédition, par le duc d'Aoste, le second de ses fils, prince rempli d'ardeur contre ceux qui gouvernaient alors la France , et qui s'était toujours montré fort opposé à la paix. C'était là que les confédérés voulaient déployer les plus grands efforts , soit parce que le roi, comme nous l'avons déjà dit, s'était toujours refusé à envoyer des forces plus considérables contre la Savoie, pour faciliter l'entre-

i96 HISTOIRE D'ITALIE.

prise sur Lyon, soit parce qu'ils espéraient, ainsi que le roi , trouver plus de partisans parmi les peuples, soit enfin parce que les flottes combinées, qui courraient les mers voisines, pouvaient favoriser leur expédition. Ainsi, la tempête qui tout à l'heure menaçait d'éclater sur l'Italie, grondait maintenant sur la France.

Rellermann n'eut pas plus tôt reçu ces nouvelles qu'il accourut promptement en Savoie, se rendit au camp de l'Hôpital près Conflans, position très importante dans ces circonstances, et vint à bout, par sa présence et ses exhortations, d'inspirer tant de courage à ses soldats, qu'ils se montrèrent déterminés à braver les plus grands dangers plutôt que d'abandonner le poste confié à leur fidélité. En même temps Rellermann fît venir du camp de Tournus un gros détachement où l'on remarquait surtout un bataillon de grenadiers et trois de volontaires ; troupes excellentes et remplies d'audace. Mais le péril était toujours extrême; et, si l'armée italienne eût opéré sa jonction avec les Lyonnais, l'autorité de la convention nationale disparaissait dans ces provinces. Aussi le général français, cédant à la nécessité, retira-t-il du camp de Lyon un autre détachement qu'il envoya dans le Faucigny, absolument privé de défense. Il fit aussi un appel aux gardes nationales de Savoie et du département de l'Isère; c'était comme une arrière-garde destinée à sou-

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tenir le courage des troupes de ligne , et à rétablir la fortune des armes en cas de revers. Pour plus de garantie , il fit élever et garnir d'artillerie des retranchemens sur le défilé de Barraux, position essentielle à la sûreté du Dauphiné. Il se persuadait qu'ainsi menacés sur leurs flancs, les Italiens n'oseraient pas s'avancer jusqu'à Lyon. Enfin, pour être à même de tout observer, il vint s'établir au château des Marches , point central qui correspondait avec les trois divisions de son armée.

Dans un moment si critique , ceux de Savoie qui s'étaient le plus fortement prononcés en faveur du nouveau gouvernement, ne se manquèrent pas à eux-mêmes. Par leurs discours et leurs écrits , ils animèrent et eurent bientôt décidé les peuples à se défendre; tous coururent aux armes. Les chefs républicains parvinrent ainsi à se maintenir en Savoie , et firent espérer à la France la conservation d'une province qui avait avec elle tant de rapports par sa situation, son langage et ses mœurs. Du reste, c'était aux combats qui s'approchaient à décider si les deux partis obtiendraient de leurs préparatifs le résultat qu'ils s'en étaient promis.

De l'autre côté , plus au-dessous , Keller manu avait expédié le général Carteau avec un gros détachement pour reprendre le fort du Saint-Esprit, ehasser les Marseillais d'Avignon, et les repousser

sur la rive gauche de la Durance. Carteau avait ordre de ne point passer ce fleuve, et de s'appliquer seulement à contenir l'ennemi sur la rive droite ; mais excité par le représentant du peuple Albite, jeune homme d'une ardeur excessive dans les opinions du jour, Carteau franchit la Durance , et se serait trouvé dans le plus grand danger si les Marseillais eussent été aussi prompts en action qu'en parole. Ils pouvaient décider sa perte, ils assurèrent son salut. Carteau venait de passer; au lieu de l'attaquer et de le renverser dans le fleuve, ce qui leur eût été facile , ils prirent la fuite en désordre et se dispersèrent aussi vite qu'ils s'étaient rassemblés. Carteau profita de l'occasion, porta toutes ses forces contre la ville d'Aix, dont il s'empara, et marcha sans délai sur Marseille , foyer principal de l'insurrection. Telle fut l'épouvante des habitans, que sans opposer la moindre résistance ils rendirent la ville aux vainqueurs. L'infortunée Marseille paya bien cher son imprudence; elle fut mise au pillage , et devint le théâtre de désordres dignes en tout de cette affreuse époque.

Cependant , si la prise de Marseille fut un malheur pour les Lyonnais qui se trouvèrent ainsi seuls contre toutes les forces républicaines , les cruautés commises profitèrent aux desseins de la coalition sur la Provence. Un grand nombre de Marseillais, pour se mettre à l'abri des fureurs

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républicaines, s'étaient réfugiés à Toulon. A leurs récits douloureux , à leurs cris lamentables, l'effroi s'empara de ta ville. Emus d'un événement si déplorable, résolus de s'exposer à tous les malheurs plutôt que de recevoir dans leurs murs des soldats teints du sang de leurs compatriotes , les Toulonnais écoutèrent plus volontiers les propositions des puissances alliées. Ils livrèrent donc la ville et le porta Famiral anglais Hood, manifestant le désir de voir l'autorité du roi Louis rétablie, et la constitution de 178g acceptée.

Les républicains , déjà furieux, le devinrent bien davantage en apprenant l'événement de Toulon. Ardentes exhortations, menaces pressantes, ils mirent tout en usage pour enflammer les peuples à la reprise de la ville. Un succès complet couronna leur attente, et tout à coup Toulon se vit assiégé par une armée d'environ quarante mille hommes , tant troupes de ligne que bandes tumultueuses et indisciplinées. De leur côté, voulanl conserver par la force ce qu'ils tenaient de la fortune, les alliés garnirent les remparts de Toulon , d'Espagnols, de Napolitains et de Piémontais. Les autres puissances d'Italie fournirent des vivres ; le pape lui-même donna des armes et des munitions : tout présageait de violens assauts, sous les murs de Lyon et de Toulon, dans les montagnes de la Savoie et du comté de Nice.

La fortune ne tarda pas à se déclarer'. Les Pié-

2oo HISTOIRE D'ITALIE.

montais descendus du mont Cenis et du Saint- Bernard , s'étaient rendus maîtres des vallées supérieures de la Maurienne, de la Tarantaise et du Faucigny. Déjà Saint- Jean, Moutiers et Bonneville reconnaissaient leur domination. Les Français expulsés des hauteurs avaient été contraints d'établir leurs camps à l'entrée des vallées, à Aigue- Belle et à Conflans, incertains s'ils pourraient s'y maintenir devant les forces toujours croissantes de l'ennemi. Chambéry se voyait gravement compromis, l'armée italienne n'était plus qu'à une faible distance de Lyon , et si les Piémontais s'étaient portés en avant avec la célérité nécessaire, leur victoire était assurée et complète ; mais je ne sais quel motif les fit différer. Ce retard donna aux Français le temps de se rallier, et aux populations celui d'arriver à leur secours. Parvenu à Chambéry , Rellermann résolut de prendre l'offensive; et, comme l'ennemi se montrait en forces dans la Maurienne , il jugea qu'il valait mieux l'attaquer vigoureusement dans le Faucigny çt la Tarantaise. A cet effet, il fit entrer dans Aigue-Belle une nombreuse division de soldats d'élite. Secondés avec une ardeur incroyable par les gardes nationales du Mont-Blanc , les républicains parvinrent, non sans éprouver une vive résistance , à chasser les Piémontais des plaines inférieures du Faucigny et de la Tarantaise. Il y eut encore une bataille meurtrière à Saint-Ger-

main , parce que les Ple'montais voulurent donner aux fuyards et à l'artillerie le temps de se mettre à l'abri. Enfin , les Sardes se retirèrent sur le Saint- Bernard d'où , un mois auparavant , ils étaient partis dans l'espe'rance de victoires signalées.

Il restait aux républicains à expulser les troupes royales de la Maurienne. D'après les ordres de Kellermann, une partie des phalanges victorieuses de la Tarantaise, passa le mont d'Encombe et. marcha sur Termignon situé au pied du mont Cenis. Le général Le Doyen se porta de front en avant par la Maurienne , et l'adjudant-général Pressy, qui venait de prendre Valménie , se montra sur les flancs de l'ennemi, dont il menaçait aussi les derrières. L'habileté de ces dispositions en décida le succès. Pressée sur tous les points , l'armée royale se retira en bon ordre au mont Cenis ; Termignon retomba au pouvoir des républicains.

Telle fut l'issue de l'expédition tentée par les troupes du roi de Sardaigne contre la Savoie , dans l'automne de 1793. On peut en conclure que si les Piémontais s'étaient présentés avec des forces aussi considérables que le voulait Devins , ou s'ils avaient usé de cette célérité dont les Français ont toujours donné l'exemple, les alliés eussent réussi dans leur entreprise ; la délivrance de Lyon eût été opérée, et l'état des choses totalement changé en Europe. Les malheureux Lyonnais, ayant ap-

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pris la retraite des Sardes, et frustrés de ce dernier espoir, furent contraints de s'abandonner au pouvoir des républicains. Le monde sait quel traitement barbare éprouva cette généreuse et noble cité !

En même temps qu'ils attaquaient la Savoie , les Piémontais s'avançaient avec des masses imposantes vers le comté de Nice. La fortune leur fut d'abord favorable; ils reprirent tout le haut pays sur les Français , et espéraient pouvoir descendre par les rives du Var jusqu'à la mer, événement qui leur eût assuré la prise de Nice et la levée du siège de Toulon. Arrivés devant (riletta, le i8 octobre, ils attaquèrent le pont avec une grande impétuosité, mais ils furent repoussés avec une perte considérable. Cet échec, et l'arrivée dès fâcheuses nouvelles de la Savoie et de Lyon, les déterminèrent à borner là les opérations de cette campagne. Ce fut dans une action sans gloire, devant un misérable pont, que vinrent se perdre tant de mesures longuement méditées , tant d'efforts soigneusement combinés , et dont les premiers succès semblaient devoir rendre le comté de Nice à la maison de Savoie.

Cependant , le siège de Toulon se pressait chaque jour avec plus de vigueur. La France y avait envoyé l'armée victorieuse de Lyon , et la garnison de Valenciennes, place forte de Flandre, emportée d'assaut par les confédérés.

(I793.) LIVRE TROISIÈME. 2o'3

Déjà, dans plusieurs engageniens au mont Faron, sur l'éminence Reinier, au cap Bron et sur les hauteurs du Baleguier , plusieurs actions d'éclat avaient eu lieu réciproquement et avec des succès variés. Les deux partis y avaient montré tout ce que peut la valeur réunie à la haine, et combien ils attachaient de prix , l'un à conserver, l'autre à reprendre une place aussi importante. La garde des forts de la gauche , entre autres celui de Malbousquet , était confiée aux Anglais ; les Piémontais veillaient sur la droite , et garnissaient principalement le fort et la montagne Faron .

Les assiégeans s'étaient partagé les opérations ainsi qu'il suit : Dugommier, général en chef, s'était chargé de presser la ville au couchant, depuis le fort Malbousquet jusqu'au promontoire à l'extrémité du petit golfe; Lapoype attaquait, au levant , toutes les défenses depuis la montagne Faron qui domine la ville au nord, jusqu'au cap Bron et au fort Lamalgue qui protège le grand golfe. Toutes ces troupes, dont une partie considérable occupait la Valette, étaient liées par des retranchemens et des batteries rapprochées, et se rejoignaient à la côte meridionale du grand golfe, et aux forts Lamalgue et Marguerite; elles formaient ainsi autour de Toulon un cercle non interrompu de bataillons- armés et de canons.

Le point le plus important à défendre , du

iio4 HISTOIRE D'ITALIE,

côté des alliés, c'était le fort Malbousquet, confié, comme nous l'avons dit, à la garde des Anglais. Pour plus de sûreté , ils avaient élevé auprès du fort une grande redoute , garnie de canons de gros calibre. Mais déjà les Français s'étaient emparés, après des prodiges de bravoure , des hauteurs opposées au fort et à la redoute , y avaient établi de nombreuses batteries, et de là, foudroyaient incessamment les Anglais. Déjà aussi ils s'étaient rendus maîtres du fort des Pommets qui domine toutes les éminences au nord de la ville. Cet avantage leur donna la faculté d'établir un camp sur la montagne des Sables , et d'interdire le passage du Laz d'un côté de la ville à l'autre.

Ohara, généralissime d'Angleterre, voyant le fort Malbousquet horriblement maltraité par l'ennemi ; s'apercevant , en outre , que des batteries habilement disposées par le lieutenantcolonel d'artillerie Buonaparte , jeune homme d'un génie mâle , atteignaient la ville et l'arsenal , prévit que s'il ne délogeait pas les Français de cette position , il ne fallait pas songer à se maintenir dans Toulon, et résolut de leur donner l'assaut. A cet effet, six mille hommes, la plupart Anglais , sortirent le 3 novembre , passèrent le Laz , et se divisèrent en deux colonnes , dont l'une se porta contre la montagne des Sables, l'autre sur les batteries pointées contre le fort Malbousquet, La première at-

taque leur fut favorable. Surpris d'un choc si impre'vu , les Français reculèrent ; les Anglais parvinrent jusqu'à la montagne des Sables où ils prirent et enclouèrent les canons. La seconde colonne s'e'tait rendue maîtresse des défilés d'Ollioule et des batteries qui les défendaient, se croyant déjà victorieuse, elle allait tenter de s'emparer du parc d'artillerie établi en cet endroit.

A cette fâcheuse nouvelle Dugommier accourut, anima les siens de la voix et par son exemple, prit des troupes dans les autres postes , se composa un gros des soldats les plus aguerris, et les couduisit en bon ordre et avec une audace admirable contre l'ennemi déjà triomphant. Tant de valeur devait être couronnée du succès. Les Anglais assaillis, pressés, heurtés de toutes parts, cédèrent d'abord sans quitter leurs rangs, et fuyant bientôt en désordre , abandonnèrent à leurs ennemis les positions qu'ils venaient de leur enlever, y compris l'importante montagne des Sables. Telle était l'ardeur des Français, qu'ils ne cessèrent de poursuivre les fuyards que sous les palissades du fort Malbousquet , et peu s'en fallut qu'ils n'y entrasssent pêle-mêle avec les vaincus. Ohara , qui était accouru pour rallier les siens , fut grièvement blessé dans l'action, et fait prisonnier.

Ce terrible engagement donna beaucoup à pen-

2o6 HISTOIRE D'ITALIE.

ser aux alliés. Ils n'étaient pas sans crainte sur le résultat de la guerre allumée sous les murs de Toulon. Depuis les premiers préparatifs, la fortune avait tellement changé de face, que l'espérance qu'ils avaient conçue de s'emparer de Lyon et de la moitié de la France , se réduisait maintenant à la possession d'une ville déjà prête à céder.

Le succès des républicains doubla leur courage ; ils résolurent d'affronter tous les périls pour reprendre Toulon. Dugommier prit ses mesures pour un assaut général. La plus forte garantie des assiégés était cette grosse redoute élevée par les Anglais sur le promontoire qui domine les deux golfes, où se tenaient les escadres des confédérés. Si le promontoire et la redoute tombaient aux mains des Français, une prompte fuite pouvait seule préserver les flottes d'une destruction complète; et c'était contre cette redoute que le général de France voulait diriger ses plus grands efforts. Pour procéder selon les règles de la guerre dans une entreprise aussi difficile , Dugommier prit les dispositions suivantes : Une division devait simuler une attaque de front contre la redoute , pendant que deux autres , après avoir traversé des sentiers escarpés, la menaceraient par ses derrières et sur ses flancs. Voulant aussi tenter la fortune sur d'autres points , et empêcher l'ennemi d'envoyer des secours à la

redoute , en l'obligeant à porter son attention d'un autre côte, le général républicain ordonna un assaut sur toute la ligne des forts occupés par les Anglais. Ainsi , sur la droite , Dugommier lui-même guidait les plus vaillans soldats contre la grosse redoute ; Mouret attaquait le fort Malbousquet, Garnier les retranchemens qui dominaient le Laz; à gauche, Lapoype s'attachait au mont Faron; La Harpe, aux batteries qui, du cap Bron, foudroyaient l'entrée du golfe.

Ces préparatifs terminés ,• les Français marchèrent à l'assaut le 14 décembre. Les alliés savaient que cette action allait décider de la conservation ou de la perte de Toulon, de la réputation de leurs armes , du sort de l'Italie tout entière ; et ils attendaient les assaillans dans la plus fière attitude. L'attaque fut terrible ; la défense ne le fut pas moins ; la fortune paraissait aux prises avec la valeur. Ici , la fureur l'emportait sur le courage ; là , le courage triomphait de la fureur. Tantôt la force de leur position semblait donner l'avantage aux assiégés; tantôt, pai* l'effet d'une audace qui semblerait incroyable si elle n'était avérée, les assiégeans reprenaient la supériorité. La victoire flotta longtemps incertaine. D'un côté, des fortifications mutilées; de l'autre sur le sommet des montagnes, et jusques sur les parapets de l'artillerie anglaise , des monceaux de cadavres républicains ; partout

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cependant acharnement opiniâtre. Le sang qui coulait par torrens ajoutait encore à la rage des combattans; c'était un fracas sans interruption , un tonnerre sans intervalle. On avançait, on reculait tour à tour ; de près comme de loin la mort multipliait ses victimes. Enfin, la fortune des Français l'emporta. Les généraux Mouret et Garnier emportèrent les forts de Saint- Antoine et de Malbousquet, après en avoir chassé les alliés qui se retirèrent précipitamment dans la ville. Le général Lapoype s'empara de la montagne et du fort Faron , ce qui obligea l'ennemi d'abandonner , sur-le-champ, les forts inférieurs de Lartigue et de Sainte-Catherine, exposés dès lors au feu de l'artillerie du fort Faron. Enfin, le général La Harpe, après cinq heures d'un combat violent, délogea l'ennemi du cap Bron , et le contraignit de se réfugier dans le fort Lamalgue.

Cependant la redoute du promontoire, d'où dépendait l'entier succès de la bataille , opposait encore une résistance des plus meurtrières; mais ni l'escarpement des lieux, ni le feu soutenu des batteries anglaises, ne purent empêcher les Français d'atteindre le plateau sur lequel s'élevait la redoute. Trois fois ils entrèrent par les embrasures hérissées de canons qui ne cessaient de les foudroyer ; trois fois ils reculèrent devant une petite redoute intérieure , et garnie de batteries qui faisaient dans leurs files un carnage épouvantable;

mais à la quatrième tentative, s'étant emparés de la petite redoute, ils pénétrèrent en vainqueurs dans ce retranchement formidable, sur lequel les alliés avaient fondé leurs plus grandes espérances. Presque tous ceux qui le défendaient furent tués , le reste ne se sauva qu'avec peine dans la ville ou sur la flotte.

L'enlèvement des forts, et principalement de la redoute, ne permettait pas aux alliés de tenir plus long-temps à Toulon , puisque les Français pouvaient écraser la ville, balayer les deux golfes, et anéantir les flottes confédérées ; mais avant de se retirer , ils voulurent faire tout le dégât possible. S'étant donc saisis de torches, ils appliquèrent le feu à ceux des navires français qu'ils ne pouvaient emmener , et à tout le matériel de marine , très considérable à Toulon. Sidney Smith, plus capable d'entreprises hasardeuses que de grandes actions , dirigea cet embrasement avec beaucoup d'art et d'activité. La flamme dévorait à la fois les vaisseaux , les arsenaux et les maisons. Peu d'heures suffirent à la destruction d'ouvrages que l'industrie humaine avait enfantés longuement et avec effort. Au milieu de cet affreux bouleversement, l'artillerie républicaine ne cessait de tirer à boulets et à bombes avec un fracas épouvantable , et ajoutait encore à toutes les horreurs d'une catastrophe déjà si terrible. Les Toulonnais eux-mêmes offraient un spectacle digne de compassion. Con-

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trai ats d'abandonner leur patrie , pour ne pas tomber au pouvoir de soldats irrités, ils se rendaient en foule sur les vaisseaux , emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfans, emportant tous les objets précieux qu'ils avaient pu sauver dans cette désolation générale. Les uns se noyaient par l'effet même de leur empressement , d'autres tombaient sous le feu croisé de leurs compatriotes et des Anglais. De cet embrasement universel, de ces nuages de fumée, de cet horrible bombardement , des viremens et reviremens continuels des vaisseaux , des menaces du soldat qui fuyait, du frémissement des matelots qui voulaient apporter de l'ordre et de la régularité là où il ne pouvait y avoir que confusion et désordre , des cris de désespoir de ceux qui s'expatriaient , naissaient des souffrances, des terreurs, et un tableau de misère plus facile à imaginer qu'à décrire. C'est ainsi que dix mille Toulonnais, n'espérant point de pitié du vainqueur, acceptèrent l'exil, et se retirèrent sur la flotte, ne prévoyant ni le but de leur voyage , ni le terme de leurs maux.

Cette déplorable tragédie dura trois jours el trois nuits. Enfin, sous la protection du fort Lamalgue, où uue garnison avait été laissée pour faciliter sa retraite, la flotte des alliés, traînant après elle les vaisseaux français , sa capture , se retira les 18 et 19 décembre dans les ports voisins des îles d'Hières. Le 20 toute l'escadre se

trouvant en sûreté , le fort Lamalgue fut évacué lui-même, et la malheureuse ville entièrement abandonnée à la fureur des républicains. Ils y firent leur entrée dans l'attitude de la menace et de l'orgueil.

L'incendie de Toulon, allumé par les Anglais, consuma quinze gros vaisseaux de file, le Tonliant , le Fortuné, le Centaure , le Commerce de Bordeaux , le Destin, le Lis, le Héros , le Thémistocle , le Duguai-Trouin , le Triomphant, le Suffisant, le Mercure , la Couronne, le Conquérant et le Dictateur. Furent en outre brûlés six frégates , la Sérieuse, la Courageuse, VI phi génie, V Alerte, l'Iris, le Mont-Royal , et plusieurs autres vaisseaux de moindre grandeur. lies Anglais se saisirent pour leur compte de l'énorme bâtiment de cent vingt canons , appelé le Commerce de Marseille, du Pompée, du Puissant, tous deux de soixante-quatorze , ainsi que des frégates la Perle, V Aréthuse , ï Aurore , la Topaze , et de beaucoup d'autres bâtimens plus petits. Les Sardes emmenèrent la frégate V Alceste ; les Napolitains, le brick V Imbroglio, et les Espagnols la Petite- Aurore ; misérable capture , comparée au butin que se réserva l'Angleterre. C'était aussi beaucoup pour cette puissance d'avoir détruit l'armement d'une nation rivale qui , à l'époque de sa splendeur, lui avait disputé l'empire des mers, et qui aurait pu encore lui disputer celui de la Méditerranée.

Ainsi succomba Toulon, ville noble, riche, et le siège principal de la marine française. Effet déplorable des discordes civiles et des secours de l'étranger ; mais l'expérience est toujours sans fruit dans ces sortes d'affaires, parce que c'est l'esprit de parti, toujours trompeur, qui en décide, plutôt que l'amour de la vérité, qui seul peut conduire à des résultats utiles. Les vaisseaux le Dauphin- Roy al , de cent vingt canons, le Languedoc, de quatre-vingt, le Généreux , le Censeur, le Guerrier &l le Souverain , tous de soixantequatorze , furent abandonnés dans le port par les Anglais, soit que ces vaisseaux ne fussent point en état de tenir la mer , soit que la peur , dans le désordre d'une fuite si précipitée , l'eût emporté chez les vaincus sur le désir de la rapine et de la destruction.

Les représentans du peuple , Barras , Freron , Robespierre jeune et Salicetti, écrivirent le 21 décembre à la convention nationale , que Toulon était rendu à la république.

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Résolutions des alliés après les affaires de Lyon et de Toulon. — Traité de Valenciennes, du a3 mai 1794 * entre l'empereur d'Allemagne et le roi de Sajdaigne. — Les Français attaquent toutes les crêtes des Alpes , et envahissent la rivière du Ponent. — Leurs succès; tous les passages des Alpes et le fort de Saorgio tombent en leur pouvoir. — <■ Conspirations en Piémont; éloge des magistrats de ce pays. — Préparatifs militaires, et conspirations à Naples ; résolutions du roi pour obvier aux dangers du moment. — Le pape se prépare à la guerre. — Détermination de Venise après l'invasion du Génovésat par les Français. — Le comte Roch-San- Fermp envoyé par les Vénitiens à Bàie, et dans quel but. — Le comte de Provence arrive à Vérone sous le nom de comte de Lille. Sa conduite , et celle des Vénitiens à son égard. — Lallemand , ministre de France à Venise. — Gênes bloquée par les Anglais. — Constitution donnée par les Anglais à la Corse. — Dommages considérables occasionnés par les corsaires corses aux Génois. — Réclamations de ces derniers , et résolutions de l'Angleterre à cet égard. — Bataille du Dégo le 21 septembre 1794.

Lje malheureux succès des entreprises sur Lyon et Toulon , l'inutile équipée des Marseillais , le peu d'appui que les partisans du roi avaient rencontré dans les régions supérieures du Rhône, montrèrent aux confédérés combien ils s'étaient trompés en comptant sur les mouvemens de la population et sur l'influence du nom royal pour l'exécution de leurs projets. Ils virent bien alors que ce n'était point sur des paroles, mais sur des

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actes ; non sur les armes d' autrui , mais sur leurs propres armes qu'ils devaient fonder leurs espérances. L'ardeur des esprits était telle en France, tel était le changement survenu dans les opinions, que le nom du roi, qui naguère y était un motif de soumission volontaire, excitait plus que jamais à la désobéissance et à la fureur. Il était donc nécessaire de conduire la guerre par d'autres moyens et vers un autre but. En effet, puisque le nom du roi nuisait à leurs desseins au lieu de les favoriser, ce nom ne devait plus présider à leurs entreprises ; mais leurs idées de conquêtes n'en recevaient que plus de force, et ils ne se montraient que plus ardens à s'emparer pour eux-mêmes du bien d'autrui. Il leur paraissait raisonnable d'anéantir, en morcelant son territoire, les forces d'une nation puissante par ellemême, plus puissante encore par son exaspération. Après avoir mûrement délibéré sur cet objet, les confédérés s'arrêtèrent enfin a cette détermination, que tout ce qui serait conquis en France ils le garderaient à certaines conditions. Ainsi la guerre contre les Français , qui n'était d'abord que politique , changea de nature et devint encore territoriale. Il n'entre pas dans notre plan de rapporter les délibérations des souverains, relativement aux provinces orientales et septentrionales de France. Nous dirons seulement tout ce dont l'empereur d'Autriche et le roi de Sardaigne

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convinrent entre eux pour combattre , non plus sous un prétexte devenu illusoire, mais pour leur avantage particulier.

Depuis les revers des armées impériale et royale , en Provence et dans le Lyonnais , de secrètes négociations avaient été entamées entre les ministres du roi et ceux de l'empereur. Il s'agissait de déterminer, par un accord, miellé devait être la part réciproque des deux puissances dans les conquêtes futures sur le territoire français. Après de nombreuses et longues explications de part et d'autre, il fut conclu à Valenciennes , le 9.5 mai de cette année, entre le baron de Thugut pour l'Autriche, et le marquis d'Albarey pour la Sardaigne , un traité où l'on convint^ comme d'un principe irrévocable, que toutes les conquêtes qui seraient faites sur la France du côté de l'Italie , par les armées impériale et royale , seraient divisées en deux portions égales ; et que le roi de Sardaigne , en compensation de celle qui écherrait à l'empereur , restituerait à ce dernier, dans une juste proportion, les diverses parties de territoire , successivement démembrées du Milanais ; ou bien , si cet arrangement souffrait des difficultés, que toutes conquêtes, sans exception, qui seraient faites du côté de l'Italie sur la France, lui seraient restituées à la paix, au moyen d'une somme équivalente en argent que l'on exigerait de cette puissance pour

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les frais de la guerre, et que cette somme serait partagée également entre l'empereur et le roi ; qu'à la fin du mois d'août, au plus tard, les deux cours se décideraient pour le premier ou le second de ces arrangemens; déclarant l'une et l'autre vouloir fermement s'en tenir à celui qui serait arrêté ; qu'en même temps on adopterait un juste tempérament, un mode équitable pour l'évaluation «les conquêtes à faire et à conserver, pour servir de base aux restitutions à opérer par le roi de Sardaigne du côté du Milanais. Le roi promettait d'employer toutes ses forces ; l'empereur s'engageait, de son côté, à faire passer en Italie le plus grand nombre de troupes possible, indépendamment des secours que, depuis le commencement de la guerre , il avait réunis à l'armée royale dans le Piémont. Il fut arrêté qu'il y aurait , pour les deux armées , unité d'action et de conseil ; que celle du roi serait spécialement chargée de la défense des montagnes et des passages vers la Savoie et le comté de Nice ; que les troupes impériales ne se diviseraient point en fragmens séparés, et formeraient au contraire, par leur union , un gros corps de réserve toujours prêt à opérer puissamment et à tomber sur l'ennemi, de concert avec l'armée royale, dans le cas où les Français se seraient ouverts le chemin du Piémont ; que l'armée impériale s'occuperait d'abord , et avant de se diriger vers le Piémont ,

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d'arrêter l'ennemi sur les limites de Gênes pour là garantie et la sûreté du Milanais ; que le baron Devins commanderait en chef, non seulement les troupes de l'empereur , mais encore celles qui combattaient déjà dans le Piémont; enfin, que l'archiduc , gouverneur général de la Lombardie autrichienne, aurait pleins pouvoirs de traiter, et de prendre toutes les mesures propres à assurer l'exécution du présent traité, comme aussi d'aplanir tous les obstacles qui pourraient nuire au succès de l'entreprise.

Les Français qui , par la propagation de leurs doctrines, avaient des intelligences secrètes dans les conseils les plus mystérieux des princes, recurent avis de ces délibérations , et se mirent en devoir de les prévenir avec leur promptitude et leur impétuosité ordinaires. Ils savaient que les batailles meurtrières , livrées sous les murs de Lyon et de Toulon, avaient frappé leurs ennemis d'épouvante , et résolurent de mettre à profit l'impression récente de ces souvenirs. Ils pouvaient d'ailleurs faire agir l'armée victorieuse de Toulon, qui, dans l'ardeur de ses premiers transports, se croyait capable de conquérir , non pas seulement le Piémont , non pas seulement l'Italie , mais l'univers tout entier. Us n'ignoraient pas non. plus que les alliés, ne s'étant point attendus à ce teirible échec de Toulon, s'étant au contraire promis , de cette entreprise , des résultats

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merveilleux , n'avaient point de forces suffisantes rassemblées pour résister à une valeur secondée par tant de renommée. Ils savaient aussi que le roi de Sardaigne se persuadait , avec une grande simplicité, qu'ils porteraient à la neutralité de Gènes tout le respect que les Anglais lui avaient refusé, et se berçait complaisamment de l'idée qu'ils ne franchiraient point violemment le territoire de cette république pour l'attaquer luimême dans ses propres états. En conséquence , si les préparatifs militaires de toute espèce étaient formidables du côté de la Savoie , et sur les chemins qui mènent du comté de Nice au col de Tende , les passages qui conduisent du Génovésat dans l'intérieur du Piémont se trouvaient sinon entièrement ouverts , du moins trop faiblement garnis. L'occupation du territoire qui borde la rivière du Ponent paraissait donc aux Français aussi facile que nécessaire, soit pour nourrir leur armée aux dépens du pays ennemi , soit pour être plus à portée de faire soulever les populations de l'Italie , soit enfin pour se frayer un chemin dans les états du roi. Les généraux français savaient encore qu'en raison de l'hiver , qui rendait plus difficiles et plus dangereux les passages des montagnes , couvertes alors de neiges et de glaces énormes , les confédérés vivaient en pleine sécurité dans le Piémont , et ne pouvaient s imaginer qu'un ennemi, si audacieux qu'on voulût

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le supposer , oserait , tout ensemble , affronter les hommes et braver la nature. Ces considérations firent espérer aux Français qu'ils pourraient, dès à présent, remporter la victoire, en traversant des lieux dont la neutralité semblait leur interdire le passage , et en prévenant un ennemi qui était bien loin de les attendre dans une saison si peu favorable à la guerre. Le but principal des généraux républicains était d'occuper ainsi subitement la cime des montagnes , et d'enlever à l'ennemi l'avantage qu'il avait de dominer les attaques qui pourraient être tentées contre ses positions fortes et élevées.

Avant donc que la saison devînt moins rigoureuse et que l'ennemi se fïït réveillé pour sa défense, les généraux républicains de l'armée des Alpes et de celle d'Italie convinrent de faire une attaque générale et simultanée contre l'armée royale, sur toute la ligne, depuis le Petit-Saint- Bernard jusqu'au littoral de la Méditerranée. Mais comme il s'agissait à la fois et de s'emparer des positions de l'ennemi, et d'entrer sur un pays neutre , ils eurent recours aux armes contre les uns , aux persuasions envers les autres : moyens également puissants pour la réussite. Nous avons déjà parlé du courroux de la convention nationale à la nouvelle de l'attentat commis par les Anglais contre les Français dans le port de Gênes, et des menaces dirigées, non seu-

lement contre les Anglais, auteurs de cet attentat , mais encore contre le gouvernement de Gênes qui l'avait laissé commettre. A cette occasion, la république de Gênes s'était engagée à payer quatre millions tournois, moitié au trésor national à Paris , moitié à la caisse de l'armée d'Italie. Les ressentimens s'étaient ainsi apaisés, et la bonne intelligence rétablie entre les deux républiques; mais les Français voulaient profiter des facilités que leur offrait le territoire de Gênes pour attaquer les états du roi de Sardaigne, et ils cherchèrent à prouver que leur dessein n'avait rien que d'honorable et de légitime. En conséquence, les représentai» du peuple, Robespierre jeune, Ricard et Salicetti, écrivirent de Nice le 3o mars: Le peuple français connaît les résolutions des tyrans ses ennemis; ces résolutions tendent à s'emparer des états de Gênes et à les placer sous le joug du despote piémontais, pour se ménager les moyens d'envahir le territoire de la république française. Cette république est donc obligée, pour son propre salut, de faire passer une armée sur les terres de Gênes. Mais les Français n'imiteront point les Anglais, lâches meurtriers d'individus sans défense dans le port de Gênes : ils prétendent, au contraire, se maintenir en tout dans les limites tracées par la neutralité. Les Génois n'ont rien à craindre des soldats de la république; leur modération prouvera que le pas-

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sage est l'effet de la nécessité, et non celui d'une violence arbitraire.

A ces doucereuses paroles succédèrent bientôt de terribles apprêts. Au commencement d'avril, les Français se trouvaient rassemblés au nombre de seize mille hommes environ, aux ordres du général Dumorbion, sur le territoire de Menton, ville de la principauté de Monaco, à l'extrême frontière de l'état de Gênes. Résolus de se découvrir sans délai, ils envoyèrent, dans la nuit du 6 de ce mois, le général Aréna à Vintimille, avec ordre d'annoncer au gouverneur que la France demandait le passage , que son armée s'approchait , et qu'elle paraîtrait dans peu sous les murs de la ville. Le gouverneur Spinola protesta contre la violation de la neutralité ; mais que pouvait une vaine protestation contre une force supérieure marchant à l'exécution d'un dessein irrévocable? Le 6 avril, l'armée française parut pour la première fois sur le territoire italien. Si l'extérieur des soldats trahissait en eux le dénûment et la misère, leur contenance fière et hardie était celle du triomphe et de la victoire. L'avant -garde était commandée par le général Aréna. Masséna suivait avec l'arrière-garde, Massena, destiné par le ciel à s'élever des grades les plus inférieurs aux plus hautes fonctions militaires, et à devenir l'un des capitaines les plus habiles et les plus fameux que l'histoire puisse

jamais célébrer. Après l'occupation de Vintimille, les républicains , pour plus de sûreté , placèrent une garnison dans le château. C'était agir en ennemi bien plus qu'en ami, et le gouverneur s'y était en vain quoique fortement opposé. 11 réussit mieux auprès des représentât^ Robespierre et Salicetti; la garnison évacua le château, qui fut de nouveau occupé par les Génois.

Lies Français poursuivant toujours leur entreprise, une partie de leur armée se dirigea sur la gauche, et s'empara du marquisat de Dolceaqua, après avoir culbuté un faible détachement de Piémontais qui s'y tenait en observation. L'autre partie s'achemina par le littoral, vers San-Remo, dans le dessein d'occuper Oneglia, but principal de l'opération. En même temps, une grosse division , franchissant des montagnes escarpées , avait chassé les Piémontais du col des Fourches, et emporté les hauteurs de Dolceaqua qui conduisent à Saorgio, mais par des chemins étroits et dangereux. C'était peu pour les Français ; en manœuvrant sur la gauche de Nice , ils s'étaient emparés de toutes les positions jusqu'au-delà de Breglio, positions qui sont comme autant de redoutes avancées de Saorgio. Le col de Raùs luimême où les troupes royales , moins d'un an auparavant, avaient combattu avec tant de valeur et remporté une victoire si glorieuse , le col de Raùs tomba au pouvoir des Français. Privé

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de toutes ses défenses extérieures , Saorgio se trouvait exposé à une attaque directe. Cependant, comme cette place était à la fois fortifiée par l'art et par la nature, il restait encore aux Français , avant de l'emporter d'assaut, beaucoup d'efforts à faire et de grands périls à braver.

Pendant que Saorgio était ainsi menacé, les républicains côtoyaient le rivage et marchaient sur On eglia. Oneglia était un poste important, et servait d'asile aux corsaires audacieux qui ruinaient le commerce maritime au grand préjudice des Français , dont les approvisionnemens en tout genre ne pouvaient se faire à Nice qu'au moyen des bàtimens génois. En outre , les chemins qui conduisaient d'Oneglia jusqu'à Orméa et Garessio n'étaient ni longs , ni difficiles ; et l'on pouvait sans peine aller attaquer ces places par où l'on arrive aux plaines du Piémont. Enfin, Oneglia était la seule voie qui restât au roi de Sardaigne pour communiquer promptement et en sûreté avecl' Angleterre , surtout avec les escadres de cette nation qui paraissaient déjà ou étaient sur le point de paraître dans la Méditerranée. Les généraux du roi savaient tout cela , et ils avaient résolu d'opposer une vigoureuse résistance sur les hauteurs de Sainte- Agathe qui conduisent à Oneglia. Ayant rassemblé à cet effet le plus de soldats possible dans le court espace de temps qui leur restait, et placé leur artillerie dans les lieux les plus favorables,

&i$ HISTOIRE D'ITALIE.

ils attendirent l'ennemi de pied ferme. Mais le nombre des soldats, pas plus que les dispositions militaires, ne purent arrêter dans sa course un ennemi supérieur en force et encore plein de l'orgueil de ses victoires. Les Français partirent de San-Remo , et après avoir occupé le port Maurice , montèrent à l'assaut de Sainte- Agathe avec une valeur admirable. La résistance des Piémontais ne fut pas moins terrible ; leur artillerie surtout qui tirait d'aplomb faisait un effroyable carnage dans les rangs français. A cette vue les républicains^ persuadés que la célérité seule pouvait leur faire emporter cette position , marchèrent rapidement en avant , parvinrent à établir quelques batteries dans des lieux jusqu'alors réputés inaccessibles, mitraillèrent les Piémontais qui les mitraillaient de leur côté , et firent si bien que ces derniers , assaillis par le nombre et stupéfaits de tant d'audace, quittèrent, non sans désordre, une éminence qu'ils avaient, toutefois, défendue avec beaucoup de bravoure. S' étant ensuite ralliés, ils se bornèrent à garder le pont de Nava, abandonnant a. l'impétuosité du vainqueur la ville d'Oneglia qui , d'ailleurs, n'était plus défendable. Epouvantés au bruit des armes , se souvenant aussi avec terreur des meurtres et des ravages exercés au temps de l'amiral Truguét, les habitans avaient cherché un asile dans les montagnes. Les républicains entrèrent aussitôt dans la ville ; et, ici, pour rendre un juste

hommage à la vérité , nous devons publier la réserve de leur conduite, leur désintéressement, leur respect pour la religion. Nous devons dire qu'ils ne donnèrent aucun signe de cette pétulance républicaine ,] de ces excès trop familiers aux gens de guerre , et qu'ils s'acquirent un renom mérité de modération et d'humanité; conduite d'autant plus remarquable , que la France à cette époque multipliait les actes de la plus cruelle barbarie , et que les soldats dont nous parlons étaient eux-mêmes dépourvus des premières nécessités de la vie : ils trouvèrent à Oneglia douze bouches à feu, des magasins remplis de vivres, et des bêtes de somme qui leur devenaient fort utiles dans cette guerre de montagnes. Ils firent publier que les fugitifs eussent à rentrer dans leurs foyers sous peine de la confiscation de leurs biens , et promirent à tous ceux qui reviendraient, sûreté entière pour leurs personnes et pour leurs propriétés. Non contens de ce succès, ils envoyèrent un détachement de soldats s'emparer de Loano, petit port de ces parages, appartenant au roi de Sardaigne.

Cet avantage favorisait les opérations des républicains du côté de la mer ; mais ne suffisait pas à l'accomplissement de leurs desseins, qui consistait à forcer les sommets des montagnes, pour effrayer de plus près par leur présence les heureuses plaines du Piémont. Habiles et expérimentés, ils seni. i5

2i6 HISTOIRE D'ITALIE.

taient que la victoire d'Oneglia ne serait point complète, tant que le roi resterait maître de ces hauteurs , et surtout du pont de Nava , passage important, muni de fortifications et d'artillerie, à la défense duquel quinze cents Autrichiens étaient accourus, jaloux de prouver à leur généreux allié, au moment où l'incendie s'approchait de ses états, que leurs secours ne se bornaient point à de vaines promesses. Le vainqueur de Sainte-Agathe et d'Oneglia, Masséna, fut choisi pour enlever le pont ; il y maVcha à la tête de huit mille hommes d'élite; et telle fut la vigueur et la rapidité de l'attaque , que malgré la difficulté extraordinaire des chemins , les retranchemens élevés par les troupes royales, et le jeu d'une artillerie servie avec la plus grande habileté , les républicains remportèrent une victoire complète. Les Piémontais et les Autrichiens, quoique braves et aguerris, n'étaient pas encore , comme on le voit , accoutumés à ces assauts brusques, à ces batailles de désespérés. Ils en conçurent un effroi de mauvais présage , les populations s'abandonnèrent ellesmêmes à la terreur , chacun pensa plutôt à sauver sa personne que sa fortune, le pays n'ornai l plus, pour ainsi dire, qu'un désert. Pour ne pa^ laisser à l'ennemi le temps de respirer, et donner aux circonstances plus de gravité qu'elles neri avaient réellement , Masséna publia une proclamation mêlée, comme -à l'ordinaire, de flatteries et de

menaces : Piémontais, disait-il, les invincibles républicains de France sont à vos portes ; ils ne connaissent d'ennemis que ceux de la liberté. Secouez le joug d'un tyran , nous vous traiterons comme nos frères; sinon nous vous traiterons comme des esclaves. Répondez-moi, et sur l'heure. Encore bien que Masséna fût homme à faire plus qu'il ne disait, ses provocations ne produisirent aucun résultat. Les soldats du roi n'entendaient point son langage ; les populations rejetaient ses maximes , et il échoua devant la fidélité des uns et dqs autres.

Le pont de Nava forcé , les républicains se portèrent sans délai sur le bourg d'Orméa qui venait d'être abandonné par la garnison. Ils y trouvèrent douze canons piémontais de gros calibre , dix autres de bronze fondus au temps de Louis xiv, trois mille fusils , des munitions et des fournimens de guerre en proportion, six mille mesures de froment, beaucoup de riz et de farines destinées à l'armée, et de plus une grande quantité de draps , butin fort utile aux Français , dont les soldats manquaient de vêtemens. Onze cents prisonniers ajoutèrent à l'éclat de cette victoire ; en outre , plus de cent déserteurs de l'armée républicaine rejoignirent les drapeaux, et furent dirigés sur Nice. Garessio et Bagnasco cédèrent également aux vainqueurs qui, ayant ainsi pénétré dans la vallée du Tanaro , n'avaient plus à s'em-

2a8 , HISTOIRE D'ITALIE.

parer, pour se répandre dans le Piémont, que de la forteresse de Céva. Ils l'envoyèrent sommer de se rendre ; le général Argenteau qui en était gouverneur, répondit qu'il la défendrait jusqu'à l'extrémité.

Après la prise d'Oneglia, et des positions avan* tageuses qui leur facilitaient les moyens d'aller frapper au cœur du Piémont, les Français pensèrent à s'emparer de diverses autres positions d'égale importance , dans le double but d'effrayer l'ennemi sur plusieurs points à la fois, et de se maintenir dans la possession de leurs conquêtes. Ici leur habileté militaire égala leur audace ; l'Europe en demeura remplie d'admiration et d'effroi. En effet, ils eurent à combattre, non seulement des soldats pleins de valeur, mais encore les neiges , les glaces et les précipices pendant la saison la plus rigoureuse. L'escalade du Petit-Saint- Bernard avait paru, jusqu'à ce moment , une entreprise , je ne dirai pas difficile , mais impraticable, je ne dirai pas pendant l'hiver, mais par un temps favorable : rien ne put arrêter les Français. Le mois d'avril n'était point écoulé, qu'après avoir bivouaqué deux jours entiers sur les neiges des cimes les plus élevées, avec une division résolue à mourir par le fer et par la faim plutôt que de rétrograder , le général Bagdelone attaqua brusquement trois fortes redoutes construites par les Piémontais sur le mont

Valesan pour la défense de l'extrême sommet du Saint -Bernard, et s'en rendit maître après un léger combat , attendu que les troupes du roi , pensant à toute autre chose qu'à cet assaut , avaient pris peu de précautions pour s'en garantir. En possession des batteries qui garnissaient les trois' redoutes , les républicains les pointèrent contre la chapelle du Saint - Bernard , où les Piémontais avaient leurs principales forces, et se mirent en devoir de la foudroyer. Ce fut alors une nécessité pour les troupes royales de se retirer, et d'abandonner une position qui fut perdue avant qu'on eût pu songer qu'elle pouvait l'être. Les Français ne s'arrêtèrent point en si beau chemin , et chassèrent devant eux avec fureur les Piémontais qui reculèrent jusqu'au bas de ces rochers , et au-delà du village de la Tuile où entrèrent les républicains. Toute la vallée d'Aoste fut frappée d'épouvante, et déjà l'on craignait pour la capitale de la province, lorsque le duc de Montferrat accourut avec toutes les milices et les troupes de ligne que le désordre lui permit de rassembler, et posa une barrière au danger dont on était menacé. Parmi tant de faits d'armes audacieux qui signalèrent les opérations de cette époque , il n'en est point qui aient été entrepris avec plus de périls, ni accomplis avec plus d'intrépidité que l'attaque du Saint -Bernard; et, quoique l'engagement ait eu lieu entre un petit nombre de

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guerriers, dans d'étroits et obscurs défilés, on ne saurait refuser à ses auteurs les éloges militaires les plus éclatans et les mieux mérités.

Dans le même temps , et par les mêmes motifs, les Français firent plusieurs autres entreprises dans les Aîpes. Ce fut ainsi que, malgré les ouragans et les montagnes de neige , ils franchirent le Pic de la Croix, se montrèrent à l'improviste au-dessus du fort de Mirabouc, défendu seulement par quelques invalides, et l'emportèrent sans résistance. Longeant ensuite la vallée de Lucerne , ils occupèrent Bobbio et les autres lieux qui dominent cette même vallée , menaçant d'un prochain assaut la ville de Pignerolles; mais en cet endroit les Piémontais étaient sur leurs gardes. Ils attaquèrent vigoureusement les Français sur le territoire du Villars, et les forcèrent à regagner les hauteurs. D'un autre côté, ceux-ci passèrent le mont Genèvre, descendirent jusqu'à Cesane, et s'emparèrent du gros bourg d'Oulx, qu'ils frappèrent d'une énorme contribution ; puis, après avoir pressenti la forteresse d'Exilés qu'ils trouvèrent en bon état de défense, ils se retirèrent de nouveau sur les sommets escarpés, contens d'avoir épouvanté du bruit de leurs armes ces vallées sauvages des Alpes, et d'avoir, par cette puissante diversion, assuré leurs opérations du côté d'Oneglia. Ils forcèrent, avec le même bonheur, le col de l'Argentière et le passage des

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barricades qui conduit à la vallee de la Stura , passage ouvert pour la première fois aux armées françaises par Jean-Jacques Trivulce, fameux capitaine de son temps. Ce succès fut précieux pour les républicains, puisqu'ils lui durent la liberté des communications entre l'armée d'Italie et l'armée des Alpes.

Mais ce fut sur les cimes élancées du mont Cenis qu'eut lieu l'action la plus éclatante, paisà grandeur et le courage des deux partis. Pour s'en faciliter la conquête, les Français avaient insisté à gauche dans le Petit-Saint-Bernard, à droite dans les monts Genèvre, de la Croix et de l'Argentière. A l'endroit où les eaux se partagent entre le Rhône et le Pô , et à l'extrémité de la plaine qui porte son nom , se trouve le point culminant du mont Cenis. Là, une éminence en forme de barrière s'étend de chaque côté, à droite en regardant la Savoie, jusqu'à une chaîne de montagnes très hautes et très escarpées; à gauche jusqu'à un profond ravin , hérissé de pins et d'autres arbres sauvages, ravin qui descend par une pente extrêmement rapide à Lanesbourg , et ne présente à qui veut atteindre le sommet, en partant de cette place frontière de la Savoie , qu'un chemin coupé par de nombreux précipices. Ainsi la plaine du mont Cenis qui, du côté de l'Italie, offre une pente douce et facile jusqu'au sommet de l' éminence dont nous venons de parler, devient tout à coup un roc

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escarpé du côté de la Savoie : anomalie de la nature dans les Alpes, toujours plus à pic vers l'Italie que vers la France.

Les Piémontais avaient garni cette éminence de nombreuses et fortes batteries, de tranchées et de redoutes. Les trois principales paraissaient surtout rendre cette position imprenable. La première , appelée la redoute des Rivets , dominait le ravin ; la seconde , dite de la Ramasse , embouchait le chemin qui y conduit , et qui est celui des voyageurs ; la troisième enfin , où s'appuyait la droite des troupes royales , et qui , du nom d'un vaillant général italien au service de l'Autriche, s'appelait la redoute de Strasoldo, avait son artillerie pointée contre un épais taillis qui pouvait de ce côté faciliter un assaut. Tous ces postes étaient gardés par les soldats les plus aguerris, les canonniers les plus habiles. Les troupes avaient aussi la plus grande confiance dans leur commandant , le baron Quinto , militaire plein de bravoure et d'une expérience consommée. Tout se réunissait donc pour leur promettre la victoire : la nature des lieux, les travaux de l'art et la valeur du soldat. Mais les Français , accoutumés à tenter l'impossible plutôt que le difficile, ne doutèrent pas un seul instant de leur propre triomphe. Le général Dumas, excellent capitaine, surtout pour cette guerre de montagnes, fit venir de Lanesbourg un détachement toujours prêt à braver les

plus grands dangers , et se fournit de tout ce qui était nécessaire pour que la république sortît victorieuse de cette terrible expédition. On était à lami-mai. Au déclin du jour, éclairés parla lune, les Français montèrent à l'assaut sur trois colonnes. L'une , commandée par Dumas luimême, prit la route du milieu et marcha contre la redoute de la Ramasse; la seconde, guidée par le capitaine Cherbin , prit sa marche à travers les pins du ravin , avec l'intention d'assaillir à dos la redoute des Rivets ; la troisième , sous la conduite de Bagdelone, déjà fameux par la victoire du Saint-Bernard , se dirigeait par le taillis vers la redoute de Strasoldo. A peine les Piémontais se furent-ils aperçus de l'approche des ennemis , qu'ils mirent en jeu leurs canons et engagèrent la fusillade. Il en résulta dans ces roches une affreuse bataille , rendue plus épouvantable encore par l'obscurité qui enveloppait les défilés inférieurs , par les éclairs sinistres et multipliés de l'artillerie , et par l'écho de ces montagnes caverneuses qui répondait horriblement au fracas retentissant et précipité des batteries. Irrités par l'opiniâtreté même de la résistance, comptant pour rien le nombre de leurs morts et de leurs blessés , préférant le trépas à la retraite, les Français s'avançaient toujours, et la bataille devenait plus terrible à mesure qu'ils approchaient davantage. Déjà l'on se battait de

près au pied des redoutes des Rivets et de la Ramasse ; la victoire flottait incertaine ; le comte de Clermont qui présidait a la défense, avait habilement réparti ses soldats , les encourageait par son exemple , rendait guerre pour guerre , sans pouvoir vaincre ni être vaincu. Mêmes chances, même valeur sous la redoute de Strasoldo. On ignorait encore à qui devait rester la souveraineté des Alpes, lorsque Bagdelone, après avoir surmonté tous les obstacles et franchi plusieurs précipices,, se fît voir avec les siens sur les derrières de cette redoute , et décida le premier , par ce mouvement audacieux , le triomphe des Français. Voyant l'exécution de ce qu'ils avaient jugé inexécutable , effrayés d'un danger qu'ils n'avaient pas prévu, contre lequel ils n'avaient pris aucune précaution, les soldats du roi pensèrent dès ce moment à la retraite. Ils l'effectuèrent non sans désordre , parce que la peur se mêle toujours aux mesures qui nous sont imposées par la force. La perte de la redoute de Strasoldo ne laissait plus d'espoir de conserver les Rivets et la Ramasse. Ces deux redoutes furent donc abandonnées avec précipitation par leurs défenseurs, terriblement pressés par les colonnes de Cherbin et de Dumas , qui déjà , avant la déroute des Piémontais de la gauche, étaient sur lepoint d'entrer dans ces deux forts. Ainsi les retranchemens élevés sur l'extrême frontière de l'Italie tom-

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bèrent au pouvoir des Français. Ce n'est pas que le courage des Italiens n'y ait brille d'un vif éclat; et les esprits justes conviennent qu'ils auraient maintenu l'équilibre de la balance , s'ils n'avaient eu à résister qu'à la bravoure ; mais que peut la valeur seule contre la valeur et l'enthousiasme réunis ?

Les avantages et l'utilité de cette victoire furent, pour les républicains, en raison de ses difficultés et de ses périls. La retraite subite des troupes royales livra aux Français la superbe artillerie des redoutes , quelques autres pièces de rechange , beaucoup de mousqueterie, des munitionsde guerre et de bouche en grande quantité. Le nombre des morts fjit peu considérable des deux côtés, relativement à l'importance de l'action ; mais huit cents prisonniers ajoutèrent à la victoire des républicains. Cette fuite confuse et précipitée donna lieu à quelques accidens déplorables. Parmi les troupes royales se trouvaient plusieurs émigrés de Savoie. Ne pouvant ou ne croyant pouvoir éviter la poursuite acharnée des républicains, ils se précipitèrent eux-mêmes du haut de ces sommets dans les abîmes les plus profonds, préférant une mort affreuse mais volontaire , aux supplices qu'ils savaient leur être préparés dans leur patrie. Les vainqueurs ne cessèrent de poursuivre l'ennemi que devant la ville de Suze où il se mit à couvert. De cette manière, la Ferrière et la

Novalèse, places situées, l'une sur le penchant, l'autre au pied du mont Cenis, du côté de l'Italie, devinrent la conquête des Français ; ils y posèrent leurs premières sentinelles. La perte du mont Cenis réduisait , de ce côté , la défense du Piémont au fort de la Brunette , bâti sur le roc vif, pourvu d'armes et de munitions de toute espèce , et imprenable par sa position; aussi les Français ne songèrent-ils point à l'attaquer. Satisfaits de s'être rendus maîtres des passages difficiles du mont Cenis, et d'avoir porté la terreur de leurs armes sur les rives de la Doire-Ripaire , ne se trouvant pas non plus en nombre suffisant pour entreprendre quelque action importante au-delà de la Novalèse , ils se reposèrent , attendant que la fortune se déclarât sur les autres points où la guerre était engagée.

Du côté de la Ligurie, le triomphe des Français n'était pas complet. Ils ne pouvaient s'emparer de la sommité des Alpes tant que le roi de Sardaigne serait en possession de l'importante forteresse de Saorgio ; et telle était la position de ce fort, telle était la nature des lieux, et des fortifications que l'art y avait ajoutées, que tout espoir de le prendre d'assaut leur était interdit. Us conçurent donc le projet de s'en emparer au moyen d'un blocus, et se persuadèrent qu'ils en viendraient facilement à bout , en traversant les monts escarpés qui séparent le Génovésat de la vallée de

la Roia, et en s'établissant dans les endroits de cette vallée , au-dessus de Saorgio. Les communications avec la forteresse étant ainsi coupées sur tous les points, toute espérance de secours enlevée à ceux qui la défendaient, il était à croire qu'ils céderaient bientôt à la nécessité. Les généraux du roi, Colli le premier, avaient vu le danger, et s'étaient efforcés de le prévenir en fortifiant avec soin la cime de ces montagnes, surtout le passage du col Ardent. On s'attendait à une sanglante bataille en cet endroit; en effet, avec leur audace ordinaire, et la confiance que leur donnait la victoire, les Français, après avoir été vigoureusement repoussés dans un premier choc, se présentèrent de nouveau le .27 avril, et engagèrent un horrible combat qui se prolongea pendant plusieurs heures ; mais enfin , s'étant avancés en forces et avec impétuosité contre la redoute de Felta , l'une des défenses élevées sur les bords du Tanarello et de la Saccarda , ils parvinrent à l'emporter, et par suite tous les passages, y compris celui du col Ardent. Cette action, de part et d'autre, coûta la vie à plus d'un brave guerrier. Malgré la réserve accoutumée des Italiens à honorer leurs grands hommes , lorsque les étranger^ ne l'ont pas fait avant eux, réserve qui tient quelquefois de la froideur, je céderai ici au désir de rendre un légitime hommage au capitaine pie— montais Maulandi , blessé mortellement à cette

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bataille. Brave militaire , citoyen modeste et humain, homme de génie, savant écrivain , Maulandi ne laisse au panégyriste que l'embarras dans le choix de l'éloge. Ami des miens, ami de tous les honnêtes gens , vertueux lui-même , il méritait sans doute qu'un plus digne historien recommandât sa mémoire à la postérité. Mais puisque cette tâche m'a été imposée par des hommes plus puissans sur moi que moi-même, je saisis avec empressement l'occasion de rendre un pareil témoignage au généreux Maulandi. L'image de ce juste me soutiendra dans le récit obligé de la corruption et des vices de notre âge. Je me persuade aussi que ses écrits, pleins de poésie et d'une grâce tout-à-fait digne du poète de Venouse , feront bien plus pour lui dans la postérité que tous mes éloges. Ses opinions politiques étaient modérées : ami d'une sage liberté, il désirait des amendemens dans l'exercice du suprême pouvoir; mais toujours fidèle à sa patrie et à son roi, toujours prêt à combattre pour leur défense , il leur fit avec joie le sacrifice de son sang et de sa vie.

La victoire du col Ardent permit aux Français de se porter par la route de la Briga , et d'aller prendre à dos Saorgio, sur le grand chemin qui mène au col de Tende. La forteresse, privée de ses appuis extérieurs, et cernée de tous cotés par l'ennemi , se trouva ainsi réduite à ses propres

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ressources. Comme elle était abondamment pourvue, elle aurait pu sans doute prolonger sa résistance jusqu'à ce que la faim lui eût dicté les conditions que la force ne pouvait lui imposer. En se retirant précipitamment avec le reste de ses troupes vers le col de Tende , Colli avait enjoint au chevalier de Saint-Amour, commandant de la forteresse , de tenir le plus long-temps possible, et de ne se rendre que sur un ordre formel signé de lui , parce qu'il se proposait de revenir à son secours à la tète de forces plus nombreuses. Mais soit qu'il crût que la présence des Français sur la grande route entre Saorgio et le col de Tende , apportait un obstacle invincible à l'arrivée des instructions de Colli, soit par tout autre motif moins connu , le chevalier se rendit, la vie et les biens saufs, et sous la condition de rester prisonnier de guerre avec tous les siens. Conduit à Turin, on lui fit son procès, aussi-bien qu'à Mesmer, commandant de Mirabouc. Tous deux furent condamnés à mort par le conseil de guerre , et exécutés sur l'esplanade de la citadelle : arrêt sévère encore , bien qu'il puisse être juste, au moyen duquel le gouvernement voulut effrayer les novateurs , et persuader au peuple que la trahison seule avait donné la victoire à l'ennemi.

Il ne restait plus aux Français qu'à s'emparer du col de Tende , le plus haut sommet des Alpes

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maritimes. Ils l'entreprirent sans délai, voulant profiter de la déroute des troupes royales et de l'ascendant du triomphe. Usant donc de célérité, ils attaquèrent les Piémontais , qui paraissaient disposés à la résistance. Avant d'arriver au pied de la montagne , le défilé , au fond duquel serpentent la route qui conduit à Nice et le torrent de la Roia , s'ouvre tout à coup et devient une vaste plaine fermée dans toute sa largeur par le col de Tende. Sur la route de Nice au Piémont , cette montagne se montre sous l'apparence d'une toile tendue qui ferme le chemin , et son nom lui vient de son aspect. Quoique très rapide , elle s'étend au loin sur sa base , et présente , sur ses flancs principalement , de nombreuses éminences très favorables à l'ennemi qui veut la gravir, en ce qu'elles lui offrent comme autant de positions successives. Obligés ainsi de diviser leur attention , ceux qui occupent les sommités se trouvent embarrassés pour les défendre , surtout si l'ennemi est assez nombreux pour occuper toutes ces éminences à la fois. C'est ce que firent les Français avec beaucoup d'audace et d'habileté , de sorte que les Piémontais, après une faible résistance, abandonnèrent les hauteurs à l'ennemi, et se retirèrent à Limone , place située au pied de la montagne du côté du Piémont.

Maîtres de Saorgio et du col de Tende , les

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Français pouvaient diriger à leur gré les opérations de la guerre des Alpes ; et les états du roi , vers l'Italie, n'étaient plus garantis que par les forteresses situées à l'embouchure des vallées. La guerre changea de face ; les républicains , en possession des hauteurs, devenaient les assaillans ; les Piémontais , au contraire , se trouvaient réduits à la défensive, et les avantages qu'ils avaient obtenus au commencement delà campagne, étaient retournés à leurs adversaires : résultat immense de l'impétuosité des Français, et du passage exécuté par eux sur le territoire des Génois.

Ces désastres inspiraient d'autant plus de terreur dans les états du roi, que les germes importés de France commençaient en quelques endroits à produire leurs fruits. On découvrit contre le gouvernement des conspirations ourdies par des hommes en proie à de funestes illusions , mais dépourvus des moyens nécessaires à la réussite de leurs projets. Les chefs furent punis du dernier supplice ; on jugea les autres avec moins de rigueur : modération digne des plus grands éloges , exercée au milieu des ressentimens et de l'effroi. Tant l'habitude, au défaut delà perfection, avait rendue respectable la constitution judiciaire du Piémont ; tant l'intégrité avait fait de progrès parmi les magistrats , depuis que Victor Amédée second , posant un frein à la puissance de la noi. 16

»4a HISTOIRE D'ITALIE.

blesse, avait introduit un système moins imparfait de justice et d'égalité civile.

La moitié de ses états perdus , dépossédé de ses principales fortifications des Alpes, le roi appliquait tous ses efforts à se préserver d'une ruine complète. Plein de confiance dans ses peuples, il publia un décret portant que tout individu propre au service militaire , quel que fût son rang et sa condition , eût à se pourvoir d'armes , de munitions de guerre et de bouche, et se tînt prêt à marcher au premier coup de tocsin , sous la conduite d'officiers expérimentés , chargés de l'organisation de ces nouveaux régimens; que si l'expédition durait plus de quatre jours, les munitions seraient fournies par les magasins du royaume; que les nobles et les riches procureraient des armes à ceux qui n'en auraient pas ; que le gouvernement soutiendrait au besoin les familles des nouveaux soldats; que les officiers civils euxmêmes , si le cas l'exigeait , se réuniraient à ces masses, et qu'enfin des récompenses attendaient ceux qui auraient montré le plus de dévouement au roi et à la patrie.

Cette multitude , comme toutes celles de même nature , ne présentait pas un secours bien puissant. Elle serait même devenue plus nuisible qu'utile , si elle n'eût été appuyée par de fortes divisions de troupes de ligne , accoutumées

aux périls de la guerre ; aussi les nouvelles masses furent-elles amalgamées, soit avec les troupes régulières, soit avec lesrégimens provinciaux ; et comme les progrès de l'ennemi inspiraient de justes alarmes, que les dernières recrues donnaient peu d'espérances , on requit instamment les généraux autrichiens de lever leurs quartiers d'hiver, et de faire marcher leurs troupes vers le Piémont en danger. Le comte Olivier Wallis , feld-maréchal, chargé par l'empereur du commandement général des troupes cantonnées dans le duché de Milan , obtempéra sans délai à la demande du roi , et lui envoya, dans le mois d'avril , tous les régimens qui avaient hiverné à Pavie , Lodi, Codogno , Crémone, Bozzolo , Casal^laggiore , Mantoue, Como et Milan. Ces troupes réunies formaient un corps de vingt mille hommes. On espérait , au moyen de ce renfort , mettre un frein à l'audace et à l'impétuosité des républicains , jusqu'à l'arrivée d'une armée plus considérable d'Autrichiens , qui devait descendre de l'Allemagne dans le Piémont , en vertu du traité de Valenciennes. En outre , le roi garnissait de troupes et de vivres les forteresses de la Brunette , de Fenestrelles, de Demonte, de Ceva, la ville de Coni et la citadelle d'Alexandrie. D'un autre côté, pour que les armes et les munitions ne vinssent pas à manquer dans un si pressant besoin, il ordonna que Ion recueillît le salpêtre dans toutes

les maisons de Turin , et que l'on transportât à l'hôtel de la Monnaie et à l'Arsenal toutes les cloches inutiles au service divin. Néanmoins la terreur était à son comble. Les riches et les nobles, non ceux qui combattaient sous les enseignes de la royauté , mais les nobles oisifs et les courtisans, oubliant ce qu'ils devaient à la patrie, se disposaient à passer à l'étranger, emportant avec eux leurs plus précieux effets. Le roi défendit ces honteuses émigrations par une loi expresse prononçant la confiscation des propriétés, qui, dans ce cas, devaient être réunies au domaine de la couronne. On pensa en outre, que pour prévenir les conspirations, il fallait en étouffer les germes et en extirper les racines. Dans ce but , le roi supprima toutes les assemblées secrètes, même les académies et jusqu'aux casini. Cette dernière mesure , soit qu'elle fût jugée nécessaire en effet , soit qu'elle ne fût prise que pour ôter tout sujet de plaintes aux classes inférieures, avait pour objet un rassemblement particulier de la noblesse de Turin. De tous côtés, préparatifs militaires, division des citoyens pour les empêcher de conspirer, réunion des mêmes individus pour le combat.

Les succès des républicains donnaient beaucoup à penser aux états d Italie. Ceux-ci prévoyaient que l'occupation complète de la péninsule par les Français ne pouvait être suivie que d'un boule-

versement général. Ils prévoyaient en outre que si la victoire demeurait à l'Autriche et au Piémont, l'Italie devenait, sinon la proie de ces deux puissances, au moins leur sujette et leur esclave. Le roi de Naples résolut de réunir ses efforts à ceux des confédérés, soit pour poser une digue au torrent qui menaçait d'inonder l'Italie , soit pour se ménager des droits aux fruits de la victoire, si la fortune se montrait favorable aux alliés. Il dirigea donc vers la Lombardie , tant par mer que par terre, une armée de dixhuit mille hommes , infanterie et cavalerie ; et pour fournir à la dépense que nécessitait un armement si considérable, il décréta que les barons, les nobles et les riches contribueraient pour cent vingt mille ducats par mois ; que pour ne pas surcharger la classe inférieure , le trésor public fournirait le surplus; qu'une taxe de. sept pour cent serait levée sur les biens ecclésiastiques ; que l'on transporterait à l'hôtel des Monnaies les ornemens d'or et d'argent des églises, et qui ne seraientpas nécessaires au culte; le roi, de son côté, s'obligeait à un intérêt de trois et demi pour cent sur la valeur de ces objets. Il décréta en outre la suppression de plusieurs ordres religieux, et la réunion de leurs biens à ceux de l'hospice des incurables.

Les troupes étaient prêtes à se mettre en marche vers la Haute-Italie , lorsqu'on découvrit la con-

•ilfi HISTOIRE D'ITALIE.

juratioa de Naples qui tendait, dit-on, à soulever le peuple et à changer le gouvernement royal. Cet événement , grave par lui-même, plus grave encore en raison de l'exagération et de l'inflammabilité des esprits napolitains , fit suspendre le départ des troupes , le gouvernement préférant son salut à celui d' autrui. D'ailleurs, il fallait s'opposer aux corsaires français et algériens qui infestaient le littoral du royaume, et enlevaient les bâtimens de commerce. Ces derniers faisaient même de temps en temps des descentes sur les côtes de Calabre , pour voler , quand ils se bornaient à voler.

Le pape qui , de tous les princes de la coalition, était peut-être le plus sincère dans sa conduite, hâtait aussi ses préparatifs de campagne. Il fit garder les ports de la Méditerranée par des vaisseaux de guerre , arma les forteresses , établit des garnisons sur les points de la côte les plus exposés, forma des magasins, des hôpitaux, et fit de nouveaux règlemens militaires. Ensuite , selon sa coutume annuelle , malgré les embarras de la guerre et les bruits sinistres qui se répandaient, il visita les marais Pontins, et passa en revue, chemin faisant , tous les postes de la côte , afin d'inspirer à ses soldats la fidélité par l'ascendant de son aspect, le courage par la puissance de ses paroles. Il s'occupait avec d'autant plus de soin de se mettre en défense , qu'il n'ignorait pas que les

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républicains étaient fortement irrités contre lui, depuis l'attentat déplorable commis à Rome , au commencement de l'année précédente, sur la personne de Basseville , secrétaire de la légation française. Soit, comme quelques uns le prétendent , que cet agent eût cherché imprudemment à propager des opinions qu'il professait lui-même avec beaucoup de chaleur; soit, comme d'autres le pensent, par un mouvement spontané du peuple de Rome qui haïssait les républicains, Basseville et plusieurs de ses compatriotes furent inhumainement massacrés. On incendia, en même temps, une partie des palais de l'académie et du consulat de France. Le gouvernement pontifical était entièrement étranger à cet événement : il avait même fait tous ses efforts pour contenir et réprimer la fureur populaire ; mais il était de l'intérêt des républicains de le lui imputer, et ils ne parlaient plus que de la barbarie du gouvernement pontifical , déclarant hautement qu'ils sauraient en tirer une vengeance, éclatante.

A peine eut-on su à Venise la nouvelle des victoires remportées par les républicains sur les Alpes, et de leur passage sur le territoire de Gênes, que les chefs du gouvernement tinrent entre eux de fréquentes conférences pour aviser aux mesures à prendre dans un moment si critique. De vifs débats s'élevèrent entre les deux partis :

l'un , qui insistait pour que la république prît les armes; l'autre, qui trouvait plus de garanties dans la confiance envers les puissances belligérantes, que dans les démonstrations militaires de la république. Le procurateur Pézare se leva de nouveau au milieu de l'assemblée; son frère Pierre Pézare, sénateur qui exerçait aussi une grande influence , se réunit à lui , et ils démontrèrent avec éloquence qu'il y aurait une simplicité intolérable à s'en rapporter au langage doucereux des Français. Cette puissance , disaient les deux frères , appelle la république de Venise sa sœur aînée; elle imite en cela le langage enchanteur des sirènes, dont elle imitera bientôt aussi la perfidie. Déjà les Alpes sont dépassées , l'Italie retentit du fracas de l'artillerie des barbares ; les armes vacillent aux mains des soldats piémontais et allemands : sortons enfin de ce sommeil léthargique , et ne nous offrons pas désarmés à la discrétion de l'étranger.

Le parti contraire s'opposa fortement à cette proposition : il avait à sa tête Jérôme Giuliani , Antoine Ruzzini , Antoine Zeno , Zaccharie Valaresso, François Battaglia et Alexandre-Marcel Premier. Tous s'écrièrent qu'un armement était impossible attendu l'épuisement du trésor; inopportun, parce que l'entrée des troupes étrangères sur le territoire de la république en devancerait l'exécution ; inutile , parce que cette multitude de nou-

velles recrues accroîtrait le désordre au lieu de l'empêcher, qu'une longue paix n'avait pas permis de former d'habiles géne'raux , et qu'on ne pourrait en obtenir du dehors puisque toutes les puissances étaient en guerre. Après une longue discussion , la motion de Pézare l'emporta par une majorité de cent dix-neuf voix contre soixante-sept. Il fut donc arrêté que les troupes , tant à pied qu'à cheval , qui se trouvaient en Dalmatie , seraient rappelées et veilleraient à la sûreté de la Terre- Ferme; que l'on recruterait en Esclavonie et en Istrie ; que des levées auraient lieu dans la Terre- Ferme pour le complément des régimens italiens; que les compagnies qui n'étaient que de quarante hommes seraient portées à cent , celles des Esclavons à quatre-vingts; enfin, que le trésor se remplirait au moyen de nouveaux impôts. Le sénat décida , en outre , que les escadres de la république protégeraient la navigation, du golfe infesté par les corsaires de France et d'Afrique. Cette détermination était prudente et vigoureuse ; mais les sages du conseil , à qui appartenait l'exécution du décret obtenu par Pézare , se trouvant pour la plupart d'un sentiment contraire, firent si bien, en prenant toujours pour excuse la pénurie des finances, qu'une levée de. sept mille soldats fut le seul effet de la délibération du sénat. En vain le procurateur Pézare multiplia les réclamations; en vain il ne cessa d'accuser l'imprévoyance des

25o HISTOIRE D'ITALIE.

hommes, et l'acharnement obstiné du destin qui enlevait à sa chère et malheureuse patrie toute espérance de salut.

Cependant , comme si l'espionnage pouvait quelque chose sans la force , la république avait envoyé à Bàie le comte Roch San Fermo, pour recueillir et faire connaître tout ce qui pouvait se passer dans cette ville, la plus voisine de France, et où se réunissaient, comme dansune place neutre, les amis et les ennemis de tous les pays. Soit qu'il eût peur lui-même, ou qu'il voulût effrayer les autres, San-Fermo écrivait continuellement à Venise qu'un certain Gorani, le même qui écrivit des monitoires en formes de lettres à tous les rois de l'Europe , était destiné par le gouvernement de France à devenir l'instrument d'une révolution en Italie; qu'il était accompagné de six satellites , tous prêts à exécuter ses ordres, et pis encore au besoin ; que ce Gorani avait déjà soulevé la Pologne et soulèverait aussi l'Italie ; que la conjuration de Naples était son ouvrage ; qu'il tendait des pièges à tous les gouvernemens de la péninsule ; que cet homme était capable des plus grandes entreprises , et qu'il fallait bien se défier de lui. San-Fermo ajoutait je ne sais quels contes sur un nommé Bâcher, secrétaire de la légation française à Baie ; puis , qu'un certain Guistendoerffer qui s'était trouvé avec Robespierre, Couthon, et d'autres membres du comité de salut pu-

blic, lui écrivait que la France avait de grands desseins sur l'Italie ; que son but , eu l'envahissant , était de lui enlever ses grains et ses richesses; que des armées descendraient du Rhin jusqu'aux Alpes; qu'au moyen de ses afïidés et de son or, la France avait des intelligences partout ; que pendant l'année ijgò l'Italie lui avait déjà coûte onze millions , et Venise elle seule trois cent cinquante mille francs; qu'elle coûterait deux fois autant en 1 794 ; que de grands personnages étaient déjà vendus aux Français , et entre autres quelques uns de ceux-là même , chargés par leur gouvernement de déjouer les trames de la France ; qu'on n'emploierait point la force , mais bien la ruse contre Venise ; que cette république était considérée comme ennemie , par son refus de reconnaître l'ambassadeur Noël , et pour avoir donné aux confédérés des armes , des munitions , des vivres et le passage; qu'on l'accusait, en outre, d'avoir fait emprisonner le comte Apostoli , partisan des Français et adjoint à leur légation à Venise ; et de soutfrir que les émigrés français insultassent les républicains sur son territoire. Ces nouvelles qui auraient inspiré une noble indignation à des cœurs magnanimes , effrayèrent des âmes sans énergie , et firent entrer dans les délibérations de la république en ces momens difficiles, plus de faiblesse que de prudence. Venise vit encore augmenter ses embarras ; mais cette fois sa générosité seule en fut cause.

i5i HISTOIRE D'ITALIE.

Poursuivi avec fureur par les ennemis de sa maison , le comte de Provence , frère du roi Lô^iis xvr, s'était retiré à Turin, où le roi Victor Amédée , son beau-père , l'avait accueilli avec l'empressement et les égards dus à son rang et à ses malheurs. Le comte de Provence attendait paisiblement que la fortune , plus favorable , ouvrît une voie de salut pour la France et ses princes ; mais il savait combien les républicains étaient avides de son sang, et quand il les vit, d'abord sur le sommet des Alpes, puis à l'entrée des vallées , et enfin menaçant les plaines même du Piémont, il pensa qu'il devait éviter la tempête. Plein de confiance dans la loyauté du sénat vénitien , il chercha un asile sur le territoire d'une république , puisque quelques uns des plus puissans princes d'Europe lui en refusaient un dans leurs états. Le comte de Provence qui voyageait incognito sous le nom de comte de Lille, avait à sa suite plusieurs émigrés français, parmi lesquels on remarquait surtout le duc d'Avaray et le comte d'Entraigues. Touché d'une si grande infortune , le sénat de Venise , encore bien qu'il prévît les désagrémens que lui susciteraient les chefs du parti républicain de France, reçut généreusement le comte dans ses états , le priant seulement de vivre sans éclat , et de ne point donner d'ombrage au gouvernement français , en se livrant à des actes , très légitimes à la vérité s'il eût été maître de lui-même, mais

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dont il devait s'abstenir sur le territoire étranger qui lui donnait un asile. Le sénat de Venise ne trouva point d'opposition chez le comte de Provence. Dans un si grand revers de fortune, ce prince , non seulement conserva toute la fermeté , toute la noblesse de son caractère, mais encore s'imposa la loi de ne rien faire qui pût porter préjudice à autrui. Ce fut Vérone qu'il choisit pour sa résidence ; le sénat y consentit , ordonna au représentant qu'il avait en cette ville , de porter au prince le respect que l'on devait à ses vertus et à ses malheurs; de lui rendre en particulier les hommages dus à son rang ; mais de s'abstenir en public du cérémonial observé à l'égard des souverains. Telle fut, en cette circonstance, l'adresse du représentant, qu'en satisfaisant le comte il ne donna au gouvernement de France aucun motif raisonnable de se plaindre. Cependant, comme il arrive ordinairement que la force a recours aux vexations , malgré les précautions de la faiblesse pour s'en défendre, des réclamations s'élevèrent en France, à Bàie et à Venise , de la part du gouvernement de Robespierre et de ses agens ; et si le sénat de Venise eut jamais besoin de cette habileté dont il donna des preuves dans tous les temps , ce fut sans doute en cette occasion. Quoi qu'il en soit, il remplit un acte d'humanité d'autant plus louable qu'il était dangereux. Quel fruit en retira-t-il ? on le

verra par le récit des événemens qui suivront.

D'autres tribulations attendaient Venise. Le comité de salut public avait nommé ambassadeur auprès de la république , Lallemand , ancien consul de France à Naples. Le chargé d'affaires Jean Jacob , homme de bien , qui n'avait rien de la démoralisation de cette époque , écrivit le 1 3 novembre au prince serenissime que, par l'élection de Lallemand , son mandat expirait. Beaucoup de contestations s'élevèrent dans le sénat. Les uns voulaient que l'on reçût le nouveau ministre, d'autres soutenaient l'opinion contraire. Les ministres d'Autriche et d'Angleterre insistaient pour son rejet , et ils s'appuyaient sur l'exemple de Noël, refusé peu de temps auparavant par la république. Malgré tout, l'avis favorable à l'acceptation prévalut. Admis à se présenter devant les sénateurs assemblés, Lallemand prononça un discours conçu dans les termes les plus gracieux et rempli de promesses, faites de bonne foi si l'on considère la loyauté personnelle de Lallemand; mais peu sincères, si l'on en juge par ceux dont il était l'organe.

Le sénat répondit avec gravité que le nouvel ambassadeur lui était personnellement agréable; qu'il aimait à se rappeler les bons offices par lui rendus aux Vénitiens en d'autres lieux ; qu'il attachait beaucoup de prix à l'amitié de la nation française, et qu'il mettrait tous ses soins à la con-

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server sincère , à en prolonger la durée ; qu'il aurait pour l'ambassadeur toutes la considération due à sa qualité et à ses pouvoirs; que les Français seraient à l'abri de toute insulte, pourvu que les Français, de leur côté, se conformassent aux lois du pays ; que l'ambassadeur pouvait assurer son gouvernement que les actions seraient ici conformes aux promesses; que la fidélité de Venise s'accroîtrait en raison des égards qu'on aurait pour elle ; qu'elle était l'amie de toutes les puissances, ne voulait être l'ennemie d'aucune, et maintiendrait pleine et entière la neutralité qu'elle s'était imposée.

Detous les gouvernemens d'Italie, aucun, excepté le piémontais , n'était plus tourmenté que celui de Gênes. Aucun aussi , dans ces extrémités difficiles , ne montra plus de constance et de dignité. Nous avons déjà rapporté l'événement de la Modeste. La seigneurie de Gênes ne manqua point d'adresser de vives représentations au gouvernement anglais ; elle n'en reçut qu'une réponse evasive. Gênes souffrait encore de cette blessure, lorsqu'un autre événement, exempt de meurtre à la vérité, vint porter un coup plus direct à la dignité et à l'indépendance de l'état.

François Drake , ministre d'Angleterre , et don Joachim Moreno, amiral au service d'Espagne, dont la flotte était en partie mouillée dans le por^

de Gênes , se présentèrent au sénat. L'Anglais enjoignit à la république de rompre toute communication avec la France , de chasser ses agens et de n'en reconnaître aucun , tant que durerait la guerre. Il ajoutait, dans son langage superbe, que les confédérés ne pouvaient tolérer une neutralité qui ajoutait aux violences de la guerre , et plus préjudiciable à leurs intérêts que la guerre même. Avec plus d'orgueil encore , l'Espagnol exigeait que la république lui livrât tous les bâtimens chargés de vivres qui se trouvaient dans le port, en destination pour Marseille ou appartenant à des Marseillais; déclarant l'un et l'autre, que si la république se refusait à leurs sommations, ils bloqueraient ses ports, ruineraient son commerce avec la France et avec tous les pays occupés par les Français.

Cette violence anglaise, je dis anglaise parce que sur les représentations du sénat l'Espagnol s'était désisté ; cette violence fît voir qu'un peuple libre chez lui peut être tyran chez l'étranger. Il est certain que, parmi les actes d'insolence qui se multiplièrent à l'excès dans la suite , il n'en est point de plus extrême que celui-ci. Vit-on jamais un gouvernement interdire aux vaisseaux d'un autre , quel que fût leur chargement , l'entrée de tous les ports d'un vaste royaume? Les Génois portaient des vivres aux Français ; mais la

république de Gênes était indépendante , ne relevait aucunement de lAngleterre ; et de quel droit cette puissance prétendait-elle s'y opposer? Les Anqlais n'avaient-ils pour nuire à la France que des moyens condamnables Ì Ils devaient alors se retirer de la Méditerranée , et laisser les Piémontais, les Autrichiens, les Français et les Génois convenir entre eux de la guerre , de la paix , ou de la neutralité, comme ils l'auraient entendu et selon les droits des nations. Que venaient faire les flottes des Anglais dans la Méditerranée ? Déclarer la guerre à qui n'était pas leur ennemi ? Opprimer les faibles ? Qu'est-ce donc que la force séparée de la justice? Mais reprenons notre discours au point où un mouvement d'indignation trop légitime est venu l'interrompre. Cet abus de puissance était d'autant plus odieux que Drake n'avait point de mission à cet égard , et obéissait aux inspirations de sa fureur personnelle plutôt qu'aux ordres de son gouvernement. Ce dernier, toutefois, commit une faute en ne punissant pas son agent d'avoir pris une détermination si grave par elle-même, et si préjudiciable à l'honneur de l'Angleterre. Tout cela se passait avant que les Français eussent mis le pied sur le territoire de Gênes ; c'était donc pour eux un aiguillon beaucoup moins qu'un frein ; il y avait donc de la part des Anglais violence arbitraire , et non représailles légitimes.

a58 HISTOIRE D'ITALIE.

La seigneurie de Gênés fît observer avec dignité, au ministre du roi Georges, toute l'injustice de pareilles prétentions, et plaida de nouveau la cause de sa liberté , de son commerce et de son indépendance; mais Drake , n'écoutant que l'intérêt et la colère , ne se rendit point aux remontrances de la république, quitta Gènes pour se retirer à Livourne , déclara en état de blocus les ports de la république, celui de Gênes en particulier , et fit savoir que tout navire qui voudrait en sortir ou y entrer, serait capturé par les vaisseaux anglais , et confisqué.

L'événement de la Modeste, l'insolence du blocus, les violences exercées j usqties sous l'artillerie du mole contre les bâtimens génois, avaient excité l'indignation de ce peuple vif et généreux, au point que le nom anglais était devenu l'objet de la haine la plus profonde. Des officiers de cette nation étaient-ils obligés de paraître dans la ville pour leurs propres affaires; le peuple furieux les poursuivait de ses injures et de menaces plus terribles encore. Ce n'était pas tout , les Génois portaient à cette époque , plutôt par habitude que par esprit national, une cocarde noire à leur chapeau; et comme les Anglais en portaient une semblable, les hommes de tout rang, de toute condition , les femmes elles - mêmes , ordinairement indifférentes à ces vivacités politiques , mais animées de l'indignation générale, les femmes ar-

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rachaient la cocarde à ceux qui la portaient , la déchiraient avec mépris, et la foulaient aux pieds en la couvrant d'imprécations et d'outrages.

Telle était alors la situation politique de Gènes j mais les Français ayant envahi le territoire de la république, les vexations se multiplièrent sans mesure, grâce aux instigations de Tilly, et eu raison de l'exaspération des novateurs. Dans ces circonstances difficiles, le sénat députa vers tous les princes d'Europe pour les informer que l'invasion avait eu lieu , non seulement sans aucune participation de sa part , mais encore contre sa volonté expresse; qu'ils pouvaient être certains que la république , toujours conséquente avec elle-même, invinciblement attachée au sentiment de la délicatesse et de l'honneur , ne se départirait jamais des principes d'une stricte et sincère neutralité. En même temps le sénat pourvut à la tranquillité intérieure et à la sûreté de la capitale. Il organisa une garde urbaine,, appela dans la ville un plus grand nombre de troupes réglées et augmenta les fortifications de Savone : il fit fermer aussi la maison du pharmacien Morando, point de réunion des démocrates.

De nouveaux embarras ne tardèrent pas à se joindre aux premiers. Ainsi que nous l'avons dit, la Corse était tombée au pouvoir des Anglais; l'amiral Hood , Elliot, ministre plénipotentiaire

a6o HISTOIRE D'ITALIE.

anglais, Paoli, général de l'armée corse, convinrent de tempérer par des lois la domination étrangère. Un projet de constitution fut rédigé ; il n'y manquait plus que l'acceptation du peuple. Une diète ou congrès général fut convoqué à Corte, et la constitution acceptée. Elle portait : Que la Corse était un état monarchique ; Que le pouvoir législatif résidait dans le roi, et les représentans du peuple sous le nom de parlement ;

Que les actes du parlement ne pourraient avoir force de loi , qu'après la sanction du roi ;

Qu'aucun impôt, taille, ou contribution, ne pourrait être établi que du consentement du parlement ;

Que le parlement aurait le droit d'accuser, au nom de la nation, devant un tribunal ad hoc 3 tout agent quelconque du gouvernement dans le cas de prévarication , et que ce cas serait déterminé par une loi ;

Que le roi pourrait dissoudre le parlement, à la charge d'en convoquer un autre dans les quarante jours ;

Qu'il y aurait en Corse un vice-roi ; Que la nation aurait le droit de pétition; Que ce droit pourrait être exercé collectivement par les magistrats, et individuellement par les citoyens ;

Que l'administration militaire appartenait au roi lui seul ; que le souverain déclarait la guerre , signait la paix, nommait à tous les emplois, les magistrats municipaux exceptés , dont la nomination appartenait au peuple ;

Que nul ne pourrait être frappé dans sa liberté, ou dans ses biens , qu'en vertu d'un jugement. Si l'arrestation n'avait pas eu lieu conformément à la loi , l'individu arrêté pouvait se pourvoir devant les tribunaux compétens pour obtenir des dommages-intérêts ;

Que les délits emportant peine afflictive ou infamante , seraient jugés par jurés ;

Qu'il y aurait liberté de la presse , et répression de la licence par les lois ;

Que la bannière de Corse porterait une tête de Maure avec les armes du roi ;

Que le souverain de la Corse était Georges m , roi de la Grande-Bretagne, et après lui ses successeurs, dans l'ordre d'hérédité au trône d'Angleterre.

Espérons, disait ensuite Elliot, dans un discours prononcé à cette occasion , espérons que l'union de la Corse et de l'Angleterre sera heureuse et durable. Confiance mutuelle, conformité de caractères, communauté d'intérêts. Ne craignez rien de tyrannique d'un prince célèbre par ses vertus, célèbre par sa modération ; d'un prince qui a constamment gouverné par les lois, et qui

i6i HISTOIRE D'ITALIE.

ne veut pour appui de son trône que la liberté et le bonheur de ses sujets. Corses," vous voilà libres et heureux. Vous conserverez vos antiques vertus, le courage et l'amour sacré de la patrie. Vous cultiverez et verrez fleurir à jamais parmi vous cette liberté qui garantit les droits du citoyen et la félicité des nations, réprime l'ambition et le vice, protège la religion et les lois, assure à chacun la jouissance de ses biens, et repousse avec horreur l'arbitraire et la violence.

L'organisation de la Corse fut une calamité pour l'état de Gênes. A peine Hood et Drake se furent-ils assuré la possession de l'île , que Paoli lança un manifeste de guerre, au nom de la nation corse , contre la république. Après avoir rappelé les injures faites aux Corses par les Génois, reproché à ces derniers leur tyrannie pendant leur domination , les secours d'armes et de munitions donnés aux Français assiégés dans Bastia et San-Fiorenzo, leur incroyable partialité en faveur du gouvernement féroce et désordonné de la France, Paoli déclara les hostilités ouvertes contre la république. Il exhortait ensuite les Corses à mettre leurs bâtimens en état de guerre, et à courir sus aux navires de Gènes; abandonnant aux armateurs la propriété , non seulement des bâtimens dont ils parviendraient à s'emparer, mais encore, excès vraiment énorme, celle des marchandises génoises trouvées à bord

(1794.) LIVRE QUATRIÈME. aô'i

des vaisseaux neutres. Il ordonna que tout sujet de la république , fait prisonnier , serait amené dans l'île , traité comme esclave , et condamné à labourer les campagnes; enfin qu'il serait accordé cent écus de récompense pour chaque esclave conduit à Bastia.

Que Paoli , ennemi déclaré des Génois , et excité par d'anciens ressentimens , se soit livré à de pareils excès, on le conçoit; mais que les Anglais , alors souverains de la Corse , et tout puissans sur l'esprit de Paoli ; que les Anglais qui vantaient leur civilisation et leur humanité , les aient tolérés, provoqués peut-être; qu'ils aient permis qu'on inscrivît sur un manifeste européen les mots d'esclave et d'esclavage ; c'est une indignité que tous les hommes frapperont d'anathème. L'Angleterre transportait-elle donc Alger dans la Corse? La mer fut couverte de corsaires avides. Les armes d'Angleterre figuraient sur leur pavillon à côté de la tête de Maure ; Elliot signait x les lettres de marque ; le préjudice qu'ils causaient au commerce de Gênes était inexprimable et pire encore que ne le comportait le manifeste.

Enfin l'Angleterre entendit les plaintes de l'innocente république ; mais sa modération ne fut ni sincère ni complète. Elie ordonna la levée du blocus de Gênes ; mais elle déclara en même temps que les armateurs corses, autorisés par les ministres anglais, pouvaient capturer les bâtimens

génois et tous autres eu destination pour la France, ou venant des ports de cette nation ; que leur chargement serait confisqué , et les hommes emmenés non plus comme esclaves , mais seulement comme prisonniers, selon l'usage des pays civilisés. Drake revint à Gênes , croyant peut-être qu'une indulgence fallacieuse équivalait à la justice et à la bonne foi.

Si la condition de Gênes, par rapport à l'Angleterre, était devenue plus tolérable en apparence, les rapports de cette république avec la France s'amélioraient en effet. Robespierre n'existait plus ; des hommes plus modérés se trouvaient à la tête des affaires, et Tilly avait été rappelé. Villard, son successeur, par l'aménité de ses procédés, faisait espérer à Gênes plus de repos pour elle-même , de sécurité pour ses voisins.

Mais l'état de guerre ne donnait point de relâche à cette malheureuse république. L'occupation d'une partie de la rivière du Ponent et les accidens qui en avaient été la suite , les progrès des Français jusqu' à Finale, faisaient craindre qu'ils ne débouchassent dans le Piémont, par la route du Dego et du Cairo , la plus courte de celles qui conduisent dans les états du roi par les hauteurs des Apennins. Les armées allemandes, promises par le traité de Valenciennes, n'étaient pas encore arrivées ; et il ne fallait pas espérer que celles qui se trouvaient disponibles fussent en état,

(,794.j LIVRE QUATRIÈME. 26Ò

même en les réunissant aux Sardes, de chasser du territoire de Gênes un ennemi ardent et puissant. Tout ce qu'on pouvait attendre de ces troupes , c'était qu'elles couvrissent le Piémont jusqu'à l'entière exécution du traité de Valenciennes. Dans ce but, les troupes autrichiennes qui avaient été rappelées de la Basse-Italie , se concentraient dans les environs d'Alexandrie et d'Acqui ; mais voyant que les Français se portaient en forces vers Loano et Finale , elles se rapprochèrent elles-mêmes , et se répartirent dans les places de Carcare, Mallare, Altare, Millesimo, Cosse ria et Cairo; ces troupes montaient à douze mille hommes , infanterie et cavalerie. C'était l'avant-garde et le gros de l'armée ; l' arri ère-garde se tenait à Dego, place située sur la grande route entre Cairo et Acqui. Là se trouvaient la grosse artillerie , les magasins et les fours de l'armée. Les confédérés mettaient tous leurs soins à se fortifier dans ces positions , au moyen de tranchées et de redoutes, principalement au mont de Sainte-Lucie à l'est de Vermezzano, sur la route de Cairo , et enfin sur certaines éminences qui dominent la Bormida au-dessus de l'écluse du Moulin. Ces tranchées et redoutes de Sainte- Lucie et du Moulin présentaient une position des plus redoutables, et les Autrichiens y avaient placé leurs plus grandes espérances pour la victoire. Ainsi fortifiés, soutenus par une bonne ar-

>a66 HISTOIRE D'ITALIE.

tillerie, maîtres de la route de Dego , ils comptaient pouvoir résister avec avantage à l'ennemi. De plus, quelques bataillons piémontais campés à Morozzo, marchaient sur Millesimo pour opérer leur jonction avec les Autrichiens qui défendaient le passage de Cairo.

De leur côté , les Français qui avaient eu avis de ce mouvement , prévoyant aussi , d'après quelques démonstrations de l'armée impériale, qu'elle voulait s'emparer à l'improviste de Savône , résolurent de prévenir l'une et l'autre opération en attaquant les Autrichiens dans leur camp de Dego. Forts de quinze mille hommes , ils chargèrent l' avant-garde autrichienne et la chassèrent de ses positions de Mallare, de Carcare, de Millesimo, du col de Saint-Jacques de Mallare , et des éminences de Saint-Jean de Murialdo, la poursuivant jusques sur les hauteurs de Cairo, qu'ils occupèrent dans la nuit du 20 septembre, notamment celle qui commande le château. Par suite de ces événemens, les généraux autrichiens Turckeim et Colloredo se retirèrent à la faveur de la nuit avec leurs troupes , au camp de Dego , firent rétrograder leur grosse artillerie jusqu'à Spigno, ne gardant avec eux que l'artillerie légère qui était nombreuse et dans le meilleur état. Pendant tous ces engagemens, les Autrichiens passèrent et repassèrent sur le territoire de Gênes; les magistrats protestèrent contre la violation de la neutralité;

mais aussi inutilement que ceux de Vintimille l'avaient fait à l'égard des Français.

Le 2i septembre là bataille était imminente; d'un côté , ardeur incroyable doublée par le souvenir récent des victoires ; de l'autre , constance éprouvée, fermeté inébranlable dans les rangs, de fortes positions , des retranchemens , une artillerie supérieure. Dès la pointe du jour, les généraux autrichiens avaient rangé leur armée en bataille. Ils l'avaient partagée en deux corps dont l'un, qui formait l'avant-garde , occupait les hauteurs de Colletto jusqu'à la Bormida , et s'étendait, en suivant le Pianale , jusqu'à Montebrile sur la vallée de Carpezzo. En avant du passage de Colletto, qui mène à Rochetta de Cairo, se tenait, comme garde avancée, un détachement de hulans. Le passage lui-même était muni de deux bouches à feu, servies par des volontaires; dans la plaine, et vers le centre de l'avant-garde, il était défendu par trente-six pièces d'artillerie : six placées sur le mont Sainte- Lucie , les autres sur la rive du fleuve au-dessus du moulin. Le corps de bataille s'étendait depuis la montagne de Bosco jusqu'à Ppllovero et les hauteurs de Brovida. Un bataillon de Croates échelonné sur le mont Cerretto appuyait l'aile gauche ; un autre bataillon de chasseurs protégeait l'aile droite sur le mont Val laro.

Le général autrichien Wallis, commandant su-

preme de l'armée, arriva au camp peu de raomens avant l'action, et après l'ordre de bataille établi. Persuadé que les Français , dont l'artillerie était presque nulle et la cavalerie peu nombreuse , tenteraient , au moyen d'engagemens partiels sur les hauteurs et dans les défilés, de prendre son armée à dos en tournant ses deux ailes , il détacha de l'avant -garde quelques bataillons qu'il réunit au corps de bataille dont dépendait le succès de la journée.

Les Français montèrent à l'assaut, conduits palle général en chef Dumorbion , par les généraux Masséna et La Harpe , et le général d'artillerie Buonaparte. Ils étaient accompagnés des représentai dn peuple Albite et Salicetti , et de l'agent national Buonaroti. Leur armée était divisée en trois corps : le premier, soutenu par cinq cents hommes de cavalerie , prit la route qui conduit à Rochetta de Cairo, pour attaquer la position de Colletto; le second , passant par le couvent de Saint-François de Cairo, chargea les chasseurs qui défendaient le mont Vallaro ; un détachement de ce même corps , formé des plus vaillans soldats , fut dirigé sur le col de Vignarolo, dont l'occupation devait faciliter la prise du mont Vallaro ; le troisième, côtoyant les hauteurs qui dominent la route de Cairo et de Rochetta , devait déboucher à l'extrême gauche de Colletto. Déjà le premier corps, c'est-à-dire celui du centre, qui était

arrive par Rochetta , ayant repoussé la garde avancée , attaquait avec fureur la position de Colletto. Ebranlés par un assaut si terrible, les Impériaux cédaient de temps en temps ; mais se ralliaient aussitôt , soutenus par les deux pièces de canon qui faisaient un grand carnage parmi les Français. La seconde colonne, après avoir forcé le passage de Vignarolo, vigoureusement défendu par les Autrichiens, chargea ces derniers sur le mont Vallaro et sur les hauteurs de la Bormida. Les Allemands plièrent au premier choc ; mais Wallis les ayant fait appuyer par deux escadrons nouveaux , ils retournèrent au combat avec plus de valeur et repoussèrent les Français au-delà de Vignarolo. La troisième colonne, qui côtoyait les montagnes à gauche, ayant rencontré un corps d'Autrichiens placé en embuscade dans les ruines du château de Rochetta , et qui recevait en ce moment un renfort de troupes fraîches, fut également forcée de se replier ; de sorte que sur les deux ailes , la fortune paraissait favoriser les Impériaux. Mais toute l'importance de l'action était dans la position de Colletto , attaquée et défendue avec une constance admirable. L'infanterie française n'ayant pu forcer le passage, la cavalerie se porta en avant et chargea si vigoureusement la cavalerie autrichienne, que celle-ci, après une courte résistance, se retira, quoique en bon ordre , au-delà de Colletto , protégeant aussi

a7o HISTOIRE D'ITALIE.

la retraite de l'infanterie, et emmenant avec elle les deux pièces de canon. L'intention des Impériaux, supérieurs en cavalerie et en artillerie, était probablement, après avoir fait un grand carnage dans l'armée française, d'attirer la cavalerie républicaine dans la vallée de Polovero , où elle eût été facilement foudroyée, en tète et sur ses flancs, par les batteries de Sainte-Lucie et de Pianale. Les Français virent le piège, et apercevant les deux côtés de la vallée couverts de troupes ennemies qui auraient pu les cerner de toutes parts , ils se gardèrent bien de s'y aventurer. Les Autrichiens ayant donc abandonné , soit par force , soit par artifice, les retranchemens de Colletto, se retirèrent, toujours, menaçans, dans leur positions formidables du mont Sainte-Lucie et du moulin. Les Français descendirent dans la plaine , et sur la fin du jour se trouvaient déjà près de Zingani , à l'entrée de Polovero, lorsque les batteries de Sainte-Lucie et de Pianale se mirent à jouer contre eux avec un horrible fracas. De leur côté ils faisaient tous leurs efforts pour emporter le défilé, pendant que l'on se battait encore aux deux extrémités de la ligne ; la nuit seule put mettre un terme au combat et au carnage. Les Français se virent forcés de retourner au point d'où ils étaient partis au-delà de Colletto , pour échapper au feu non interrompu de l'artillerie ennemie. Us perdirent dans cette journée plus de six cents bons

(,794.) LIVRE QUATRIÈME. 2?i

soldats, les Autrichiens au-delà de sept cents , parmi lesquels plusieurs officiers de maïque.

Les deux partis firent preuve de valeur et de science militaire à la bataille de Dego. Les expressions manquent pour rendre l'ardeur , si l'on ne veut pas dire la rage avec laquelle les Français montèrent à l'assaut. Il n'en fallait pas moins pour tenir la balance égale. Point d'artillerie , peu de cavalerie, et en tête une artillerie puissante, une cavalerie nombreuse , une armée fortement retranchée. On ne saurait trop louer aussi l'habileté des généraux autrichiens , la constance et la froide intrépidité de leurs soldats.

Les deux armées s'attribuèrent la victoire ; mais il est certain, à tout prendre, que les Impériaux eurent l'avantage , puisqu'ils obligèrent les Français à se retirer , qu'ils conservèrent eux-mêmes toutes leurs positions, et qu'aucun accident, déterminé par l'ennemi , ne les contraignit à la retraite. Le résultat définitif parut cependant donner l'avantage aux Français. Les Autrichiens en effet, soit qu'ils craignissent que la Bormida, grossie par les crues d'automne, n'interrompît leurs communications avec Acqui où étaient les magasins de l'armée , soit, comme l'ont dit plusieurs écrivains , qu'ils eussent reçu avis qu'un corps français , parti de Savone , se dirigeait par la vallée d'Erro pour les prendre à dos et leur couper la retraite , abandonnèrent leurs fortes posi-

tions dans la nuit du 22, et conduisirent leurs bagages avec leur artillerie dans les murs d'Acqui. Remarquons ici qu'un faux avis avait été donné aux Autrichiens. Aucunes troupes françaises ne se trouvaient alors à Savone : elles s'étaient toutes concentrées pour faire un grand effort contre Dego, et nul autre corps notable ne se trouvait depuis Nice jusqu'à Savone. Que ces faux rapports fussent l'effet de la parcimonie ordinaire aux Autrichiens, ou de la malveillance des peuples, ils influèrent puissamment sur tous les événemens de cette guerre , et firent souvent échouer les entreprises des Impériaux.

De leur côté, les Français craignant quelque piège, ne pouvant croire à l'éloignement de leurs ennemis , s' étant même attendus à être attaqués au point du jour, n'entrèrent à Dego qu'avec les plus grandes précautions; mais une fois certains de la réalité des faits, ils bannirent toute inquiétude , et se hâtèrent de transporter en lieux sûrs, dans la Ligurie, les provisions considérables de farine, d'avoine, de pain et de fourrage, abandonnées à Dego par les Autrichiens. Non contens d'envahir les propriétés de l'état, les républicains, par une conduite bien différente de celle qu'ils avaient tenue à Oneglia , s'emparèrent aussi des propriétés particulières, saccagèrent les maisons que la frayeur avait fait déserter , consommèrent pour leurs besoins , ou anéantirent par le gaspillage toute espèce

(l794.) LIVRE TROISIÈME. 273

de vivre qui leur tomba sous la main , mirent le feu à la maison du seigneur, dévastèrent les vignes encore chargées des raisins les plus délicats , détruisirent une quantité considérable de gros et menu bétail, et montrèrent enfin en cette circonstance, combien leurs actions étaient peu conformes à leurs promesses : présage funeste des calamités plus terribles réservées à la malheureuse Ttalie.

Trois jours après, craignant d'être surprise par les troupes accourues du camp de Morozzo, arrêtée aussi par les approches de l'hiver, l'armée française évacua le territoire de Dego, et se retira dans le Génovésat où elle se fortifia, principalement à Vado, attendant que la saison nouvelle lui permît de tenter de plus grandes entreprises.

û^4 HISTOIRE D'ITALIE.

Le roi de Sardaigne persiste dans son alliance avec l'Autriche. — ; Préparatifs militaires de ces deux puissances du côté de l'Italie.

— Le grand-duc de Toscane fait un accord arec la république française. — Discours de son ministre Carletti à la convention nationale, et réponse du président. — Discours du noble Querini, envoyé de Venise , à la même convention, et réponse du président.

— Bataille navale du cap de Noli , entre les Français et les Anglais , livrée les i3 et 14 mars 1795. — Paix de la Prusse avec la république française. — Guerre sur la rivière de Gênes; succès des alliés. — Conspirations et rigueurs dans le royaume de Naples. — Troubles sérieux en Corse contre les Anglais ; Paoli rappelé à Londres comme suspect; caractère de ce Corse. — Mouvements insurrectionnels à Sassari, en Sardaigne. — Paix de l'Espagne avec la France , signée à Bâle le ao juillet. — Le roi d'Espagne offre sa médiation au roi de Sardaigne , et comment le roi Victor reçoit cette offre. — Conseil convoqué à Turin pour délibérer sur la proposition de la paix. — Discours du marquis Silva pollila paix ; discours du marquis d'Albarey pour la continuation de la guerre. — La guerre est résolue. — Bataille de Loano le a3 novembre 1795 ; ses résultats importans.

OUR la fin de l'année précédente , la fortune s'était montrée favorable aux armes républicaines , non seulement du côté de l'Italie, mais surtout vers l'Espagne , les Pays-Bas , et les possessions de l'Autriche sur la rive gauche du Rhin. Tels avaient été les progrès de la France sur ces différens points, qu'après avoir chassé les armées anglaise, hollandaise, prussienne et impériale, elle s'était em-

parée du Brabant, de la Hollande, et de toute la partie allemande en deçà du Rhin. Déjà même ses soldats menaçaient de passer ce fleuve, et d'envahir la rive droite. L'éelat et la rapidité de ces victoires faisaient craindre une rupture de la confédération. Il pouvait se faire que quelqu'un des alliés, désespérant du résultat de la guerre, préférât une paix, peu sûre peut-être, mais en effet moins périlleuse , à une lutte dont le succès était devenu, sinon impossible, au moins fort incertain. D'un autre côté, le nouveau gouvernement établi en France après la mort de Robespierre , montrait beaucoup plus de modération envers les citoyens, et de ménagemens à l'égard des puissances étrangères. Il condamnait hautement les perfidies et les hauteurs dont On avait usé envers les gouvernemens et leurs sujets; protestait de ses intentions amicales, et de son respect pour la tranquillité des autres , tant que les autres respecteraient sa propre tranquillité. Tout inclinait au repos et à l'ordre. Il n'y avait plus que ce nom de république qui frappât désagréablement l'oreille des souverains de l'Europe. Ils prévoyaient que ce nom seul , et cet appât de liberté que les Français présentaient sans cesse dans leurs écrits et dans leurs paroles, liberté d'autant plus puissante sur l'esprit des hommes , qu'elle se montre à eux sous des traits plus vagues et moins déterminés , amèneraient avec le temps , sans le

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secours d'aucune force étrangère , d'importans changemens dans le système antique. Cependant la modération s' étant introduite dans le régime intérieur de la France , le danger de nouveaux troubles se trouvant ainsi éloigné , il était probable que quelque membre de la coalition , voyant les armes françaises plus redoutables , les maximes désorganisatrices moins à craindre , chercherait à s'assurer des avantages au détriment de tous les autres, ou de quelqu'un des confédérés. On se doutait surtout que la Prusse nourrissait quelque arrière-pensée, soit par le désir constant d'abaisser la maison d'Autriche , soit par l'effet de ses anciennes liaisons avec la France , soit enfin par crainte de la Russie qui excitait toujours les autres puissances , et ne faisait rien pour les aider. En plus d'une occasion déjà, le roi Frédéric Guillaume avait donné matière à ces soupçons , tantôt en retirant ses troupes du théâtre de la guerre , tantôt en mettant à prix leur coopération, et tantôt en blâmant les levées en masse qui s'effectuaient en Allemagne. De tout cela, il résultait clairement pour des regards exercés, que ce membre de la confédération était sur le point d'abandonner la cause commune, et quiconque connaît les ressources de cette puissance et la situation de ces états , appréciera facilement l'influence que devait avoir un pareil événement sur les affaires de l'Europe. On. craignait

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donc que l'hiver , saison de repos pour les armes, mais d'activité pour les conseils , ne conduisît à quelque négociation capable de diviser les alliés , et que les Français n'ouvrissent la campagne prochaine, en pénétrant au cœur des états de l'un ou de plusieurs des confédérés restans. Du coté de l'Allemagne, les Français avaient acquis tout ce qu'ils pouvaient désirer. Maîtres de la Hollande et des provinces allemandes en deçà du Rhin, le seul motif qui leur restât de porter la guerre sur la rive droite du fleuve, était l'espérance de forcer, par de nouvelles victoires , l'empereur d'Allemagne à reconnaître leur république, et à conclure la paix avec elle. L'entreprise eût été longue, peut-être difficile; car l'Autriche , quoique maltraitée par la fortune , restait encore formidable, surtout si l'on s'en prenait aux états héréditaires. La France, d'ailleurs, savait qu'elle pouvait attaquer l'empereur d'un autre côté, avec moins de péril et autant de succès.

Quant à l'Espagne , quoique les Français s'en fussent ouvert la route par la prise des forteresses de Fontarabie et de Figuières , ils n'y projetaient pas une invasion bien sérieuse. Le pays était pauvre, les opinions contraires, et la distance telle, qu'ils n'auraient pu ni agir de concert, ni profiter de leurs victoires, ni réparer leurs désastres. Ils ne croyaient pas non plus qu'un dé-

borderaient des armées républicaines fût nécessaire pour contraindre le roi d'Espagne à la paix, persuadés , au contraire , que le bruit de leurs armes sur les frontières de ce royaume amènerait seul ce résultat. Il leur paraissait encore qu'une invasion de l'Espagne était une entreprise extraordinaire qu'il ne fallait pas tenter légèrement , réfléchissant que si leurs ancêtres s'en étaient constamment abstenus, ils n'avaient sans doute agi que par de graves et puissans motifs; enfin une considération particulière les déterminait en cette occasion. Le duc d'Acudie était devenu tout puissant en Espagne par la faveur de la reine; très habiles à juger de la situation intérieure des cours étrangères , les Français pensèrent que le duc aimerait mieux consolider son pouvoir, au moyen d'un traité qui éloignerait un péril imminent , que de conserver intacts l'honneur , la réputation et la dignité de la couronne d'Espagne.

Restait l'Italie , contre laquelle visiblement devait éclater, plus que tout autre part, l'impétuosité guerrière des Français. C'était dans ce but qu'ils avaient employé tant d'efforts à s'emparer des sommets des Apennins et des Alpes ; qu'ils avaient fait accourir l'armée victorieuse de Toulon àia garde de tous les passages, prodigué les promesses et les flatteries au roi de Sardaigne et à Gênes ; dans ce but , qu'ils avaient endormi

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Venise , séduit la Toscane , troublé le royaume de Naples; dans ce but, qu'ils recréaient dans le port de Toulon une marine puissante, et capable d'agir fortement dans les eaux de la Méditerranée ; dans ce but , enfin , qu'ils se mettaient sans relâche l'esprit à la torture , pour convenir des moyens , de l'époque et de la voie la plus favorable à l'envahissement de l'Italie. Tous leurs projets se réunissaient sur cette contrée , parce qu'ils apercevaient, dans la faiblesse et la désunion de ses princes, les moyens de la parcourir à volonté. Ainsi, malgré l'expérience de tous les temps, une invasion de la péninsule était encore l'objet de prédilection des Français. Ils espéraient aussi qu'après la défaite de ses armées d'Italie , et à la nouvelle de la conquête de cette noble contrée, l'Autriche épouvantée consentirait bientôt à traiter avec eux.

Ces desseins, que l'on ne prenait pas la peine de dissimuler comme on le pratique ordinairement, mais que l'on publiait au contraire avec soin , afin d'inspirer plus de terreur, produisaient sur l'esprit des princes d'Italie des effets différens. Le roi de Sardaigne se trouvait dans la position la plus critique. Le puissant boulevard des Alpes lui était enlevé , la guerre avait épuisé ses finances, et il lui était aussi difficile de se déclarer pour la paix que pour la guerre, s'il n'est pas plus vrai de dire qu'une fatale nécessité ,

2$o HISTOIRE D'ITALIE.

une destinée inévitable ne lui laissaient plus qu'à éprouver si les armes, toujours assujetties à la fortune, ne lui seraient pas plus favorables l'année prochaine. D'un côté, en effet, il avait en tête un ennemi dont il redoutait l'infidélité pendant la paix, dont il avait éprouvé la valeur terrible dans les combats. De l'autre , son pays était couvert de grosses armées autrichiennes ; il eût été bien difficile de s'en débarrasser ; la tentative n'eût pas même été sans danger. Ainsi , que ce fût prudence ou nécessité, il se roidit contre la fortune , et persista dans l'alliance éprouvée de l'Autriche , dont les principes politiques étaient en harmonie avec les siens , plutôt que de se jeter dans les bras d'un ami incertain qui faisait profession de haïr la monarchie. Il lui paraissait odieux, d'ailleurs, et indigne de lui, de rompre le traité récent de Valenciennes, avant de savoir ce qu'il devait en espérer pour son salut. A la vérité, l'Autriche, craignant par-dessus tout que les Français , après avoir dépassé les Alpes et renversé la puissance du roi , ne se débordassent sur l'Italie, l'Autriche mettait la plus grande activité à exécuter le traité de Valenciennes. En effet , il ne s'agissait plus seulement pour elle de sauver un fidèle allié , il fallait qu'elle songeât à se sauver elle - même , et ce que la loyauté n'eût pas fait peut-être, la nécessité l'opéra. Les troupes autrichiennes grossissaient

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chaque jour dans le Piémont ; elles composaient déjà une armée respectable et en état de tenter , conjointement avec les Sardes, des entreprises importantes; de sorte que, malgré les changemens possibles, que l'on prévoyait du côté de l'Allemagne, par suite des déterminations ultérieures de quelqu'un des confédérés , on espéra , pour peu que la fortune se montrât moins contraire, arrêter enfin dans sa course cette impétueux et formidable torrent. Ayant donc rejeté toute idée d'alliance avec un ennemi qui lui inspirait plus de baine encore que de crainte , le roi rassembla en diligence des armes , des soldats et des munitions ; mais comme l'état, resserré dans ses limites et ruiné par la guerre , ne pouvait subvenir par les moyens accoutumés à ces dépenses extraordinaires, on vendit, en vertu d'une bulle pontificale, pour trente millions de biens du clergé ; on vendit aussi les biens des hospices à qui l'on donna des rentes en échange ; un emprunt forcé fut établi sur les professions libérales ; les droits sur le sel , le tabac et la poudre furent augmentés , et chaque individu soumis à une capitation. Tous ces impôts démontraient l'extrémité des circonstances, et faisaient de nombreux mécontens ; mais ils remplissaient le trésor, et permettaient du moins de payer les soldats, les agens secrets et les Autrichiens. C'est ainsi

qu'au milieu de contributions onéreuses, d'approvisionnemens énormes, d'enrôlemens forces et du bruit continu des armes nationales et étrangères, les peuples, suspendus entre l'espérance et la crainte, attendaient dans la plus vive anxiété les événemens de l'avenir.

Si les succès des républicains sur les Alpes avaient confirmé le conseil des sages à Venise dans la résolution de s'en tenir à la neutralité, pour ainsi dire désarmée, ils engagèrent aussi le grand-duc de Toscane à traiter de nouveau avec la république française > et à rentrer dans la neutralité dont il ne s'était forcément écarté qu'en donnant congé à l'ambassadeur de cette puissance. Malgré ces troubles , le grand-duc s'était constamment montré impassible, et avait su se garantir de ces fureurs que les événemens de France avaient inspirées aux autres souverains. Ce n'est pas qu'il approuvât les excès commis en ce pays , il en avait horreur au contraire ; mais il réfléchissait qu'aussi long-temps que les Français se déchireraient entre eux, ils ne seraient pas en état de nuire au repos des autres, et que leur déciarer la guerre, c'était le moyen de les rapprocher et de les réunir contre celui qui voudrait commander chez eux plus qu'eux-mêmes. Mais puisque les Français , grâce à l'imprudence d' autrui, bien loin d'être vaincus, avaient triomphé de leurs en-

nemis ; puisque l'Italie , exempte depuis si longtemps des secousses de la guerre , était sur le point d'en éprouver les désastres ; il paraissait raisonnable que le grand-duc s'arrêtât aux délibérations commandées par les circonstances , en rapport avec son naturel doux et pacifique , et les plus conformes aux intérêts de la Toscane. Il résolut en conséquence , de maintenir par ses actes un état de choses garanti, jusqu'à ce moment , par le caractère et l'antique douceur de ses peuples. Le souvenir du bon Léopold entrait aussi pour beaucoup dans ces déterminations. D'un autre côté , les ports de France , de Gênes et de Naples se trouvant fermés jiar l'état de guerre , celui de Livourne était devenu le principal entrepôt du commerce dans la Méditerranée. C'était le rendezvous des vaisseaux anglais, tant de guerre que marchands, des bâtimens français et génois qui sous leur propre pavillon ou sous le pavillon neutre venaient y faire des achats , surtout en froment qu'ils transportaient dans les provinces méridionales de France. Les Anglais se plaignirent vivement des facilités que trouvaient les Français dans la neutralité du port de Livourne ; mais le grand-duc , plus touché , avec raison , de ses intérêts que de ceux d'autrui , persista malgré tout à ne point fermer ses ports à la France. C'était peu; il voulut, dans sa modération, que les tribunaux fussent ouverts aux Français, et

qu'ils y trouvassent bonne et loyale justice. Ayant ensuite appris qu'il existait des contre-façons du papier-monnaie de France, il prit des mesures contre cette fraude infâme , et détermina des. peines pour les coupables. Ici, l'indignation qui m'anime est égale au plaisir que j'éprouve. D'un côté, je vois un prince italien, souverain d'un petit état, et exposé aux outrages de tant de princes plus puissans que lui , mais plein de respect pour l'équité et pour les droits les plus sacrés parmi les hommes, s'opposer courageusement au crime, et le vouer à la honte qui lui est due ; de l'autre , chez des états riches et redoutables , des hommes pervers , cédant à la soif abominable de l'or, ou peut-être à un sentiment plus condamnable , commettre ce crime non pas dans l'obscurité , mais à découvert, et sinon d'après l'ordre exprès de leur gouvernement, sans doute par l'effet de sa permission scandaleuse ou du moins de sa connivence criminelle. Ainsi le sang coulait en France par torrens ; la guerre désolait le Piémont ; le royaume de Naples exerçait des rigueurs excessives ; des faussaires déshonoraient le nom de l'Angleterre : pendant que l'innocente Toscane , impartiale pour toutes les bannières , indifférente à tous les idiomes , rendait également la justice et ne laissait point fléchir sa balance. Heureux état , exempt de la crainte qui avilit, de l'orgueil qui conduit

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à la tyrannie, et de l'avidité du bien d'autrui qui entraîne à des résolutions iniques et périlleuses.

Cependant l'Italie se voyait menacée chaque jour davantage. Le grand-duc pensa que le moment était venu d'avouer hautement la conduite modérée qu'il avait jusqu'alors tacitement suivie, espérant ainsi fonder sur des bases plus solides le repos et la sûreté de la Toscane. Il se détermina à envoyer à Paris un ambassadeur, afin de renouveler entre les deux états une paix interrompue par force plutôt qu'à dessein. Réfléchissant aussi, et avec raison , qu'il devait choisir un homme agréable à la France , il confia cette mission au comte Carletti, qui avait toujours insisté pour que les Français trouvassent en Toscane justice et protection , soit dans leurs biens , soit dans leurs personnes. Le comte fut donc envoyé à Paris, et chargé de conclure la paix avec la république. Cette mesure, et le choix de Carletti fut alors l'objet de nombreuses réclamations. Ceux -qui préféraient la guerre à la paix appelaient le comte jacobin. Peu s'en fallait même qu'ils n'appelassent aussi jacobin le grandduc. 11 était digne de remarque, sans doute, qu'au moment où l'on ne voyait en Europe que des souverains détrônés par les républicains de France , ou ne résistant qu'à peine à leurs armes , un prince autrichien fut le premier à

traiter avec cette république toute nouvelle et l'ennemie du titre de roi. Mais ce que le grande duc ne faisait que par amour pour ses sujets , d'autres souverains ne tardèrent pas à le faire eux-mêmes par le conseil de leurs favoris, ou par l'effet de leur jalousie contre les autres puissances. Toutefois il était dans les décrets du destin, qu'au milieu des mutations rapides du gouvernement en France , cette mesure du grand-duc ne préservât pas la Toscane de la calamité universelle ; des temps arrivèrent où la force et la mauvaise foi exercèrent sans frein leur empire; l'innocence devint un objet de tentation, loin d'être un motif de respect.

Les républicains firent au comte Carletti l'accueil le plus gracieux , dans le double but de réhabiliter leur réputation, et d'engager les autres princes à négocier avec ce gouvernement extraordinaire et terrible. Comparée à celle de la France , la puissance du grand - duc était peu de chose; mais il importait beaucoup aux Français, qu'un prince d'Europe reconnût leur gouvernement et conclût un traité avec eux. Cette première répugnance une fois vaincue, il était à croire que d'autres états, à l'exemple de la Toscane , consentiraient eux-mêmes plus facilement à entrer en explications. Le comte Carletti fut donc favorablement écouté à Paris , et, dès les premières conférences , il fut consenti entre la France

et la Toscane un traite de paix et d'amilié, par lequel le grand-duc révoquait tout acte d'adhésion , de consentement ou d'accession qu'il aurait fait en faveur de la coalition armée contre la France ; et la neutralité de la Toscane fut rétablie telle qu'elle était le 8 octobre 1793.

Cette nouvelle produisit une grande joie en Toscane , et surtout à Livourne dont elle favorisait singulièrement le commerce. Le peuple chantait les louanges , célébrait la sagesse du grand-duc , qui, sans se laisser entraîner aux ressentimens des autres souverains, et touché seulement du bonheur de ses sujets, leur avait assuré le repos et le bonheur. La paix fut solennellement proclamée, selon les formes accoutumées , mais de plus, au son du canon à Livourne , à la vue de la flotte anglaise mouillée dans la rade. Ferdinand publia: que la Toscane n'avait pas dû prendre part aux troubles de l'Europe; qu'elle n'avait dû s'en reposer, pour l'intégrité de son territoire et son existence politique , sur aucune des puissances belligérantes , mais sur le droit des nations et la foi des traités ; que la Toscane avait été impartiale ; qu'elle avait été neutre , conformément à la loi fondamentale du grand-duché , rendue en 1778 par le sage Léopold; que l'Europe savait à quelle époque , et par quels moyens , la violence avait détourné le prince de sa volonté; que malgré tout, il n'avait consenti qu'à Téloignement du

ministre de France; que cette nation avait appre'cié ces motifs , en rendant à la Toscane , par le nouveau traité de paix , tous les avantages qui lui avaient été ravis ; que le grand-duc , en conséquence, voulait et ordonnait l'exécution du traité, et le maintien de l'édit de 1778. Ensuite, pour confier à l'habileté le soin de conserver l'ouvrage de la sagesse , Ferdinand nomma le comte Carletti son ministre plénipotentiaire en France. Introduit devant la convention nationale, le comte s'exprima en ces termes : Chargé par le grandduc de rétablir une neutralité précieuse à la Toscane, j'ai accepté avec joie cette mission, la plus honorable pour un homme ami de l'humanité, de son pays et de la France. Le plus heureux jour de ma vie est celui où j'ai conclu la paix avec la république française, et la Toscane tout entière en a manifesté son allégresse. La Toscane veut la paix ; elle prétend à l'amitié de tous les peuples. Malgré les événemens qui se sont succédés , elle a toujours honoré la puissante nation française. La Toscane mettra tous ses soins à rendre perpétuelle l'alliance des deux gouvernemens. Elle désire que la *paix qui vient d'être conclue soit d'un heureux présage pour d'autres traités de même nature, et si nécessaires à l'Europe. Persévérez donc, ajouta-t-il, dans la modération dont vous venez de donner l'exemple; et, parmi les branches de laurier qui vous couronnent ,

nous aimerons à découvrir encore les palmes de l'olive.

Le président répondit avec emphase : Le peuple français attaqué par une coalition redoutable, s'est vu forcé de prendre les armes. Ses triomphes ont été glorieux; mais la plus précieuse de ses conquêtes est celle de son indépendance. Il veut être libre ; mais il veut respecter les gouvernemens étrangers. Terrible dans les batailles, il sera modéré dans la victoire. La prudence de la Toscane lui est agréable ; il apprécie la protection accordée aux Français persécutés, les démonstrations amicales du grand-duc, et n'a point hésité, par ces motifs, à écouter les propositions de son altesse. Il accepte avec plaisir l'augure de nouveaux traités. Les peuples ne sont point faits pour se haïr , mais pour s'aimer , pour travailler cordialement à leur félicité réciproque. Tels sont ses vœux , tel est l'objet le plus cher des travaux du peuple français au milieu des victoires les plus éclatantes. Tout prêt à la guerre, il est plus disposé à la paix. La convention nationale verra toujours avec plaisir un homme connu par sa philosophie, son humanité, et ses services envers la France. La présence du comte Carletti est pour elle le gage d'une amitié sincère et durable.

Pour qu'il ne manquât rien à ce magnifique langage, on demanda, à grands cris l'embrassade fraternelle , assaisonnement obligé de ces discours. 1. 19

L'accolade eut lieu au bruit des applaudissement de l'assemblée, et Cadetti se retira comblé de louanges et de caresses. Nouvel exemple du caractère de cette époque : joie courte et illusoire , douleurs longues et réelles.

Puisque je suis entré dans ce récit fastidieux de douces paroles et de fruits amers, je rapporterai l'accueil pareil fait au noble Querini, chargé par la république vénitienne de la représenter devant la convention nationale de France. Ceux dont l'opinion prévalait dans les conseils, espéraient beaucoup, pour la sûreté de l'état , de la présence à Paris d'un personnage éminent qui aurait mis tous ses soins à faire ressortir la loyauté du sénat , et la sincérité de sa détermination à vouloir observer la neutralité. Le sénat s' étant donc assemblé au commencement de mars, il députa, en qualité d'ambassadeur extraordinaire en France , Alvise Querini, aussi distingué par ses talens et sa connaissance du cœur humain, que par son dévouement à sa patrie.

Arrivé à Paris, Querini se présenta à la convention, etajant pris place à côté du président, prononça le discours suivant avec la plus grande dignité : Citoyen d'une république antique, fondée par la nécessité de repousser les barbares , et par le désir du repos, j'éprouve plus que jamais aujourd'hui le besoin de la reconnaissance envers ma patrie, puisqu'elle m'envoie pour la repré-

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senter, auprès d'une autre république qui, née à peine, remplit déjà le monde du bruit de ses exploits. Quoi de plus honorable , en effet , quoi de plus flatteur pour moi que de comparaître cievant la convention nationale de France, avec la mission de lui confirmer l'amitié du sénat de Venise ! J'espère maintenir cette vieille amitié , je l'espère, je le désire, c'est l'objet de tous mes vœux, le but de tous mes efforts, et ma plus douce récompense sera d'y être parvenu. Je serai surtout heureux, si, en m'acquittant de mes devoirs envers mon pays , j'acquiers des droits à la confiance de la convention nationale; s'il m'est accordé de voir cette assemblée généreuse , se surpassant elle-même , regarder avec compassion les malheurs de l'humanité , prouver qu'elle recherche la paix plus que la guerre , et ne faire servir tant de victoires qu'à ramener le repos parmi les hommes.

Le président répondit : C'est un heureux jour pour la république française , que celui où elle reçoit l'ambassadeur de l'illustre république de Venise. Le noble Querini lui-même peut remarquer dans tous les yeux les signes de l'allégresse universelle. Une antique amitié unit la France et Venise ; mais la France a vécu d'abord sous la tyrannie des rois. Libre enfin de leur joug, elle contracte aujourd'hui une plus douce alliance. Les deux républiques ont eu les mêmes commence-

mens. Venise s'est élevée du sein des flots orageux et au milieu des persécutions des barbares. Environnée de tant de périls , elle est deveuue fameuse par sa sagesse et par ses exploits. Souvent elle s'est vue appelée à décider entre les souverains. Plus d'une fois elle a préservé l'occident des barbares. La république française, par un sort semblable , est sortie des tempêtes politiques. Des nations plus barbares que les Goths ont voulu la détruire. Elles ont employé contre elle, les armes au dehors , les pièges à l'intérieur ; elles ont appelé à leur aide la discorde civile : vains efforts. La liberté à remporté la victoire ; et puisque les commencemens sont les mêmes, puisque les résultats sont égaux, l'amitié aussi sera pareille. Venise généreuse , au moment où le grand procès était encore indécis, a reçu avec honneur l'ambassadeur de la république française. La France reconnaissante veut rendre générosité pour générosité. Son alliée n'a point balancé à embrasser sa fortune incertaine , elle goûtera en paix les fruits de sa fortune consolidée. Sous le joug du despotisme, la France a pu se montrer ingrate et perfide ; sous le règne de la liberté , la France républicaine va se montrer rémunératrice et loyale, et la gratitude sera d'autant plus vive que le bienfait n'était pas sans danger. Que Venise bannisse donc toute crainte ; quelle se persuade bien que la nation française veut être son alliée la

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plus sincère et la plus zélée. Quant à vous, noble Querini, soyez content; la France s'estime heureuse de vous avoir pour ambassadeur d'une république amie , et la considération qu'elle vous réserve sera égale à celle dont vous jouissez à Venise. Les vœux des deux républiques pour la paix sont les mêmes ; espérons que le bonheur de l'Europe viendra bientôt les combler.

Il résulte du témoignage du président Laréveillère-Lepeaux qui portait la parole , que Venise était généreuse, libre, et l'amie delà France. Peu de temps après, néanmoins , le gouvernement français, aidé d'un soldat à qui toutes les violences étaient familières , détruisit Venise en l'appelant lâche, esclave et perfide.

La nouvelle de l'accueil favorable fait à Querini parvint à Venise, et remplit de joie ceux qui avaient voulu qu'on s'appuyât sur la foi des Français plutôt que sur les armées vénitiennes. Ils crurent dès lors l'empire de leur patrie assuré pour jamais.

Du côté de l'Italie, où la guerre était le plus allumée , la France commençait à manifester ses projets. Elle voyait avec peine la Corse occupée par l'Angleterre, et désirait la reconquérir. En outre, les troupes stationnées dans la rivière du Ponent souffraient beaucoup de la disette des vivres ; enfin il importait à la république que sa réputation et sa bannière se maintinssent dans la Méditerranée. La France équipa donc avec une

2g4 HISTOIRE D'ITALIE,

célérité incroyable , dans le port de Toulon , une flotte de quinze gros vaisseaux de ligne, avec un nombre proportionné de frégates et de bâtimens plus légers. Chargée de troupes de débarquement et de vivres en abondance, elle appareilla dans les premiers jours de mars et se porta à la hauteur des iles d'Hières, n'attendant plus qu'un vent favorable.

Le contre-amiral d'Angleterre Hot ham , qui se tenait en observation à Livourne , avec une escadre composée de quatorze gros vaisseaux de ligne anglais, d'un napolitain, et de cinq frégates dont trois anglaises et deux napolitaines, fut aussitôt informé de la sortie de la flotte française , soit par un message venu de Gênes, soit par ses frégates légères qui louvoyaient dans ce but entre la France et la Corse. Il mit en mer sans délai pour joindre l'ennemi et l'attaquer partout où il le rencontrerait. Il fut servi à souhait. L'amiral français Martin ayant appris que les Anglais le cherchaient pour le combattre, fit débarquer dans les îles d'Hières ce qui aurait pu gêner ses manœuvres , leva l'ancre avec courage , et résolut de commettre au sort des batailles l'empire de la Méditerranée. Il était accompagné du représentant du peuple Letourneur , assez habile dans les expéditions maritimes, mais destiné en cette occasion à soutenir le courage des soldats plutôt qu'à diriger l'entreprise. La for-

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tune se montra favorable aux premiers efforts des Français. A peine informé de leur sortie , Hotham avait envoyé au vaisseau le Berwick, en station devant San-Fiorenzo de Corse, Tordre de venir le joindre en toute hâte vers le cap Corse. Ce bâtiment donna , en chemin , à travers l'escadre française. Poursuivi par trois frégates et par le vaisseau amiral le Sans - Culotte ( les républicains de cette époque donnaient à leurs vaisseaux ces noms ridicules), il fut contraint après un combat opiniâtre de se rendre à la vue de toute la flotte française qui arrivait à pleines voiles. Mais telle avait été la résistance vigoureuse du Berwick , que le Sans- Culotte fut forcé de se retirer , très maltraité , dans le port de Gênes, et ensuite dans le port de Toulon. Cependant les deux escadres se trouvèrent en présence le i3 mars. Dès lors la fortune se tourna contre les Français. Séparé de la division par une rafale , son grand mât abattu , le navire le Mercure alla échouer dans le golfe de Juan. Ainsi, au moment où ils auraient eu besoin de toutes leurs forces, les Français se virent privés de deux vaisseaux , sur l'un desquels , le Sans-Culotte, qui était à trois ponts, ils avaient placé leurs plus grandes espérances pour la victoire. Les Anglais avaient l'avantage du vent ; la flotte républicaine, poussée vers le cap de Noli , fut poursuivie par celle des Anglais en forme de chasse générale. La

mer 'était houleuse , l'artillerie anglaise avait commence' d'assez près un feu très vif, le vaisseau le Ça-ira venait de perdre son hunier, se trouvait ainsi paralyse' dans ses manœuvres et se voyait en danger d'être pris. Hotham s'étant aperçu de l'embarras du Ça-ira, le fît attaquer par la frégate V Inconstante et le vaisseau de haut bord l'Jgamemnon. Le Ça-ira se défendit long-temps avec courage , rendit fureur pour fureur et douna aux secours le temps d'arriver. Martin lui envoya la frégate la Vestale pour le remorquer, et le vaisseau le Censeur p>ur le soutenir. Toute la division elle-même arrivait au-devant de l'ennemi afin de l'arrêter dans sa course et sauver le bâtiment en péril. Ces mouvemens réussirent, les Anglais furent contraints de se retirer aux approches de la nuit. Le Ça-ira, quoique délivré par la valeur des siens , avait reçu des avaries telles qu'il ne put rejoindre la division et se trouvait toujours dans le voisinage des Anglais. Le Censeur lui-même, qui n'avait point obéi à l'ordre itératif de rejoindre la flotte après avoir dégagé le Ça-ira , se maintenait dans les environs de l'escadre ennemie. Il résulta de ces accidens, inévitables ou fortuits, que le 14 au matin, les deux vaisseaux le Ça-ira et le Censeur étaient plus rapprochés des Anglais que des Français. Hotham envoya sans délai contre eux le Bedford et le Capitaine, espérant s'en emparer, ou, si l'escadre

ennemie voulait leur porter secours, la forcer à une bataille générale. Les deux vaisseaux français se défendirent avec tant de valeur que les Anglais ne purent sitôt exécuter leur projet. Ils appelèrent à leur aide l'Illustre et le Courageux ; mais ils furent eux-mêmes tellement maltraités par le canon des républicains , que le premier ne pouvant plus manœuvrer fut brisé, et que le second se vit contraint de se retirer dans le port de Livourne. Cependant le Bedford et le Capitaine canonnèrent toujours les deux vaisseaux de la république, qui, fortement endommagés dans leurs mâts, leurs haubans et leurs voiles, et ne pouvant plus être secourus par le gros de l'escadre que le calme forçait à l'immobilité, amenèrent pavillon et se rendirent. Mais une légère brise s' étant élevée aussi pour les Français, ils en profitèrent, non dans le dessein de reprendre les vaisseaux perdus ; ils étaient entièrement séparés de la flotte, et l'escadre anglaise qui s'était placée au milieu rendait l'entreprise impossible; mais pour se retirer avec le moins de perte qu'il se pourrait d'un champ de bataille en ils voyaient désormais plus de dangers à courir que de gloire à mériter. Il y eut de la confusion dans cette manœuvre, et les ordres de l'amiral furent mal exécutés. Le Duquesne, qui était le chef de file et auquel tous les autres devaient se rallier pour opposer à l'ennemi un front sans lacune , le Du-

que sn e y dis -je, ou n'ayant pas compris ou négligeant les ordres du capitaine général, prit la route au vent des Anglais et fut suivi de la fietaire et du Tonnant , de sorte que la division républicaine, séparée en deux par la flotte anglaise, ne pouvait plus ni communiquer, ni s'entendre. Toutefois , cette fausse manœuvre fut compensée par une valeur inestimable. Le Duquesne , la Victoire et le Tonnant foudroyèrent si horriblement la ligne anglaise en la traversant, qu'elle en fut à moitié rompue; et les Anglais eux-mêmes qui , à cette époque, ne rendaient pas une entière justice à la bravoure française, en restèrent frappés d' admiration. Il résulta encore de cet événement , que l'amiral Hotham songeant plutôt à réparer les avaries de ses vaisseaux qu'à poursuivre l'ennemi, entra dans le port de la Spezia. Bientôt après , prenant sa route par la mer Tyrrhénienne , il se rendit à Sau-Fiorenzo de Corse, pour surveiller de plus près le port de Toulon.

Après la bataille , les républicains se retirèrent dans le golfe de Juan, ensuite aux ilesd'Hières, et enfin dans le port de Toulon. Tel fut le combat du cap de Noli. La valeur y fut égale des deux côtés; mais les Anglais y montrèrent plus de discipline et d'habileté. Ainsi fut déconcertée l'entreprise des Français sur la Corse. Leurs ennemis conservèrent l'empire de la Méditerranée ; la

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disette se fit sentir avec plus de force dans les provinces méridionales de France , et l'armée républicaine de la rivière du Ponent fut réduite à la plus affreuse misère; mais, admirables dans leur ardeur à surmonter les dangers de la guerre , les Français se montrèrent plus admirables encore à lutter contre la faim , qui détourne si facilement de faire le bien, qui excite si puissamment à faire le mal.

Sur ces entrefaites , arrivèrent les nouvelles de la paix conclue entre la France et la Prusse ; événement très grave, et par l'influence qu'il devait exercer sur les esprits , et par la diminution de forces qui en résultait pour la coalition. La fermeté de l'empereur d'Allemagne et du roi de Sardaigne n'en fut cependant point ébranlée. Loin de là, le traité de Valenciennes s'accomplissait. De nombreux corps autrichiens étaient arrivés dans le Piémont , et les deux alliés élevant leurs pensées à de plus hautes entreprises , espéraient chasser entièrement les républicains du littoral de Gênes. C'est dans ce but qu'ils dirigèrent leurs troupes vers Cairo, d'où les Français s'étaient retirés, et déjà ils se disposaient à quelque action d'éclat , du haut des monts où ils s'étaient établis. L'ordonnance de l'armée combinée était celle-ci : L'aile gauche, conduite par le général Wallis, et qui se trouvait plus près de Savone , paraissait vouloir s'emparer de cette ville, et attaquer les

3oo HISTOIRE D'ITALIE.

Français retranchés au pont de Vado. Le centre, commandé par le général en chef Devins , et qui formait le gros de l'armée, menaçait les positions importantes de Saint- Jacques et de Mélogno. La droite, sous les ordres du général Argenteau, manœuvrant dans les environs de Ceva , donnait à penser qu'elle voulait se porter brusquement sur Finale. Un gros détachement de cavalerie piémontaise , placé non loin de Coni , se tenait prêt à passer les Apennins ou les Alpes , par le premier chemin que lui ouvrirait la victoire. Les vallées de Stura , de Suse et d'Aoste étaient gardées par des troupes suffisantes , la plupart piémontaises , sous le commandement des ducs d'Aoste et de Montferrat. Ces troupes avaient de puissans auxiliaires dans les barbets , brigands vagabonds plutôt que soldats disciplinés. Légers et alertes , ils se cachaient dans les endroits les plus retirés et les plus escarpés des montagnes du comté de Nice , voyaient d'un coup d'œil tous les mouvemens de l'ennemi, surprenaient les convois , et massacraient souvent avec cruauté les militaires isolés. Ils apportaient une barbarie sans exemple dans la défense de la cause royale. Le roi aurait voulu les soumettre à des règles , et leur inspirer plus de modération ; mais les ordres du prince ne pouvaient rien contre tant de fureur et d'inhumanité. Si l'on peut louer les barbets , je ne dirai pas de l'intention qui était évidemment cou-

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pable, mais du motif dont ils s'autorisaient, il faut aussi les blâmer des moyens dont ils se servirent, puisqu'ils firent dégénérer la guerre en guet-apens de grande route.

Les Français , de leur côté , sous les ordres de Rellermann, se préparaient avec ordre à la défense , encore bien que leur armée ne fût pas égale en nombre à celle des confédérés. Leur aile droite , commandée par Masséna, touchait par l'une de ses extrémités à Vado, et s'étendait jusqu'à la vallée de Tanaro, par les hauteurs de Saint- Jacques , de San-Pantaleone , de Mélogno , de Bardinetto, de Saint-Bernard et de la Pianeta. Là commençait le centre , qui , par le col de Tende , se réunissait sur le Sabbione à l'aile gauche répartie sur les sommets de Raùs et des Fenêtres , et dans les vallées de la Vesubia et de la Tinea.

Savone était une ville de grande importance, soit par les facilités que présentait son port , soit par la force de sa citadelle. L'un et l'autre parti , au mépris de la neutralité de Gênes, avait le projet de s'en emparer , ou par ruse , ou par un coup de main. Il y eut même un engagement sous ses murs, entre les républicains qui s'y trouvaient, et les alliés qui voulaient les surprendre ; mais la fermeté du gouverneur Spinola éclata en cette occasion ; il sut à la fois conserver la neutralité et la place.

A cette mêlée sans ordre , succédèrent bientôt

3o2 HISTOIRE D'ITALIE.

des batailles générales. Il était du plus haut intérêt pour les confédérés de chasser les Français du littoral de Gênes, sans quoi la Lombardie autrichienne restait gravement compromise, et la défense du Piémont devenait presque impossible. Ils ne délibérèrent pas long-temps sur le genre d'attaque. Le front de l'armée française était fort étendu , puisqu'il se prolongeait , sur les monts Liguriens , depuis Vado jusqu'au col de Tende. Rompre cette armée par son centre, c'était la vaincre sur tous les points ; et comme les Anglais , maîtres de la Méditerranée , pouvaient à tout moment approvisionner les alliés de vivres et de munitions, il était nécessaire de porter les premiers coups à l'armée française, non loin du rivage, pour que les forces de terre et de mer pussent agir d'intelligence dans un but commun. Les confédérés se décidèrent en conséquence à diriger leurs plus grands efforts contre les monts de Saint-Jacques et de Mélogno , afin de séparer l'armée française de son aile droite. Ils résolurent aussi d'attaquer vigoureusement la position de Vado. Leur but était d'empêcher ce poste d'envoyer des secours du côté de Saint- Jacques et de Mélogno; peutêtre espéraient-ils encore que la fortune les seconderait également à Vado, ce qui aurait multiplié les points de débarquement pour les Anglais ; mais les principales attaques devaient avoir lieu

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à Saint-Jacques qui ccmmande la campagne de Savone, et à Mel< gno qui domine Vado, et s'étendait à travers l'armée française. Ce fut vers la fin de juin que les Autrichiens assaillirent avec la plus grande valeur le poste de Vado. Les Français, aux ordres de La Harpe, se défendirent avec une égale bravoure. Ils firent même si bien, que malgré plusieurs assauts furieux , tentés par des troupes supérieures en nombre , non seulement ils tinrent ferme, mais repoussèrent l'ennemi, qui déjà, après des efforts incroyables, s'était emparé du pont sous les murs de Vado. Parmi toutes les actions de cette campagne, ce fut celle où les Français montrèrent le plus de courage, et d'habileté à saisir l'avantage du lieu et des circonstances. Ils ne furent pas à beaucoup près si heureux au combat de Saint-Jacques et de Mélogno; Devins, à la tête d'une grosse division autrichienne, donna impétueusement contre tous les postes qui gardaient la première de ces montagnes. Les succès se balancèrent d'abord ; le nombre des morts et des blessés fut considérable de part et d'autre. Les cadavres encombraient les sentiers du roc, le sang y coulait à grands flots; on se battait depuis sept heures , et il était impossible de prévoir qui devait l'emporter ou de la constance des Autrichiens ou de l'ardeur des Français. Enfin , la fortune républicaine dut céder. Les Impériaux qui savaient que de cette action dépendait le succès de

3o4 HISTOIRE D'ITALIE.

la guerre en Ligurie, firent un dernier effort, chassèrent l'ennemi , et s'emparèrent du sommet de la montagne. Moins longue et moins disputée , la bataille de Mélogno eut le même résultat. Par un oubli inconcevable du général français, il ne se trouva à la garde de cette position essentielle que deux bataillons, trop faibles de beaucoup contre le grand nombre qu'ils avaient en tête. Argenteau s'y porta avec cinq mille soldats d'élite, et s'en rendit maître sans beaucoup de difficulté. Cet accident donnait victoire complète aux troupes de l'empereur, et contraignait les Français d'abandonner toutes leurs positions. Aussi Rellermann , informé de la perte de Mélogno, envoya quatre de ses plus braves bataillons, commandés par Massé na , pour reprendre la montagne, qu'il importait si fort de conserver. Masséna profita très habilement d'un épais brouillard pour s'approcher, sans être vu, jusqu'aux avant-postes. Ceux-ci furent frappés d'une telle épouvante que, sans opposer d'autre résistance, ils prirent aussitôt la fuite , et peu s'en fallut qu'ils ne missent la confusion parmi ceux qui gardaient les fortifications établies sur le sommet du rocher. Mais les officiers raffermirent si bien le courage des soldats , que l'ennemi , qui déjà s'apprêtait à franchir les retranchemens , fut contraint de reculer devant les baïonnettes et le feu de l'artillerie. Les Français se retirèrent avec perte d'un bon

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nombre de vaillants soldats. Cet échec ne les découragea cependant pas tellement qu'ils ne voulussent tenter, par un second assaut, de réparer l'inutilité du premier. Masséna lui-même , accoutumé aux entreprises les plus difficiles et les plus périlleuses, Masséna était à leur tète. Il les divisa en trois corps ; les deux colonnes des extrémités devaient prendre l'ennemi en flanc, pendant que celle du milieu attaquerait de front le redoutable sommet. Ils marchaient, pleins d'espérance pour la victoire ; mais le brouillard qui avait assuré leurs premiers succès, ne tarda pas à déjouer leurs seconds efforts. En effet, les deux colonnes latérales , se méprenant sur la route qu'elles avaient à suivre pour agir séparément de celle du centre , se réunirent au contraire à celle-ci , de sorte qu'au lieu de trois assauts qui auraient inquiété les Impériaux sur trois points différens, principalement sur les côtés qui étaient les plus faibles , il n'y en eut qu'un, et de front, contre les redoutes du centre qui étaient les plus fortes. Les chances du combat n'étaient plus les mêmes, et les Autrichiens, protégés par leurs fortifications, faisant jouer directement, et sur un seul point, toute leur artillerie , obligèrent les républicains à se retirer promptement, et avec perte, aux lieux d'où ils étaient partis. Les Allemands s'emparèrent encore du passage de Spinardo, autre position considérable, qui leur facilitait les moyens de i. 20

3o6 HISTOIRE D'ITALIE.

couper en deux l'armée française. L'occupation de Saint-Jacques et de Melogno permit aux Impériaux d'atteindre les hauteurs qui dominent Vado, et de foudroyer encore les Français de ce côté. Par suite de ces revers , les républicains ne devaient plus songer à se maintenir en cet endroit. Ils l'évacuèrent donc, après avoir encloué vingt-deux canons et deux obusiers qu'ils ne pouvaient emporter. Les Autrichiens y entrèrent aussitôt, et y laissèrent en garnison le régiment d'Alvinzi.

Pendant que ces événemens se passaient sur la frontière de l'état de Gènes , plusieurs autres batailles se livraient avec des succès divers sur la crête des Apennins et des Alpes. Les Français s'emparèrent du col du Mont qui leur ouvrit la route à l'intérieur de la vallée d'Aoste. On se battit avec une égale valeur des deux côtés, au montGenèvre, au col de Tende, à Saint-Martin de Lantosca. Ces engagemens lointains entre les Français et les Piémontais , avaient pour but de favoriser les batailles plus sérieuses du Génovésat, d'où dépendaient , pour les premiers , la conquête , pour les seconds, la conservation de l'Italie.

L'occupation des positions les plus importantes du côté de Savone, par les Autrichiens, compromettait l'armée française, dont l'aile droite pouvait être coupée. Kellermann le vit, jugea nécessaire de faire rétrograder cette aile, et de

rapprocher par ce mouvement tout le front de sa ligne qui , trop étendue depuis le Petit-Saint- Bernard jusqu'aux limites de Vado, se trouvait moins en état de résister à un ennemi supérieur en nombre. Le dessein était prudent , la manœuvre fut habile. L'aile droite se retira d'abord à Borghetto; prenant ensuite sa route par Cériale , Balestrino, Zuccarello , et tirant parles montagnes où le Tanaro prend sa source , elle se réunit.au corps qui gardait le col de Tende , et se replaça ainsi sur le front de l'armée. Finale et Loano abandonnés par les républicains, tombèrent au pouvoir des Impériaux.

La retraite de Vado avait été indispensable pour les Français, elle leur devint funeste par la disette de vivres qui en résulta. Des corsaires de cette ville et de Savone couraient continuellement la mer sous pavillon autrichien , et l'infestaient jusqu'à Nice , de sorte que les bâtimens génois n'y pouvaient plus porter de blé. A peine quelques légères barques hydriotes, se glissant à la faveur de la nuit et du vent, réussissaient-elles à débarquer ; secours insuffisant dans une nécessité si pressante. Pour entraver par plus d'obstacles encore la marche des vaisseaux neutres vers la France , et la partie du Génovésat occupée par les républicains , le général autrichien avait armé, à Savone, de grosses flûtes portant vingt canons. Il y avait aussi à Vado deux moyennes galères

3o8 HISTOIRE D'ITALIE.

et quatre flûtes napolitaines qui veillaient assidûment sur ces parages. Ces bâtimens légers allaient à la découverte, sous la protection des frégates anglaises, qui s'emparaient avec des forces Supérieures de tout ce qui leur était signalé. De ces mesures, il résulta pour les Français une disette extraordinaire ; et déjà les confédérés se persuadaient que les républicains , affaiblis par la famine , abandonneraient d'eux-mêmes tout le littoral; mais la constance des Français, dans cette extrémité de vivres , égala leur bravoure dans les batailles; ils conservèrent, à Borghetto et à Cériale , leur attitude fière et menaçante. Les généraux confédérés pensèrent alors que, puisque la faim ne suffisait pas, il fallait appeler la force à son secours. Ils attaquèrent, avec de nombreuses troupes et une grande ardeur , les nouvelles positions des Français. De sanglantes batailles se succédèrent; la victoire passait et repassait de l'une à l'autre armée ; mais enfin les alliés , n'ayant pu parvenir à déloger les Français , perdirent le fruit de leurs tentatives. En effet, ne pas s'emparer de ces postes, c'était renoncer à tous les bienfaits du traité de Valenciennes ; c'était prouver que les armes de l'empereur et celles du roi réunies ne pouvaient rien contre la France ; c'était laisser indécise la question de la conquête ou de la conservation de l'Italie ; c'était enfin donner le temps aux Français de se prévaloir avec avantage de la

paix qu'ils étaient sur le point de conclure avec l'Espagne. Ainsi s'arrêtèrent et vinrent échouer les destins de l'Italie contre l'humble rocher de Borghetto.

Dans ce temps on oubliait de plus en plus à Naples les leçons de la modération. Le bruit de la révolution française qui retentissait dans tout l'univers, les instigations secrètes de quelques agens de la France, l'exemple et les exhortations des marins de l'escadre de l'amiral Trnguet , qui avait mouillé dans le port de Naples en i7g3, et enfin l'influence de l'époque, avaient propagé dans le royaume des opinions favorables au système républicain. De jeunes étourdis les professaient ouvertement ; d'autres moins imprudens , mais plus inexcusables, s'assemblaient en secret dans le dessein de renverser le gouvernement. Les discours furent remarqués, les trames secrètes découvertes ; le gouvernement prit des mesures contre les novateurs. La reine Caroline, qui avait placé toute sa confiance dans le ministre Acton , exerçait une grande influence dans l'administration du royaume. Des revers publics et privés avaient allumé son courroux , et lui faisaient voir plus de malveillans qu'il n'y en avait en effet. Peut-être aussi trouvait-elle quelque consolation à venger la fin déplorable de ses parens en France, sur les Napolitains imbus en apparence des opinions qui avaient amené ces douloureuses cata-

3io HISTOIRE D'ITALIE.

strophes. Le ministre Acton , qui connaissait le caractère de la princesse, s'étudiait, suivant l'usage des favoris, à natter ses penchans, et montrait continuellement à son imagination déjà si enflammée, des conjurations, ries tentatives de rébellion et des périls. On créa une junte contre les conspirateurs : le prince de Castelcicala , le marquis Vanni et un certain Guidobaldi, ancien procureur de Teramo, en furent nommés membres. Cette junte était disposée non seulement, à faire justice , mais encore à user de rigueur. Emmanuel de Deo , jeune homme épris des opinions nouvelles, et mêlé dans les sociétés secrètes qui menaçaient la sûreté de l'état, fut puni du dernier supplice , et mourut avec une rare fermeté. D'antres furent emprisonnés, d'autres relégués sur plusieurs points du royaume. Jusque là le gouvernement exerçait un droit , et remplissait même un devoir; mais malheureusement on créa les suspects, quelquefois sur des indices plus ou moins fondés , quelquefois même sans aucun indice , parce que les rivalités et les haines particulières agissaient là où il n'y avait ni culpabilité , ni apparence de culpabilité. Les prisons du royaume se remplirent ; la terreur était dans tous les esprits. Les jugemens traînaient en longueur; on repoussait les inspirations les plus légitimes de la nature ; les parens qui priaient pour leurs enfans tombés en disgrâce, devenaient

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suspects , aussi-bien que les avocats qui les défendaient. La crainte de l'espionnage troublait les épanchemens de l'amitié. Après avoir entassé dans les prisons un grand nombre de malheureux, Vanni disait que les jacobins pullulaient encore dans le royaume , et qu'il faudrait en arrêter vingt mille. Ses actions répondirent à ses paroles ; les arrestations se multiplièrent. Mèdici fut chargé de fers, parce qu'Acton était jaloux de son ascendant , et craignait qu'il ne lui enlevât la faveur de la reine , au moyen d'une sœur qui était fort avant dans l'intimité de la princesse. Telle fut même la trame ourdie pour le perdre, que, sans l'intégrité du juge Chinigò, la victime serait tombée dans le précipice, et le royaume eût été privé d'un homme d'état d'une grande habileté. Indépendamment des opinions qu'on lui attribuait, Mèdici était accusé de correspondance avec les Français; les lettres furent produites au tribunal , comme si en effet elles fussent venues de France , lorsque Chinigò , en les examinant attentivement, fît voir que le papier était de fabrique napolitaine. Les peines inusitées duraient déjà depuis long-temps , et la rigueur ne s'apaisait pas. Les peuples, qui d'abord avaient été saisis d'épouvante et de compassion, commencèrent à s'indigner, et à donner quelques signes de mécontentement. Le gouvernement voulut y remédier. Gomme Vanni était sur-

3ia HISTOIRE D'ITALIE,

tout devenu l'objet de la haine universelle, et qu'on lui imputait plus qu'à ses collègues les faits dont on se plaignait, il fut destitue' et envoyé en exil, récompense digne du bienfait. Malgré tout , la modération qu'on espérait ne fut point complète, et les rigueurs ne cessèrent entièrement que lorsque Naples signa la paix avec la France. Le royaume était plein de ces ressentimens terribles, et il ne faut plus s'étonner s'ils ont éclaté avec tant de violence quand les événemens leur en fournirent l'occasion.

D'un autre côté , la domination anglaise ne s'affermissait pas eu Corse, soit par l'inquiétude naturelle à ces insulaires , soit a cause du grand nombre des partisans français, soit enfin, parce que le peuple, demandant à la liberté, comme c'est l'ordinaire , plus de faveurs qu'elle n'en peut accorder, s'était faussement imaginé qu'il allait lui devoir l'immunité des taxes ; mais, quand il se vit déchu de ses espérances , il se mutina , s' écriant que le joug était le même , et que le maître seul était changé. En outre , le nom de Paoli était encore tout puissant en Corse. Ceux qui préféraient l'indépendance de l'île à sa réunion à l'Angleterre , tournaient volontiers les yeux vers lui , espérant que l'homme qui avait disputé l'empire de la Corse à la France , pourrait bien aussi le disputer aux Anglais. Toutes ces causes, agissant sur les esprits, ensemble ou sé-

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parement, avaient donné lieu à quelques mouvements dans plusieurs villages en deçà des monts, et principalement dans les environs d'Ajaccio. Des bandes armées couraient la campagne, et, non contentes de ne pas acquitter les contributions , elles s'opposaient encore à ce que d'autres les payassent. Elles entraient à force ouverte chez les partisans des Français, comme chez les partisans de l'Angleterre. La violence et la rapine signalaient partout leur passage. Le mal était grand, et le devenait chaque jour davantage. Déjà le nom de France se mêlait aux cris des mécontens ; le revers essuyé par la flotte républicaine dans la Méditerranée n'avait apporté aucun changement à la disposition antérieure des esprits. L'opiniâtreté voulait achever l'ouvrage de la haine , et la promptitude de mesures répressives, pouvait seule prévenir un soulèvement universel. A cet effet, après avoir informé son gouvernement de ce qui se passait, le vice-roi Elliot publia une proclamation , où il rappelait tous les bienfaits de l'Angleterre. C'est elle, disait-il, qui a délivré la Corse de l'anarchie et d'une domination despotique ; qui , au prix de son sang , lui a donné le repos et la liberté ; qui acquitte de ses propres deniers les charges les plus pesantes ; fournit à la paie des soldats corses; entretient les arsenaux d'Ajaccio. Elle a maintenu dans l'île la liberté individuelle , l'inviolabilité des

3i4 HISTOIRE D'ITALIE,

propriétés, le respect pour l'antique religion de l'état, et les vaisseaux corses voguent librement sous la protection de la puissante marine des Anglais. Des traités se négocient avec le pontife pour obtenir des règlemens du plus haut intérêt sous le rapport de l'utilité générale. Tout présage , tout promet un gouvernement sage et paternel : que signifient donc ces mouvemens et cette turbulence nouvelle ? Souvenez-vous bien que le trouble amène toujours la violence ; que , quand la licence a renversé les lois, il n'y a plus de sûreté, ni pour les propriétés , ni pour les personnes ; que ces soulèvemens peuvent frayer la route à l'ennemi furieux qui est à vos portes. Il est absurde de vouloir un gouvernement sans impôts, et la Corse a moins sujet de se plaindre que tout autre, puisque ses impôts sont consentis par ses représentai , et que l'Angleterre supplée à leur insuffisance. Souvenez-vous de la foi jurée, de vos sermens solennels. Votre erreur m'inspire plus de compassion que de courroux , et je préfère la douceur des remontrances à la sévérité des châtimens. J'écouterai toute plainte fondée sur la justice, je ferai droit à toute demande raisonnable ; mais je ne souffrirai jamais que la violence l'emporte sur la loi , et je saurai maintenir en Corse, la dignité de l'Angleterre, et les droits acquis à mon souverain.

Ces exhortations produisirent assez d'effet , non

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sur les populations rebelles ; elles ne se rendent point aux paroles , et c'est avec la force qu'on les réduit ; mais sur celles d'au-delà des monts , qui étaient plus affectionnées à l'Angleterre. Quelques bataillons provinciaux furent donc organisés et envoyés dans les villages révoltés, pour soutenir la proclamation du vice-roi. En outre, soit qu'il fut l'auteur, ou seulement le prétexte de ces insurrections , Paoli fut appelé en Angleterre par le roi. Pour couvrir cette mesure d'un voile honorable, le souverain anglais écrivit à Paoli que sa présence en Corse inspirait trop d'ardeur à ses amis ; qu'il l'invitait à venir respirer à Londres un air plus doux ; que sa fidélité y trouverait sa récompense, et qu'il le traiterait comme un membre de sa famille. Paoli obéit, vint en Angleterre, y reçut une pension annuelle de deux mille livres sterling, et y passa le reste de ses jours , entouré de plus de caresses que d'honneurs. Ainsi finit Paoli, homme recommandable dans l'histoire, et qui le serait encore davantage , si la révolution française n'eût pas eu lieu. Il dut sa gloire à ses malheurs plus qu'à sa prospérité. La première atteinte portée à son nom , vint de son consentement à revenir dans sa patrie quand la France l'y autorisa , et surtout de ses efforts à ranger son pays sous la domination de l'Angleterre. Puisqu'il était arrêté par la Providence que la Corse ne devait point se gouverner par elle-même, puisque sa destinée

3i6 HISTOIRE D'ITALIE.

était d'obéir à la France ou à l'Angleterre, c'était un devoir pour Paoli de n'accepter ni les bienfaits de l'une, ni les propositions de l'autre. Tant il est vrai qu'il est des circonstances où l'homme ne doit plus chercher la gloire que dans l'inaction ; mais le ciel voulut que ce Corse célèbre servît encore d'exemple à ceux qui, par ambition, ou par un esprit de parti coupable , appellent le joug de l'étranger sur leur patrie ; le moindre malheur qui les attend est la défiance de ceux-là même dont ils se sont rendus les dociles instrumens.

Les exhortations du vice-roi , la présence des soldats corses à la solde de l'Angleterre , le départ de Paoli, et aussi les instructions modérées qui arrivèrent de Londres , eurent le succès le plus complet. Les communes insurgées, et parmi toutes les autres, celles d'Ajaccio et de Mezzana, qui s'étaient montrées les plus opiniâtres , déposèrent les armes et rentrèrent sous l'obéissance. Ainsi fut rétablie , sinon la concorde , au moins la paix dans l'île de Corse. Les haines n'y étaient cependant point éteintes, et le moment approchait où elles devaient amener des résultats funestes à la puissance anglaise dans l'île.

Quelques mouvemens eurent aussi lieu à cette époque en Sardaigne , principalement à Sassari , ville voisine de la Corse. Le peuple soulevé demandait les stani enti , qui ne sont autre chose que les états-généraux de Sardaigne; il réclamait les

privilèges accordés par les rois d'Aragon , et l'exécution des traités de 1720. A la tête de ce mouvement étaient Goveano Fadda , Joachim Mundula, et surtout le chevalier Angioi, modèle d'autant plus parfait de la vertu modeste des anciens, qu'il connaissait moins cette vertu fanfaronne des modernes.

La ville de Sassari envoya ses députés à Turin pour représenter respectueusement au roi le désir que le peuple avait de rentrer dans ses droits. On donna bon espoir aux députés, peut-être même quelque chose de plus que de l'espoir, et ils revinrent de Turin sans avoir rien conclu. D'ailleurs les soulèvemens furent promptement apaisés, et le calme reparut à la grande satifaction du roi , qui avait vu avec chagrin la révolte de Sassari, après la belle défense de Cagliari contre Truguet. Fadda, Mundula et Angioi cherchèrent leur salut dans la fuite.

Sur ces entrefaites arriva de Bâle l'importante nouvelle que, le 22 juillet, un traité de paix avait été signé entre la république française et l'Espagne; événement qui devait exercer en Italie, et particulièrement dans les états du roi de Sardaigne, autant d'influence qu'en avait exercé sur les affaires d'Allemagne, et surtout en Autriche, la paix conclue entre la France et la Prusse. L'armée victorieuse des Pyrénées pouvait facilement se diriger

3i8 HISTOIRE D'ITALIE.

sur les Apennins, où la France aurait eu, à ce moyen, des forces supérieures. D'un autre côté, toujours séduits par l'espoir d'envahir l'Italie , persuadés qu'ils pouvaient acquérir le Piémont par la paix , comme le Milanais par la guerre , les républicains de Paris avaient eu soin de faire insérer dans le traité d'Espagne, cette clause : qu'en témoignage de l'amitié que la république portait au roi catholique, elle accepterait sa médiation en faveur du royaume de Portugal, du roi de Naples, du roi de Sardaigne, de l'infant duc de Parme et des autres états d'Italie , afin de rétablir la bonne intelligence entre ces différens princes et la république; d'où l'on pouvait conclure que, si les princes refusaient la paix , on les accuserait de la continuation des hostilités, et, dans le cas contraire , la France devenait maîtresse de l'Italie après y avoir aboli la puissance autrichienne. Ulloa , ambassadeur espagnol à Turin , s'interposa donc médiateur , au nom de son souverain , entre le roi Victor et la république. Il offrit au prince la garantie et l'intégrité de ses états, s'il consentait à se déclarer neutre et à donner passage aux Français; la possession du Milanais, s'il voulait faire cause commune avec la France, et des accroissemens de territoire plus à sa portée en échange de la Sardaigne. Le roi Victor entendit avec indignation les propositions de l'Espagne, et

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déclara, tout d'abord, qu'il persistait dans son alliance avec l'Autriche. Cependant, pour décider l'affaire avec plus de calme , soit que l'on fut disposé à traiter, soit qu'on voulût seulement le paraître, un grand conseil fut convoqué. Plusieurs personnages y furent appelés , les uns connus par leur prudence, les autres par leur habileté militaire. L'objet en délibération était des plus graves, puisqu'il s'agissait de savoir si le Piémont conserverait son indépendance , ou s'il tomberait sous une domination étrangère. Le marquis Silva assistait au conseil. C'était le fils d'un Espagnol, consul de cette nation à Livourne. Le marquis avait appris à connaître les hommes dans de fréquens voyages en Europe, et" surtout en Russie, où il avait été accueilli avec bienveillance par l'impératrice Elisabeth . De longues études , et sa propre expérience, en avaient fait un militaire distingué; il avait même publié des traités sur l'art de la guerre. Enfin, étant entré au service du roi de Sardaigne , il s'était acquis l'estime et la considération générale. Invité à donner son avis dans une circonstance aussi critique, il s'exprima avec la plus grande énergie, dans les termes suivans : (( Chaque fois que j'ai été appelé à émettre mon opi- (( nion sur cette malheureuse guerre, j'ai trouvé « partout des contradictions , beaucoup de médi- « sance, et quelques accusations odieuses. Il sem- » blait que j'eusse hérité du sort de Cassandre, pré-

« disant toujours de terribles vérités, et ne rencon- « trant jamais que des incrédules. Quelle que soit « donc la gravité des événemens , je ne me serais « point attendu à la nécessité de donner encore en (( ce moment mon avis ; mais, quelque opposition « que je doive rencontrer, quelque calomnie que «je doive subir, mon devoir m'impose l'obliga- <( tion de répondre à l'appel qui m'est fait. Je ne « manquerai point à un souverain que j'adore, aune (( patrie que je me suis volontairement choisie, et « dont je me regarde comme le fils et l'élève. Avant «d'entrer plus avant dans la question, j'insiste a sur cette vérité , qu'une nation est libre quand « elle veut l'être , malgré tous les obstacles qu'on « peut lui opposer ; qu'ensuite cette nation de- « vienne grande, généreuse et guerrière, elle dece vra bientôt à cette même liberté tant de force , (( de grandeur et de puissance , que tous les pays (( voisins seront bientôt réunis à son domaine, ou « se régiront du moins par ses lois. Maintenant « dites-moi, je vous supplie, s'agit-il d'autre chose « que d'accepter ces lois avec honneur, ou de les (( subir avec ignominie? Le choix peut-il être un « instant douteux entre un ami , insolent peut- « être , et un ennemi assurément plein de ressen- « timent et d'orgueil ? Quel homme prudent ba- « lancera, surtout s'il considère la foi douteuse « d'un allié , le conquérant plutôt que le défen- « seur de notre pays , la cause prochaine de notre

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« ruine plus que l'auteur possible de notre salut? « et si tout autour de nous les remparts de ce <c royaume, autrefois heureux et inaccessible, nous « ont effrayés du bruit de leur chute ; si la tempête « menace les plaines fertiles de notre beau Pièce mont; si nos forteresses sont ébranlées; si l'in- « quiétude règne dans tous les esprits; si la ter- « reur générale est le pronostic d'une destruction (f universelle ; si l'Italie entière s'épouvante à l'aste pect d'un avenir funeste ; qui faut-il accuser de «ces calamités? qui devons-nous en remercier, « sinon ce même allié dont j'apei'çois bien l'am- « bition , mais en qui je cherche la fidélité? Il vous (( excite par de perfides insinuations; il vous abuse «par des secours insuffisans. Souvenez - vous , « messieurs, de tout ce que je vous ai déjà dit « et démontré jusqu'à l'évidence. Du jour où les « Français sont parvenus à établir la ligne de leurs «opérations, du flanc oriental des Alpes jusqu'à « travers les Apennins ; nos barrières les plus sûres, « celles des monts et des forteresses ont été ren- « versées, et le Piémont dépossédé de ses rem- « parts, privé de toutes ses défenses et miné de tous «côtés, est menacé d'une ruine prochaine et iné- « vitable .

« Chargé de l'inspection des lieux par le roi ,

«j'ai démontré à sa majesté que cette ligne est

«impénétrable, depuis la Viosène jusqu'à Toi-

«rano, parce que les sommets des monts, par

« Termini et Galletto , jusqu'à Balestrino , sont « absolument inaccessibles; que si l' armée voulait « déboucher par le Carlino , elle se trouverait préce cisément entre cette montagne et le comte' de (( Nice, dans une gorge profonde où cinquante mille « hommes ne pourraient rien contre l'ennemi , où (t le nombre même deviendrait funeste ; qu'il ne (( fallait pas espe'rer davantage rompre cette ligne « par la droite, du côté de Ceriale, parce que les (( Français, se retirant dans une seconde position, « et nous savons que jusqu'à Vintimille ils en « ont quatre plus fortes les unes que les autres, « pourront toujours à leur gré descendre des hauc< teurs dont ils sont maîtres , et pénétrer sans (c le moindre obstacle dans le cœur même du u Piémont. Peut-être comptez-vous sur votre arec mée; mais l'armée, encore bien qu'elle ne le ce cède à nulle autre en valeur , faible par ellecemême, l'est devenue davantage par les pertes m qu'elle a éprouvées , et suffira tout au plus à « la défense de Turin : que si elle tarde à s'y mettre ce à couvert, tournée sur ses flancs, cernée et couce pée par les colonnes françaises parties de tous « les points des frontières de Gênes et de la vallée « du Tanaro, jusqu'à celle de la Stura, il ne lui ce restera aucune voie de salut. Ces vérités ne peuce vent être l'objet d'aucun doute, excepté pour ce ceux qui ignorent la situation des lieux , l'ini- « puissance de l'armée, l'épuisement des finances,

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t< et la force de l'esprit de rébellion. Quelques « hommes , plus aveugles que prudens, voyent con- « tinuellement descendre du Tyrol, au secours du « Piémont, tantôt quarante mille, tantôt soixante « mille Autrichiens. Plût à Dieu que ces armées h fussent des réalités visibles plutôt que des chi- « mères nées dans l'esprit fantastique de certains « conseillers ardens. Le secours est annoncé de- « puis trop long-temps pour qu'il y ait sincérité m dans la promesse. Fiez- vous maintenant aux « vaines espérances , aux exagérations fallacieuses , a aux offres perfides de la cour de Vienne. Mais « que dis-je ? quand les faits parlent qu'est-il be- (( soin de discours ? n'est-il pas stipulé dans le « traité de Valenciennes, que les Allemands ne com- « battront qu'en plaine? Ignorez-vous les ordres « donnés a^ix généraux allemands, d'éviter les ac- « lions périlleuses, de se tenir serrés, de ménager « leurs soldats , de les réserver pour la défense « de la Lombardie? Devins lui-même ne me l'a-t-il « pas dit clairement? ne l'a-t-il pas déclaré à qui « a voulu l'entendre ? Vous pouviez dire , il y a « deux ans , que le Piémont était le rempart de « la Lombardie ; cela était vrai alors ; ce ne l'est ce plus aujourd'hui que les Alpes sont perdues, les «Apennins envahis, nos plaines ouvertes; aujourd'hui que vous délibérez avec effroi sur la « possibilité douteuse de préserver la royale ville « de Turin, séjour antique de nos augustes princes.

« Persisterez-vous à prétendre que le Piémont est u le boulevard de la Lombardie ? mais alors les « généraux autrichiens auraient le droit de vous <( répondre que , le Piémont se trouvant désormais « sans défense, si leur armée s'obstine à en dis— « puter la conquête pour retarder d'un moment « l'invasion de la Lombardie , cette armée va se « trouver elle-même en danger d'être séparée du a Milanais , et qu'ainsi la Lombardie, l'armée desu tinée à la couvrir, et le Piémont avec elles, a seraient perdus tous ensemble, au même instant, <( sans espoir de retour, et l'Italie elle-même, « placée sous le joug de la servitude. L'homme « ne combat point pour les intérêts d'autrui avec <x la même valeur que pour ses intérêts particuu liers. Les Autrichiens vous en ont déjà fourni la « preuve, en combattant si mollement en votre «faveur, dans le temps même où ils espéraient « des conquêtes , et quand il s'agissait de leur suge reté personnelle ; et cependant , vous étiez re- « doutables alors; vous avez cessé de l'être aujourd'hui. Ou je me trompe fort, ou, dès que « les Français se seront ébranlés du côté de Gênes , « vous les verrez, ces mêmes Autrichiens, coure rir précipitamment vers la Lombardie, et vous (( abandonner en proie au vainqueur , emmenant « avec eux jusqu'au dernier soldat de cette armée « auxiliaire, si peu nombreuse, et déjà exténuée, c( que l'empereur avait pris l'engagement de vous

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k envoyer. Ainsi donc, voyant les boulevards de «l'état au pouvoir de l'ennemi, ou en danger «d'y tomber; la force numérique et morale de « notre armée affaiblie ; un allié peu fidèle , qui « travaille à son salut plus qu'au nôtre; je pense (( que la paix est préférable à la guerre ; je vous « exhorte à la paix ; je l'appelle de tous mes vœux, « pendant que les forces qui nous restent encore, « peuvent nous la faire obtenir honorable et avan- « tageuse. Si vous attendez la dernière extrémité, h on vous l'imposera honteuse, insupportable, et « vous aurez signé votre esclavage éternel . Si l'on « a de meilleurs conseils à vous donner , je les « écouterai avec plaisir; mais, quels qu'ils soient, « hâtez -vous, le temps presse, l'occasion fuit, « et le péril nous environne. Maintenant, que le « ciel favorable vous éclaire, qu'il vous inspire de « sages mesures pour le salut du généreux Pié- « mont et de la noble Italie ! »

Ce discours d'un homme connu par son habileté militaire , sa franchise et ses liaisons étroites avec le général autrichien Strasoldo , produisit beaucoup d'effet sur les assistans, dont plusieurs inclinaient à la paix, quoique tous fussent opposés à la France. Cependant le marquis d'Albarey se leva pour combattre cette tendance des esprits. Le marquis d'Albarey était pacifique et modéré de sa nature ; mais il avait pris part au traité de Valenciennes, et s'appuyant sur les considéra-

lions politiques , il opina pour la guerre et le maintien de l'alliance avec l'Autriche.

u Les chances de la guerre, dit-il, plus que toute « autre entreprise humaine, sont soumises au ca- « price de la fortune. Les événemens purement « politiques, au contraire , ne varient qu'en raison « de la supériorité éventuelle des armes. La rai- « son de cette différence est que les succès de la « guerre dépendent du hasard et du courage de « l'homme qu'un accident imprévu peut abattre, « tandis que la politique a pour base nos paste sions , qui sont toujours les mêmes dans tous « les temps et dans tous les lieux. En effet, nous « voyons les empires les plus puissans et les plus « glorieux renversés par la force des armes, pente dant que ceux qui se renferment prudemment « dans le cercle de la politique proprement dite, u se maintiennent aussi long -temps qu'il est (c donné aux institutions humaines de se main- (f tenir. La force a je ne sais quoi d'aveugle et de « téméraire qui la fait donner contre les écueils « et dans les abîmes; la prudence, au contraire, ce qui naît de la connaissance approfondie des pasce sions de l'homme, possède je ne sais quelle <( adresse qui la fait glisser entre les obstacles et « surmonter les périls. Le marquis Silva vous « propose de faire la paix , parce qu'il ne croit « pas que vous puissiez continuer la guerre. Il « appelle l'Autriche infidèle; il insiste pour que

a le roi se confie à la république française , encore « bien que les démonstrations actuelles de cette « république ne soient pas propres à l'y engager, « république, d'ailleurs, ennemie naturelle et ter- « rible de tous les rois. Mais pour traiter dès à (f présent la question de la guerre , et ici je rends « hommage aux connaissances de mon adversaire, w je lui demande quelle est l'armée la plus conte sidérable , ou la nôtre réunie à celle de l'Au- « triche, ou celle de l'ennemi exposée seule aux (( efforts réunis des alliés? Il va certainement réfe pondre, avec la franchise dont il fait profession , « que c'est la nôtre. Je lui demande en outre « s'il croit qu'après la jonction de l'armée des « Pyrénées , les Français seront plus nombreux « que les confédérés renforcés par les nouvelles « troupes autrichiennes que nous attendons ; il « va encore répondre qu'il ne le croit pas , parce « qu'il faudra , malgré tout , garder les Pyré- « nées, et que la paix avec l'Espagne laissera subte sister les défiances. Si je lui demande enfin s'il « accorde plus de valeur aux Français qu'aux « Piémoutais, ou qu'aux Autrichiens, je suis ceree tain qu'il me répondra toujours par la négative. « Quel est donc le but de ces doléances? que veu- <e lent dire ces prédictions sinistres ? Les Français « sont maîtres des hauteurs? qu'ils les gardent, « et qu'ils périssent de faim , de misère et de « froid, sur ces sommets escarpés et sauvages. Us

3a8 HISTOIRE D'ITALIE.

(( occupent les hauteurs? mais ils n'ont point les « défilés. Quant à nos forteresses, je n'en vois ee point qui chancelle ou qui soit en leur pouvoir. ee Pénétrer dans le Piémont, en laissant derrière <( eux des forteresses ennemies, serait de la part « des Français folie plutôt que bravoure, et nous « devons le désirer plus que le craindre. Déjà « la valeur piémontaise et autrichienne n'a-t-elle ee pas affronté les républicains? Et les champs de (( bataille, encore jonchés de leurs cadavres, n' atee testent-ils pas la puissance de ces bras, de ces ee armes qui protègent encore en ce moment l'Ita- « lie contre la rage et l'avidité des Français ? Je ee ne comprends pas davantage que l'on puisse « accuser la loyauté ou la valeur de l'Autriche. e< Interrogez Savone et Saint-Jacques , Vado et (c Mélogno encore teints du sang de l'ennemi , ils « vous diront la pesanteur de l'épée allemande et u la portée des canons autrichiens. Que les généraux ee allemands veillent sur la Lombardie , je le crois <e sans peine et c'est leur devoir ; mais qu'ils ne « veillent pas sur le Piémont, qui peut les en acte cuser, lorsque tant de sang répandu, tant de « trépas reçus, non seulement sur les cimes liguée riennes , mais encore dans les défilés des Alpes , ee sont le témoignage éclatant du contraire? Adee mettons^ue les chances de la guerre soient aussi ee périlleuses que mon adversaire le prétend , je ee ne croirai jamais qu'elles soient désespérées.

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h Nous avons encore des bras et du courage ; « nous avons des forteresses à l'entrée des Alpes, « et je trouve un sujet d'espérance dans l'incon- « stance même de la fortune des combats. Mais « puisqu'on invoque la paix , voyons ce qu'elle (c serait , voyons quels fruits sortiraient du parti « qu'on vous propose. La paix avec la France ente traîne la guerre avec l'Autriche. On vous conce seille de céder la Savoie et le comté de Nice « aux Français; c'est comme si l'on vous propo- « sait de recevoir en échange quelque misérable «débris du Milanais, fruit de leur rapacité; de « leur donner le passage dans le Piémont , de (( diriger leurs épées dans le cœur de ceux qui «jusqu'à ce moment nous ont fait un rempart de (( leurs corps. Je vois l'infamie dès le début même « d'un traité qui stipule des donations à notre « ennemi , et le partage des dépouilles de notre (( allié. Mais l'honneur est encore de quelque u prix en ce monde ; l'incertitude des événemens « doit vous avertir aussi que tôt ou tard vous «aurez besoin d'alliés; et quel allié trouverez- « vous après tant d'ignominie ? Quant à moi , je « l'ignore. Plus j'approfondis la matière, plus je (( vois qu'un accord avec la France serait l'asser- « vissement du Piémont , son bouleversement , « sa ruine totale. Il n'est pas au pouvoir des Au- «trichiens, quoique présens, de nous obliger à « courber la tête sous leur joug. Le siège de leur

33o HISTOIRE D'ITALIE.

a gouvernement est trop- éloigné du nôtre. Les « Français, au contraire, le peuvent sans peine, « puisque nous nous trouvons, pour ainsi dire, « sur le passage du torrent. Je ne sais pas non « plus si vous fondez beaucoup d'espoir sur leur «modération, qui ne s'est encore signalée dans « le monde que par l'épouvante et la destruction. « Voulez-vous connaître les Français , et savoir « de quoi ils sont capables chez l'étranger ? De- « mandez-le aux Flamands, aux Hollandais; s'ils « sont contens de les avoir pour hôtes et pour « alliés, imitez-les , j'y consens. On dit qu'il existe « en Piémont des germes d'insubordination et de «révolte ! Sans doute, il en existe. Croyez-vous «donc, mon cher marquis Silva, que la pré- « sence des Français en arrêtera le développe- <( ment ? Je ne le pense pas , quant à moi ; loin « de là , je pense que les jacobins vont se mul- «tiplier, lever hautement la tête, et menacer « cette heureuse monarchie jusques dans ses fon- « démens. Les Français les condamneront peut- « être en public; mais soyez certains qu'ils les « favoriseront en secret. Vous marcherez sur des « cendres trompeuses , et lorsque vous voudrez « mettre le pied sur les premières étincelles , « elles jailliront de toutes parts , et allumeront « partout l'incendie. Viendra ensuite un bon « manifeste; on sait que les Français n'en sont « point avares ; un bon manifeste qui couronnera

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« l'œuvre en vous chargeant du nom de traîtres , « vous , qui ne serez coupables que de trop de pa- « tience à supporter leur orgueil. La Prusse et « l'Espagne ont traité avec la république , parce m que les Français n'ont pas besoin de traverser ces « états pour aller à leur but ; mais ils ne vous « proposent aujourd'hui la paix que pour obtenir (( le passage du Piémont , afin d'envahir la Lom- « bardie , et il me semble , à moi , que la guerre est « préférable, puisque l'arrivée de ces républicains « immodérés serait le signal inévitable des troubles, « des séditions et de notre perte. N'oubliez pasque « la France ne vous recherche que pour s'accom- « moder ensuite avec l'Autriche plus puissante que « vous. Soyez bien certains qu'elle fera la paix avec « elle aussitôt que l'occasion s'en présentera, qu'elle h vous laissera dans l'embarras , ne se souviendra «plus de vous, encore moins de votre amitié. « Heureux alors, si les traités qui suivront ne vien- « nent pas vous révéler la faute que vous auriez « commise , en abandonnant un ami fidèle et a sûr, pour vous jeter dans les bras d'un ami dé- « loyal ou douteux ! c'est la récompense ordinaire « des faibles qui manquent de parole aux puissans. a J'entends parler de l'épuisement des finances ; k qu'est-ce que l'épuisement des finances quand « il s'agit du salut <le l'état? J'ai honte en vérité « de parler d'argent , lorsqu'il y va pour la patrie « d'être ou de n'être pas. Croyez-vous aussi, mon

« cher marquis, que la France soit plus en état « que l'Angleterre de remplir notre trésor ; le » croyez -vous? j'admire alors votre simplicité. « Pour moi, je suis persuadé que l'argent s'obtient « plus facilement de ceux qui en ont trop et qui « en offrent, que de ceux qui n'en ont pas assez « et qui en dérobent. En me résumant donc, je « pense que l'amitié de l'Autriche est plus sûre et « moins périlleuse que l'amitié de la France ; je « vous exhorte à faire tête à la fortune ; je vous « supplie de persister dans cette constance qui « vous a toujours distingués, et de montrer, à la « face du monde , que le Piémont menacé à notre « époque, n'a pas déployé moins de fermeté que « le Piémont envahi du temps de nos ancêtres. »

Ces raisonnemens , fondés en principe , ne restèrent pas sans effet ; moins toutefois parce qu'ils étaient fondés, que parce qu'ils se trouvaient d'accord avec une résolution prise d'avance. La médiation de l'Espagne fut donc rejetée, et l'on résolut sur-le-champ de continuer la guerre avec la France, en persistant dans l'alliance de l'Autriche. Cette résolution néanmoins ne présentait qu'incertitude dans ses résultats , parce que les sourdes pratiques des républicains n'étaient pas moins à craindre que leurs armes; et l'on redoutait avec raison les effets qui devaient naître de la présence des Français en Piémont. Quoi qu'il en soit, on ne peut que louer la détermination qui fut prise ,

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non qu'elle fût la plus sûre, mais parce qu'elle était la plus honorable entre deux périls égaux.

L'événement devait bientôt décider si les confédérés, qui n'avaient résisté qu'avec beaucoup de peine à l'armée française divisée entre l'Espagne et l'Italie, pourraient repousser cette même armée réunie et marchant à la conquête de la péninsule. Dès le commencement de cette année, le cabinet de France avait résolu de s'ouvrir un passage en Italie par la force des armes. L'un des plus zélés partisans de cette entreprise était le général Scherer, qui avait récemment donné des preuves de sa bravoure et de son habileté dans la guerre d'Allemagne et des Pyrénées. La paix avec l'Espagne était venue favoriser ce dessein ; et comme celui qui l'avait conçu paraissait le plus propre à en assurer l'exécution , Scherer fut nommé général de l'armée d'Italie. Kellermann ne garda que le commandement des troupes chargées de la défense des Alpes supérieures. L'armée républicaine des Pyrénées se joignit donc à celle des Apennins ; plusieurs officiers de marque s'y rendirent de leur coté.

L'hiver approchait alors. Retranchés dans des positions fortifiées par l'art et par la nature, les alliés pensaient à toute autre chose qu'à être attaqués par les Français -privés de cavalerie, presque sans artillerie, et réduits à la plus affreuse disette. Mais , accoutumés à surmonter les obstacles repu-

tés les plus insurmontables, contraints d'ailleurs par la faim qui les pressait de s'ouvrir la route de Gênes, seule ville qui pût les alimenter, les soldats re'publicains , s' armant d'un courage indomptable contre les rigueurs de la saison , le défaut de munitions , la disette des vivres , contre la supériorité numérique d'un ennemi abondamment fourni d'armes et de munitions, retranché en outre sur des lieux escarpés et difficiles, les soldats républicains, disons-nous, résolurent de tenter si en effet la valeur est plus puissante que la force, si l'audace peut triompher de la fortune. Ainsi se préparait la bataille de Loano , action fameuse par la bravoure des Français et l'habileté de leurs généraux , de Masséna surtout, qui eut la plus grande part à la gloire de cette journée. L'armée française avait son aile droite sur les hauteurs du Borghetto, qui est baigné par la mer. Le corps de bataille occupait Zuccarello et Castel Vecchio. L'aile gauche couronnait les montagnes vis-à-vis celles de la Pianeta et du Saint-Bernard, sur la route de Garessio. L'aile droite était commandée par Scherer, qui avait sous lui les troupes venues des Pyrénées , et par Augereau qui les avait amenées ; le centre par Masséna ; l'aile gauche par Serrurier. L'aile gauche des confédérés, sous les ordres de Wallis, occupait Loano. Le centre, commandé par Argenteau, était à Roccabarbena. La droite, composée en grande partie des troupes

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piémontaises, et conduite par Colli, s'étendait sur les hauteurs de la Pianeta et du Saint-Bernard. Quoique ces positions fussent fortifiées par la nature et de la main des hommes , elles ne parurent pas suffisantes au général en chef Devins, pour la sûreté de son armée. Il établit donc, comme gardes avancées , trois camps retranchés ; deux en avant de Loano , sur la cime de trois monticules garnis de tranchées et d'artillerie , et dans le village de Toirano; la troisième, destinée à couvrir le centre, plus haut, à Campo de Pietra. De plus, prévoyant en prudent capitaine les revers qu'il pourrait essuyer , il munit de troupes et d'artillerie, derrière le centre, non seulement Bardinetto et Monte Calvo, mais encore, plus en arrière, comme dernier retranchement et corps de réserve, les montagnes de Mélogno et de Sette Pani . Devins, comme on le voit, se montrait aussi habile à prévoir le danger qu'à le prévenir ; mais l'événement démontra cette vérité , que le génie seul ne peut rien contre le génie soutenu par une bravoure supérieure. Il reste donc établi que la perte de la bataille de Loano ne doit en aucune manière s'imputer au général en chef autrichien , et la postérité verra si elle ne doit pas en accuser Argenteau , qui, négligeant les précautions nécessaires avant l'action, ou perdant la tête au moment du danger, montra aussi peu de valeur que Devins avait déployé de prudence. Les deux armées étaient séparées par une vallée profonde, baignée par la

petite rivière qui coule entre Loano et Aibenga. Le 17 novembre, pour reconnaître les lieux et tâter l'ennemi, Masséna donna l'ordre au général Charlet d'attaquer le poste en avant de Campo de Pietra. Après une vigoureuse résistance, le poste se rendit ; terrible présage de batailles plus sanglantes ; indice visible de tout ce que les Français avaient dessein d'entreprendre. Ce combat n'éveilla point l'attention d'Argenteau. La nuit du 22 novembre, Masséna rassembla ses troupes : « Soldats, leur dit-il, vous excitera la valeur seu rait une défiance injuste plutôt qu'un encomiate gement nécessaire.Vous montrer l'ennemi, voilà a comme on vous anime toujours à la victoire. Plus « nombreux que vous, il se retranche néanmoins « sur des rochers , confessant ainsi par ses actes , « mieux que je ne pourrais le faire par mes paroles, « qu'il ne peut tenir devant vous. Mais où sont les (( rochers , où sont les précipices capables d'arrêté ter les soldats de la république ! Plus d'une fois « vous avez franchi les Alpes et les Apennins, et a vos nouveaux camarades ont franchi les Pyréa nées. Ils ont vaincu les troupes espagnoles; vous « avez vaincu celles de la Sardaigne et de l'Emet pire. Mais la Sardaigne et l'Empire vous brace vent encore. Triomphez d'eux une seconde (( fois; que vos ennemis s'enfuient dispersés dece vant vous, et que votre victoire donne la paix « avec l'Italie , comme les succès de vos frères « d'armes ont donné la paix avec l'Espagne. Aveu-

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te glés sur leurs défaites , ces rois osent encore , (( les armes à la main , affronter la république ; « prouvez-leur qu'il n'est point de rois dont les (carmes ne fléchissent devant les nôtres; et puisce qu'ils en viennent aux extrémités, faites que « cette épreuve soit pour eux la dernière. »

M asséna était petit de corps ; mais sa valeur se lisait dans ses traits, et le rendait habile à doubler l'impétuosité du soldat français, déjà si impétueux de sa nature. Ses paroles furent accueillies par les acclamations les plus vives. Les troupes traversèrent audacieusement , et dans un ordre admirable, des sentiers escarpés, au milieu de l'obscurité de la nuit qu'un temps orageux rendait encore plus épaisse. D'après le plan arrêté avecScherer, Masséna devait attaquer le centre des confédérés, le rompre s'il était possible, séparer les Impériaux des Piémontais, s'emparer des hauteurs par Bardinetto , Monte Calvo etMélogno, et s'en aller ainsi prendre à dos l'aile gauche des alliés , qui alors eût été obligée de se rendre ou de fuir en désordre. Ce mouvement devait être favorisé, à droite, par un violent assaut que Scherer donnerait à Loano; à gauche, par un assaut moins vif que Serrurier donnerait au Saint- Bernard. Le 23 novembre, à la pointe du jour, le camp de Roccabarbena fut assailli par Masséna, de deux côtés, avec une ardeur incroyable. A la nouvelle de ce choc imprévu , les officiers autrichiens accoururent à la tête de leurs soldats , qui TOME i. 22

déjà commençaient à plier. Il faut ici blâmer Argenteau , qui , n'ayant pas prévu une attaque si facile à prévoir, avait permis aux officiers sous ses ordres de s'éloigner de leurs postes. Le malheur voulut encore que Devins, affligé d'une grave maladie, et hors d'état de commander, eût été transporté, au moment de la bataille, de Finale à Novi , laissant la direction suprême de l'armée à Wallis. Cependant le combat s'échauffait à Roccabarbena. Après de valeureux efforts, La Harpe et Charlet triomphèrent de toute résistance, et chassèrent l'ennemi , qui courut se retrancher à Bardinetto. Là recommença une bataille terrible. Revenus de leur première terreur, les confédérés se défendirent vigoureusement. Masséna, de son côté , faisait charger à la fois toutes ses troupes , persuadé que de la rapidité de l'action dépendait le succès du combat. Enfin, après beaucoup de sang répandu de part et d'autre , beaucoup de morts données et reçues, la valeur des républicains prévalut; Bardinetto fut emporté. Tout ce qui s'y trouva de soldats fut pris ou tué. L'artillerie entière tomba aux mains du vainqueur. Les restes de la division autrichienne se retirèrent par des chemins escarpés, et plutôt en soldats qui fuient qu'en armée qui se replie, du côté de Bagnasco , sur la rive gauche du Tanaro. Non content de s'être rendu maître de Bardinetto, avec une impétuosité sans exemple, Masséna ordonna

au général Cervoni de s'emparer de Melogno , et au colonel Suchet de prendre Monte Calvo, montagne aride et presque inaccessible. Cette double attaque eut le succès que Masséna en avait espéré. A ce moyen, tout le centre des confédérés fut écrasé , les Français eurent la facilité de descendre vers la mer, et de prendre à dos l'aile gauche de l'ennemi. Tous ces événemens donnèrent victoire complète aux républicains. Il est évident qu'Argenteau manqua de prévoyance avant l'action , de constance et d'habileté pendant le combat. Sa division n'opposa pas non plus la résistance que Devins en avait attendue, en raison de l'avantage des lieux , de la supériorité du nombre et de l'artillerie. Pour que l'aile gauche des confédérés ne reprît pas ce que le centre avait perdu , Scherer, secondé par le feu de quelques vaisseaux français qui s'étaient approchés du rivage , attaqua brusquement et emporta les trois mamelons fortifiés en avant de Loano et de la forteresse de Toirano. Les généraux Victor et Augereau se distinguèrent dans ces différentes actions. Sur ces entrefaites , Suchet à qui Scherer venait d'envoyer un secours de trois bataillons, arrivait au pas de course sur les derrières de l'ennemi ; ce qui contraignit les confédérés à se retirer vers Finale, poursuivis l'épée clans les reins par les Français. Voyant la victoire du centre et de l'aile droite, Serrurier pressa aussi l'attaque de son

3/jo HISTOIRE D'ITALIE.

côté, chassa l'ennemi de ses positions, et le repoussa jusques dans le camp retranché de Geva , où se ralliaient aussi les débris épars de la division d'Argenteau. Ainsi l'aile gauche de l'armée confédérée se retirait , non sans désordre , devant les républicains, sur le littoral du côté de Savone; le centre entièrement rompu fuyait dans toutes les directions ; l'aile droite moins entamée se mettait à l'abri dans le fort de Ceva. La nuit vint couvrir les désastres des coalisés. La pluie tombait par torrens , la grêle frappait avec violence ; ce qui n'empêcha pas les Français de bivouaquer sur le champ de bataille , au milieu de toutes les horreurs de la tempête. Mais à la première aube du jour, ils se remirent à la poursuite de cette partie des alliés qui se retiraient par le littoral; ils étaient sur le point de les atteindre, et leur avaient déjà fait beaucoup de prisonniers, lorsque, pour comble de malheur, cet infatigable Masséna, à qui rien n'échappait, ayant justement prévu que l'ennemi, après avoir passé à Finale, voudrait continuer sa route par Saint-Jacques , parut subitement à Gora, sur la crête -de la vallée de Finale. Il envoya aussitôt un détachement contre cet ennemi déjà rompu , et un autre avec l'ordre d'occuper rapidement Saint - Jacques ; de sorte que l'aile gauche des alliés, pressée de front, par ses flancs et sur ses derrières, n'avait plus de salut que dans une fuite précipitée, qui lui devenait

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facile dans ces montagnes , traversées en tous sens par une infinité de sentiers inconnus. Tout ce qui put échapper se réfugia dans Acqui ; le reste tomba au pouvoir des vainqueurs. L'artillerie entière, une grande partie des bagages, des munitions et des équipages ajoutèrent encore à leurs succès. Maîtres de toute la rivière du Ponant, ils établirent leurs quartiers d'hiver à Vado et à Savone, menaçant ainsi d'envahir bientôt l'Italie. Les républicains ternirent l'éclat de leur victoire par la rapine, le pillage, le viol et tous les excès qu'ils commirent sur le territoire de Gênes. Un cri général retentit dans l'Italie, épouvantée à l'aspect des désastres qui allaient fondre sur elle. Scherer voulut mettre un frein a la fureur du soldat , publia qu'il ferait mettre à mort quiconque désobéirait à ses ordres ; fit même exécuter quelques uns des plus coupables; mais cette rage criminelle ne s'arrêta ni devant les menaces ni devant les supplices. Les républicains étaient inexcusables sans doute , parce que rien ne peut excuser de semblables énormités. Toutefois, ils manquaient de vivres et d'habits; la faim et la nudité n'entraînent que trop souvent aux actions les plus condamnables ; mais les Allemands, à leur entrée sur le territoire du Piémont leur allié, surtout dans les environs de Cairo et de Dégo , et dans leur retraite après la déroute de Loano , les Allemands , malgré l'abondance où ils

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se trouvaient de tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie, commirent des excès pareils et peut-être plus criminels encore. Ainsi la malheureuse Italie, déchirée à la fois par ses amis et par ses ennemis , en proie tout ensemble à la rage des Autrichiens et à la fureur des Français , montrait quel est le sort d'une province qui a des charmes pour séduire, et qui manque de force pour se défendre.

Négociations pour la paix entamées à Bâle ; et pourquoi elles ont été infructueuses. — On se prépare des deux côtés pour la guerre d'Italie. — Beaulieu remplace Devins dans le commandement des armées alliées, et pour quel motif. — Caractère de ce général. — Situation de l'armée alliée. — Le directoire de France demande aux Vénitiens le renvoi du comte de Lille ; faiblesse du sénat de Venise. — Noble conduite du comte dans une circonstance si douloureuse. — Buonaparte remplace Scherer dans le commandement de l'armée républicaine , et pourquoi. — Caractère de ce jeune général. — Situation de son armée. — L'époque fatale pour l'Italie est arrivée ; on commence les hostilités. — Bataille de Montenotte les io, ii et la avril 1796. — Buonaparte sépare les Autrichiens des Piémontais. — Fait d'armes de Cosseria. — Bataille acharnée de Magliani, que les Français appellent de Millesimo, et qui eut lieu le i3 avril. — Beau fait d'armes du colonel autrichien Wukassowich au Dégo. — Plaintes généreuses de plusieurs généraux et autres chefs de l'armée française sur les excès commis par leurs soldats. — Buonaparte se tourne contre les Piémontais. — Divers faits d'armes , particulièrement celui de Mondovi. — Le général républicain encourage les novateurs du Piémont. — Soulèvement d'Albe. — Buonaparte arrive à Cherasco; Colli, général du roi , se retire à Carignan. — Discussions dans le conseil du roi. — Suspension d'armes de Cherasco. — Proclamation énergique de Buonaparte à ses soldats. — Paix couclue à Paris, le i5 mai 1796, entre le roi de Sardaigne et la république française. — Buonaparte poursuit Beaulieu, lui donne le change, et passe le Pô à Plaisance. — Batailles de Fombio et de Codogno. — Bataille très meurtrière du pont de Lodi. — Beaulieu se retire au Mincio. — L'archiduc quitte Milan ; Buonaparte y entre peu de temps après ; dispositions qu'il y trouve. — Discours de Buonaparte. — Seconde proclamation emphatique à ses soldats. — Terreur de l'Italie.

Instruits à leurs dépens du danger qu'il y avait à se mesurer avec ces audacieux républicains de

France, les confédérés jugèrent prudent de mettre en avant quelques propositions , soit pour légitimer davantage leurs arméniens , si les Français refusaient ; soit pour respirer du moins et profiter des délais , dans le cas où ils consentiraient à traiter, voulant éprouver d'ailleurs si la paix ne leur offrirait pas plus de garanties qu'une guerre devenue pour eux si périlleuse. Ils pensèrent donc à entamer quelques négociations à Baie , ville neutre , déjà fameuse par les deux traités de paix avec la Prusse et l'Espagne ; et comme l'Angleterre était l'âme de la coalition , les offres furent faites par cette puissance au nom de toutes les autres. Le 8 mars, Wickam, ministre d'Angleterre près les cantons Suisses, écrivit à Barthélémy, ministre de France , que sa cour désirait savoir si la France était dans l'intention d'entrer en négociation avec Sa Majesté Britannique et ses alliés, afin d'arriver à une paix générale, fondée sur la justice et les intérêts réciproques ,• que dans ce cas la France enverrait des représentans à un congrès qui serait convoqué dans une ville au choix des deux parties; qu'il désirait connaître aussi les bases générales qu'il plairait à la France de proposer, afin que Sa Majesté et ses alliés pussent les examiner et se prononcer à cet égard ; qu'enfin si ces premières bases n'étaient pas acceptées , quelles autres la France voudrait leur substituer pour arriver au même but. Cette proposition , conforme aux usages

observes entre les princes, el qui n'avait rien en soi d'offensif, excita la colère du directoire de France. Ce fut alors que commença ce langage doctoral , légué par la république à l'empire ; comme si tout gouvernement n'était pas le meilleur juge dans ses propres affaires. De là naquit cet usage tout-à-fait insolite de donner des conseils à son allié ou à son ennemi , et de leur faire un crime du refus de s'y conformer; usage vraiment intolérable, qui laisse la cause à l'arbitraire de l'une des parties, rend la justice douteuse, place l'adversaire dans la nécessité de vaincre ou de périr, et fait dépendre les hostilités du caprice et de l'ambition d'un seul. Le directoire chargea Barthélémy de répondre qu'il consentirait volontiers à la paix, mais à une paix juste, honorable et assurée ; qu'il en aurait écouté la proposition avec plaisir , si Wickam , en déclarant qu'il n'avait point mission de traiter , n'eût fait concevoir des doutes sur la sincérité de l'Angleterre. En effet, si l'Angleterre commençait à connaître ses vrais intérêts, tel était le ton magistral du directoire, si elle désirait rentrer dans la route de l'abondance et de la prospérité , si elle demandait loyalement la paix, pourquoi, dans quel but proposer un congrès, source intarissable de discussions inutiles? Pourquoi proposer à la France, dans des termes si peu précis, d'indiquer une autre voie d'accommodement? Le gouvernement anglais ne

prouve-t-il pas , de cette manière , qu'il ne veut , au moyen de ces ouvertures, que se ménager la faveur acquise par avance à celui qui , le premier, parle le langage séduisant de la paix? IN 'apercevait-on pas d'ailleurs , à travers ce langage même, l'espoir qu'on avait de son inutilité? Quoi qu'il en fût, le directoire voulait dans sa sincérité annoncer franchement les conditions auxquelles il consentirait à traiter; disant : Que la constitution de la république s'opposait au démembrement d'aucun pays incorporé à son territoire , et que les autres conquêtes seules, seraient l'objet des négociations. Ce fut encore une prétention insoutenable de cette époque , prétention manifestée depuis par les gouvernemens qui se succédèrent en France, pendant une période de vingt années, de vouloir soumettre les états étrangers aux dispositions d'une loi politique particulière à un seul.

Si le directoire s'était montré hautain dans ses réponses, l'Angleterre se montra énergique dans la sienne. Elle répliqua, toujours au nom des confédérés, qu'elle ne pouvait accepter une condition si peu usitée, et qu'il ne lui restait plus qu'une voie, celle d'une guerre commandée par la justice et la nécessité. Ainsi' s'évanouirent les espérances de paix que les ouvertures de Bàie avaient fait concevoir. L'Angleterre en informa les puissances alliées, leur promit de nouveaux subsides, leur démontra que la paix étant impossible,

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la guerre devenait indispensable , et qu'il fallait y employer les plus grands efforts. C'était sur le roi de Sardaigne que se portaient tous les regards. La moitié de ses états envahis, les défenses de l'autre moitié renversées, ce prince pouvait voir sa puissance entièrement anéantie, avant que la guerre eût seulement grondé sur les frontières de ses alliés. Ceux-ci connaissaient la constance du roi ; mais ils craignaient , en supposant un résultat funeste aux batailles qui allaient se livrer , et dans le cas où les républicains s'ouvriraient un chemin dans le cœur du Piémont , ils craignaient que le roi n'abandonnât leur cause , par l'espoir de compenser , avec le secours des Français et au préjudice de quelqu'un des confédérés , les pertes dont leurs propres secours n'auraient pu le garantir. Ils pressèrent en conséquence le roi de déclarer d'avance son intention, en admettant que les malheurs de la guerre amenassent les Français dans les plaines du Piémont. Ce fut dans ce péril extrême que Victor répondit avec magnanimité qu'il tiendrait alors à la foi jurée. Des circulaires furent aussitôt adressées à cet effet à tous les princes de la confédération.

L'Autriche sentit que le moment décisif était arrivé pour ses possessions d'Italie. Il y avait chez Devins plus de prudence que de vigueur ; la réputation de ce général était d'ailleurs compromise par les derniers revers ; l'empereur lui

substitua le général Beaulieu , qui , malgré son grand âge, était encore vif, ardent, et en état par cela même d'affronter cette impétuosité française qu'il ne faut pas attendre , mais prévenir si l'on veut en triompher. Beaulieu était capitaine expérimenté ; il avait fait ses preuves avec assez de gloire dans la guerre de Flandre ; mais s'il possédait les qualités d'un bon général , il lui manquait la connaissance des lieux, n'ayant jamais fait la guerre en Italie. Il n'amenait pas non plus autant de troupes qu'on lui en avait promis. Si l'armée autrichienne en Piémont s'élevait au commencement de la campagne à trente mille hommes, bien certainement elle n'en comptait pas quarante mille, nombre insuffisant, je ne dis pas pour l'attaque, mais encore pour la résistance. Que ce mt lenteur ou impuissance d'agir autrement, les secours ne furent point en raison du danger. De plus, encore bien qu'on eût promis à Beaulieu, en le nommant général en chef de l'armée autrichienne en Italie, de révoquer Argenteau , dont la faiblesse ou l'imprudence avaient causé les dernières défaites sur la frontière du Génovésat, il le vit encore avec indignation, non seulement présent à l'armée, mais à la tête d'une forte division. Sinistre présage aux yeux de Beaulieu, qui pensait que pour animer les soldats a la victoire, il importait de leur donner des capitaines victorieux. Beaulieu lui-même n'avait peut-

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être pas tout ce qu'il fallait pour commander à des officiers et à des soldats de pays et de langage différens. Ses qualités étaient celles d'un guerrier plutôt que celles d'un courtisan ; les troupes étrangères avaient pour lui plus de crainte que d'attachement ; l'obéissance qu'on lui rendait venait de la contrainte , plutôt que de la bonne volonté , et la noblesse piémontaise , très jalouse de ses privilèges , ne le voyait pas non plus d'un œil favorable. D'un autre côté, quoiqu'il eût été convenu que les Piémontais et les Autrichiens agiraient en tout de concert, l'armée royale ne recevait point les ordres de Beaulieu ; elle ne reconnaissait de chef que Colli, militaire brave et habile, mais qui s'entendait mal avec Beaulieu; et quoique les deux généraux opérassent d'intelligence, dans les cas difficiles, comme l'un et l'autre tenait fortement à son opinion particulière, cette intelligence n'était pas aussi parfaite que l'aurait voulu la gravité des circonstances. C'est au milieu de ces défectuosités, de ces sentimens opposés, de ces germes de discorde , que les confédérés commencèrent une guerre importante en Italie j guerre qui n'avait plus pour objet de faire des conquêtes en France , mais de préserver la péninsule de l'invasion des Français. L'ordonnance de l'armée alliée était la suivante : l'aile gauche s'étendait depuis la Scrivia , dans le voisinage de Serra- Valle, jusqu'à la rive droite de la Bormida. Là,

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commençait l'aile gauche de l'armée piémontaise , qui se prolongeait à travers ces montagnes jusqu'à la Stura, protégeant Ceva et Mondovi au moyen de fortes garnisons , et s'appuyant , à l'extrémité de l'aile droite, sur Coni. Les troupes légères garnissaient le sommet des monts ; pour la sûreté du fort de Ceva, un camp retranché avait été établi sur une éminence du côté de Lesegno. Mais comme la Lombardie était surtout l'objet de l'inquiétude des Autrichiens, ils avaient placé des masses considérables de leurs propres troupes dans les environs d'Alexandrie , de Tortone , et à l'extrémité de leur ligne ; occupant ainsi avec des forces imposantes les deux routes qui conduisent de Gênes au Milanais, l'une par Novi, l'autre par Bobbio. Ils auraient désiré, pour plus de garantie, avoir à leur disposition la forteresse de Tortone, et ils en firent la demande ; mais malgré tous les embarras du moment, le roi, voulant autant que possible rester maître chez lui , les refusa avec sa fermeté ordinaire. Telle était donc la situation des choses , que le roi de Sardaigne combattait pour le salut de son royaume tout entier; l'empereur pour ses possessions du Milanais et du Mantouan ; le roi de Naples pour l'intérêt général de l'Italie; le pape, dans celui du saint siège et de la religion. Venise espérait dans la neutralité sans armes ; Gênes , dans la neutralité armée; le grand-duc de Toscane,

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dans sa parenté avec la maison d'Autriche et l'amitié de la France. Quant à Parme et à Modène, elles n'étaient ni en paix ni en guerre, et leur sort dépendait absolument des événemens ultérieurs. Le principal projet du directoire était d'envahir l'Italie; toutes ses pensées se dirigeaient vers ce but. Il y était porté, non seulement par le désir de faire subsister l'armée française dans un pays riche et encore vierge, mais surtout par l'espoir qu'au bruit d'un événement de cette importance , et par la confusion qui devait en résulter dans l'Italie et en Allemagne, de grands changemens se manifesteraient en sa faveur dans toutes les cours , ou du moins dans quelques unes des cours de l'Europe. Mais l'objet spécial de ses desseins était de contraindre l'empereur à la paix. Il espérait y parvenir en faisant en Italie des conquêtes , qu'il pourrait offrir à ce prince en échange des Pays- Bas , dont le directoire voulait , malgré tout , maintenir la réunion au territoire français. Les républicains pensaient avec raison, que du jour où l'illustre et puissante maison d'Autriche aurait fait la paix avec eux , les états secondaires , et même les plus considérables, ne tarderaient pas à l'imiter. Toutes leurs pensées , toutes leurs résolutions étaient subordonnées à ce projet capital, qu'ils étaient décidés à exécuter à tout prix , même au mépris de la foi publique et de l'honneur. Avec plus de réflexion, les républiques de Gênes et de Venise

n'eussent pas attendu le dernier moment pour adopter des mesures vigoureuses. Plus voisine de l'empereur, Venise était aussi plus exposée; et si l'on voulait donner le Milanais au roi de Sardaigne pour le faire marcher contre l'Autriche , on voulait encore dominer les États vénitiens en tout ou en partie à l'empereur, pour le décider à la paix. Long -temps avant la catastrophe, des signes évidens l'avaient annoncée aux ministres de Venise à Baie , à Vienne et à Paris ; ils en informèrent le gouvernement. A la vérité, le directoire cachait ses désirs ; ses agens les dissimulaient également ; leur langage était obscur et mystérieux; mais non pas au point qu'on n'aperçût clairement, à travers, tout ce qu'avaient d'hostile des projets bien plus clairement expliqués encore dans les journaux de Paris , publiés sous l'influence du gouvernement. Et comme l'on commence ordinairement par faire des propositions déshonorantes à celui qu'on veut perdre , dans l'espoir d'un refus qui devient ensuite un prétexte d'hostilité, le directoire pressa Venise de renvoyer le comte de Lille qui , sous la sauve-garde du droit des gens , sous la sauve-garde plus sacrée du malheur, vivait tranquille et solitaire à Vérone. Peu importait à la république française que le prince demeurât dans les états vénitiens; son intérêt, au contraire, voulait qu'il y restât plutôt qu'ailleurs ; car s'il était dangereux pour le direc-

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toire que le comte de Lille se trouvât dans un pays, je ne dis pas neutre, mais très éloigné de rien tenter en faveur du prince, il eût été bien plus dangereux , sans doute, que le prince se fût rendu à l'armée de Condé , ou chez lune des puissances en guerre avec les Français. Mais cette demande n'était qu'un vain prétexte ; on cherchait un sujet de querelle avec Venise. Quoique le comte de Lille, après la mort de Louis xvn, eût revêtu la dignité royale, et fût honoré comme souverain par les émigrés français , par le ministre d'Espagne Las-Casas,le ministre de Russie Mardinof et le ministre d'Angleterre Macartney qui se tenait près du comte , par ordre exprès du roi George; le sénat de Venise ne l'avait jamais reconnu publiquement, ni traité comme roi. Loin de là, il mit tous ses soins à empêcher que le prince , pendant son séjour dans les états vénitiens, ne publiât des actes d'autorité souveraine. Le comte répondit à ce désir avec une noble condescendance, en vivant fort retiré dans une maison de campagne du comte de Gazola. Il poussa même si loin la réserve à cet égard, qu'il ne fît point imprimer dans les états de Venise, et ne data point de Vérone, le manifeste qu'il adressa aux Français à l'époque de son avènement. Qu'il ait ensuite, dans le secret de son intérieur, entretenu quelques pratiques pour remonter sur le trône antique de

ses ancêtres, cela est vrai; mais nous ne voyons pas qu'on puisse en accuser Venise. Du reste, on aurait droit de s'étonner, si l'on n'en connaissait les motifs, du courroux du directoire dans cette circonstance. S'il ordonnait en maître au sénat d'éloigner le comte de Lille, il supportait très patiemment d'un autre côté que l'ambassadeur d'Espagne Las-Casas reconnût le comte comme roi de France, et traitât publiquement avec lui en cette qualité, ce qui était bien autrement important que de donner asile à un prince malheureux. C'est que l'Espagne était plus redoutable que Venise, et qu'on ne pouvait l'offrir en échange d'états envahis. Charles de La Croix, ministre des relations extérieures, écrivit le iermars, au nom et par ordre du directoire , au noble Querini , ambassadeur de Venise à Paris , que Louis-Stanislas-Xavier n'ayant pas craint d'agir en qualité de roi de France sur le territoire de la république vénitienne, il s'était rendu indigne de l'humanité du sénat; que le directoire, en conséquence, demandait expressément que le comte fïït banni des états vénitiens : Ce n'est pas là, ajoutait-il , un cas de neutralité. La neutralité peut exister entre des puissances réelles et armées, non entre un roi imaginaire et une république heureusement établie; une république qui peut et qui sait, pour me servir du style de cette époque, déployer une

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energie et des forces capables de la faire respecter. Qu'avaient à faire ici l'energie et la force? on ne le voit pas.

Revenons à notre sujet. Le sénat se re'unit pour délibérer sur la demande du gouvernement français. Le procurateur Pézare la combattit franchement, remontrant avec force à la république la honte d'une action si contraire à l'antique générosité de Venise. Alexandre Marcel, Nicolas Foscarini, et Pierre Zeno, membres du conseil des sages, soutinrent l'opinion opposée, représentant que la compassion envers un prince étranger ne devait pas l'emporter, dans l'esprit des sénateurs , sur l'amour de la patrie : enfin , la proposition de Pézare fut écartée par une majorité de cent cinquante-six voix contre quarante-sept; délibération tout-à-fait indigne et d'autant moins excusable que la foiblesse n'était point un principe de salut. Louis xv , il est vrai , sans y être contraint par la nécessité, ne balança pas, sur la demande de l'Angleterre, à bannir de France le prétendant Edouard; mais la faute de Louis xv n'ôte rien à la honte de Venise; et s'il est donné aux rois d'embellir encore la vertu, ils n'ont pas le privilège d'ennoblir le vice. Si les hommes ne sont pas des bêtes féroces , il doit exister entre eux une loi de justice et d'honneur, antérieure et divine , contre laquelle viennent échouer la force avec ses abus , la puissance avec ses caprices : ca-

priées et abus qui peuvent être loués par le siècle, mais que la postérité notera d'infamie ; tant cette loi divine est profondément gravée dans le cœur de l'homme.

Le sénat confia l'exécution de son décret aux inquisiteurs d'état , qui déléguèrent à cet effet le secrétaire Joseph Gradenigò , et le marquis Carlotta. Introduits devant le prince, déjà informé de la délibération par un courrier que le comte d'Entraigues lui avait expédié de Venise , ils remplirent l'objet de leur mission. Après cette communication, le prince répondit avec gravité qu'il partirait , puisqu'il y était contraint par la force ; qu'en attendant on lui apportât le livre d'or, afin qu'il y rayât de sa main le nom des Bourbons , et qu'on lui restituât l'armure de Henri iv, son glorieux aïeul, donnée en présent à la république. Cependant , persuadé qu'il y allait de sa dignité à demeurer plus long-temps chez ceux qui obéissaient lâchement aux meurtriers de son frère, le prince partit sans délai, et se rendit, sous le nom de comte de Grosbois , à l'armée des émigrés français , à Fribourg en Brisgau. Avant de partir il chargea Mardinof, ministre de Russie, de rayer à sa place le nom des Bourbons sur le livre d'or, et de recevoir en dépôt l'armure de Henri iv. Il àj'èuta que , par un effet de l'attachement qu'il lui portait, il confiait à sa foi ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux au monde , le portrait de

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son frère. Enfin il lui recommanda ceux de ses fidèles sujets qui se trouvaient sur le territoire de Venise, et particulièrement le comte d'Entraigues. Le prince quitta Vérone avec autant de dignité qu'il y avait montré de retenue pendant son séjour, et son départ fut encore marqué par une action pieuse envers son frère et ceux qui, par affection à sa personne royale , avaient voulu partager son exil.

Néanmoins , grâces aux démarches que le sénat de Venise fit faire auprès des cours d'Europe, surtout auprès de l'impératrice de Russie, qui embrassait les intérêts du prince avec le plus de chaleur, l'affaire du livre d'or et de l'armure de Henri iv n'eut pas d'autre suite.

Cependant les jours de malheur s'approchaient pour l'Italie. Le despotisme sous le nom de liberté ; la rapine sous celui de désintéressement; la révolte inspirée aux pauvres; la spoliation ordonnée contre les riches; la noblesse objet de calomnies publiques et d'adulations secrètes ; les amis de la liberté récompensés de leurs services par le mépris ; les exciter contre les souverains , et les persécuter pour plaire aux rois; la liberté devenue un instrument de puissance, quand elle devait être une source de bonheur ; cette liberté vantée dans les discours , et déshonorée par les actes; tout ce que l'antiquité a de plus respectable, voué à la dérision et au brigandage; ce

qu'il y a de plus sacré parmi les modernes , avili par un mélange d'horribles actions; le pillage des Monts-de-Piété ; la spoliation des églises ; la dévastation des palais ; l'embrasement des chaumières ; ce que la licence militaire a de plus abominable, la perfidie de plus odieux , la tyrannie de plus insolent; les Allemands et les Français rivalisant tour à tour de rage et de fureur; telles sont les causes qui ont enfanté la ruine et la désolation de l'Italie. Qu'elle ne vante plus sa beauté, qu'elle cesse de se dire le jardin de l'Europe, qu'on ne l'appelle plus la terre classique des beaux arts, puisque ces avantages trop réels, au lieu de lui mériter le respect des hommes, n'attirèrent sur elle que leur dérision et leur rapacité. Mais ce qui doit surtout laisser une douleur et des regrets éternels , c'est que les esprits élevés et généreux dont la France et l'Italie abondaient, attachant au bienfait inestimable de la liberté tout le prix qu'il comporte, séduits d'ailleurs continuellement par les douceurs d'une illusion chimérique, secondèrent par leur éloquence, leurs écrits et leur conduite , ce système de déception , ourdi à dessein pour assouvir une cupidité sans exemple. C'est ainsi que la liberté , qui n'est que l'exécution ponctuelle de la loi civile , juste et égale pour tous, devint odieuse aux Italiens, en raison de la perversité de ceux qui se vantaient de la donner. C'est ainsi que les discours prononcés en sa faveur par

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les honnêtes gens de France et d'Italie perdirent tout leur crédit sur les peuples , parce que ceuxci , grièvement offensés dans leurs biens et dans leurs personnes , et victimes de l'insolence militaire, ne savaient point séparer la liberté des excès que l'on commettait en son nom. Les gouvernemens italiens de cette époque n'étaient point parfaits, sans doute, mais ils étaient du moins supportables par l'effet d'une longue habitude, et le devenaient chaque jour davantage par les réformes et les concessions nécessaires que les princes faisaient à l'esprit du siècle. Qui soutiendra, d'un autre côté, que le despotisme militaire leur soit préférable? Certaines gens disaient, et disent encore, qu'avec le temps ce mal devait produire le bien ; mais la patience des hommes a son terme ; et toutefois la patience de l'Italie fut extrême. La liberté périt donc, son prestige même disparut; et si la Providence ne laisse tomber sur nous un regard favorable , je crains bien que les malheurs de l'Italie, et le souvenir des excès qui s'y commirent au nom de la liberté, ne soient un obstacle insurmontable à son établissement en Europe. Le gouvernement français était bien décidé à forcer, cette année, les passages de l'Italie, et à répandre dans la péninsule ses armées victorieuses. Les projets étaient mûrs , les voies aplanies, les armes prêtes, l'esprit des soldats enflammé. La faim même qui les tourmentait sur les stériles

36o HISTOIRE D'ITALIE.

Apennins , les excitait à se jeter sur une contre'e dont la réputation de fertilité surpassait encore la fertilité réelle. De l'issue de la guerre d'Italie dépendait , aux yeux du directoire , le sort de la guerre dans toute l'Europe. Il manquait à cette entreprise colossale un chef de vaste génie, de courage invincible, et d'une audace qui ne reculât point devant les difficultés qu'on prévoyait. Scherer, malgré la réputation qu'il venait de s'acquérir par la victoire de Loano , encore bien qu'on lui dût le premier projet d'invasion en Italie, Scherer ne paraissait pas de force à supporter un fardeau si pesant. Le directoire résolut donc de confier l'immense entreprise au général Buonaparte, jeune homme qui s'était déjà distingué au siège de Toulon, et dans le Génovésat. La grandeur de ses conceptions, la forte trempe de son âme montraient assez ce qu'il était capable d'exécuter. Quoique rempli d'orgueil et d'impatience , il s'épuisait en prières et en sollicitations opiniâtres , afin d'obtenir du directoire la conduite de la guerre d'Italie. Il était servi par certaines considérations secrètes que je développerai plus tard : considérations qui n'auraient pas été approuvées de Carnot ni de la Réveillère-Lepaux , tous deux directeurs , à qui on en fit un mystère ; mais qui souriaient à Barras, autre directeur, qui, sous le manteau d'un républicanisme prononcé, cachait peut-être des idées

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tout-à-fait différentes. Buonaparte, d'ailleurs, en e'pousant Josephine, plus âgée que lui et ancienne femme de Beauharnais , avait fait un mariage agréable à Barras.

Buonaparte possédait un génie sans bornes ; son ambition était plus vaste encore que son génie. Ce fut à lui, en remplacement de Scherer, que le gouvernement confia le soin de conquérir l'Italie. A peine parvenu à la direction suprême de l'armée , il montra combien il était fait pour commander. Dumorbion , Rellermann et Scherer avaient vécu sans étiquette et à la républicaine avec les généraux en sous-ordre ; mais Buonaparte, quoique le plus jeune de tous, observa plus de dignité , ne se familiarisa avec personne , et parut, non plus le premier entre ses égaux, mais le chef au milieu de ses subordonnés. Masséna, Augereau et les autres officiers supérieurs s'y habituèrent sans difficulté. 11 en résulta plus de liaison dans les mouvemens, d'exactitude dans l'obéissance, de régularité dans le service, d'unité dans le conseil. Des pensées grandes et énergiques devaient enfanter des effets extraordinaires. Les moyens d'exécution ne manquaient pas non plus : l'armée se composait de cinquante mille hommes au moins , mal équipés et manquant de vivres a la vérité ; mais riches de courage et. forts de volonté. L'idée séduisante de parcourir l'Italie en maîtres , les rendait supérieurs à eux-mêmes.

36a HISTOIRE D'ITALIE.

Le directoire laissa le nouveau général maître absolu de ses mouvemens, pourvu qu'il chassât les Autrichiens, et les séparât des Piémontais, lui ordonnant en outre de contraindre Gênes à fournir de l'argent, et à livrer la forteresse de Gavi ; de prendre cette forteresse d'assaut en cas de refus de la part de Gênes; de soulever en masse ou individuellement, par la force ou par la ruse, contre l'autorité du roi, les mécontens piémontais; enfin, d'effrayer l'Italie par une incursion contre Notre-Dame-de-Lorette dont il enlèverait les richesses et les présens offerts depuis tant de siècles par la piété des fidèles. Que l'on juge après cela de la rapacité et du vandalisme de ce gouvernement !

La Harpe et Cervoni guidaient l'aile droite, qui s'étendait jusqu'à Voltri. Buonaparte était au centre, appuyé des deux côtés par Masséna et Augereau; la gauche, qui avait les Piémontais en face , était commandée par Serrurier, et Rusca , homme d'une valeur extraordinaire , et qui avait renoncé à l'exercice paisible de la médecine, pour se jeter au milieu du tumulte des armes. Le projet du général républicain était de charger vigoureusement le centre des confédérés , de le rompre et de se placer au milieu, entre les Autrichiens et les Piémontais. Ce résultat obtenu, les premiers, ainsi le pensait Buonaparte , se seraient retirés au-delà du Pô, et les seconds, resserrés dans leur

plaine étroite, auraient prêté facilement l'oreille aux négociations. Dans ce but, sachant aussi que les Autrichiens portaient la plus grande attention à leur aile gauche, parce que la route large et commode de la Bocchetta conduit à Milan , Buonaparte avait ordonné à Cervoni d'occuper Voltri , avec un gros détachement. Il fît en outre marcher , de Savone , une forte division vers la montagne de Notre-Dame-de-1'Aqua-Santa, route qui mène droit à la Bocchetta. Beaucoup d'artillerie de tout calibre suivait cette division. C'était là une disposition très bien calculée; car il était aisé de prévoir que Beaulieu, craignant pour la Lombardie , aurait affaibli son centre pour renforcer son aile gauche, afin de couvrir plus efficacement les possessions particulières de l'empereur ; et les républicains devaient alors rencontrer moins de résistance au centre des confédérés. Buona parte avait certainement l'intention d'inquiéter la gauche de Beaulieu ; autrement il aurait mérité des reproches, puisqu'il dégarnissait ainsi son corps de bataille , précisément sur les routes qui conduisent le plus facilement à Savone ; Voltri n'était pas non plus un poste que l'on pût garder longtemps; l'ennemi pouvait l'attaquer à la fois, et par le rivage, et par la montagne. D'un autre côté, on ne saurait louer Buonaparte d'avoir tant différé à occuper età fortifier Montenotte, qui regarde la route de Dego, et domine la position de Notre-

Dame-de-Savone , principale défense des Français sur leur centre. Il l'occupa enfin, et y fit quelques retranchemens ; mais ce ne fut que vers le 8 avril , et par l'avis de Masséna plutôt que par le sien propre. Concluons de tout cela que s'il était bien, quoique assez dangereux, de garder Voltri, il était mal de ne pas garder fortement Montenotte; omission d'autant plus condamnable dans le général républicain , qu'il savait que les alliés s'étaient réunis en force à Sassello, ce qui indiquait clairement leur intention de se porter sur Savone en passant sous Montenotte , et de couper ainsi l'armée française par son centre. L'évidence de ce projet fut démontrée par l'événement.

Les temps s'accomplissaient pour l'Italie. Beaulieu , capitaine brave et déterminé , pressentit le dessein de Buonaparte et voulut le prévenir. Il avait rassemblé à Sassello une division d'élite composée de dix mille Autrichiens et quatre mille Piémontais. Son projet était de charger le centre des républicains , de le culbuter , et de se porter à Savone, auquel cas il aurait séparé en deux l'armée française, et pris toutes les troupes postées à Voltri et dans les environs. La division de Sassello obéissait aux généraux Argenteau et Roccavina. Pour que ceux de Voltri ne pussent secourir le centre au moment du combat, Beaulieu résolut d'attaquer cette position. Le io avril vers les trois heures après midi, six mille hommes

d'infanterie allemande marchèrent à l'assaut avec quatre pièces de canon , en passant par Campovado et les autres routes de la montagne, pendant que deux cents hommes de cavalerie , longeant le rivage, prenaient part au combat de l'autre côté. Plusieurs vaisseaux de guerre anglais secondèrent encore l'entreprise par le feu soutenu de leur artillerie. Impuissans contre tant d'assauts, les Français durent céder, et les Autrichiens s'emparèrent des hauteurs de Voltri. Si même ils eussent commencé la bataille plus tôt , toute la division française était tuée ou prise ; mais la nuit survint, et les républicains en profitèrent pour se retirer à Varaggio et à Notre-Dame-de-Savone.

Argenteau et Roccavina n'étaient pas non plus demeurés oisifs. De grosses colonnes s'ébranlèrent de Sassello , et attaquèrent avec impétuosité les redoutes tardivement établies par les Français à Montenotte. Ces redoutes étaient au nombre de trois et formaient autant d'échelons. La plus élevée était celle de Montenotte même. La force de la position protégeait les Français; les Autrichiens avaient l'avantage du nombre ; une valeur inexprimable enflammait les deux partis : l'innocente Italie était là comme le prix réservé au vainqueur. L'artillerie, la mousqueterie , l'arme blanche , tout fut mis en usage , on se battit même corps à corps. Tant d'audace étonnait les Français ; les Autrichiens ne concevaient pas une ré-

sistance aussi longue. Enfin , après une perte considérable en morts et en blessés , surtout du côté des confédérés, ceux-ci, à la faveur de certains taillis qui les dérobaient à l'ennemi, entrèrent de vive force dans les deux redoutes inférieures et s'en emparèrent; restait à emporter la troisième. Les Allemands tournèrent contre elle tout l' effort de leurs armes victorieuses ; alors commença une bataille où les deux partis déployèrent un acharnement dont l'histoire offre peu d'exemples. Beaucoup plus nombreux , les Autrichiens commençaient à réussir, et déjà l'on se battait de près sur la crête même de la tranchée. Le moment était décisif, lorsque le colonel Rampon qui commandait la défense , loin de s'épouvanter au milieu de cet horrible fracas, s' enflammant au contraire davantage à mesure que le danger devenait plus pressant, se retourna fièrement vers ses soldats et leur fit jurer de vaincre ou de mourir : serment admirable qui retentira éternellement dans l'histoire. La valeur dans les Français devint plus que le mépris de la mort ; ils combattirent avec tant d'ardeur, d'opiniâtreté et de furie, que les Allemands furent repoussés sur tous les points. La nuit survint sans que les assaillans pussent conquérir la redoute si vaillamment attaquée, défendue avec tant de bravoure, dont l'occupation était si précieuse pour les uns et les autres. Les deux partis passèrent la nuit sous les armes , attendant

que la première aurore vînt décider cette lutte effroyable. C'est ici que paraît dans tout son jour la faute commise par le général Buonaparte en occupant trop tard Montenotte , en ne le fortifiant pas à temps ni d'une manière suffisante, en négligeant aussi, selon l'opinion de plusieurs et la nôtre , de faire éclaircir les taillis , et en retenant ses autres troupes trop loin de cette importante position , pour qu'elles pussent venir dans la journée au secours de celles qui s'y trouvaient en péril. Nul doute que, sans la valeur extraordinaire de Rampon, les Français n'eussent perdu la bataille, et avec elle toutes leurs espérances sur l'Italie : mais les exemples d'une pareille bravoure sont rares , et les généraux prudens ne doivent point y compter par avance. 11 y a donc ici erreur du général Buonaparte , réparée par le colonel Rampon ; la victoire de Montenotte , qui commença cette nombreuse série des faits d'armes les plus glorieux , n'est donc point due à la prudence du chef, c'est au courage d'un officier sous ses ordres. Mais, dans la journée du 11, et même pendant la nuit du 10, Buonaparte racheta, avec autant de promptitude que d'habileté , la faute par lui commise le jour précédent. Il envoya en toute hâte un renfort de Savone à Montenotte ; en ranimant l'ardeur des défenseurs de la redoute , ce secours permit encore à Rampon de remplir de soldats, à droite et à gauche , les taillis épais par où les Autri-

chiens devaient nécessairement passer pour venir l'attaquer. En même temps, Buonaparte donnal'ordre à La Harpe de se porter en avant avec toute l'aile droite, de se placer entre l'extrême droite de l'aile gauche des alliés , et l'extrême gauche de la division du centre, et de séparer ainsi tout à coup l'aile gauche du corps de bataille. Pour assurer davantage la victoire et arriver à son but principal , il se mit lui-même en route à la tête de deux fortes colonnes; l'une , qui longeait les montagnes de Notre-Dame-du-Mont , afin de soutenir plus efficacement Montenotte ; l'autre, qui s'avançait par Altare et Carcare, pour déborder l'extrémité du centre commandé en chef, comme nous l'avons dit , par Argenteau , et dont Rocca vi na guidait l' avant-garde. Buonaparte espérait par cette manœuvre couper cette division de l'aile droite aux ordres de Colli. Le 1 1 , à la pointe du jour, avant d'avoir fait fouiller les taillis, Argenteau monta rapidement à l'assaut : son avant-garde n'était pas encore sous la redoute qu'elle fut accueillie, en flanc, d'une grêle de balles lancées par les soldats en embuscade, pendant que la redoute faisait aussi pleuvoir sur elle une épaisse mitraille. Ace sanglant échec, les Autrichiens stupéfaits s'arrêtèrent, rompirent les rangs, et s'enfuirent en désordre. Roccavina, grièvement blessé, abandonna le champ de bataille et se retira dans Acqui. Cependant, au moyen de quelques renforts, et après un peu de repos,

les Autrichiens espe'raient retourner au combat ; mais, Buonaparte d'un côté, La Harpe de l'autre, arrivent avec furie, menaçant de foudroyer par ses flancs et sur ses derrières toute la division d'Argenteau. Il y eut alors nécessité chez les confédérés de se retirer à la hâte pour éviter une extermination totale ; et ils allèrent prendre position à Magliani, à Dego, et à Pareto. Afin de conserver ses communications avec Argenteau, Beaulieu fit obliquer l'extrême droite de sa division, et réussit malgré les efforts de La Harpe pour l'en empêcher. Après une vigoureuse résistance, Colli fut aussi contraint à la retraite, et obliqua lui-même sur Ceva. Buonaparte avait donc atteint son but qui était de séparer les Piémontais des Autrichiens. Opérant ensuite avec la même célérité , et ne voulant pas laisser aux confédérés le temps de se réunir, il poursuivit ses avantages, côtoyant les rives de la Bormida et se plaçant toujours entre les deux armées ennemies. La bataille de Montenotte coûta aux alliés plus de deux mille soldats tués, et environ trois mille prisonniers, blessés ou non blessés. Du côté des Français , il y eut peu de prisonniers , beaucoup de blessés et plus de mille morts. C'était un grand point pour les républicains, d'avoir séparé les armées impériale et royale ; mais une nouvelle jonction des confédérés leur eût enlevé tout le fruit de l'opération; et cette jonction était toujours I. 24

37o HISTOIRE D'ITALIE.

possible tant que les alliés se tiendraient plus rapprochés des sources de la Bormida , dans la vallée gauche du fleuve où ils occupaient Millesimo, que dans la vallée droite où ils gardaiant Dego et Magliani. Il était donc indispensable de les chasser plus au-dessous dans la première de ces vallées. De là , résulta pour les Français , la nécessité de donner l'assaut à Magliani, et de s'emparer de Millesimo. Augereau atteignit ce dernier but, en forçant les passages des montagnes qui séparent les deux vallées de la Bormida. Le vieux et vaillant général Provera, à la tète d'un corps franc d'élite autrichien , et de quinze cents grenadiers pie— montais, gardait la rive gauche du fleuve. Il avait sous lui , comme aiguillon et soutien de sa vieillesse, le jeune et brave marquis de Carretto. Sans nouvelle aucune d'Argenteau, environné de tous côtés par l'ennemi, séparé tout à coup, par Buonaparte, de Colli qui avait été prendre position à Montezemo pour arrêter la marche des Français sur Ceva , Provera se trouvait dans une situation périlleuse. Il tenta prudemment de se replier, à gauche, sur l'armée autrichienne; mais il s'arrêta devant les flots de la Bormida qui , grossie par les orages, était devenue un torrent impétueux. Il conçut alors le hardi projet de gravir au sommet de la montagne où se trouve l'antique château de Cosseria. Ce fut là que sans artillerie, sans munitions et sans vivres, il résolut de se

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défendre, espérant que la fortune, dans l'intervalle, lui offrirait quelque moyen de salut. Augereau n'ignorait pas qu'aussi long-temps que l'ennemi occuperait ce château avec une garnison brave et nombreuse, il serait impossible à l'aile gauche des républicains de concerter ses opérations avec le centre et la droite ; il pensa donc qu'il devait employer tous ses efforts à s'en rendre maître. Trois fois ses soldats montèrent à l'assaut, trois fois ils furent repoussés avec une valeur extrême par lés assiégés. Les Français perdirent dans ces sanglantes actions beaucoup de vaillans guerriers , entre autres le général Banel et l' adjudant-général Quentin. Le général Jouberty reçut une blessure au front. Il y eut peu de blessés dans le château, et tous le furent à la tête , parce que les assiégés combattaient derrière quelques vieux retranchemens qui s'y trouvaient encore. Les Français bivouaquèrent à mi-côte , après s'être fait un rempart tel quel avec des tonneaux et des affûts de canon, dans la crainte de quelque surprise pendant la nuit. Cependant la garnison mourait de soif, sous le ciel ardent et à la suite d'un combat opiniâtre. Provera fit demander à Augereau la quantité d'eau nécessaire aux blessés; le républicain refusa. De son côté , Augereau qui était pressé, somma plusieurs fois Provera de se rendre, et fut constamment refusé par l'Autrichien. Le 14 avril arriva ; la soif et la faim furent.

plus puissantes que la force : la place se rendit, à la condition que les officiers se retireraient où bon leur semblerait , sous la promesse de ne point servir jusqu'au premier échange , et que les soldats seraient conduits en France, pour y rester aussi jusqu'à la même époque. Pendant ce temps, Rusca chassait les Piémontais de Saint -Jean de-Murialto ; Augereau couronnait la victoire de Cosseria par celle de Montezemo; la bannière des Français flottait dans la vallée du Tanaro, et Colli se voyait forcé de courir à la défense de Ceva et de Mondovi ; tout cela se passait au même instant.

Tels étaient les événemens sur la gauche de l'armée républicaine. Il s'en préparait de plus importans au centre et sur la droite. L'échec de Montenotte n'avait point découragé les alliés. De nombreux passages leur offraient encore de fortes positions , et ils pouvaient facilement ressaisir l'avantage. D'ailleurs, tant que la route du Dego n'était pas ouverte à l'ennemi, ils ne craignaient pas qu'il entreprît rien de considérable en Piémont. Ils s'appliquèrent donc à se fortifier sur cette route dont les Français , de leur côté , avaient l'intention de s'emparer. Les Autrichiens, au nombre de quatre mille environ, réunis aux deux régimens piémontais de la Marine et de Montiérrat , se retranchèrent sur les hauteurs de Magliani , de Cassano , de Poggio et de la Sella. Ils

établirent une redoute à Cassano, au-dessus de Magliani , et la munirent d'artillerie , après avoir abattu dans les environs un grand nombre d'arbres et de taillis, afin de mieux découvrir l'ennemi quand il voudrait monter à l'assaut. Soit, imprudence, soit impossibilité d'agir autrement, les républicains les laissèrent se fortifier pendant deux jours sur ces hauteurs escarpées. Il arriva même qu'un détachement français qui escortait deux pièces d'artillerie légère, ne se tenant pas suffisamment sur ses gardes , fut surpris par les alliés, et perdit son artillerie qui fut conduite a Dego. La principale défense des confédérés consistait dans la redoute de Magliani , élevée audessus du château de ce nom , où ils avaient établi une forte compagnie du corps franc de Giulay, avec quelques soldats de la Marine.

Le i3, à deux heures après midi, pour pénétrer sur cette route dont les confédérés défendaient l'accès , quinze mille hommes de l'armée française se présentèrent menaçans, et s'avancèrent jusqu'à la Rocchetta de Cairo, située à un mille de Dego. Là, ils se divisèrent en trois colonnes, et se rapprochèrent des confédérés; toutefois ces mouvemens n'étaient que fictifs et opérés dans le but de s'assurer des positions et de la force de l'ennemi. Ce fut encore à ce dessein que Buonaparte, arriv^ à Colletto, ordonna une vive canonnade , afin que les alliés , se croyant attà-

qués, lui répondissent avec leur artillerie, et l'avisassent ainsi exactement des lieux où ils se trouvaient. Ce qu'il avait pré vu arriva; mais c'était le r4 que devait avoir lieu le choc entre les deux redoutables ennemis. Résolus d'en venir aux mains , les républicains se séparèrent , comme ils l'avaient déjà fait, en trois colonnes. La première, aux ordres du colonel Rondeau et forte d'environ quatre mille soldats, chargeait l'ennemi sur la route des Girini à Dego. Quinze cents hommes de cette colonne allèrent en même temps occuper le chemin qui, du pays des Pins, conduit aux Langhes, afin que les alliés ne pussent recevoir de secours de Pareto et de Spigno. Cette même colonne devait aussi attaquer Poggio et la Sella. Celle du centre, composée de deux mille hommes, et commandée par les généraux Ménard et Joubert, donnait l'assaut au château deMagliani. La troisième, plus nombreuse que les deux autres, et conduite par les généraux Masséna , Causse , Monnier et Lasalcette, venait des rives de la Bormida, pour donner contre le flanc droit des positions de Magliani , et contre Monterosso qui en ouvrait la route. Savamment conçus, tous ces mouvemens furent encore valeureusement exécutés. L'attaque de Poggio et de la Sella fut terrible ; beaucoup de braves soldats périrent des deux côtés. La colonne du centre s'avançait de front , mais au petit pas, pour attendre le résultat des deux autres

engagemens. Après un combat, soutenu de part et d'autre avec une grande opiniâtreté, les Français l'emportèrent enfin sur les deux ailes, et chassèrent l'ennemi de Poggio et de Monterosso. La colonne du centre s'avança rapidement alors , emporta le château de Magliani, et tua tous ceux des soldats de Giulay qui refusèrent de déposer les armes. Restait la redoute de Magliani, principal rempart des alliés, d'où ils faisaient pleuvoir, avec une ardeur incroyable , une grêle de boulets et de mitraille. Les républicains eurent beaucoup à souffrir en cet endroit , parce que leur ennemi était exaspéré , qu'il tirait d'aplomb , à coups précipités , et à cent pas seulement de distance ; mais enfin , après trois heures du combat le plus sanglant, les Français, accourant de tous côtés contre la redoute , parvinrent à en chasser les alliés , et emportèrent d'assaut cette formidable position. Les alliés se précipitèrent dans la vallée des Cassinelles , pour gagner la route de Pareto. Les Français les suivirent à la course ; les quinze cents hommes qui s'étaient détachés de l'aile droite, au commencement de l'action, et qui se tenaient aux Pins , tombèrent eux-mêmes si rudement sur les fuyards , que presque tous furent tués ou pris. Il n'en serait pas échappé un seul, si les deux régimens piémontais de la Marine et de Montferrat, par la résistance qu'ils firent sur le mont Scazzone, n'eussent protégé un moment ceux

que les Français chassaient et culbutaient devant eux avec fureur. Les alliés perdirent dans cette bataille plus de deux mille soldats morts , blessés, ou prisonniers. Les républicains n'eurent à regretter qu'un peu plus de deux cents hommes. Une perte importante pour les confédérés fut celle du château de Cosseria qui suivit. Provera, comme nous l'avons dit, pressé par la soif et la faim , témoin de la déroute des siens , désespérant par conséquent d'être secouru, n'avait pu prolonger davantage sa défense , et s'était rendu.

A la nouvelle de la prise de Magliani , Argenteau, qui était toujours à Pareto, se mit à courir de côté et d'autre, comme un homnîe qui aurait entièrement perdu l'esprit. Il ordonna cependant à ses officiers de réunir les troupes dans Acqui. La conduite d' Argenteau est blâmable sans doute. S'il eût conduit au secours de Magliani la division de cinq ou six mille hommes qu'il avait à Pareto, il aurait probablement donné à la journée un autre résultat. Avec ce renfort, les braves défenseurs de la redoute auraient pu s'y maintenir, ou du moins la retraite eût été facile et se fût opérée sans dommages.

Telle fut cette bataille, à qui l'on devrait donner le nom de Magliani plutôt que celui de Millesimo, puisque ce fut à Magliani que les deux partis avaient réuni leurs principales forces , et

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qu'eut lieu le plus sérieux engagement. Cependant la fortune , qui se plaît à déconcerter le guerrier par les caprices les plus bizarres, fournit aux confédérés l'occasion de reprendre le lendemain ce qu'ils avaient perdu la veille. Ce ne fut point l'effet d'une mesure sagement combinée, mais celui du hasard, ou plutôt l'effet d'une méprise d'Argenteau. Le jour de la bataille avait été nébuleux; la pluie se déclara la nuit suivante, et tombait par tr.rrens au point du jour. Soit par ce motif, soit que les Français pensassent à tout autre chose qu'à voir un ennemi vaincu se hasarder à les attaquer, ils ne se croyaient pas obligés à beaucoup de précautions , et loin de se tenir dans les tranchées, s'étaient dispersés dans les habitations, où ils pensaient bien plus à leur repos qu'à leur sûreté; cinq ou six cents soldats seulement veillaient à la garde des tranchées. Mais à la pointe du jour un corps de cinq mille hommes, composé de Croates et des régime ns de Nadasti et d'Alvinzi, commandé par le colonel Wukassowich et son lieutenant Lezzeni , paraît à l'improviste en vue de Magliani , sur la route de Santa- Giustina. Après sa déroute à Montenotte, Argenteau avait ordonné à Wukassowich , qui était à Sassello, d'accourir à son aide et de le joindre à Dego et à Magliani. Mais Argenteau avait la tête légère; sa mésaventure la lui faisait tourner tout-à-fait , et il avait assigné au mouvement de

òjS HISTOIRE D'ITALIE.

Wukassowich un jour plus tard que celui qu'il voulait réellement indiquer; de sorte que le colonel qui devait arriver le 14, ce qui eût peutêtre donné la victoire aux alliés , n'arriva que le 1 5 , après avoir culbuté un gros de Français qui défendaient le mont de la Garde. Quel que fût d'ailleurs son étonnement de voir la route couverte des fuyards de son parti, et l'occupation de Magliani par les républicains, il résolut de monter brusquement à l'assaut, espérant faire éprouver à Buonaparte ce que Buonaparte avait fait éprouver à Argenteau. Il fît charger sur-le-champ et le château et la redoute. Réveillés par cet accident imprévu, les Français coururent à leurs retranchemens pour les défendre; mais il n'eurent le temps ni de s'organiser ni de disposer leur artillerie , et ce poste formidable , dont la conquête avait coûté tant de fatigues et de sang, retourna presque sans coup férir au pouvoir des confédérés. Une partie des Français s'enfuit par la vallée de Golloretto; le plus grand nombre se débanda sur les roches à travers lesquelles roule le torrent Grillerò, et se sauva du côté de Colletto, où était le corps de réserve. Obligés de passer sous le feu des Allemands , les Français souffrirent beaucoup de ce côté, et perdirent ainsi, non seulement leurs positions, mais encore l'artillerie qui les garnissait.

Masséna frémit à ce malheureux événement ,

(ine

se jeta dans la plaine et arrêta d'abord ceux qui fuyaient vers Colletto; puis en ayant compose trois colonnes, comme au combat du 14, il les conduisit à l'assaut; mais si Masséna était inaccessible à la crainte , la crainte ne pouvait rien non plus sur Wukassowich, et il s'engagea une horrible bataille. La gauche était aux prises avec les gardes avancées autrichiennes qui se défendaient avec une ardeur étonnante ; la redoute dirigeait un feu terrible contre le centre , dont les soldats effrayés cherchaient déjà un asile dans les maisons; la droite éprouvait de son côté une résistance opiniâtre; tous commençaient à chanceler : Masséna le voit, fait avancer le corps de réserve, et le place derrière la colonne du centre, pour empêcher ceux qui cédaient de passer le Grillerò. En ce moment, le général Causse fut grièvement blessé d'un coup de feu à la hanche droite; transporté à la Ruchetta, il y mourut peu de temps après. La colonne du centre, encouragée par l'exemple de Masséna et des autres généraux, s'était avancée jusques sous la redoute ; mais les Autrichiens en sortirent furieux, la heurtèrent avec violence et la refoulèrent jusqu'au château. La gauche avait été aussi repoussée avec perte; la droite n'obtenait aucun avantage. L'intrépide Masséna les conduisit encore à l'assaut; elles reculèrent encore devant les boulets et la mitraille de l'ennemi. Quatre charges successives n'avaient pro-

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duit aucun résultat. La Harpe, informé de l'événement, parut à la tête de six mille hommes, qu'il amenait à marches forcées ; les Français se rapprochent de nouveau , reprennent leurs rangs , s'ébranlent encore une fois , et retournent serrés à l'ennemi; efforts impuissans contre la résistance autrichienne. Bien plus, ces valeureux soldats, sachant à peine comment ils se trouvaient dans la redoute , ignorant s'ils en sortiraient et s'ils seraient secourus , continuaient un feu désespéré qui ne permettait pas aux Français d'avancer. Vingt fois repoussés, et fatigués d'un carnage inutile, les républicains commençaient à douter du succès ; Buonaparte , qui appréciait toute l'importance de l'action, accourut avec la division victorieuse de Cosseria , et réunit dans un dernier assaut l'impétuosité de ses soldats. La droite et la gauche se portèrent vivement sur les flancs de la redoute; le centre, renforcé de troupes fraîches, l'attaqua de front : assaillis de tant de côtés, les Autrichiens combattaient toujours; chassés de la redoute, ils se battirent dans les maisons; chassés des maisons , ils se battirent dans les taillis ; chassés enfin des taillis et pressés de toutes parts, ils se rallièrent et se retirèrent dans l'attitude de la menace. Ce fut là un beau fait d'armes, et qui doit placer Wukassowich parmi les meilleurs guerriers de notre temps. La colonne de droite et celle de Monterosso descendirent dans la vallée des Cas-

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sinelles, chargèrent les Autrichiens dans leur retraite, les rompirent, en firent un grand carnage, et ramenèrent beaucoup de prisonniers. Une division autrichienne, qui prit la route des Langhes, se retira sans perte , faisant plusieurs fois volteface, et arrêtant ainsi l'impétuosité de la cavalerie française qui s'était mise à la poursuite des fuyards dans la vallée des Cassinelles. Un coup de feu parti de cette division, atteignit un général de cavalerie, qui mourut sur la place.

Les Autrichiens perdirent à cette affaire, en morts , blessés et prisonniers , seize cents hommes et toute leur artillerie. La victoire coûta cher aussi aux Français ; leur perte monta à plus de huit cents hommes morts, blessés ou pris. Parmi les officiers de marque qui périrent , il faut distinguer le général Causse , le général de cavalerie, et le colonel Rondeau, qui, blessé au pied droit et transporté à Savone, mourut de sa blessure quelques mois après.

Ce récit démontre que si Buonaparte avait commis une faute à Montenotte , il sut la réparer à Magliani. Argenteau, de son côté, fit plus d'une faute pendant et après la bataille , et surtout au moment du combat de Magliani; ce qui le força de combattre avec une partie de ses forces contre la plus grande partie de celles de l'ennemi. Il s'éleva contre lui, parmi les Autrichiens, un cri général d'indignation ; tous l'accusaient des mal-

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heurs de Loano, de Montenotte et de Magliani. Le premier revers, disaient-ils, a préparé la voie aux Français; les autres leur ont ouvert le chemin de l'Italie. Beaulieu le fît arrêter et conduire à Mantoue , ensuite à Vienne pour y être jugé par un conseil de guerre.

Mais si Buonaparte se trompa, et répara sa faute; si Argenteau se trompa sans réparer la sienne; Rampon et Wukassovich sont exempts de semblables reproches. Au premier appartient toute la gloire de Montenotte ; au second , toute la gloire de Magliani. Le premier vainquit, parce qu'il fut secouru par un général qui reconnut son erreur; le second fut vaincu, parce qu'un général imprudent qui pouvait le secourir n'en fit rien. Mais sans s'arrêter à l'issue heureuse ou funeste de l'action, le nom de Wukassovich brillera dans la postérité d'une gloire pareille à celle que Rampon s'est acquise; et je n'ai pas voulu que l'on demandât vainement à une histoire dirigée contre la partialité du siècle, le témoignage qu'elle devait à ce brave et généreux Autrichien .

La victoire des Français fut ternie par la fureur et le pillage. Beaucoup de soldats républicains, sans respect de Dieu ni des hommes, remplirent d'effroi une contrée dont on s'exilait à leur approche. Ces énormités, indignes du nom Français , étaient en horreur a plusieurs généraux et à quelques soldats vertueux; mais elles ne s'arrê-

taient ni devant la défense des uns, ni devant l'exemple des autres; et pour que mes lecteurs ne s'imaginent pas qu'un courroux légitime m'a entraîné au-delà du vrai, j'ajoute que les généraux français fidèles à l'honneur , s'exprimaient à cet égard , soit dans la conversation , soit dans leur correspondance, bien plus énergiquement que je ne le fais moi-même. Serrurier écrivait : que beaucoup de soldats ne pensaient qu'à voler et nullement à se battre; disant d'ailleurs qu'ils se battraient comme ils étaient payés. Les colonels Chambarlhac et Maugras : qu'il leur était impossible de vivre plus long-temps au milieu d'une soldatesque indisciplinée, qui menaçait à chaque instant d'un mauvais parti les officiers qui voulaient comprimer ses désordres. Ils déclarèrent en même temps qu'ils ne voulaient plus servir, et demandèrent leur congé. L'excellent et généreux La Harpe surtout, s'écriait que le soldat se livrait plus que jamais au vol et au brigandage; que des paysans avaient été assassinés par les soldats, et des soldats par les paysans ; que rien ne pouvait peindre les horreurs qui se commettaient; que les camps étaient presque déserts ; que le soldat courait dans les campagnes , ressemblant plutôt à une bête féroce qu'à un homme ; qu'en vain on les chassait d'un côté, ils couraient assassiner d'un autre; que les officiers étaient au désespoir. Il vaudrait mieux, disait La Harpe dans son indignation et sa dou-

leur, rassembler les habitans, les fusiller, et achever les dévastations après ; car ce sera la même chose, ils mourront de faim. Il n'est donc plus de Providence , s'écriait-il , puisque la foudre vengeresse n'écrase pas tous les scélérats qui sont à la tête de l'administration, et qui ont réduit les braves gens de l'armée d'Italie à la cruelle alternative de mourir de faim ou de s'ériger en brigands! Quant à moi, ajoutait-il, ne pouvant me plier à voir de pareilles choses, et encore moins à les tolérer, il ne me reste qu'un parti, celui de me retirer. En conséquence, écrivait-il au général Buonaparte, je vous prie d'accepter ma démission, préférant labourer la terre pour vivre , à me trouver à la tête de gens qui sont pires que n'étaient autrefois les Vandales. Ce n'est pas sans une certaine satisfaction que nous avons rapporté ici les plaintes généreuses de Serrurier, de Chambarlhac , de Maugras et de La Harpe. La postérité saura, de cette manière, que si la venue des républicains en Italie fut marquée par des actes que l'humanité repousse, il se trouvait du moins, parmi les Français, beaucoup d'hommes vertueux qui détestaient ces énormités et les condamnaient à haute voix.

Après la victoire de Magliani, Buonaparte, suivant rapidement le cours de ses prospérités, parvint à séparer les Autrichiens des Piémontais, ce qui lui fut d'autant plus facile que ni Beaulieu ni Colli ne firent de grands efforts pour

conserver leurs communications réciproques. Même avant les premières opérations, quelques germes de mésintelligence s'étaient élevés entre eux; et, comme c'est l'ordinaire dans les disgrâces, les Autrichiens et les Piémontais s'accusaient mutuellement de négligence et de mollesse. Enfin > Beaulieu se montrait plus empressé de défendre le Milanais; Colli , de préserver le Piémont. Cette dissidence entre les deux généraux alliés fut saisie par le rusé Buonaparte. Mais quoiqu'il lui eût été prescrit de poursuivre les Autrichiens plutôt que les Piémontais, il résolut de presser davantage ces derniers, espérant contraindre sous peu le roi de Sardaigne à la paix, assurer ainsi ses derrières, et revenir, plus certain de la victoire, à la conquête de la Lombardie. Ce parti lui semblait d'autant plus nécessaire qu'il savait que Beaulieu ne cessait d'exhorter le roi à persister dans la coalition, s'of* frant à le secourir avec les troupes qui lui restaient, et, de plus, avec celles qui arrivaient ou devaient arriver. Beaulieu demandait seulement pour garantie de l'accord et la sûreté des armées autrichiennes, les forteresses d'Alexandrie et de Tortone. Le général français voulut donc éprouver avant tout ce que produirait la présence de l'armée républicaine en Piémont. 11 avait deux moyens pour arriver à son but : la force , en se mettant vivement à la poursuite des débris de l'armée royale; la ruse, en cherchant , par l'attrait de la i. a5

liberté, à soulever les peuples contre l'autorité' du roi. Ce dernier moyen lui souriait. Le directoire lui avait aussi recommande' d'exciter les novateurs avec d'autant plus de perse' vérance , que le roi se montrerait plus décidé à rester dans la confédération et à continuer la guerre. Dans ce but, Buonaparte se faisait accompagner de quelques émigrés piémontais, les uns, partisans sincères, les autres, amis apparensde la liberté. 11 espérait que la crainte d'une révolution intérieure ferait consentir le roi à la paix. Mais en comptant sur la coopération des émigrés qu'il avait avec lui, il ne les en estimait pas davantage , les méprisait au contraire , parce qu'il vit toujours dans les amis, vrais ou faux , de la liberté , des parleurs importuns plutôt que des hommes capables de quelque action importante. Ayant donc tout disposé comme nous l'avons dit , et placé un gros de troupes dans les environs de Dego pour contenir les Autrichiens, il prit la route de Ceva, où il avait déjà envoyé Augereau et Serrurier à la tête de fortes divisions.

Après la malheureuse journée de Magliani , obligé par la perte de Cosséria d'abandonner Montezemo à l'ennemi , Còlli s'était retiré avec l'armée piémontaise dans le camp retranché établi à Pedagiera et à Testanera, pour protéger la forteresse de Ceva qu'il dominait. Le camp fut vigoureusement attaqué par Buonaparte qui rencontra

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aussi une vigoureuse résistance. La bataille dura plusieurs heures; beaucoup de sang fut répandu de part et d'autre , surtout du côté des républicains qui combattaient à découvert. L'armée royale tint ferme, se défendit avec valeur, et repoussa l'ennemi sur tous les points; c'était le 16 avril. Les Piémontais et les républicains passèrent la nuit dans leurs positions respectives; mais le lendemain, ceux-ci ayant reçu de nombreux renforts retournèrent à l'assaut plus vivement encore que la veille. Les assiégés ripostèrent avec courage; cependant, Colli craignant d'être débordé sur ses flancs, laissa une forte garnison dans la citadelle, et se retira avec son armée dans une position avantageuse , à l'endroit où la Cursaglia se jette dans le Tanaro. Pendant cette retraite, protégée par le brave régiment d'Acqui, le marquis Cavoretto tomba frappé d'un coup mortel. Citoyen vertueux, vaillant militaire, sa perte fut l'objet de regrets universels. Les Français ont raison de combler d'éloges ceux qui meurent en combattant pour la patrie. Pourquoi donc les Italiens se montrent-ils si avares de louanges envers ceux qui , à l'exemple du marquis Cavoretto, sacrifient leurs jours à un pays qui doit leur être aussi cher que la France l'est réellement aux Français ? Cette retraite effectuée, les républicains occupèrent sans délai la ville de Ceva , qu'ils frappèrent aussitôt de réquisitions énormes de vivre* et d'argent. Bientôt après,

ils attaquèrent les Piémontais dans leurs camps de la Bicoque , de la Nielle, et de Saint-Michel; mais malgré la supe'riorité du nombre , ils ne purent triompher de la résistance des assiégés. Lajournée du 20, surtout, fut très sanglante. L'armée royale soutint bravement l'assaut; Serrurier fut même fort maltraité , et se retira en désordre. Enfin , l'intrépide Masséna qui , né sujet du roi, contribua plus que tout autre à la ruine de son ancien souverain, passe à gué le Tanaro près Ceva, dans la nuit du 21 , et s'empare de Lesegno. D'un autre côté , Guieux et Fiorella s' étant rendus maîtres du pont de la Torre , menaçaient de tourner Colli , oe qui eût amené la destruction totale de l'armée piémontaise , dernier espoir de la monarchie : c'est pourquoi Colli, ayant secrètement levé le camp vers les deux heures de nuit, se replia en toute hâte, mais en bon ordre, sur Mondovi, emmenant son artillerie et tous ses bagages. Les républicains se mirent rapidement à sa poursuite , et l'atteignirent au point du jour , à Vico, où se livra cette bataille à laquelle les Français donnèrent le nom de Mondovi. Accoutumé à embellir ses actions de toute la pompe du langage, Buonaparte parla beaucoup, au sujet de cet engagement, de la valeur et de la magnanimité de ses soldats. La vérité est que Colli, au milieu des embarras d'une retraite précipitée , ne pouvait ni ne voulait exposer dans une bataille générale des troupes découragées et

affaiblies, à la fureur d'un ennemi victorieux; bataille qui aurait décidé du sort de l'antique monarchie piémontaise. L'unique but de Colli était de retarder l'ennemi dans sa poursuite , de gagner assez de temps pour sauver son artillerie et ses bagages, et de se ménager la facilité de choisir une position qui lub permit , s'il était encore possible, d'arrêter le cours impétueux de la fortune. Ce général se défendit a Vico avec valeur et habileté ; au moyen de cette résistance il gagna le but qu'il s'était proposé de mettre en sûreté, audelà <le l'Ellero et du Pezio, la grosse artillerie et les bagages de l'armée. Il prit ensuite une position redoutable derrière la Stura. Le front de sa ligne était protégé par le fleuve ; sa droite était assurée par la place forte de Coni , d'où elle allait rejoindre les troupes qui gardaient le passage du col de Tende; sa gauche s'appuyait à la ville de Cherasco, située au confluent de la Stura et du Tanaro. Quoique peu fortifiée , cette place avait cependant des bastions garnis de barrières et de palissades. Ainsi, une humble rivière, une armée brave, mais vaincue, deux villes, l'une forte, l'autre démantelée, étaient désormais les seuls obstacles qui empêchaient les Français d'inonder le Piémont, et de faire flotter les bannières de la république sous les remparts de Turin. Dans toutes ces actions, sans doute, Buonaparte "fit preuve d'audace et de génie ; ses soldats , de valeur et d'intrépidité ; mais

les éloges qu'ils ont me'rite's ne doivent point nuire à la gloire que Colli s'est acquise. Poussée et repoussée dans tous les sens , à travers les rochers et les précipices , l'armée piémontaise ne se laissa jamais rompre , et finit par se représenter en masse aux jeux de son roi , pour faciliter les négociations qu'il jugerait nécessaires au salut de son empire.

Non satisfait tant qu'il restait au roi quelque moyen de résistance, l'audacieux Buonaparte employait toutes les ressources de la force et de la ruse pour le placer dans sa dépendance absolue. Il menaçait de passer la Stura; La Harpe s'étant emparé d'Alba, ville située sur le Tanaro, à l'embouchure de la Stura, lui en facilitait les moyens, et lui permettait d'aller prendre à dos l'armée piémontaise. D'un autre côté, pour effrayer le roi à la vue d'un premier étendard de rébellion , il avait fait en sorte, et il n'eut pas de peine à y parvenir, que plusieurs habitans d'Alba, à l'instigation de Bonafous, émigré piémontais qui était arrivé avec l'armée française , fissent un mouvement contre l'autorité royale et publiassent des proclamations tendantes à établir un gouvernement républicain. Bonafous séquestrait, confisquait les propriétés féodales et celles de la couronne ; toutes ses mesures tendaient à la république, et faisaient craindre que cet incendie, favorisé par les Français et les nationaux eux-mêmes , n'embrasât enfin tout le Piémont. Bonafous agissait de

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concert avec un certain Pianza, homme de bien, assez versé dans les lettres, mais sans fixité dans les idées, capable de faire périr à la fois, et la royauté par la révolte, et la liberté par l'anarchie. Pour mieux exciter les esprits , ils écrivirent et publièrent une lettre à Buonaparte. A l'exemple des Français, disaient-ils, nous prétendons à la liberté : nous ne voulons plus vivre sous un roi, ni sous aucun autre tyran , de quelque nom qu'il s'appelle ; nous demandons l'égalité civile; nous voulons écraser le monstre de la féodalité ; c'est pour cela que nous avons pris les armes à l'approche des Français victorieux : aidez-nous donc à rompre les chaînes de la servitude; l'Italie vous appelle à sa délivrance, donnez -lui la liberté, rendez - lui son antique splendeur ; votre nom glorieux vivra immortel dans l'histoire. C'était peu pour Bonafous et Ranza ; ils se livrèrent , dans Alba, aux démarches les plus immodérées, jusquelà qu'ils adressèrent des proclamations républicaines au clergé du Piémont et de la Lombardie, aux soldats napolitains et piémontais. Le général français appréciait la futilité de ce langage ; il savait qu'il n'existait point en Piémont de cause sérieuse de révolte ; mais il favorisait ces déclamations, et les amplifiait encore pour alarmer le gouvernement du roi. Il se persuadait que, déjà effrayés des revers de l'armée, et s'ahusant sur les véritables dispositions du peuple , les minis-

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