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très céderaient facilement au péril imaginaire de mouvemens insurrectionnels à l'intérieur de l'état. Frappé lui-même de ces rumeurs, voyant l'ennemi maître de passer le Tanaro , dans Alba, n'ignorant pas non plus que les fortifications de Cherasco ne présentaient qu'une faible garantie; Colli craignit une attaque sur ses derrières, abandonna Cherasco, et, pour la sûreté de Turin, alla prendre position à Carignano.
Le roi de Sardaigne était désormais arrivé à cette extrémité qu'il n'avait plus qu'à prendre une résolution magnanime, ou à courber la tête sous le joug d'un ennemi superbe, d'un gouvernement anarchique, et de principes entièrement opposés aux siens. On allait voir si Victor Amédée ni saurait déployer, à la face du monde, cette force d'âme qui avait mérité tant de gloire à ses ancêtres Charles Emanuel ier, et Victor Amédée ti. Les revers se succédaient avec une effrayante rapidité ; le roi convoqua son conseil : sa majesté , les princes, et tous les ministres de l'état s'y rendirent. Drake , ministre d'Angleterre à Gênes, qui s'était transporté à Turin , et le marquis Gherardini , ministre d'Autriche, ne manquèrent pas d'environner le roi de leurs sollicitations et de leurs instances, afin de le décidera faire tête à la fortune et à rester fidèle aux confédérés. Souvenez-vous, disaient-ils, du nom que vous portez. Des secours d'homjiiQs et d'argent vont bien lot
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arriver d'Allemagne et d'Angleterre. Ne laissez pas dire à la génération présente que vous avez manqué de courage au premier bruit des armes françaises en Piémont. Souvenez-vous du siège de Turin , de la victoire si fameuse remportée par votre aïeul. La fortune est différente, mais la valeur est égale : l'une est inconstante et légère, l'autre ne se manque jamais à. elle-même. Pensez, réfléchissez à toute la confiance des alliés envers vous. Éclairés sur la possibilité que les Français rompissent violemment la barrière des Alpes , et pénétrassent en Piémont , ils ne s'en sont pas moins remis entièrement à vous du destin de l'Italie. Que votre constance réponde à la confiance de la coalition; le règne des souverains est semé d'événemens heureux et contraires ; la fermeté dans le malheur est plus glorieuse^ pour les rois qu'une existence obscure au sein d'une félicité monotone. Vous avez contracté une dette immense envers l'Italie et l'Europe, et le bruit soudain qui s'élève ne l'emportera point dans votre esprit sur les vrais intérêts de votre royaume. Le roi se montra fermement résolu, dans le conseil, à garder la foi promise ; il jura de défendre Turin jusqu'à l'extrémité ; de s'exiler de son royaume si la fortune le voulait ainsi; mais de ne jamais consentir à la paix avec un odieux ennemi. Le prince de Piémont , son fils , héritier présomptif de la couronne, le seconda dans cette résolution, non
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par des considérations politiques , mais par des motifs de piété. Aux yeux de ce prince religieux, c'était une chose abominable d'avoir pour amis ceux qu'il croyait hérétiques et ennemis de Dieu. Il craignait que le fléau de l'impiété n'infectât aussi le Piémont , et il avait borreur d'une paix qui lui semblait un outrage envers Dieu, plus encore qu'envers les hommes. Mais le cardinal Costa, archevêque de Turin, protecteur des lettres et des savans , renommé lui-même par ses connaissances et son génie , représenta au contraire l'infidélité de l'Autriche, son égoïsme, l'imminence de la rébellion : il dit que tous les traités s'annulaient par la nécessité ; que chasser les Français du Piémont était la chose impossible , et qu'il valait mieux les avoir pour amis que pour ennemis; qu'en supposant l'Autriche aussi forte que la France, il fallait considérer le voisinage de l'une et l'éloignement de l'autre; qu'il était plus facile aux Français d'envahir le Piémont qu'aux Autrichiens de les en empêcher; que l'Autriche, en raison de sa position lointaine, pouvait continuer la guerre, et que le Piémont devait penser à son propre salut; qu'en supposant les chances favorables, le Piémont ne deviendrait pas moins un théâtre de guerre , de rapine , de dévastations et de meurtres continuels ; mais s'il ne résiste qu'à peine aux Français , ajoutait le cardinal, comment résistera-t-il à la fois aux Français et au peuple
soulevé contre le gouvernement ? Approuvez- vous l'orgueil de l'Autriche dans les conditions qu'elle vous impose ? n'exige-t-elle pas pour prix de son secours, les forteresses d'Alexandrie et de Tortone ? Je veux que la guerre soit heureuse ; qu'aura l'Autriche à vous offrir en de'domagement de la Savoie et du comté de Nice? espérer reconquérir ces provinces par la force des armes, serait folie bien plus que raison. Les Français, au contraire, qui ont pour eux toutes les chances de la victoire, vous offrent , dans la possession du fertile Milanais, la compensation de vos pertes. On dira que le gouvernement de France est sans loyauté, je veux en convenir, mais il vous trompera bien mieux pendant la guerre que pendant la paix. La guerre légitime l'artifice , la paix le change en infamie : l'homme prudent doit soumettre ses desseins aux variations de la fortune , et puisqu'elle amène un événement, je ne dis pas extraordinaire , mais qui tient du prodige , le roi , de son côté, doit recourir à une résolution sans exemple. C'est ainsi qu'il méritera l'approbation des hommes sages, et les bénédictions de ses sujets qu'il aura sauvés des excès insupportables que la guerre entraîne après elle. Nous avons satisfait à la foi promise , elle a même reçu de nous plus qu'elle n'avait à prétendre; je le prouve par tout le sang répandu, par les cadavres innombrables de nos guerriers immolés , par la dévastation de
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nos campagnes; et puisque nous sommes quittes envers l'honneur, nous n'avons plus à nous occuper que de notre existence.
Cette opinion de l'archevêque lui était suggérée par ses propres lumières et par le conseil de l'avocat Prina de Novare ; le même qui , par la finesse de son esprit, la dureté de son âme, l'éloquence de son langage et l'art de commander en despote, plut tant par la suite, et pour son malheur, à Buonaparte. Le discours d'un homme aussi grave et aussi expérimenté que le cardinal Costa, fît une telle impression sur l'auditoire, que l'on prit de suite cette résolution, qui, en affranchissant la monarchie piémontaise de la dépendance , exessive sans doute , où la tenait l'Autriche, la plaça réellement et tout -à -fait sous le despotisme de la France. Alors, et non plus tard, s'écroula le royaume de Sardaigne; alors, et non plus tard, périt la monarchie piémontaise. Aux outrages qu'elle reçut, par la suite, de la république française , le lecteur pensera sans peine qu'il eût été pour elle non seulement plus honorable . mais encore moins funeste d'affronter la guerre et tous les désastres que lui préparait la fortune, que de se livrer sans armes et enchaînée aux caprices et à la cruauté de ce nouvel ami.
Le roi expédia donc aussitôt à Gênes le comte Revel et le chevalier Tonso, chargés de négocier la paix avec Faipoult, ministre de France en cette ville.
Colli reçut en même temps l'ordre de demander au général républicain une suspension d'armes, dont le comte de La Tour et le marquis Della Costa devaient stipuler les conditions. Faipoult n'ayant pas qualité pour traiter de la paix, les deux commissaires du roi se rendirent à Paris sans délai : mission déplorable et bien digne de l'effroi qui en était la cause! quoi qu'il en soit, l'avenir enfanta plus de malheurs encore que le présent n'inspirait d'épouvante. Buonaparte répondit à Colli qu'il ne pouvait et ne voulait suspendre les hostilités, si préalablement on ne lui remettait deux des trois forteresses de Coni, d'Alexandrie et de Tortone ; le roi accorda la première et la dernière, aussi bien que Ceva, qui, vigoureusement assiégée , se défendait elle-même avec vigueur. Le jour de la servitude était venu pour l'antique monarchie piémontaise. Une trêve fut stipulée dans la ville de Cherasco, entre Buonaparte, d'un côté, La Tour et Della Costa, de l'autre, aux conditions : que les républicains occuperaient Coni le 28 avril; Tortone le 3o au plus tard, et la forteresse de Ceva sur-le-champ ; que l'armée française lesterait en possession de ses conquêtes au-delà de la Stura et du Tanaro; que les courriers pourraient passer par la route du mont Cenis, pour se rendre à Paris; que les troupes impériales à la solde du roi de Sardaigne seraient comprises dans la trêve; enfin, que la trêve durerait cinq jours
après la conclusion des négociations de Paris. Pour se faciliter le passage du Pô, Buonaparte, qui voulait donner le change à Beaulieu , fît stipuler dans le traité, que l'armée française pourrait passer ce fleuve au-dessus de Valence. Telles furent les malheureuses conditions de la trêve, suivies peu de temps après des conditions plus malheureuses de la paix. Cet accord fut la joie des novateurs, l'avilissement des adorateurs du pouvoir, le découragement des hommes fidèles, l'effroi des peuples et l'indignation des soldats. L'auteur de cette histoire se trouvait alors à Gap, en France; il s'entretint avec plusieurs soldats piémontais, prisonniers de guerre, et entendit leurs malédictions sur un traité qui plongeait leur patrie dans un si cruel esclavage. L'Italie en fut épouvantée ; les souverains d'Europe ne pouvaient revenir de leur étonnement. La fortune voulut encore, par un effet de sa bizarrerie accoutumée, que la nouvelle d'une si grande faiblesse du gouvernement royal, expédiée en toute hâte à Saint- Pétersbourg , y arrivât avant la circulaire par laquelle le roi protestait de sa volonté ferme et inébranlable à continuer la guerre. L'agent de Sardaigne, qui n'avait point connaissance de la trêve, se rendit près le comte Ostermann, ministre des relations extérieures de l'impératrice de Russie, et lui présenta la circulaire. Ostermann, en la lisant, ne put retenir son dépit
et sa colère; il se servit même, en parlant du roi, de termes que la gravité de l'histoire ne nous permet pas de rapporter, et tout-à-fait inconvenans , eu égard à la majesté royale. 11 finit par ouvrir en présence de l'agent de Sardaigne , l'écrit qui contenait la nouvelle de la trêve, s'écriant dans son indignation , que les confédérés avaient prévu le cas où les Français pénétreraient en Piémont; qu'ils s'étaient persuadés néanmoins que le roi aurait montré la constance et la fidélité dont ses glorieux ancêtres lui avaient donné l'exemple ; qu'il n'aurait pas attendu long-temps les secours de ses alliés ; et qu'enfin , s'ils avaient pu croire qu'un premier revers dût suffire pour abattre le courage du roi, et lui faire déposer les armes, ils auraient pris d'autres mesures, et pourvu par d'autres moyens à la sûreté et aux intérêts de leurs états.
Il faut avouer qu'on n'aperçoit pas la nécessité rigoureuse, pour le gouvernement du roi, de prendre alors une résolution si funeste et si peu honorable. Quarante mille Français, à la vérité, se présentaient à l'entrée des plaines du Piémont; mais, faibles d'artillerie, surtout d'artillerie de siège, faibles de cavalerie, ils ne pouvaient ni emporter les places fortes, ni tenir en rase campagne. Point d'argent pour la pave des soldats, point de magasins pour leur subsistance; de plus, ils avaient sur leur flanc, à droite, la citadelle
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de Ceva, qui se défendait encore avec avantage; à gauche, la ville de Coni, munie d'une garnison brave et nombreuse; en face, Turin lui-même, hérissé de fortifications anciennes et récentes, et sans la possession duquel ils auraient vainement espéré d'occuper paisiblement le Piémont. L'armée piémontaise n'était pas non plus tellement affaiblie qu'elle ne pût assurer la défense de tant de places fortes , et la superbe cavalerie impériale et royale interdisait, en plaine, aux républicains, toute action importante. Ainsi que nous l'avons dit , Colli avait su rallier et réunir son armée , qui formait encore une masse imposante, et capable de rendre de grands services à qui aurait voulu l'employer avec énergie. Ce qui restait de troupes à Beaulieu n'était pas à mépriser; plus de vingt mille hommes répartis dans la Lombardie, se tenaient prêts à marcher au secours du roi, parce qu'alors, combattre pour le Piémont c'était combattre pour la Lombardie. Beaulieu, il est vrai, demandait pour garantie Alexandrie et Tortone, condition dure, sans doute, et pleine de hauteur; mais puisque le malheur des circonstances voulait que le roi livrât, ou Alexandrie et Tortone à l'Autriche , ou Tortone et Coni à la France, on ne voit pas en quoi le premier parti eût été moins utile et plus déshonorant que le second, puisqu'il valait encore mieux céder à un allié qu'à un ennemi; à un
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gouvernement de nature pareille, qu'à un gouvernement anarchique et de nature opposée. Restait la crainte des insurrections ; mais la fidélité des soldats était éprouvée aussi bien que leur valeur; les derniers engagemens en donnaient la preuve manifeste. Peu d'officiers avaient embrassé les opinions nouvelles, et nul signe d'opposition ne se manifestait parmi le peuple, ennemi des Français par caractère et par habitude. Le rusé Buonaparte le savait ; il le savait , le disait et l'écrivait, quoique les émigrés piémontais l'assurassent continuellement du contraire. Ce qu'il fallait faire en ce moment critique, Buonaparte l'a indiqué , et son témoignage est invincible. Il disait , Buonaparte , que si le roi eût tenu ferme quinze jours seulement, l'armée française eût été obligée de repasser les monts , et de retourner au point d'où elle était partie. Le gouvernement royal s'est donc manqué à luimême ; le peuple ne manqua point à son roi , encore moins l'armée; et si Victor Amédée u , alors que les Français s'étaient emparés de presque tout le Piémont , et assiégeaient la capitale du royaume avec une armée de quatre-vingt mille hommes , forte de cavalerie et de grosse artillerie, ne désespéra pas de sa fortune, et par une victoire subite et glorieuse, raffermit son trône et ressaisit son empire , la postérité s'étonnera que Victor Amédée m , ses possessions d'Itai. 26
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lie encore intactes, entouré de ses forteresses, appuyé sur une armée valeureuse , ait pris l'épouvante à la première apparition des Français, et se soit livré tout d'abord à ceux qui, en imposant une paix préjudiciable au Piémont, n'avaient d'autre but que de se ménager une paix profitable avec l'Autriche.
Cependant , si le roi se hâta trop de traiter avec les Français, il fit voir plus d'habileté dans sa conduite , après la signature du traité , et au milieu d'événemens si critiques. Le roi, et les nobles dont il prenait plus particulièrement les avis, avaient fort bien pénétré le caractère du général français. Superbe avec le peuple, humble avec la noblesse, il écrasait le premier, tout en assurant le contraire, avec autant de complaisance qu'il se laissait cajoler par la seconde : despotisme et vanité également insupportables ! Les principaux d'entre les nobles environnèrent donc Bnonapartc de leurs félicitations et de leurs prévenances. Par ordre exprès du roi, le marquis de San-Marsano courtisa le général, et le général fut content. Dernièrement arrivé de Vienne, où il avait été envoyé pour arrêter le plan de campagne avec l'empereur François, le baron de La Tour complimenta aussi Buonaparte, et Buonaparte en fut satisfait ; mais ce qui le flatta bien davantage, ce furent les démarches du duc d'Aoste, second fils du roi, qui, s'étant rendu à Raconigi
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pour rallier l'armée dont le roi lui avait confié le commandement, écrivit à Buonaparte des lettres pleines de courtoisie et de condescendance. C'était une chose miraculeuse, qu'une amitié si récente et si onéreuse pour le roi fut assaisonnée de tant de politesse et de complaisances. Cette politique mérite des éloges, puisqu'il y avait, de la part du gouvernement , abnégation de sentimens personnels dans l'intérêt de l'état. Ces flatteries laissèrent dans l'esprit du général un souvenir si durable, qu'il conserva toujours une affection particulière pour la maison de Savoie; et si, par la suite, elle ne parvint pas à se relever, ce fut plutôt sa propre faute que celle de Buonaparte. Enfin , il avait besoin de chevaux , on lui en offrit; de barques pour passer le Pô , on lui en fournit ; Bonafous avait été arrêté par les paysans , le roi ordonna au duc d'Aoste de le remettre en liberté, persuadé qu'il était, et il se trompait, que Buonaparte avait à cœur la liberté de Bonafous. De son côté, dans ses conférences secrètes avec les ministres du roi, Buonaparte les exhortait à rassurer le prince. Que la France n'ait plus rien à craindre, disait-il, et les revers actuels du Piémont deviendront la source de sa prospérité. Quant aux zélateurs de la liberté, il affirmait qu'il ne souffrirait jamais aucune entreprise de leur part dans les états du roi ; que si quelque Français les favorisait, il suffirait de le lui faire con-
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naître pour qu'il fut puni sans délai. Ces démonstrations de Buonaparte étaient à la fois, et un artifice , afin de pouvoir courir contre les Autrichiens sans danger d'être pris à dos, et l'effet de son opinion réelle , favorable aux gouvernemens absolus. Hypocrite pour la liberté, il fut toujours loyal et sincère pour le despotisme.
Après avoir ainsi réglé les affaires du Piémont, et placé les états du roi dans sa dépendance, il éleva ses pensées vers de plus hautes entreprises. Voulant aussi redoubler l'enthousiasme de ses troupes , il publia la proclamation suivante :
(( Soldats ! la patrie a droit d'attendre de vous « de grandes choses : justifierez- vous son attente? « Les plus grands obstacles sont franchis sans « doute ; mais vous avez encore des combats à li- « vrer , des villes à prendre , des rivières à passer. « En est-il d'entre vous dont le courage s'amol- (( lisse ? En est - il qui préféreraient retourner et sur les sommets de l'Apennin et des Alpes , « essuyer patiemment les injures de .cette solda- « tesque esclave ? Non , il n'en est pas parmi les « vainqueurs de Montenotte , de Millesimo , de « Dego et de Mondovi ; tous brûlent de porter au (( loin la gloire du peuple français ; tous veulent « humilier ces rois orgueilleux qui osaient méditer « de nous donner des fers; tous veulent dicter « une paix glorieuse, et qui indemnise la patrie des (.< sacrifices immenses qu'elle a fcits; tous veulent,
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« en rentrant dans leurs villages , pouvoir dire « avec fierté : J'étais de Vannée conquérante de «l'Italie!
« Amis , je vous la promets cette conquête ; « mais il est une condition qu'il faut que vous « juriez de remplir ; c'est de respecter les peuples « que vous délivrez ; c'est de réprimer les pil- « lages horribles auxquels se portent des scélérats , « suscités par nos ennemis : sans cela , vous ne « seriez point les libérateurs des peuples , vous en « seriez les fléaux; vous ne seriez pas l'honneur « du peuple français ; il vous désavouerait : vos ((victoires, votre courage, vos succès, le sang <f de nos frères morts aux combats , tout serait éperdu, même l'honneur et la gloire. Quant à « moi et aux généraux qui ont votre confiance y «. nous rougirions de commander à une armée sans « discipline, sans frein, qui ne connaîtrait de loi « que la force ; mais investi de l'autorité natioa naie, fort de la justice et par la loi, je saurai « faire respecter à ce petit nombre d'hommes sans <( courage et sans cœur les lois de l'humanité et de « l'honneur qu'ils foulent aux pieds. Je ne souf- (( frirai pas que des brigands souillent vos lauriers; « je ferai exécuter à la rigueur le règlement que « j'ai fait mettre à l'ordre ; les pillards seront imu pitoyablement fusillés
« Peuples d'Italie, l'armée française vient pour « rompre vos chaînes ; le peuple français est l'ami
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(( de tous les peuples : venez avec confiance au- « devant d'elle ; vos propriétés , votre religion et « vos usages seront respectés. » , ■ ; Ce langage d'un général victorieux aux compagnons de ses victoires, à des Français surtout, si impétueux de leur nature et si avides de gloire militaire , produisit un effet incroyable. Déjà , par la pensée, non seulement ils régnaient sur l'Italie, mais la Germanie elle-même devenait le théâtre lointain de leurs conquêtes. De plus, ce désir apparent de réprimer le brigandage était bien fait pour rassurer les peuples effrayés de la réputation terrible des vainqueurs, et de leurs actes plus terribles encore que leur réputation.
Les assurances ensuite que Buonaparte donnait aux Italiens que l'armée républicaine ne venait que pour briser leurs fers ; que le peuple français était l'ami de tous les peuples ; que les propriétés seraient respectées aussi-bien que la religion et les lois; que les Français étaient de généreux ennemis, et que ce n'était qu'aux rois qu'ils faisaient la guerre , étaient sans doute très bien calculées. Ce que devaient produire de pareilles proclamations, ceux-là le comprendront sans peine qui savent ce que peut la force soutenue de toute la pompe du langage; et il ne faut pas s'étonner si la tactique vive et rapide des Français a tellement prévalu sur la tactique lente et circonspecte des Allemands.
Garanti sur ses derrières, Buonaparte aurait eu toute facilité pour faire la guerre devant lui. Précisément alors arriva la nouvelle si désirée que la paix avait été conclue , le 1 5 mai , entre la république française et le roi de Sardaigne. Les principales conditions étaient : Que le roi cédait à la république le duché de Savoie et le comté de Nice; qu'indépendamment des forteresses de Coni, Ceva et Tortone, il remettrait à l'armée française Exile, l'Assiette, Suse , la Brunette, Château- Dauphin et Alexandrie , ou Valence à la place de cette dernière , si mieux aimait le général républicain ; que les forts de Suse et de la Brunette seraient démantelés aux dépens du roi, et qu'il ne pourrait élever aucune autre forteresse sur cette frontière ; qu'il refuserait le passage aux ennemis de la république ; qu'il ne souffrirait dans ses états aucun émigré , aucun banni français ; que les prisonniers de guerre seraient échangés de part et d'autre; que les procédures pour opinions politiques seraient anéanties et oubliées pour riy jamais revenir ; que les détenus pour la même cause seraient rendus à la liberté, et réintégrés dans leurs biens , avec la faculté , tant qu'ils vivraient paisiblement, ou de demeurer, sans pouvoir être inquiétés , dans les états du roi , ou de choisir telle autre résidence qui leur plairait le mieux; que le roi conserverait l'administration civile des pays occupés par les Français ; mais qu'il s'obligeait
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à payer les frais de la guerre, comme aussi à fournir des vivres et des fourrages à l'armée républicaine; enfin que le roi désavouerait l'outrage fait au ministre français à Alexandrie.
Ce traité, qui, de la part de la république, annonçait l'oppression et nullement l'amitié, portait avec lui le principe de sa dissolution, et la force seule pouvait en maintenir la durée. Il devait être permis au roi de se soustraire , par tous les moyens en son pouvoir, à des conditions si dures et si peu usitées. En effet, s'il importait à la république d'affaiblir un ennemi opiniâtre, et même brave et généreux , on ne voit pas qu'il lui importât de contraindre le roi à bannir de ses états les émigrés français , la plupart vieux ou infirmes , et tous dans la misère. Ce n'était point ici affaiblir, mais avilir son ennemi , et lui laisser dans le cœur des germes de rage et de vengeance. C'était un spectacle déplorable pour le Piémont que la Brunette, monument admirable , unique peut-être, et digne de l'ancienne Rome, s'écroulant sous les efforts et les coups redoublés de ceux-là même qui l'avaient édifiée; et si les éclats destructeurs de la mine retentissaient horriblement dans le cœur indigné des Piémontais, ces honteux ravages eussent fait rougir les Français eux-mêmes , sans l'aveuglement funeste qui frappait alors leurs esprits. Les merveilles de l'art doivent être chères à tous les hommes ; mais puisque la France redoutait cette
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forteresse, elle devait au moins, par un sentiment de pudeur et de civilisation européenne, la détruire de ses propres mains , au lieu d'en imposer l'obligation aux mains qui l'avaient construite. C'était ajouter une injure affreuse à une affreuse destruction.
En faisant la paix avec le roi, en le privant de toutes ses défenses, Buonaparte avait considérablement affaibli les forces de la coalition en Italie. L'armée autrichienne, sans autre appui que les soldats napolitains , et quelques bataillons allemands nouvellement arrivés du Tyrol , se trouvait seule exposée à l'impétuosité de l'armée française , renforcée par les troupes fraîches qui , sur le bruit de si grandes victoires, descendaient à pas précipités des Apennins et des Alpes. Le général républicain n'était pas homme non plus à laisser son ouvrage imparfait. D'un côté, le riche et populeux Milan l'appelait dans les plaines fertiles de la Lombardie*; de l'autre , il y avait pour lui nécessité de ne pas laisser respirer les Autrichiens, jusqu'à ce qu'il les eût rompus et entièrement chassés de l'Italie. Le retard eût refroidi l'ardeur de ses soldats , et donné le temps à l'empereur, qui affectionnait ses possessions italiennes, d'y faire passer de puissans secours d'hommes et de munitions. Le but principal de Buonaparte , celui qui importait le plus à ses succès , consistait à s'emparer de Milan ; deux moyens se présentaient
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pour y parvenir. L'un, de passer le Pô à Valence , et de marcher directement sur Milan , en insistant sur la rive gauche de ce fleuve large, rapide et profond; l'autre, de le passser au-dessous de l'embouchure du Tesin, pour éviter à la fois, ce second fleuve large , profond et très rapide luimême , aussi-bien que tous ceux que l'armée eût trouvés sur sa route en traversant le Pô à Valence. Buonaparte s'arrêta au second parti, plus sûr en lui-même, et fournissant encore l'occasion de rançonner le duc de Parme , qui avait refusé de traiter avec la France, malgré les invitations qu'Ulloa, ministre d'Espagne à Turin, lui avait adressées aussitôt après la trêve conclue à Cherasco. Buonaparte se décida ainsi à passer le Pô entre les bouches du Tesin et celles de l'Adda. Il pouvait d'ailleurs , au moyen de cette manœuvre, séparer Beaulieu du Ty roi ; mais en même temps , favorisé par l'article de la trêve qui stipulait le passage à Valence , il répandit avec un artifice admirable , qu'il voulait traverser le Pô dans cette ville, et demandait continuellement, à cet effet, des barques au gouvernement sarde. Là , il envoyait des chariots, ici de l'artillerie, plus loin des soldats; c'était un mouvement, une agitation perpétuelle. Beaulieu , ayant eu connaissance de la trêve , et après avoir tenté sur les forteresses d'Alexandrie et de Tortone un coup de main que la vigilance des Piémontais rendit inutile, passa lui-même le Pô à
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Valence, brûla toutes les barques réunies dans les environs, et s'établit avec son armée entière , y compris les Napolitains , sur la rive gauche du fleuve, pour observer attentivement les mouvemens de son adversaire. Mais malgré son expérience et son habileté , le vieux Beaulieu se laissa prendre aux pièges du jeune Buonaparte , et se persuada que l'intention de ce dernier était réellement de passer le fleuve à Valence. Pour l'en empêcher, il avait disposé son armée entre la Sesia et le Tesin, placé deux grosses divisions sur les rives de l'Agogna et du Terdappio , et des forces considérables sur celles du Tesin. Inquiet aussi pour la ville de Pavie , située sur le Tesin , près de son embouchure dans le Pô, où il existe un pont, il avait pratiqué sur les rives du fleuve, des tranchées qu'il munit d'artillerie; obligé par cela même de laisser peu de monde sur la rive gauche du Pô , non seulement entre le Tesin et l'Adda , mais encore entre la Sesia et le Tesin. Assuré désormais de parvenir à ses fins, Buonaparte envoya en toute hâte une division à Castel-Sangiovanni , en lui ordonnant de faire deux étapes par jour. 11 la suivit lui-même rapidement avec toute l'armée, pendant que son artillerie continuait à tirer sur le rivage de Valence, pour prolonger l'erreur de Beaulieu. Par le même motif, le colonel Andreossi et l'adjudant général Frontin , avec cent hommes de cavalerie , galoppaient sur la rive droite du Pô
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jusqu'à Plaisance , s'emparant, chemin faisant, de plusieurs bateaux qui portaient sans méfiance, à l'arme'e autrichienne , du ris , des officiers , et des me'dicamens. Profitant donc avec célérité de l'artifice de son général , l'avant-garde républicaine, composée de cinq mille grenadiers et de quinze cents hommes de cavalerie , passa le fleuve heureusement , le 7 mai , sur les bateaux dont nous venons de parler , et quelques autres qui se trouvèrent disponibles à Plaisance. Elle débarqua sur l'autre rive avec les transports d'une joie indicible. Buonaparte lui-même s'avançait à marches forcées, de sorte que le 8, l'armée presque tout entière se trouvait sur le territoire Milanais. On vit, dans ce passage des républicains par la ville de Plaisance , un exemple funeste de la rapacité de leurs chefs, et du peu de respect qu'ils portaient aux choses les plus sacrées; ils s'emparèrent violemment du Montde-Piété, des caisses du gouvernement, de celle de la ville , et même de divers établissemens de bienfaisance; Buonaparte, et Saliceti, commissaire du directoire, enlevèrent les objets précieux et l'argent qu'ils y trouvèrent.
A peine Beaulieu eut-il appris que les Français se portaient avec précipitation vers le Pô inférieur, que, pour leur interdire le passage, s'il en était temps encore, il envoya un gros détachement à Fombio, ville située sur la rive gauche du fleuve, vis-à-vis Plaisance. Cependant, il retira
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son armée sur l'Adda , dans le double but de se ménager une retraite par le Tyrol , et de jeter une forte garnison dans Mantoue, s'il arrivait que des revers le contraignissent de céder l'empire de l'Italie aux Français. Il réfléchissait, d'ailleurs, qu'aussi long-temps que le gros de son armée qui, malgré ses défaites et ses pertes , était toujours formidable , se maintiendrait sur les rives du fleuve , il serait dangereux pour les Français de se porter sur Milan, parce qu'il aurait pu tomber à volonté sur l'aile droite de leur armée. Dans ce dessein, il s'achemina vers Lodi avec la plus grande partie de ses troupes, afin de garder le pont qui établit, en cet endroit , les communications entre les deux rives. De plus, pour servir d'arrière-garde à la division de Fombio et la secourir au besoin, il dirigea sur Casalpusterlengo par Codogno , un fort détachement composé principalement de cavalerie. Au milieu de tous ces mouvemens , la noble ville de Pavie , si fameuse par son université , se trouvait abandonnée de ses défenseurs, et, sans autre appui que sa garde urbaine , attendait qu'un premier coup de tambour sous ses murailles vint lui apprendre à quel maître elle devait obéir. Les dispositions de Beaulieu étaient bien calculées ; mais la vivacité française les déconcerta : malgré toute la diligence qu'il put faire , le détachement de Fombio n'arriva point assez tôt pour empêcher l'ennemi de passer; il ne pouvait que le combattre
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après son passage. Buonaparte prévoyait, avec sa sagacité ordinaire, que ce corps d'Autrichiens, au moyen des secours qu'il recevrait probablement , pouvait ruiner ses projets. Son armée était passée, à la vérité; mais il n'avait pas encore pris toutes ses mesures : il se résolut donc sans délai à l'attaque. Les Autrichiens occupaient Fombio où ils avaient fait à la hâte quelques retranchemens, défendus par vingt pièces de canon. Leur cavalerie courait la campagne, et se composait presque toute de Napolitains qui montrèrent beaucoup de valeur dans cette action. Buonaparte, bien supérieur en nombre , avait la facilité de s'étendre et de battre la place par plusieurs endroits à la fois. C'était même le seul moyen qui lui restât, attendu les fortifications des Autrichiens, de rendre la bataille courte et heureuse. Il fit marcher ses troupes sur trois colonnes : la première, avec le général Dallemagne, tirant à droite , devait assaillir Fombio par la gauche ; la seconde, aux ordres du colonel Lannes, guerrier des plus intrépides , s'avançait par la droite; enfin, le général Lanusse , avec la colonne du centre , était chargé d'attaquer la place de front, sur la grande route. L'assaut fut rude, et la défense opiniâtre. Foudroyés par l'artillerie des Autrichiens , vigoureusement chargés par la cavalerie napolitaine, les Français éprouvaient de grandes difficultés à réussir. Les Allemands combattaient avec le cou-
rage qui leur est naturel, et ce courage était soutenu par l'espérance d'un prompt secours ; mais enfin, après beaucoup de sang répandu, ils durent céder au nombre et à l'audace des Français. Les Autrichiens rompus, abandonnèrent Fombio à l'ennemi, et s'enfuirent en désordre à Codogno, laissant au vainqueur une bonne partie de leurs bagages, trois cents chevaux, et affaiblis d'environ cinq cents hommes morts ou prisonniers. La perte eût été plus considérable , si la cavalerie napolitaine , tenant ferme à l' arrière-garde , sous la conduite du colonel Federici , officier d'une grande valeur, n'eût fortement chargé plusieurs fois les Français, rallenti ainsi leur ardeur, et protégé la retraite des Autrichiens. Mettant à profit leur victoire , les républicains suivirent les confédérés pas à pas, et entrèrent dans Codogno. La nuit tombait en ce moment : informé du passage des Français et de la position critique du détachement de Fombio, Beaulieu avait envoyé, en toute hâte, de Casalpusterlengo , par la route de Codogno, une division de cinq mille soldats d'élite au secours de ce détachement , persuadé qu'il tenait encore à Fombio. Celait un hardi dessein, et qui pouvait rompre tous ceux de Buonaparte , s il eût réussi. En effet, les Autrichiens arrivèrent avec la nuit , et tombèrent à l'improviste sur les Français. Après avoir culbuté les premiers postes , ils mirent le trouble et la terreur parmi les troupes qui
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occupaient Codogno , poursuivirent leur avantage, et s'emparèrent d'une partie de la place. La bataille n'était plus égale. D'un côté, concert et unité dans l'action; de l'antre, confusion , épouvante et désordre. La Harpe accourut au premier bruit , et , se mettant à la tête de nouveaux bataillons , il allait rétablir le combat , lorsqu'au milieu de cette mêlée nocturne, il fut atteint d'une balle dans la poitrine, et tomba mort sur-le-champ. Ainsi périt à la fleur de son âge , dans une rencontre inopinée , le général La Harpe , militaire d'une valeur accomplie, d'une vertu plus parfaite encore. Aimé de tous pendant sa vie, pleuré de tous après sa mort , il mérita que ses contemporains accusassent de sa fin déplorable, quoique sans fondement, celui qu'ils supposaient jaloux de qualités qu'il n'avait pas lui-même. Heureux homme, tellement au-dessus des autres dans l'opinion publique, que son trépas ne fut point attribué au hasard, mais a un forfait médité.
Le malheur de La Harpe effraya tellement les républicains, qu'ils étaient vaincus sans ressource si le général Berthier ne se fût empressé d'accourir. Il fit si bien par sa présence et ses discours, qu'il ranima les esprits et rallia les bataillons rompus. Le jour parut, les Autrichiens redoublaient d'ardeur, et, se croyant certains de la victoire, s'étendaient sur les ailes pour envelopper leurs ennemis; mais les Français avaient repris courage,
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et les Autrichiens, se voyant sur le point d'être attaqués par des forces supérieures, pensèrent euxmêmes à se retirer. Ils le firent d'abord en bon ordre, et se débandèrent bientôt après, vivement pressés par les Français , assurés alors de leur avantage. La division autrichienne était même entièrement perdue si , pour la seconde fois , la cavalerie napolitaine n'eût couvert sa retraite. C'est ainsi qu'une victoire, qui paraissait acquise j se changea tout à coup en une déroute évidente. Les Autri-^ chiens perdirent, dans cette affaire, presque tous leurs bagages , beaucoup d'artillerie abandonnée dans les fossés de la place , et un grand nombre de prisonniers détachés. Les républicains suivaient à grands pas , et s'emparèrent de Casale pendant que les débris de la division impériale se mettaient à couvert dans Lodi, où Beaulieu venait d'arriver avec son armée. Ce général voulait éprouver , pour la dernière fois , si , en obligeant son heureux adversaire à un mouvement excentrique vers la droite , pour venir l'attaquer à Lodi , il ne parviendrait pas à lui enlever la supériorité , et à ramener à soi la fortune. C'était donc à Lodi qu'un dernier combat devait décider du salut de Milan , de la conservation de la Lombardie et du sort de l'armée, encore puissante, des Autrichiens.
Le passage du Pò effectué par les Français j celui du Tésin perdu pour Beaulieu , ce général savait très bien qu'il ne lui restait plus d'autre 1. 27
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position favorable à la résistance, que le gros et rapide fleuve de l'Adda, dont la partie inférieure se trouvait assurée par la forteresse de Pizzighettone , munie d'artillerie et d'une garnison suffisante. Ces motifs le décidèrent à dégarnir Pavie, et à réunir toute l'armée à Lodi, après avoir laissé dans le château de Milan deux mille hommes, choisis la plupart dans le corps franc de Giulay; et comme il ne doutait pas qu'après les victoires de Fombio et de Codogno, le diligent Buonaparte viendrait l'attaquer , pour franchir le dernier obstacle qui l'empêchait d'arriver à Milan, il avait placé son arrière-garde, sous le commandement du colonel Melcalm son parent , dans la ville de Lodi , avec ordre de s'y maintenir le plus long-temps possible, et, en cas de revers, de se retirer par le pont, sur la rive gauche du fleuve. Pour défendre en même temps le passage de ce pont , il plaçait à son extrémité , sur la même rive, un grand nombre de canons qui l'enfilaient dans toute sa longueur, et pouvaient le balayer au besoin. De plus, et toujours du même côté, attendu l'importance du moment, il établissait vingt pièces de gros calibre , dix au-dessus, dix audessous du pont. Le feu croisé de cette batterie semblait rendre le passage plutôt impossible que difficile. L'armée autrichienne, que de si grandes défaites et une retraite aussi longue n'avaient cependant point découragée, se tenait échelonnée sur la
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rive gauche, toute prête à tomber sur l'ennemi, avant qu'il ait pu se former à la suite du passage, en supposant, contre toute probabilité, qu'il parvînt à l'effectuer. Quelques écrivains ont blâmé Beaulieu de n'avoir pas rompu le pont au lieu de le fortifier. Ils pensent qu'à ce moyen les Français n'auraient pu traverser le fleuve, parce que l'armée impériale, forte d'artillerie, et de cavalerie encore plus, les aurait facilement arrêtés au passage , ou exterminés à la suite ; mais il faut savoir que l'intention de Beaulieu était, non seulement d'interdire le passage du fleuve aux Français , mais aussi de se le ménager à lui-même , parce qu'il attendait des renforts , et voulait inspirer des craintes à l'ennemi dans ses projets d'aller à Milan. D'ailleurs, il est aussi facile de se tromper en préjugeant les résultats qu'en cherchant à deviner l'intention. Buonaparte, qui ne pouvait supporter les délais, arrive, voit les dispositions de l'ennemi, attaque l'arrière-garde de Lodi, la culbute , et s'apprête à engager la bataille sur le pont , quoiqu'il attendit encore une partie de son armée. Les autres généraux, apercevant tout le danger de l'entreprise, essayèrent de l'en détourner, lui représentant la force de la position , la fatigue des soldats , les pertes éprouvées dans les dernières batailles , et l'éloignement de plusieurs braves divisions; mais Buonaparte,
qui ne savait pas douter, qui voulait ce qu'il voulait, et qui comptait pour rien le sang du soldat, pourvu qu'il obtînt la victoire, Buonaparte persista dans son dessein, et se mit en devoir de l'exécuter ; c'était le io mai. Ayant donc fait approcher un corps de quatre mille grenadiers et carabiniers , gens intrépides , accoutumés au carnage, et toujours prêts à se jeter à travers les plus grands périls , il leur dit avec cet accent militaire qui plaisait tant à ses soldats : « La victoire « appelle la victoire. Vous êtes ces mêmes braves « qui avez gagné tant de batailles , défait tant <(d'armées, forcé tant de murailles. L'ennemi « vous craint , puisqu' il se retire derrière les fleuves. (( Croit-il donc ce Beaulieu , tant de fois vaincu , (( que le court trajet d'un pont puisse arrêter les « républicains français ? Vain calcul , inutile espé- « rance. Vous avez franchi le Pô, roi des fleuves, « vous arrêterez-vous devant l'humble Adda ? Ce « dernier péril surmonté, le riche Milan est à « vous. Chargez donc franchement , soutenez « votre nom de soldats invincibles. La république « vous regarde, et récompensera vos fatigues; le « monde entier vous observe , et s'épouvante au « bruit de vos victoires. C'est ici qu'est la conquête «de l'Italie; c'est ici que vous allez imprimer <( au nom français le sceau de l'immortalité. » Ils forment leurs bataillons , se serrent les uns contre
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les autres, s'animent au combat, et s'avancent sur le pont. A peine arrive's, ils sont assaillis par le tonnerre épouvantable de l'artillerie autrichienne, vomissant une grêle épaisse de boulets, de balles et de mitraille. A ce terrible accueil, couverts de blessures, et marchant déjà sur des monceaux de cadavres, ils s'arrêtèrent incertains. Un moment de plus, ils allaient fuir; raffermis par la voix de leurs officiers , ils reprirent courage , et retournèrent une seconde fois à la charge. Foudroyés de nouveau, ils cédèrent une seconde fois. Les généraux républicains aperçurent le danger ; ils virent que ce n'était pas l'instant de se tenir derrière les files , coururent aux premiers rangs : Berthier d'abord, ensuite Masséna, puis Cervoni, Dallemagne, Lannes, Dupas, et bravèrent intrépidement la mort à la tête de leurs guerriers. Le feu de l'artillerie autrichienne avait formé un gros nuage qui enveloppait tout le pont; les républicains s'en prévalurent; et, traversant à la course , ils arrivèrent sur la rive opposée , couverts de fumée , de poussière , de sueur et de sang. Alors Buonaparte fît avancer rapidement ses autres bataillons ; mais les Français n'étaient point au terme de leurs fatigues, et ne tenaient pas encore la victoire. L'armée autrichienne, rangée sur la rive gauche , opposait une résistance opiniâtre ; son artillerie entretenait un feu meurtrier ; sa cavalerie foulait aux pieds les colonnes républi-
cames, et le sang coulait avec plus d'abondance, parce que la mort frappait de plus près. Déjà les Français couraient le danger d'être repoussés dans le fleuve , ou de repasser , sous le feu terrible de l'ennemi, le pont dont la conquête leur avait coûté tant d'efforts, lorsque Augereau, informé de cette épouvantable mêlée , parut à propos à la tête de sa brave division, qu'il amenait en toute hâte de Borghetto, au secours des siens en péril. Ce renfort , au moment le plus critique de la bataille , fit tout-à-fait pencher la balance du côté des Français. Beaulieu abandonna le pont si vaillamment défendu, et se retira subitement, dans le dessein de se porter sur le Mincio, afin de se conserver la route du Tyrol, et de pouvoir jeter une garnison dans Mantoue. Sa cavalerie, et surtout celle de Naples, qui, dans cette troisième affaire , fut très utile aux Autrichiens , protégea l'armée dans sa retraite. A ce moyen, les Français firent peu de prisonniers, et d'autant moins, que leur cavalerie n'ayant pu traverser le pont, presque rompu, ne passait que lentement à gué. Les Autrichiens perdirent dans cette journée deux mille cinq cents fantassins, morts ou blessés, quatre cents hommes de cavalerie , et une grande partie de leur artillerie. La nuit qui survint, l'épuisement des troupes républicaines , accourues à marches forcées , et les volte-faces de la puissante cavalerie des confédérés , ne permirent pas aux
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Français de poursuivre l'ennemi, ni de retirer de leur victoire tout l'avantage qu'ils en avaient espéré.
La perte des Français ne fut pas moins considérable; si elle ne s'éleva pas à quatre mille hommes tués, blessés ou pris, comme le publia l'ennemi, elle passa certainement deux mille, quoique Buonaparte, avec son assurance ordinaire, ait prétendu qu'elle allait au plus à quatre cents. La retraite de l'armée confédérée livra aux vainqueurs Pavie , Pizzighettone et Crémone. La cité impériale de Milan , privée désormais de toute défense , n'attendait plus pour obéir à la république que l'arrivée des républicains. Ces glorieux faits d'armes furent souillés par le pillage et la dévastation.
A la nouvelle du passage du Pò par les Français , de la retraite de Beaulieu des rives du Tésin, un grand effroi s'éleva dans Milan, où l'on avait peu d'espoir de conserver la ville à l'Autriche. L'opinion générale était ce qu'elle devait être dans une riche cité, à l'approche d'une armée inconnue, trop connue peut-être. L'archiduc avait gouverné par la modération, et la noblesse n'avait point usé de tyrannie; sa domination, au contraire, participait de la bonté du souverain et de la douceur du climat; ses goûts la portaient plutôt à la mollesse qu'au despotisme, et elle avait plus de partisans par amour, que de