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avec mesure , les seconds la faisaient avec ardeur; les Impériaux divisaient leurs troupes et voulaient être partout; les républicains rapprochaient les leurs et chargeaient en masse, avec tout l'élan de leur caractère ; les Autrichiens n'entraient en campagne que munis de provisions de toute espèce; les Français marchaient à l'ennemi sans autres bagages que leurs armes. De là , pesanteur nécessaire chez les uns , et rapidité facile chez les autres; les Autrichiens lésinaient dans le service de l'espionnage ; Buonaparte , sous ce rapport, ne regardait pas à la dépense. Ce qui influa beaucoup encore sur les événemens, ce fut l'indépendance que s'attribua Buonaparte, qui s'inquiétait peu des projets et des ordres du directoire, pendant que les généraux de l'empire étaient soumis aux ordres et aux projets du conseil de Vienne, aussi lent à délibérer que jaloux d'être obéi. Les Autrichiens perdirent ainsi beaucoup d'occasions favorables pour la victoire , lorsque Buonaparte pouvait n'en laisser échapper aucune ; mais ce fut surtout à sa célérité vraiment admirable qu'il dut ses triomphes; et l'on peut dire, après Buonaparte lui-même, que si le monde appartient à celui qui s'en empare, la victoire appartient plus encore à celui qui sait la saisir. Buonaparte se trompa quelquefois; mais l'intrépidité, chez lui, réparait toujours une erreur. Les généraux autrichiens se trompe-
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rent de leur côté ; mais leurs fautes s'aggravaient encore par la timidité qui en était la suite. Buonaparte avait donc plus de chances en sa faveur , puisqu'il triomphait , non seulement par son génie, mais encore malgré ses erreurs. Dans tous les cas, l'excès de son audace, la finesse de ses stratagèmes et la supériorité de sa tactique, en firent, pour la guerre offensive , le plus grand capitaine qui ait jamais paru sur la terre.
Arrivé à Clagenfurt, et secrètement informé que les partisans de la paix , à Vienne, redoublaient d'efforts pour arriver à leur but, le général républicain crut devoir profiter de la terreur qu'inspirait sa présence, pour faire prévaloir leur opinion dans les conseils de l'empereur. Il s'y voyait d'autant plus intéressé qu'il n'était pas sans inquiétude sur ce qui pouvait arriver derrière lui. Les peuples de la Terre-Ferme n'avaient rien de la timidité du sénat. Indignés des excès commis par les républicains, furieux aussi des révolutions opérées à Bergame et à Brescia, par les manœuvres secrètes ou publiques des Français et de leurs partisans, ils étaient tout prêts à se révolter contre les oppresseurs de leur pays. D'un autre côté, Buonaparte avait ressenti les premiers effets des avaatages remportés par Rerpen et Laudon, dans le Tyrol; et les Croates menaçaient déjà Trieste. Il n'était pas non plus indifférent pour lui de paraître désirer la paix : s'il en dictait
les conditions, son but était rempli; autrement, la guerre devenait en apparence le résultat de l'obstination de ses ennemis. Il écrivit donc le 3i mars à l'archiduc : Que l'Europe en sang désirait la paix; que le directoire la désirait également; qu'il avait fait connaître ses intentions à l'empereur; que l'Autriche restait seule en armes sur le continent; que c'était l'Angleterre qui la poussait à cette résolution; mais fallait-il, pour les intérêts ou les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre, que les Français et les Autrichiens continuassent à s'entr'égorger? « Vous « avez été, disait-il à l'archiduc, vous avez été le (( sauveur de l' Allemagne , soyez aussi le bienfai- K teur de l'humanité : dans la supposition même (c que les chances de la guerre vous deviennent (( favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ra- (( vagée. Quant à moi, si l'ouverture que j'ai « l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un (( seul homme , je m'estimerai plus fier de la court ronne civique que je me trouverais avoir mé- K ritée, que de la triste gloire qui peut revenir des (c succès militaires. »
L'archiduc répondit qu'il faisait la guerre par devoir, et désirait la paix par inclination; que personne plus que lui n'avait à cœur la félicité des peuples ; mais qu'il manquait d'instructions pour traiter d'une affaire aussi grave, et qu'il attendrait à cet égard les ordres de l'empereur son
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maître. Après cette réponse , le prince fit passer à Vienne la lettre de Buonaparte.
Cependant le général républicain ne ralentissait point la rapidité de sa marche, espérant assurer par une victoire ce qui , malgré tout , était encore incertain. Mais l'archiduc, fermement résolu de temporiser, évitait toujours la nécessité d'une bataille, persistait dans son mouvement rétrograde , et se contentait de modérer la poursuite des Français, en les faisant charger de temps en temps vigoureusement par son arrière -garde. C'est ainsi qu'il abandonna les uns après les autres, San- Vito , Freisach , Newmarket , Unsmarket sur la Mure, et Judembourg. Buonaparte occupa sucsessivement toutes ces villes. Déjà il avait dépassé les eaux qui s'échappent du haut des monts noriques , et vont droit au Danube ; déjà les remparts antiques, et jusques là invincibles, de la capitale de l'Autriche allaient se découvrir aux yeux des vainqueurs: événement prodigieux, dont le souvenir trouve à peine un exemple dans l'antiquité des âges.
La position de Buonaparte n'en était pas moins fort critique , et par l'arrivée subite de Laudon dans la campagne de Brescia, et par l'entrée à Trieste du colonel Casimir, dirigé sur cette ville par l'archiduc, et par la présence de l'archiduc lui-même qui menaçait, avec toutes ses forces, le front de l'armée française ; mais l'effroi dans Vienne
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avait déjà fait taire la prudence. Les "fénéraux Bellegarde etMeerfelt arrivèrent à Judembourg, avec mission de ne'gocier une suspension d'armes, et d'aplanir les différends. Leurs propositions favorablement accueillies , la cessation des hostilite's fut convenue le 7 avril pour six jours ; et comme Buonaparte se montrait à chaque instant mieux dispose' envers l'Autriche ; qu'il lui offrait, dans Ve'tat de Venise , des équivalens pour les Pays - Bas et le Milanais , la trêve fut prolongée jusqu'à la conclusion des préliminaires, qui, d'après la tournure des négociations, paraissaient devoir être bientôt signés. Ils le furent en effet à Léoben, ie 18 du même mois, par les plénipotentiaires. Il y- eut des articles ostensibles ; il y en eut aussi de secrets. TjCS premiers portaient : Que l'emperetir céderait les Pays-Bas à la France; qu'il reconnaîtrait les limites de la république , telles que les lois françaises les avaient posées , et qu'il consentirait à la création d^une république en Lombardie, ïl était stipulé dans les seconds : Que la France remettrait à l'empereur l'Istrie , la Dalmatie , le Brescian , le Bergamasque et une partie du Véronais. C'était précisément dans ce but, et pour assurer l'effet de cette machination , qu'à une époque antérieure, Clarke avait exhorté l'Autriche à occuper militairement l'Istrie et la Dalmatie. C'était encore dans ce but que Buonaparte, long-temps avant , avait soulevé contile le sénat
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vénitien, Bergame, Brescia et le Véronais. Du reste , les préliminaires promettaient à Venise des dédommagemens , et c'étaient les légations; c'està-dire qu'à l'insn et sans le consentement du sénat, on destinait ses états à une autre puissance, et qu'on lui offrait des compensations , sans savoir si le traité ne compromettait pas ses intérêts ou son honneur. En effet, non seulement on dépouillait Venise, mais on prétendait la dédommager en dépouillant pour elle une autre puissance, avec qui elle avait des rapports d'amitié. Remarquons encore , au milieu de ces horribles bouleversemens, le mépris réservé à cette république cispadane, que l'on frappait de mort le lendemain de sa naissance, et déjà destinée à passer sous la férule d'un gouvernement aristocratique et tyrannique , disait - on , ce qu'on redoutait beaucoup à cette époque. Toutefois il était stipulé dans ces préliminaires , que Mantoue serait restituée à l'empereur. Le directoire ne voulut point consentir à cette clause, très grave par elle-même, et par les résultats qu'elle laissait entrevoir. Abandonner Mantoue à l'Autriche, c'était rendre à jamais incertaine l'existence de cette république lombarde ou transpadane encore au berceau. C'était consacrer indéfiniment la nécessité d'une grosse armée française dans l'Italie septentrionale ; c'était enfin remettre en question tous les changemens opérés par la France. Une
levée de boucliers , le moindre bruit , un soupçon , la plus légère fermentation des esprits eût déterminé la subversion complète de ces nouveaux états qui n'auraient jamais pu prendre de consistance, tant que cette redoutable Mantoue eût été au pouvoir de l'Autriche. Il fallut en venir à de nouvelles négociations; et Mantoue fut définitivement donnée à la république transpadane; mais cette place forte enlevée à l'Autriche, il y avait alors nécessité de dédommager l'empereur avec le surplus de l'état vénitien et la capitale elle-même , en détruisant de fond en comble l'antique gouvernement de Venise. Le directoire se résolut à cet acte de fraude et de barbarie ; Buonaparte se chargea de l'exécution ; se réservant, l'un et l'autre, de couvrir leur trahison envers les Vénitiens, en accusant les Vénitiens de trahison contre eux-mêmes.
Nous avons dit , dans un Livre précédent , que la ville et le château de Bergame avaient été militairement occupés par l'ordre exprès de Buonaparte . Il j avait là , violence et arbitraire sous tous les rapports, subversion de tous les principes de la neutralité. Les républicains entrèrent à Bergame, Baraguey d'Hilliers à leur tête, canons braqués, mèche allumée. Ils s'emparèrent des portes, se saisirent de l'artillerie, sommèrent le podestat Ottolini de faire sortir de la ville les troupes vénitiennes, à défaut de quoi il y serait contraint par
la force. Ainsi furent envahies la ville et le château de Bergame, par ceux-là même qui accusaient Venise de violer la neutralité. Mais ce n'était là qu'un prélude aux trames qui s'ourdissaient. Buonaparte avait créé à Milan un comité secret composé, en grande partie, des républicains italiens de cette époque, et dont le but était d'exciter des révolutions dans la Terre-Ferme vénitienne. Plusieurs Français en faisaient partie dans la même intention. On remarquait parmi eux un certain Landrieux, chef d'état-major de cavalerie. Il avait été choisi par le comité pour agent principal des soulèvemens à opérer dans l'état de Venise ; mais , soit que par un sentiment d'honneur naturel il détestât en effet cette odieuse mission , soit que , par un motif moins recommandable , comme le soupçonna Buonaparte , il entretint une correspondance secrète avec les inquisiteurs d'état de Venise, il informa Ottolini, par leur intermédiaire ou directement, que s'il voulait lui adresser une personne de confiance à Milan , il lui révélerait des choses de la plus haute importance pour le salut de la république vénitienne. Ottolini envoja le secrétaire Stephani : ce dernier s'aboucha, dans Milan, avec l'avocat romain Serpîeri et Landrieux , qui le logèrent mystérieusement dans la maison Albani. Landrieux protestait auprès de Stephani de ses bons sentimens, affirmant que les révolutions lui étaient en horreur; que
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déjà il avait fait échouer celle d'Espagne, et qu'il prétendait encore empêcher celle de Venise ; qu'en cela il avait en vue l'honneur de la nation française, foulé aux pieds par Buonaparte, le directoire et leurs conseillers, tous gens, disait-il, abominables et amis du crime; qu'il y était porté aussi par le souvenir des bienfaits de la république vénitienne envers l'armée française, par l'amour de l'humanité et le désir de la paix. Dans un mois, ajoutait-il, la paix sera signée avec l'Autriche, si la conjuration contre Venise est déjouée; dans le cas contraire, il n'y a plus de conciliation possible avec lempereur. L'ambition de Buonaparte ne connaît plus de bornes, et c'est à la souveraineté de l'Italie qu'il aspire. Le projet de révolution dans l'état vénitien est l'ouvrage du comité secret dont les principaux membres sont : Porro de Milan , Lecchi, Gamba ra, Beccalosi de Brescia, Alessandri, Caleppio, Adélasio de Bergame. Moimême , continuait Landrieux , je dois jouer le premier rôle dans cette entreprise. Je connais le nom, la force, les manoeuvres des conjurés. Le soulèvement doit éclater d'abord à Brescia , s'étendre à Bergame, puis à Crema. Des agens secrets parcourent les campagnes pour y semer l'or et exciter a la révolte. Du reste , le complot n'est pas encore mûr, et l'explosion ne doit avoir lieu que dans huit ou dix jours. On était alors au g mars. Vous, Stephani, restez à Milan; qu'un messager fidèle
instmise de tout le provéditeur extraordinaire Battaglia à Brescia. La révolution de cette ville avortée, nulle autre ne saurait avoir lieu. Point d'arrestations , cependant ; elles ne feraient que retarder le coup et ne le détourneraient pas. Un jour est fixé pour l'assemblée générale des conjurés , ce jour m'est connu , je vous en tiendrai informé , afin qu'on puisse se saisir de tous les coupables à la fois, et déjouer ainsi l'infernale manœuvre. Stephani témoignant alors l'intention de se rendre à Bergame, Landrieux lui fit observer qu'il convenait beaucoup mieux d'aller à Brescia ; et sur ce que le Vénitien parlait de la reconnaissance de son gouvernement, le Français répondit que pour le moment il ne voulait point de récompense , que son nom devait rester secret jusqu'à ce que l'armée eût regagné les Alpes pour rentrer en France; que si Venise voulait alors se souvenir de Landrieux, il le verrait avec plaisir. Malgré tout , Stephani revint à Bergame , raconta le fait à Ottolini , qui en écrivit sans délai au provéditeur extraoïxiinaire. Mais les conjurés, ayant peut-être eu quelques soupçons des avis donnés par Landrieux, se hâtèrent d'exécuter leurs projets avant qu'Ottolini et Battaglia eussent eu le temps de les en empêcher.
C'était le 12 mars au matin; un mouvement inaccoutumé se fit remarquer dans Bergame : les conjurés appelaient le peuple à la liberté, se van-
tant de l'appui des Français. Ils parcouraient la ville , divisés en plusieurs bandes , s'arrêtaient à tous les carrefours, d'où, ils continuaient ensuite leur chemin. Les postes français avaient été doublés, l'artillerie du château amenée sur la place. Deux pièces étaient tournées contre l' hôtel-deville. Requis de s'expliquer à cet égard, le commandant républicain prétexta , auprès d'Ottolini , des patrouilles extraordinaires de soldats vénitiens et de sbires. Il y avait à Bergame deux compagnies de cavalerie croate, trois d'infanterie d'outremer, deux autres d'Italiens; plus, une trentaine de sbires; en tout, moins de quatre cents hommes. Les Français étaient au nombre de quatre mille, si les états de dépenses ne sont pas mensongers, puisque la province fournissait des vivres pour autant de soldats. Maître du château , de toute l'artillerie, le commandant avait donc peur d'une poignée d'hommes ! Cependant le tumulte augmentait ; les amis de l'ancien gouvernement étaient frappés de consternation; la joie éclatait |l chez les partisans du nouveau. Le commandant français Lefèvre fit appeler les commissaires des vivres et leur ordonna , sous peine de la vie , de voter pour la liberté et l'union du Bergamasque à la république cispadane. Deux officiers républicains, l'Hermite et Boussion, recevaient les votes et présidaient à l'opération. Quelques uns souscrivirent volontairement , beaucoup par nécessité.
C'était par toute la ville des allées et venues, une confusion, un bouleversement incroyables. La nuit vint, qui redoubla les alarmes. Une municipalité fut créée , et l'étendard vénitien enlevé des tours du château. Ottolini profita des momens de liberté qui lui restaient pour représenter fortement au commandant Lefèvre l'inviolabilité des neutres; mais Lefèvre, déposant le masque, fit entendre ces paroles : Le peuple de Bergame est libre, j'ai dû faire abattre l'étendard vénitien, emblème de tyrannie; ajoutant que la correspondance interceptée du podestat l'y avait suffisamment autorisé. (Il voulait parler des lettres d'Ottolini aux inquisiteurs d'état relativement à la conjuration , lettres interceptées et ouvertes par Lefèvre); que cependant Ottolini eût à sortir sans délai de Bergame , sinon qu'il l'enverrait dans les prisons de Milan. Chasser de sa résidence, sous peine de prison, le représentant public d'un gouvernement , c'est un outrage sans mesure, et qui seul aurait justifié, nécessité la résistance à main armée, et même une déclaration formelle de guerre de la part du sénat vénitien contre la France , si cette puissance n'eût pas donné satisfaction, et elle ne la donna point. Pendant que Lefèvre insultait Ottolini, arrivèrent l'Hermite, Boussion, et avec eux les comtes Pesenti et Alborghetti, portant la devise et la cocarde françaises. Nouveaux ordres à Ottolini de partir sur-le-champ, nouvelles menaces de
l'envoyer à Milan s'il tardait à obéir. Le podestat se mit en route pour Brescia y où la garnison vénitienne fut également envoyée après qu'on lui eût fait déposer les armes. Bergame se trouva ainsi au pouvoir des républicains.
La nouvelle municipalité publia une proclamation pour informer le peuple souverain (c'étaient ses expressions) que les nouveaux magistrats étaient entrés en fonction. Elle écrivit le même jour, au nom du peuple souverain de Bergame , à la république cispadane : Nous avons conquis notre liberté , nous désirons qu'elle s'allie à la vôtre ; recevez notre amitié, accordez-nous la vôtre. Vivons, combattons et mourons, s'il le faut, pour la même cause ; les peuples libres ne doivent avoir qu'une manière d'exister. Qu'une union éternelle règne donc entre vous, les Français et nous.
Survint alors un déluge de pamphlets , sérieux , plaisans ou satiriques, sur le lion de Saint-Marc, les plombs de Venise, les inquisiteurs d'état, la tyrannie d'Ottolini, l'aristocratie, l'oligarchie et autres dénominations empruntées du grec. Étrange préoccupation des esprits qui faisait condamner dans les autres ses propres défauts. En effet, relativement aux inquisiteurs d'état et aux plombs, je demande d'abord si les ministres de la police , sous le directoire et sous Buonaparte , étaient autre chose que des inquisiteurs d'état; et s'ils n'ont pas fait arrêter et retenir en prison, saas jugement, dans
l'espace de quinze années, plus d'individus que les inquisiteurs de Venise en trois siècles ? Je demande ensuite si les châteaux de Vincennes , de Ham et de Pierre Châtel étaient autre chose que des plombs , et si le commandant de Milan n'exerçait pas contre les ennemis du nouveau gouvernement, des rigueurs plus odieuses qu'Ottolini n'en exerça envers les ennemis de l'ancien ? Quant à l'aristocratie et à l'oligarchie, les hommes de sens, qui ne se laissent point tromper par des mots , sauront bien aussi de quel nom appeler ces républiques italiennes improvisées, où un commandant militaire ordonnait en despote à quelques crieurs de liberté; où ce petit nombre de crieurs multipliait arbitrairement contre les citoyens, les outrages, les extorsions , les emprisonnemens et les exils. Le lecteur va peut-être s'imaginer que je ne suis pas ami de la liberté ; je le crains du moins : mais ces réflexions , au contraire, sont la preuve du prix que j'y attache; et le plus grand mal qu'on ait fait à la liberté , c'est d'avoir donné son nom à la tyrannie. Je me trouve d'accord ici avec le généreux Parini : Et moi aussi, disait-il, y 'fl/me la liberté, mais non la liberté fescennine.
Cependant les novateurs, inquiets sur les dispositions de l'habitant des campagnes, envoyèrent des affidés qui leur vantaient l'indépendance, plantaient des arbres, créaient des municipalités.
et déclamaient contre l'aristocratie. Le peuple s'effrayait, ne comprenant rien à ces folies. Il ne faisait riea en faveur du nouveau gouvernement, parce qu'il ne l'entendait pas, et cherchait vainement ce qiji pouvait en résulter pour lui d'avantageux; il ne faisait rien non plus pour l'ancien , parce que l'événement de Bergame l'avait étourdi, et que cet événement était en partie l'ouvrage des Français, dont il avait peur. Arrivèrent ensuite des républicains de la cispadane, de la transpadane, puis des Polonais, et ce fut des cris, des pamphlets, des réjouissances à n'en plus finir.
Venise n'était pas au terme de ses disgrâces. La révolution opérée à Bergame, il fallait aussi l'opérer à Brescia. Avant de quitter Bergame , Ottolini n'avait pas oublié d'informer le provéditeur extraordinaire Battaglia , de la trame ourdie contre Brescia , et lui avait fait passer la liste exacte des conjurés , lui conseillant d'attendre le moment de leur réunion générale, fixée au 21 du mois, selon les avis de Landrieux , pour les faire arrêter tous ensemble, et les mettre à mort sur-le-champ.' Le représentant vénitien à Milan , Vincenti, écrivait, en outre, lettre sur lettre au provéditeurgénéral, l'informant de se tenir sur ses gardes; que la conjuration était sur le point d'éclater; qu'il fallait prendre les armes, et se défier du commandant français dans le château de Brescia ,
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parce que cet officier était d' intelligence avec les traîtres. Tout cela troublait le provéditeur qui ne savait à quel parti s'arrêter. Se défaire des conjurés lui paraissait dangereux dans une si grande effervescence des esprits , surtout lorsqu'il réfléchissait que ces conjurés appartenaient aux premières familles de Brescia. D'un autre côté, il craignait d'irriter les Français en appelant des troupes de Vérone, et ce renfort, d'ailleurs, ne pouvait pas être considérable. Il se contenta donc de concentrer à Brescia les faibles détachemens de cavalerie épars dans les environs, fît appeler devant lui Lecchi , Gambara , Fenaroli et les autres novateurs , les combla de caresses , et ne gagna rien. Son incertitude redoublait; l'artillerie était au pouvoir des Français aussi- bien que le château d'où ils pouvaient foudroyer la ville. Enfin il écrivit à Buonaparte, qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance, que des scélérats conspiraient à Brescia contre Venise, et qu'il le priait, puisqu'il était maître de l'artillerie, de lui faire donner six ou hait pièces de canon, afin de le mettre en état de se défendre. Il le priait aussi d'interdire aux soldats lombards le passage de la ville , et d'empêcher les novateurs de se dire partout protégés pai' les Français. Pour les canons, Buonaparte ne répondit rien. Quant aux Lombards et aux novateurs, il écrivit qu'il n'avait pas le droit de poursuivre les gens pour leur opinion , et qu'il II. 11
ne voyait point de crime a pencher pour les Français plutôt que pour les Autrichiens; comme s'il eût été question alors de la France ou de l'Autriche, et non de rebelles contre un gouvernement à qui ou avait rendu la défense impossible; comme s'il eût été question d'opinions politiques, et non de manœuvres coupables. Buonaparte disait, en terminant, qu'il désirait voir le provéditeur. La révolution de Bergame augmentait encore le péril et l'effroi; la catastrophe approchait. Dans la soirée du 17 mars, arrive tout à coup la nouvelle que soixante officiers français environ, ayant à leur tète un certain Antoine Nicolini, natif de Brescia, et adjudant de Rilmaine , s'étaient réunis à Cocaglio, et refusaient le passage à un détachement de cavalerie, que le provéditeur dirigeait de Brescia sur Chiari. Le nombre des séditieux ne tarda pas à s'accroître; cinq cents hommes , à peu près, Ijombards ou Bergamasques, guidés par des officiers français, se réunirent à ceux de Cocaglio. Soutenus par deux pièces de canon qu'ils ne pouvaient tenir que des Français, puisqu'elles portaient les armoiries impériales d'Autriche , ils se portèrent sur Brescia. Le 18, au matin, ils étaient dans les environs. Le -commandant français fit alors ouvrir les embrasures du château qui regardent l'Hôtel-de-ville. Parmi les conjurés , qui presque tous appartenaient a la noblesse, les uns s'étaient retirés dans le château, ceux-là étaient partis au-devant des
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Lombards, d'autres enfin parcouraient la ville ea excitant le peuple à la révolte. Le podestat Mocenigo voulait que la garnison prît les armes , qu'on opposât la force à la rébellion; Battaglia était indécis, il avait peur des Français et des nobles, il avait peur de tout; et le moindre reproche qu'on puisse lui adresser, c'est de dire qu'il eut peur. Mais, peut-être, l'amitié qui l'unissait à Buonaparte porta-t-elle préjudice à Venise. 11 députa deux officiers aux rebelles , pour recevoir leurs réclamations. Ils répondirent , Lecchile premier, qu'ils voulaient de gré ou de force , délivrer le peuple brescian de la tyrannie vénitienne; qu'ils attendaient à leur secours dix mille hommes et beaucoup de Français ; que le provéditeur prit bien garde à ce qu'il allait faire, et que s'il or^ donnait la moindre résistance, la ville serait mise à feu et à sang. D'après cette déclaration, Battaglia, dirai-je «ffrayé ou quelque chose de pis. Battaglia fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers , licencia le poste de l'Hòtel-de-ville , et se livra entièrement à la discrétion des ennemis d'un gouvernement qui l'avait environné de tant de confiance. Voyant la ville abandonnée par son chef, Moceoigo prit la fuite. Cependant le peuf^le se soulevait à la voix des conjurés : les novateuis du dehors se montraient sous les murs de la ville , le tunmlte redoublait, les cris de liberté retentissaient de toutes pai'ts. L'enthousiasme s'accrut encore, à la
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vue d'un certain Pisani qui avait été long-temps retenu dans les plombs ; les clameurs contre la tyrannie vénitienne allèrent aux nues. Les amis de l'ancien gouvernement étaient hors d'état de résister au peuple en fureur, à la multitude armée qui venait de l'extérieur, aux républicains français qui leur prêtaient évidemment leur appui , à l'artil- \evie du château toute pi'ête à foudroyer la ville ; le peu de troupes vénitiennes dont on aurait pu disposer, se trouvaient d'ailleurs consignées, avec ordre de ne rien faire pour la défense ; Brescia fut bientôt la proie des novateurs. Us cherchèrent Mocenigo; heureusement pour lui, ils ne purent le découvrir. Battaglia fut arrêté , peu s'en fallut qu'il ne fût mis à mort; ils l'enfermèrent ensuite au château et le firent garder par des soldats français : conduite on ne peut plus répréhensible , sans doute, puisque s'il était honteux de favoriser la rébellion, il Tétait bien davantage de se constituer complice des rebelles , en privant de sa liberté un des magistrats suprêmes d'une république, envers qui la France protestait toujours de son amitié. Les nouvelles de Bergame et de Brescia frappèrent Venise d'épouvante. Le sénat se plaignit au ministre Lallémand, il se plaignit au directoire par l'organe du noble Querini. On répondit en termes généraux que cela était fort étonnant; que les Français n'avaient pris aucune part dans ces événemens; que le directoire était l'ami du sénat;
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enfin, qu'il fallait accorder quelque chose au naturel du soldat. Mais comme Buonaparte ordonnait en maître dans l'Italie, c'était lui surtout qu'il importait de gagner. Le sénat députa donc vers lui deux sages du collège, François Pézare, et Jean- Baptiste Corner. Ils étaient chargés de représenter à Buonaparte tout ce que les événemens de Bercame et de Brescia, attribués aux Français, avaient de contraire à la neutralité et à la souveraineté de Venise ; combien, ils étaient contradictoires avec les protestations d'amitié que la France ne cessait de faire, et venait encore tout dernièrement d'adresser à la république. Les députés devaient en outre renouveler au général en chef l'assurance positive de la sincérité du sénat , et de son désir constant de vivre en bonne intelligence avec les Français ; le presser de désavouer publiquement la conduite des deux commandans de Bergame et de Brescia; de remettre à l'autorité vénitienne les deux châteaux, foyer évident de la rébellion ; de le supplier enfin de consentir à ce que le sénat fît marcher des troupes contre les villes révoltées , et les ramenât ainsi à l'obéissance. Ils trouvèrent le général à Gorice , et lui exposèrent l'objet de leur mission. Buonaparte répondit que le sort de la guerre était encore trop incertain pour qu'il pût remettre les châteaux aux troupes de la république ; mais que le sénat pouvait employer tout moyen qu'il jugerait nécessaire pour réduire les
villes rebelles, en tant que ces moyens ne compromettraient ni les Français, ni leurs intérêts. Quant au commandant de Bergame, attendu qu'il avait pris à cette double révolte une plus grande part que celui de Bi-escia , il promettait de l'envoyer à Milan , oii il serait jugé et puni s'il était trouvé coupable , assurant que la France était sincère et loyale envers la république de Venise. Il offrit même, dès qu'il en serait requis par le sénat, d'employer ses propres forces à faire rentrer les rebelles dans le devoir. Enfin il fit entendre qu'il serait bien que Venise voulût se lier plus étroitement avec la France.
Cette réponse recelait l'intention de tromper. A l'instant même où Buonaparte assurait que Venise pouvait prendre les mesures convenables pour soumettre les rebelles, Landrieux publiait qu'aucune troupe armée ne devait entrer à Bergame ni à Brescia, et que s'il s'en présentait quelqu'une, il l'attaquerait aussitôt. Landrieux voyait que ce qu'il avait peut-être voulu empêcher était arrivé; peut-être aussi cherchait - il , par un excès de sévérité, a écarter de lui les soupçons qu'auraient pu concevoir les républicains de France et d'Italie. Mais Landrieux n'était ici que l'agent d'un pouvoir supérieur. Le noble Querini ayant fait observer à l'un des membres du directoire, que puisque les Français protestaient de ne vouloir point s'immiscer dans le gouvernement intérieur de
Venise, il devait leur être indilTërent que le sénat réduisît les Bergamasqiies à l'obéissance. Le directeur répondit, sans hésiter, qu'il ne fallait pas l'espérer, et que la France ne le souffrirait pas, tant qu'elle aurait des troupes à Bergame. Querini répliqua qu'il -ne comprenait rien à une défense de cette nature. Cela est pourtant fort clair, repartit le directeur; les Français sont les plus forts, c'est à eux qu'appartient le commandement. Réponse plus que barbare, et digne d'un sauvage. Il est trop vrai que cette maxime a souvent été mise en pratique; mais avoir l'audace de l'ériger en principe , mais en faire un droit légitime , c'est ce qu'on n'avait point encore vu. Après tout, dit en finissant le directeur, ce n'est point à la république de Venise à donner des ordres à la république française. Il résulte de vos discours que le gouvernement vénitien n'a point de confiance dans la loyauté du directoire ; mais s'il en était ainsi , on pourrait l'en faire repentir.
Que l'on apprécie maintenant la feinte condescendance de Buonaparte. Les chefs de l'armée républicaine soulevaient les sujets vénitiens contre Venise, et le directoire défendait à Venise de châtier les rebelles.
Les députés du sénat reculèrent devant les propositions du général français. Ils aperçurent tout ce qu'elles avaient d'exorbitant et de périlleux , tout ce que pouvait amener de conséquences fa-
nestes, l'exemple de soldats étrangers employe's a étouffer une révolte intérieure . Ils refusèrent donc, se bornant à représenter que , puisque les châteaux étaient au pouvoir des Français, et servaient évidemment d'appui aux séditieux, la raison voulait, pour que l'équilibre fut rétabli entre les partis , que Buonaparte fit au moins quelque démonstration publique, et désapprouvât les factieux. Le général n'y consentit point, prétextant qu'au milieu de l'effervescence des opinions nouvelles, qui avaient si puissamment secondé l'effort de ses armes, on ne lui pardonnerait pas d'avoir voulu comprimer ceux qui s'étaient déclarés les partisans de la France et les propagateurs de ses maximes; que pour ^gir comme ils le désiraient, il lui faudrait l'ordre exprès du directoire. Revenant ensuite sur le projet d'une alliance plus étroite avec la France, il cita l'exemple du roi de Sardaigne, et affn'ma que c'était là le meilleur moyen d'arrêter les soulèvemens. Que l'on considère un moment l'état des choses, et les offres déjà faites à l'empereur François, il restera démontré que les exhortations et les promesses de Buonaparte avaient pour but tout autre chose que le salut de Venise. Du reste, sans tant de détours, et même en gardant, pour la sûreté de son armée, les châteaux de Bergame et de Brescia, il aurait sufïi que le général en chef ordonnât, ou seulement manifestât le désir que les
villes de Bergame et de Brescia retournassent sous l'obéissance de Venise , qiie les autori tc's instituées par les novateurs cessassent leur^ fonctions, et que celles du sénat fussent réintégrées dans les leurs, pour que tout rentrât dans l'ordre accoutumé. Je dis plus, s'il avait seulement déclaré qu'il désapprouvait ces deux révolutions, et qu'elles, s'étaient effectuées contre sa volonté, la domination vénitienne eût été rétablie sur-le-champ dans les deux villes rebelles. En ne le faisant pas, il donna une preuve nouvelle de ses sinistres projets. C'était en "effet une offre bien étrange que celle que faisait Buonaparte de vouloir réduire à l'obéissance les pays qu'il avait lui-même excités à la rébellion; car il est certain que ce fut par son ordre exprès que les villes vénitiennes dont il est question, furent poussées à la révolte contre l'autorité du sénat, hes députés de la république répondirent que le sénat tenait à l'amitié de la France ; qu'il prendrait un parti sur l'alliance proposée, aussitôt qu'il pouiTait le faire avec prudence et sécurité , c'est-à-dire quand l'Europe serait sortie du chaos où elle se trouvait plongée, et replacée paisiblement sur ses bases. A cette réplique, le vainqueur fronça le sourcil ; puis, rappelant des sujets de plainte surannés , il se mit à reprocher avec amertume aux Vénitiens l'asile donné au comte de Provence et au duc de Modène, ainsi que le dépôt, accepté par le sénat, des tré-
sors de Modène et de l'Angleterre. Ici le conquérant laissait entrevoir qu'il aurait voulu s'emparer de ces trésors , et combien peu il respectait la neutralité.
Pendant que le général français caressait et me-^ naçait tour à tour à Gorice, les députés de la république vénitienne, le général Kilmaine , qui commandait en Lombardie , publiait des proclamations doucereuses. Il blâmait le commandant de Bergami de ne l'avoir point instruit des derniers événemens ; il espérait qu'il ne s'en était point mêlé , et lui défendait d'y prendre part , qu'autrement il le punirait ; qu'il y avait neutralité entre les deux républiques ; et que le général en chef voulait lui-même qu'elle fût respectée. Cette lettre de Kilmaine est-elle authentique ou supposée? on ne peut l'assurer, attendu l'incerti- ^ tude de la date. Du reste, la part que le com-»"^ mandant de Bergame avait pris à la rébellion était notoire, non seulement dans cette ville, mais encore dans toute la Lombardie , et c'était une finesse ridicule que de paraître en douter. Veuton savoir comment les faits répondirent aux paroles de Kilmaine ? Il faut le demander à la révolution de Crema , évidemment organisée par les troupes françaises. Le 27 mars, un escadron de cavalerie républicaine se présenta aux portes de la ville. Le commandant demanda la permission d'entrer, promettant de se compor-
ter avec modération , et de partir le leiidernaiti pour Solicino. Il entre; la journée se passe paisiblement ; mais le lendemain deux autres détachemens français se présentent, l'un à la porte Ombriano, l'autre à la porte Serio. Aussitôt les troupes arrivées de la veille ouvrent les portes , les nouveaux venus pénétrent dans la ville ; quelques nns même, pour aller plus vite, escaladent les murailles , et voilà Crema au pouvoir des Français qui désarment la garnison vénitienne, s'emparent des casernes et de l'Hotel-de-ville, couchent en joue le podestat , lui font remettre son épée, et le destituent de ses fonctions. Ils occupent en même temps la chambre des comptes , l'hôtel des finances, les magasins publics, et le palais de justice. Sans parler des autres violences dont Venise fut la victime , l'occupation arbitraire de Crema n'autorisait-elle pas suffisamment le sénat à prendre les armes contre les soldats de Buonaparte ? Je le demande à tous ceux qui préfèrent la justice à la force.
L'Hermite , déjà connu par le soulèvement de Bergame , arrive à Crema. Il adresse des discours flatteurs au podestat, et le félicite de la douceur qu'il a fait paraître dans l'exercice de ses fonctions- Ainsi parlait l'agent du directoire, qui à l'instant même où la violence et la ruse venaient d'abattre la souveraineté de Venise dans Crema, affirmait toujours que les Français étaient les
amis de la république. Quelques personnages du pays prirent part a ce mouvement. On remarqua surtout parmi eux le marquis Gambazocca , les comtes Asperti, Locatelli et Tomi ni, venus tout exprès de Bergame. Une municipalité fut créée; l'arbre fut planté, des danses se formèrent autour; on attacha une corde au cou du lion de saint Marc , comme si dans tout cela il y eût eu le moindre sujet de risée; puis les illuminations et les cris ordinaires de liberté. Quant au podestat, on le laissa partir sans le maltraiter. C'est ainsi que Crema , grâce aux soldats de Buonaparte , tomba au pouvoir des novateurs. Rilmaine, qui avait écrit cette belle lettre sur l'événement de Bergame, garda le silence sur celui de Crema.
Les révolutions de Bergame , de Brescia et de Crema , inspirèrent de nouvelles idées , soit aux chefs de l'armée française, soit au sénat vénitien, soit enfin à ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles. Les premiers appréciaient toute l'importance, pour leurs desseins ultérieurs, de la possession des trois principales villes au-delà du Mincio. Outre la plus grande facilité qu'ils acquéraient pour les subsistances, en raison de la tèrtilité du pays , ils voyaient s'accroître , à leur avantage, le nombre et l'audace des novateurs- L'exemple de ceux-ci était d'une grande influence, et leurs masses dispersées se réunissaient comme ces nuages qui se rapprochent par l'effet de l'attrae-
tion. Le principal point d'appui de ces mouvemens c'était Brescia, ville riche, populeuse, et remplie d'hommes braves et belliqueux , où les grands eux - mêmes , soit par amour pour la liberté , soit par jalousie des patriciens de Venise , soit uniquement par l'efïet du vertige universel, favorisaient aussi la révolution; en quoi Brescia différait de Bergame, où la plupart des nobles et des riches lui étaient opposés. Arrivèrent ensuite à Brescia , Dambrouski avec ses Polonais, Lahoz avec ses Italiens. Leurs discours enflammaient les esprits, leurs forces inspiraient le courage h tous les cœurs , leur appareil militiiire invitait à les imiter. On accourait en foule de Pavie , de Lodi , de Milan , de Bergame ; celui-ci pour haranguer , celui-là pour écrire , cet autre pour s'enrôler. L'enthousiasme, le délire étaient au comble ; un torrent d'injures et de railleries fondait de toute part sur les patriciens. A entendre les novateurs, il suffisait de leur présence pour renverser de fond en comble la république vénitienne. C'était le triomphe de Lahoz, de Gambara, de Lecchi, et de Mallet, général français qui s'était mêlé dans toutes ces conspirations et ces mouvemens. Tout cela se passait sous les yeux des généraux de l'armée française , et ils ne disaient rien; Buonaparte en avait connaissance, et il se taisait.
Après avoir ainsi préparé, à Brescia, la voie aux
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révolutions dans les autres parties de la Terre- Ferme vénitienne , situées à droite du Mincio , les insurgés se préparèrent à de plus grandes entreprises ; leur intention était de faire également révolter les villes de la rive droite de l'Adiire, surtout Vérone , à cause de son importance , de sa grandeur , et du passage qu'elle donnait sur le fleuve. C'était aussi, à n'en pas douter, le projet de Buonaparte, qui, plus d'un mois avant que la révolution éclatât dans cette ville , avait ordonné à ses lieutenans d'employer tous leurs moyens, toute leur adresse à y déterminer un soulèvement ; en quoi ils le secondèrent par des manœuvres secrètes ou publiques. Au moment où se tendaient ces pièges , il y avait encore peu de sûreté pour l'armée française qui se trouvait sur les rives du Tagliamento, en présence de l'archiduc. Le capitaine Pico avait été chargé aussi par Buonaparte d'agir sourdement à Vérone contre les Vénitiens. Il fit observer au général qu'un mouvement en cette ville serait dangereux, et le succès fort incertain, tant que le prince Charles se maintiendrait en tête de l'armée française avec des forces si imposantes, et lui conseilla d'attendre un moment plus favorable.' Le général en chef répondit à Pico d'aller toujours, et de révolutionner Vérone. Si le mouvement tourne bien, ajoutait-il, l'Italie sera libre ; dans le cas contraire, il me restera au moins la répulDlique cisalpine ; c'est
(,-y;.) LIVRE DIXIEME. 35i
ainsi qu'il appelait la république transpadane depuis la conquête de Mantoue. I.à-dessus , il consédia Pico . lui recommandant de se concerter avec Beaupoil et Kilniaine, de s'informer de tout ce qui arriverait, de donner asile, dans Mantoue, aux patriotes qui se trouveraient inquiétés, et de les assurer de leur prochaine délivrance. Les insurgés de Brescia ne se tenaient pas non plus oisifs à l'égard de Vérone. Ils y envoyaient des agens secrets, et de Brescia, et de Dcsenzano, et de Lonato, afin de coopérer au soulèvement. Vérone était donc l'objet des embûches de Buonaparte , des chefs militaires sous ses ordres, des novateurs armés , ou sans armes , Italiens , Polonais , Suisses et Français. Malgré tout , le vieux I ^allemand et le jeune Buonaparte persistaient, au nom de la France, dans leurs protestations de sincérité inaltérable , d'amitié constante envers la république vénitienne. Le sénat avait eu connaissance des trames ourdies contre Vérone , non seulement par les démonstrations ouvertes des factieux de Brescia, mais aussi par les révélations secrètes de quelques uns des machinateurs eux-mêmes. Il fallait prendre des mesures contre un si grand péril ; le sénat fît donc passer à Vérone, en ayant soin d'assigner une autre cause à cette précaution , quelques détachemens de troupes esclavonnes. 11 y établit encore deux provéditeurs extraordinaires, Joseph Giovanellij jeune homme courageux et prudent,
et Nicolas Erizzo, dont l'ardeur égalait le dévouement; de plus, comme le pays avait en lui-même ie principe de sa force, le sénat donna tout pouvoir au comte Emile des Emiles, personnage très opulent et d'une grande influence, d'armer les hahitans des campagnes , de promettre de l'argent et d'en répandre, enfin de chercher, par tous les moyens possibles , à déconcerter les complots des républicains contre Vérone. Le comte Emile accepta volontiers cette mission. L'autorité de son nom, la puissance de son or faisaient beaucoup. Il levait des hommes, fournissait des armes, amassait des munitions, attirait à lui les bons et les méchans, pour arrèter la république au bord de l'abîme. Il avait intéressé dans son entreprise le comte Verità , le comte Malenza et ses deux fils , tous enflammés du plus grand zèle en faveur de l'antique gouvernement vénitien; il fut encore efficacement secondé par les prêtres et les religieux, dont les exhortations acquéraient plus de force en raison des rigueurs exercées récemment envers le pape, et du pillage de Notre-Dame-de-Lorette. Déjà aigris par tant d'injures, les esprits s'envenimaient davantage à la vue des outrages réservés à la religion. L'indignation s'accroissait encore par les désordres épouvantables que commettaient les troupes républicaines dans les provinces, pendant leur séjour ou leur passage. Joignez à cela qu'on faisait payer aux communes les bagages enlevés
aux Français par les Autrichiens, et cette injustice manifeste achevait de révolter les populations. La commune des deux Castelli , située dans la campagne de Vérone, et peuplée à peine de cinq cents habitans, fut imposée par Buonaparte à la somme de cent cinquante mille fi'ancs, parce que les Impériaux , dans une sortie de Mantoue , s'étaient emparés de je ne sais quelle voiture chargée de bagages pour des généraux; contribution tellement peu en rapport avec les ressources de ce village, ou plutôt de ce hameau, qu'elle en devient même ridicule. Le hameau ne pouvant payer, Buonaparte y envoya Junot vivre à discrétion avec un gros de cavalerie. Ces énormités se multipliaient ; les peuples, qui n'y voyaient d'autres motifs qu'un insolent arbitraire ou une insatiable avidité, s'abandonnèrent aux excès de leur fureur. Ils jurèrent de braver tous les périls, de s'exposer à tous les malheurs, pour se venger de tant de cruautés, pour se soustraire à un joug si horrible. Beaucoup de sang fut versé à Vérone, sans doute, et avec trop de barbarie, et ce sang n'était pas celui des coupables; mais les premiers auteurs, les auteurs réels de cet affreux carnage n'échapperont ni à la justice divine, ni au jugement de la postérité. Dieu sait, et la postérité saura , contre qui le sang répandu crie vengeance; s'il doit retomber sur le gouvernement vénitien ou sur Buonaparte; sur les déprén. a3
dateurs de la Terre-Ferme vénitienne ou sur les objets de leur cruauté ; sur le comte Emile ou sur ceux qui aidèrent le général républicain à faire révolter Vérone contre le sénat, puis à vendre Venise; contre la victime qui fuyait la trahison, ou contre le traître qui poursuivait la victime.
L'événement de Salò inspira une nouvelle ardeur aux Véronais; un gros détachement composé de Brescians, de Polonais et de quelques Français, qui se dirigeait sm' cette ville, fut mis en déroute et taillé en pièces par les habitans, réunis à ceux de la vallée de Sabbia, accourus pour conserver Salò à l'autorité légitime. C'étaient les masses organisées par Ottolini quand il exerçait encore à Bergame. Le provéditeur François Cicogna donna , dans l'affaire de Salò , un bel exemple de bravoure et de fidélité ; d'où l'on peut juger combien les choses auraient changé de face pour Venise, si le sénat, quand il en était temps encore, eût permis à Ottolini d'agir avec ses masses combinées, et si Battaglia eût montré autant de résolution que Cicogna et Ottolini. Les prisonniers faits à Salò furent promenés en triomphe par les rues de Vérone ; leur nombre excédait deux cents. Les sujets vénitiens furent enfermés comme criminels d'état. Cette victoire ranima les esprits dans la Terre - Ferme vénitienne ; les peuples s'animaient à l'envi , et protestaient de leur dévouement au sénat. Ce mouvement fut
imputé à crime aux Vénitiens par Buonaparte et les historiens ses adulateurs , qui couviennent cependant qu'en ce moment même, et depuis long -temps, on s'occupait d'indemniser l'Au-* triche aux dépens de Venise. Venise devait -elle 4onc se livrer désarmée , enchaînée , à la dis^ çrétion de ceux qui ne se disaient ses amis que pour la trahir? Oui, dans l'extrémité où Venise se trouvait réduite par la perfidie d' autrui, Venise devait prendre les armes ; les hommes généreux, surtout les Italiens jaloux de l'honneur national, lui reprocheront éternellement sa lenteur et sa faiblesse à se défendre. Instruite pai' l'histoire, la postérité gémira de voir que la chute de Venise ait été l'ouvrage de la pusillanimité deses gouvernans, autant que de la perversité de ses faux amis. Passons sur les occasions antérieures; si, après la victoire de Salò, au moment oii l'indignation était au comble à Vérone, où tout était préparé dans l'Estuaire, où Laudon remportait des avantages dans le Tyrol, où cette province et la Croatie se levaient en masse : si alors le sénat eût pris la résolution magnanime de s'unir à l'Autriche et de déclarer la guerre à la république française, il est hors de doute que Buonaparte eût couru les plus grands dangers, et que l'antique Venise eût été préservée de sa chute ; mais on voulut attendre les derniers outrages, quand les outrages avaient déjà passé toutes les bornes;
mais on abandonna les sujets quand ils voulurent se défendre, et voilà la cause de la ruine de Venise. Nous n'avons raconté jusqu'ici qu'une partie des pièges dressés contre cette république. Le mouvement des peuples de la Terre-Ferme vénitienne était spontané, et n'avait d'autre motif que l'ardeur de la vengeance. Le sénat pouvait donc le désavouer et protester toujours, quant à lui, de sa stricte neutralité. Mais les fauteurs des révolutions d'Italie, cédant à l'impulsion de leur propre caractère , et croyant se rendre agréables au général en chef, eurent recours au mensonge. Ils fabriquèrent un acte et l'attribuèrent à l'un des premiers fonctionnaires de la république vénitienne. Au -moyen de cet acte frauduleux, le gouvernement vénitien paraissait soulever lui-même les populations contre les Français. Ce fut là une imposture des plus criminelles. Ils publièrent donc, sous le nom de Battaglia , provéditeur extraordinaire de la république, dans la Terre-Ferme, un manifeste paV lequel ils excitaient les peuples à courir contre les Français et à les massacrer. Ce manifeste fut composé par les soins d'un certain Salvadori, novateur exagéré de Milan, et rapporteur aux gages de Buonaparte. Devenu empereur, celui-ci laissa tomber son agent dans une misère si profonde, que Salvadori , pour y échapper, se précipita dans la Seine , à Paris , et termina par le désespoir, une vie écoulée sans honneur. Cette
proclamation, dirigée contre les Français, fut imprimée dans un journal de Milan intitulé le Thermomètre politique ^ journal qui se rédigeait dans la maison de Salv adori, par des patriotes beaucoup meilleurs que lui , quoique aveuglés eux-mêmes par l'illusion et le vertige de cette époque. On lui donna fort adroitement la date du 20 mars; mais il ne parut en effet que le 5 avril; moment favorable, attendu que Buonaparte , alors à Judembourg, ne craignait déjà plus rien des masses vénitiennes, et offrait les dépouilles de la république à l'empereur, avec qui la paix était certaine. Le cri de guerre contre la France n'était donc qu'un prétexte pour faire égorger les Français par les Vénitiens, les Vénitiens par les Français, et trouver des indemnités pour l'Autriche aux dépens de la république de Venise. En réfléchissant que le général en chef ne montra aucun ressentiment contre les auteurs d'un acte aussi grave, et qui devait coûter la vie à beaucoup de Français , on se convaincra aisément qu'il l'approuvait.
Quant au manifeste, le voici :
« INous, François Battaglia, provéditeur général en Terre -Ferme pour la serenissime république de Venise ;
« Le délire fanatique de quelques brigands , ennemis de l'ordre et des lois, a excité les crédules Bergamasques à la rébellion contre leur souverain légitime , et à diriger une multitude de scélérats
stipendies, sur les villes et les provinces, pour les entraîner dans la révolte. Nous exhortons les sujets restes fidèles à se lever en masse, à courir aux armes, à dissiper, à détruire ces ennemis de l'état, sans faire quartier à aucun, se fût-il même rendu prisonnier. Qu'ils soient certains que le gouvernement s'empressera de leur fournir des secours d'argent et de troupes réglées. Déjà les Esclavons àia solde de la république sont prêts à marcher.
(( Que pereonne ne doute du succès de l'entreprise; nous pouvons affirmer que l'armée autrichienne a enveloppé et battu complètement les Français dans le Tjrol et le Frioul. Elle poursuit les restes de ces hordes sanguinaires et impies qui, sous le prétexte de combattre l'ennemi, ont dévasté les campagnes et pillé les sujets de la république, toujours sincères, toujours exacts à observer la neutralité. I^es Français se trouvent donc dans l'impossibilité de porter secours aux rebelles. C'est à nous d'attendre le moment favorable pour leur couper la retraite , devenue leur unique re^ source.
rt Noifô invitons en outre les Bergamasques demeurés fidèles, et les autres peuples, à chasser les Français des villes et des forts dont ils se sont arbitrairement emparés , et à s'adresser à nos commissaires Pierre Jérôme Zanchi , et Pierre Locatelli , docteur-médecin , pour recevoir les instructions nécessaires, aussi bien que la paye qui sera
de quatre livres par jour pendant la durée du
service.
« François BATtAGUA, provédîteur extraordinaire en Terre-Ferme ; Jean-Marie Allegri , chan- ' celier de son excellence. ( De l'imprimerie Camerale.)
K Vérone, 20 mars 1797- >j
Les patriotes, les chefs de l'armée française, et surtout Landrieux , répandirent ce manifeste avec profusion. Les auteurs de cette trame ne crurent point en avoir assez fait. Pour que les populations y ajoutassent plus de foi, Lahoz, commandant en chef les forces lombardes , et qui savait le fond des choses, initié comme il l'était à toutes ces manœuvres de révolution , Lahoz publia une proclamation au peuple pour l'informer que la trahison de Battaglia avait rompu la neutralité. « Battaglia , disait-il , s'est follement imaginé que vous autres paysans, sans aucune connaissance de l'art militaire, pouviez triompher des Français, la première nation du monde pour le courage et la science de la guerre. Sachez donc que , d'après les ordres du général en chef Buonaparte, Battaglia doit être mis aux fers et f>eQdu , que le même sort est réservé à tous ceux qui vous exciteront à la révolte. Vos maisons seront brûlées, vos famiUes réduites à la mendicité. Hâtez-vous de déposer les armes, portez-les au commandant de Brescia,
36o HISTOIRE D'ITALIE.
envoyez-lui des députés, sinon vous serez tous exterminés. »
C'étaient les auteurs même du manifeste qui faisaient ces trompeuses démonstrations, afin de le faire croire véritable. Il était d'ailleurs fort ridicule de parler ici de chaînes et de potences. Battaglia se trouvait alors à Venise, et il n'était au pouvoir de Buonaparte ni de le faire arrêter ni de le faire pendre. Historien fidèle, nous devons dire aussi que le provéditeur ne craignait pas de tomber au pouvoir de Buonaparte; et quand ce général eut renversé Venise, il demanda l'arrestation et la mort de tout autre que de Battaglia , encore bien que celui-ci eût été plus coupable que personne envers les Français , si le manifeste eût été son ouvrage. Loin de là, Buonaparte combla le provéditeur de caresses et de bienveillance. Nous n'ignorons pas que le provéditeur était partisan de quelques réformes dans la constitution de iîétat(;-mais que Buonaparte eût d'autres motifs pour ménager le provéditeur, c'est ce que nous ne voulons ni affirmer ni contredire, quoiqu'on ait écrit ijue ce Vénitien eût favorisé les desseins du général français, plus qu'il n'aurait fallu pour la liberté et l'indépendance de sa patrie.
Battaglia repoussa l'infamie du manifeste et le désavoua; le sénat en fit autant avec solennité. Vaines paroles, protestations superflues, il fallait céder aux circonstances. C'était une chose vrai-
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ment étrange et déplorable de voir des innocens réduits à se justifier d'un délit à eux imputé , pour les perdre, par les auteurs mêmes de ce délit; situation unique dans les fastes du monde, et bien digne de la perversité de cette époque.!/ : .• . Par la révolution des villes situées au-delà du Mincio, Buonaparte s'était ménagé les moyens d'accomplir ses projets de destruction contre la noble et irré[)rochable Venise. Pour manifester au grand jour des desseins depuis long-temps médités, il ne lui restait plus qu'à se garantir entièrement du côté de l'Autriche. Il j avait réussi en signant une trêve , le 7 avril , à Judembourg , avec les députés de l'empereur ; trêve qui ne fut conclue qu'après avoir proposé d'une part ^ et accepté de l'autre, des compensations aux dépens du territoire vénitien. L'Autriche répugnait encore, cependant, à s'approprier les dépouilles d'un gouvernement dont elle n'avait jamais eu à se plaindre, avec qui elle était en rapports d'amitié, et qui, à cause de cette amitié même, se trouvait réduit à une extrémité si pénible. Buonaparte y trouva remède, en portant la révolte jusque sur la rive gauche du Mincio ; persuadé que , si l'empereur hésitait à porter atteinte à Venise antique, il le ferait sans scrupule à l'égard de Venise révolutionnée , dont les principes lui seraient alors devenus odieux , et qui aurait ainsi rompu tous ses liens avec lui. A peine Buonaparte eut-il signé la
trêve avec l'Autriche , qu'il commença ses démonstrations hostiles contre les Vénitiens. Il mit en usage des moyens divers, mais qui tendaient tous au même but. Il chargea d'abord d'une mission violente son adjudant Junot. Arrivé à Venise , cet envoyé demanda au doge avec hauteur , de la part de son général , à être entendu sans délai devant le collège assemblé. C'était le samedi de la semaine sainte. D'après un antique usage, les magistrats ne siégeaient point à pareil jour, et le consacraient tout entier à de pieux exercices. Ils en firent informer Junot; mais ce jeune et impatient ambassadeur d'un jeune homme plus impatient encore, insista, disant qu'il fallait l'entendre sur-le-champ, ou qu'il allait faire afficher dans la ville la déclaration de guerre. Les sénateurs pensèrent qu'une dérogation à l'antique usage entraînerait moins de scandale que les emportemens dont Junot était capable, et lui donnèrent audience le samedi matin. Introduit devant l'assemblée, composée du doge, de ses conseillers il au nombre de six , des ti'ois présidens de la qua- ' ^ rantie criminelle , des six sages-grands , des cinq de Terre-Ferme, et des cinq sages des ordres, Junot, d'abord dans l'attitude de la surprise et de la timidité, et bientôt après dans celle d'un homme naturellement altier, donna lecture d'une lettre adressée de Judembourg au doge, le 9 avril. Elle était ainsi conçue :
<( Toute la Terre-Ferme de la serenissime république de Venise est en armes ; de toutes parts les paysans soulevés et armés crient : Mort aux Français! déjà plusieurs centaines de soldats de l'armée d'Italie sont tombés sous leurs coups. Vainement vous désavouez les rassemblemens ordonnés par vous-mêmes. Croyez-vous, parce que je me trouve au cœur<ie l'Allemagne , que je ne puisse pas faire respecter le premier peuple du monde ? Croyezvous que mes lésions soufïriront plus long-temps vos massacres? Le sang de mes frères d'armes sera vengé. Il n'est pas un bataillon, pas un soldat français qui , chargé de cette noble mission , ne sente doubler son courage et ses forces. Le sénat de Venise a répondu par la plus noire perfidie à nos généreux procédés. Mon aide-de-camp vous porte cette lettre ; elle vous déclare la guerre ou la paix. Si vous ne vous empressez de dissoudre les âttroupemens , si vous ne faites arrêter et con* signer en mes mains les auteurs des assassinats, la guerre est déclarée. Le Turc n'est pas sur votre frontière , aucun ennemi ne vous menace ; cependant, de dessein prémédité, vous avez fait naître des prétextes pour former un attroupement dirigé contre l'armée. Il sera dissipé dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus aux temps de Charles viii. Si, contre les intentions notoires du gouvernement français , vous me réduisez à faire la guerre , ne croyez pas qu'à l'exemple des assas-
sins que vous avez armés, les soldats français dévastent les campagnes des innocens et malheureux peuples de la Terre-Ferme. Je les protégerai, et ils béniront un jour jusqu'aux crimes qui auront contraint l'armée française à les soustraire au joug de votre tyrannique gouvernement. » uiov
Cette lettre n'a pas besoin de commentaire. Il faut seulement remarquer que les paysans qui défendaient leur souverain ne se seraient pas mis en mouvement , et n'auraient point tué les soldats français, si les novateurs, par commission expresse du général de France, n'eussent pas semé partout la rébellion. Du reste, il n'est que trop vrai que quelques soldats avaient été immolés, mais non par centaines, comme le disait Buonaparte avec son exagération ordinaire. Je passe sous silence tout ce qu'a d'outrageant un pareil langage à l'égard d'un prince qui représentait la nation vénitienne tout entière. Si c'est là ce que certaines gens appellent de la grandeur, je ne sais plus oii aller chercher la bassesse.
Il n'y avait qu'une réponse à faire à une pareille infamie;- c'était, si le droit des gens et l'humanité l'eussent permis, de précipiter Junot dans la mer, et de courir subitement aux armes pour voir enfin ce que la fortune voulait décider. Sans doute, il ne fallait pas noyer Junot, mais il fallait prendre les armes. Malheureusement, à Venise, la pusillanimité des esprits entraînait la faiblesse des dèli-
bérations. Réduit à une humiliation si profonde, le chef de cette noble et antique république répondit avec douceur que le sénat en délibérerait, et ne s'écarterait ni de la loyauté qu'il avait promise à la nation française , ni de l'amitié qu'il lui portait. Toutefois , tant de calomnies atroces , d'outrages excessifs , de malheurs imminens , avaient rempli l'assemblée d'horreur et d'épouvante.
Le même jour, 9 avril, le général en chef adressa au ministre Lallemand des lettres foudroyantes.
Enfin, disait-il dans sa correspondance avec ce ministre , nous ne pouvons plus douter que l'objet de l'armement des Vénitiens ne soit de prendre à dos l'armée française. 11 m'était difficile de comprendre comment Bergame, de toutes les villes de l'état vénitien la plus aveuglément dévouée au sénat, avait été la première à prendre les armes contre lui. Je comprenais encore moins que, pour calmer ce léger mouvement, il fallût vingt-cinq mille hommes; et que M. Pézare, dans notre conférence à Gorice, eût refusé la médiation de la république française , pour faire rentrer cette place dans le bon ordre. Tous les procès -verbaux faits par les provéditeurs de Brescia, de Bergame, de Crema , où l'on attribue l'insurrection de ces villes aux Français, sont un tissu d'impostures, dont le but ne peut être expliqué que par l'espoir de jus-
tifîer aux yeux de l'Europe la perfidie du sénat dé Venise. On a eu Tadresse de choisir le moment où l'on me croyait engagé dans les défilés de la Carinthie , ayant en tête l'armée du prince Charles , pour mettre à exécution une trahison qui serait sans exemple, si l'histoire ne nous eût transmis le souvenir de celle qui eut lieu contre Charles viii, et des vêpres siciliennes. Les Vénitiens ont été plus avisés que Rome , en choisissant le moment où nos troupes étaient aux prises ailleurs; mais seront-ils plus heureux? le génie de la république française qui a lutté contre l'Europe, serait -il réservé à éprouver un échec dans les lagunes de Venise .'*
Après ce début , Buonaparte spécifiait ses accusations contre la république :
Un vaisseau vénitien a attaqué et maltraité la frégate la Brune , et a pris sous sa protection un convoi autrichien.
La maison du consul de France , à Zante , a été brûlée. Le gouvernement a vu avec satisfaction l'insulte faite à la république.
Dix mille paysans, armés et payés par le sénat, ont massacré plus de cinquante Français sur les routes de Milan à Bergame.
Les villes de Vérone, de Trévise, de Padoue sont pleines de troupes, malgré les promesses de Pézare.
Tout homme qui a prêté assistance à la France
est arrêté, tandis que les agensde l'Autriche sont à la tête des assassins.
Le cri de ralliement qu'on entend de toutes parts, est : Mort aux Français! Partout des prédicateurs , qui ne sont que les organes du sénat , font retentir des cris de fui'eur contre la république française.
Nous nous trouvons donc réellement en état de guerre avec la république de Venise; et elle le sait si bien , qu'elle n'a pas trouvé de meilleur moyen que de désapprouver en apparence les mouvemens des paysans qu'elle a réellement armés et payés.
En conséquence, vous demanderez une explication cathégorique ; c'est-à-dire vous demanderez si nous sommes en guerre ou en paix.
Dans le premier cas vous partirez de Venise sur-le-champ.
Dans le second , vous exigerez :
« Que toutes les personnes arrêtées pour leurs opinions, et qui ne sont en effet coupables que d'avoir manifesté de l'affection pour les Français, soient mises en pleine lil^erté ;
« Que toutes les troupes sortent des places de la Terre-Ferme, en n'y laissant que les garnisons ordinaires , sur le pied oii elles étaient il y a six mois;
« Que tous les paysans soient désarmés, comme ils l'étaient il y a un mois;
(f Que le sénat prenne des mesures pour la tranquillité de la Terre-Ferme, et ne concentre pas sa sollicitude dans les lagunes ;
« Que les auteurs de l'incendie de la maison du consul de Zante soient punis, et que cette maison soit rebâtie aux frais de la république ;
(( Que le capitaine qui a fait feu sur la frégate la Brune soit puni , et que la valeur du convoi qu'il a protégé, contre les règles de la neutralité, soit payée à la France. »
A l'égard des troubles de Bergame et de Brescia, Buonaparte chargeait Lallemand d'offrir la médiation de la France pour faire rentrer tout dans l'ordre accoutumé.
Lallemand s'acquitta de sa mission, et transmit au sénat les ordres de Buonaparte. Qui voudra considérer maintenant le temps où ces ordres étaient donnés et les circonstances qui les accompagnaient, éprouvera autant d'indignation contre celui dont ils émanaient, que de compassion pour ceux qui en étaient l'objet. On se prétendait outragé par la république au moment même où, après de longues machinations, on venait de combler à son égard la mesure des outrages , en la vendant à l'Autriche. On lui reprochait des incendies, des massacres, des décharges d'artillerie, tous excès commis par des individus isolés , excès dont le sénat proposait la réparation à l'accusateur , si l'accusateur eût voulu en eft'et une réparation. On
offrait la restitution de Bergame et de Brescia , lorsque la révolte de Brescia et de Bergame était l'ouvrage de celui-là même qui faisait les offres ; lorsque ces deux villes étaient nommément données à l'empereur. Buonaparte ordonnait le désarmement des Vénitiens , parce que ces peuples préféraient rester Vénitiens à devenir Autrichiens ou Français, et afin de pouvoir les livrer plus commodément à une autre puissance. Des plaintes étaient élevées contre les prédicateurs, comme si les prédicateurs avaient dû enseigner la soumission au despotisme étranger plutôt qu'à l'autorité nationale; comme s'il ne leur était pas permis de protéger leur patrie contre une trahison sans exemple. Le vainqueur voulait que le sénat maintint le repos public dans la Terre-Ferme, non pas au moyen de masses indisciplinées, mais avec des troupes régulières ; et quand le sénat envoyait des troupes régulières, les commandans français leur fermaient le passage des ponts et des routes, leur interdisaient l'entrée des villes fortes , et s'écriaient que Venise voulait faire la guerre à la France. On demandait enfin que Venise ne concentrât point sa sollicitude dans les lagunes, et prît aussi des mesures pour la Terre-Ferme ; lorsque le seul armement de l'Estuaire avait déjà valu à Venise des accusations et des menaces. Que le sénat prît ou non les armes, il était également criminel aux yeux de Buonaparte. En un mot, II. a4
qu'on veuille bien se reporter aux conditions offertes à l'Autriche, plusieurs mois auparavant, par le général français, conditions énoncées dans la trêve du 7 , et depuis solennellement stipulées dans les préliminaires du 18, et l'on jugera facilement de la sincérité des paroles de Buonaparte. Exiger ensuite la mise en liberté des individus arrêtés pour leurs opinions, parmi lesquels se trouvaient beaucoup d'habitans de Brescia, de Bergame, de Salò, et Gambara lui-même, tous pris les armes à la main contre leur propre gouvernement , c'était insulter à la souveraineté légitime, exciter à la rébellion^
Le sénat répondit , ' par l'organe du doge , à Buonaparte :
(( Dans la profonde douleur que nous avons reste sentie en apprenant, par votre lettre, que vous « aviez conçude fâcheuses impressions surla loyauté it de notre conduite , nous éprouvons quelque conce solation en voyant qu'une voie nous est ouverte (( pour les effacer entièrement par une réponse (( prompte et précise : le sénat veut, il a toujours (( voulu vivre en paix et en bonne intelligence avec « la république française ; il se trouve heureux de « vous en renouveler ici l'assurance. Certainement « une déclaration aussi franche, aussi solennelle, (( ne peut recevoir quelque atteinte d'événemens « qui lui sont étrangers. liOrsqu'une révolution « aussi fatale qu'imprévue a éclaté dans les villes
« au-delà du Mincio , les sentimens unanimes de « nos peuples leur ont fait prendre spontanément M les armes, dans la seule intention de comprimer « la révolte et de repousser les violences des in- « surgés. C'est uniquement poui' atteindre ce but « qu'ils ont imploré l'assistance et l'appui du gou- « vernement; si, dans une confusion aussi grande, «quelques malheurs sont arrivés, il ne faut les « attribuer qu'à la confusion même, et nullement «à la volonté du sénat j le gouvernement y est i< tellement étranger que, pour éloigner jusqu'au (( moindre danger, il a, dans une proclamation «récente, recommandé à ses sujets de ne faire « usage de leurs armes contre les insurgés , que « pour leur propre défense. Bien déterminés à « prendre les mesures qui peuvent seconder vos « désirs , nous espérons que vous reconnaîtrez dans « votre justice qu'il est indispensable, en même « temps, que nous soyons garantis d'une attaque «extérieure, et que des agitations intérieures ne « viennent point troubler notre tranquillité , et « nos sujets, dans la manifestation de leurs senti- « mens pour nous. Empressé de satisfaire à votre « demande , le sénat fait rechercher, pour les con- « signer en vos mains, ceux qui ont osé commettre « des assassinats sur des individus de l'armée fran- « çaise ; les mesures les plus efficaces seront prises « pour en découvrir les auteurs, afin qu'ils subis- « sent le châtiment qu'ils méritent. Pour arriver
(( à remplir tous ces objets à notre satisfaction « réciproque , nous vous envoyons deux députés « chargés expressément de vous assurer de notre « désir de vous complaire ; ils vous diront combien w il nous serait agréable que vous consentissiez à (( intervenir d'une manière efficace auprès de votre « gouvernement, pour qu'il s'intéressât aurétablis- « sèment de l'ordre dans les provinces qui se sont « séparées de nous , et à leur retour vers l'ancien « état de choses. Nos députés vous renouvelleront « aussi l'assurance des sentimens aussi constans « que sincères dont nous sommes pénétrés pour « la république française , et de notre considération « la plus distinguée pour votre illustre personne. » Dans l'extrémité où se trouvait la république, le sénat députa vers Buonaparte le censeur François Donato et Léonard Giustiniani, ex-sage président de la chancellerie. Cependant, de Vienne et de Paris arrivaient de funestes nouvelles, trop conformes à l'état présent des choses, et présageant une ruine totale. L'ambassadeur Grimani informait que, selon toute apparence, la république allait être livrée à l'Autriche; que la cour de Naples, l'Espagne et le roi de Sardaigne lui-même, se groupaient autour de la France, l'assiégeaient de leurs flatteries et de leurs promesses pour l'entrainer à cette œuvre coupable ; la première, afin d'échapper elle-même à l'orage; la seconde, dans l'espoir d'obtenir pour le duc de Parme un ac-
croissement de territoire, avec le titre de roi; le troisième, par son désir éternel de s' étendre en Italie; que l'infortunée république n'avait plus d'amis ; qu'elle était devenue le point de mire de l'avidité des autres puissances ; que le silence affecté de l'Autriche annonçait assez qu'elle accepterait les compensations offertes; qu'il resterait néanmoins un rayon d'espérance tant que le gouvernement se maintiendrait sur ses antiques bases; mais que la moindre atteinte portée à ces principes serait le signal de la mort de Venise. Ainsi les puissances de l'Italie elles-mêmes, aveuglées par le désir de s'approprier le bien d'autrui, ne voyaient pas combien la conservation de Venise importait au salut de la péninsule.
Le noble Querini adressait de Paris dés avis semblables, mais plus obscurs, moins précis, comme si l'on eût dissimulé davantage avec lui. Tantôt, en effet, le langage du directoire était menaçant, et tantôt flatteur; aujourd'hui il accusait, demain il excusait Venise, et, au milieu de tous ces détours, l'ambassadeur vénitien ne pouvait saisir aucune certitude, si ce n'est qu'un grand complot s'ourdissait contre la république, et qu'il était à craindre que l'Autriche ne s'en emparât du consentement de la France. Pour qu'il ne manquât rien aux malheurs de Venise, dans un danger si grave et si pressant, des agens mercenaires entreprirent de lui extorquer de grosses
sommes en lui promettant de la sauver. Un certain.^ Viscowich , Dalmate de nation, se présenta au noble Querini , et lui dit qu'il tenait en sa liiain le soft de la république; que le directoire délibérait en ce moment même s'il convenait mieux , ou d'étouffer la révolte dans la Terre-Ferme en prêtant main forte au sénat, ou de la rendre complète en portant secours aux rebelles; que deux directeurs étaient favorables à la république, deux autres contraires, et le , cinquième indécis; que c'était l'instant de prodiguer l'or pour le salut général ; que celui de Venise était assuré si lé sénat voulait sacrifier sept millions de francs; qu'il fallait de suite, pour le directeur en suspens, six cent mille francs, et cent mille autres pour les agens intermédiaires. Querini répon lit qu'il n'était point autorisé à grever le trésor d'une aussi forte somme. Viscowich insista , disant que la délibération allait être prise ; qu'il ny avait pas de temps àperdl'e; que si Querini ne promettait pas, l'arpêt de mort de la république se signait dans la journée. Enfin , n'écoutant que son dévouement pour sa patrie, l'ambassadeur prononça le oui fatal y et souscrivit des engagemens pour la somme desTX cent mille francs sUr Pallavicini de Gênes, à k condition toutefois qu'ils resteraient en dépôt jusqu'à ce qu'il lui eût été remis une lettre du directoire, portant l'ordre à Buonaparte de comprimer'l^es factieux de la Terre-Ferme yet de faire
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rentrer les villes sous l'autorité légitime des Vénitiens. Querini ne put obtenir cette lettre; il reçut en place un billet au titre et au sceau du directoire exécutif, et signé par le secrétaire de Barras. On affirmait, dans ce billet, que la lettre en question avait été écrite par le directoire à Buonaparte. liC traité fut approuvé par le gouvernement à Venise. Le consul, en résidence a Gênes, eut ordre de s'entendre avec Pallavicini pour le payement des traites de Querini. L'ambassadeur attendait le résultat de cette négociation; mais, voyant les affaires de la Terre-Ferme aller de mal en pis, il réclama de Viscowich la restitution de ses engagemeus. Le Dalmate refusa. Les billets furent présentés dans Venise au mois de juillet , après le changement du gouvernement, à Querini, qui refusa de les rembourser; il fut arrêté et interrogé , par ordre du directoire, comme coupable d'avoir voulu corrompre le gouvernement français. Ce fut là une étrange manière de détourner l'opinion. S'il y eut corruption, et l'on n'en saurait douter, elle n'alla point de Querini chez lès autres; elle vint des autres chez Querini.
Cependant, la capitale de la Terre-Ferme vénitienne allait devenir le théâtre d'un événement fameux par lui-même et par sa ressemblance avec une grande catastrophe historique; événement où l'un des partis laissa voir une honteuse duplicité, où l'autre déploya une extrême barbarie. Nous
avons déjà dit que pour décider l'Autriche à recevoir en compensation des Pays-Bas et du Milanais l'e'tat ve'hitien, Buonaparte s'était mis en devoir d'opérer, dans ce dernier, une révolution complète. Vérone devint surtout l'objet de ses embûches. Pour y parvenir, ses agens mettaient tout en usage, se prévalant de l'avidité des uns, de l'ambition des autres , prônant la liberté , déclamant contre la tyrannie devant les amis de l'indépendance. Soupçonnant le complot ourdi contre Vérone, en ayant même acquis la certitude, le .sénat, comme nous l'avons déjà remarqué, avait envoyé dans cette ville des provéditeurs extraordinaires, hommes fidèles et courageux, avec un gros corps d'Esclavons. Arrivèrent aussi à Vérone les paysans des environs, à qui on avait donné des armes, ce qui composait une masse considérable. Chacun était sur le qui-vive ; ici , pour arrêter les effets des suggestions et des soulèvemens de la rive droite du Mincio, là pour en hâter les résultats. Exaspération d'un côté, fureur de l'autre, défiance réciproque. Les deux partis n'attendaient pour éclater qu'une occasion favorable, ou même le plus léger prétexte. Un bruit, un mot, un signe pouvaient déterminer une commotion générale. Au milieu de cette irritation mutuelle, les motifs pouvaient naître des deux côtés également. D'après tout cela, le lecteur éclairé verra qu'il importe peu de savoir par qui, des Fran-
çais ou des Véronais, a été donné le signal du carnage. Le but des chefs français était d'opérer une révolution dans Vérone; celui des Véronais était de l'empêcher. Les premiers voulaient donner la ville à l'Autriche; les seconds voulaient la conserver à Venise. Pour moi, je sais bien ce que feraient les Français et les Anglais , si quelque puissance étrangère vendait à une autre, Lyon ou Birmingham.
Le général en chef ayant eu besoin de toutes ses forces contre l'Autriche, il ne se trouvait à Vérone qu'une faible garnison française, hors d'état de résister seule au torrent ; mais on espérait beaucoup des manœuvres et de la coopération des novateurs. Déjà, dans le Padouan, commençait à se montrer la division de Victor , envoyé par Buonaparte pour soulever la Terre-Ferme; déjà paraissait Lahoz avec les Lombards et les Polonais ; déjà s'approchaient les masses républicaines de Bergame, de Brescia; et la nombreuse garnison de Mantoue était là tout près pour favoriser l'entreprise. De son côté, le capitaine Carrère, commandant de Vérone-, officier très partisan de la république , mais plein de délicatesse et d'honneur, voyant Torage se former, retint tous les Français qui venaient de France ou qui y retournaient, et parvint ainsi à réunir environ huit cents soldats à Vérone. Peu de temps après, trois cents braves soldats de la cisalpine, commandés en grande
partie par des Français, et disposés à les bien seconder, arrivèrent dans la ville et y prirent leurs quartiers. Des signes précurseurs de la tempête commençaient à paraître dans les campagnes; c'était partout des menaces, des rixes et des meurtres. Les insurgés de Buonaparte égorgeaient tous ceux qui criaient Saint-Marc. D'un autre côté, les Français isolés étaient arrêtés, insultés ou assassinés, selon qu'ils tombaient dans les mains d'adversaires plus modérés ou plus furieux. Un prêtre, fils du comte Malenza, infestait, à la tête de mille paysans, tous les chemins entre Vérone et Peschiera. On ne cessait de répéter que les Français voulaient opérer une révolution pour s'emparer des propriétés du peuple, et particulièrement du Mont-de-Piété , où se trouvaient des richesses considérables. On citait pour exemple le Mont-de-Piété de Milan , dépouillé au mépris de l'honneur et de la justice. Le souvenir de ce fait, trop réel, changeait en rage l'animosité déjà excessive de ces populations irritées. Il s'élevait à chaque instant des altercations, tantôt entre les Français et les Esclavons , tantôt entre les Français et les Véronais ; mais alors les Esclavons s'éloignaient. Les cocardes à l'empreinte du lion vénitien se distribuaient à quiconque en voulait avoir. Le provéditeur voyait avec satisfaction les habitans si bien disposés pour la défense. Il régularisa leurs mouvemens, enrôla les paysans
qui se présentaient, leur recommanda la discipline et le repos, avec défense d'insulter qni que ce fut. ILs devaient seulement se tenir prêts au premier signal. La campagne de Vérone retentissait du bruit des armes, et ces armes étaient sur le point de se heurter dans Vérone même. Instruits par les événemens de Bergame, de* Brescia, de Crema, et surtout par la certitude acquise des projets de Buonaparte , les magistrats se disposaient à repousser toutes les attaques. Le général Balland, substitué à Kilmaine dans le gouvernement militaire de Vérone , effrayé de tant de rumeur, écrivit au provéditeur pour l'exhorter à faire cesser le désordre. Le Vénitien répondit qu'il le ferait , qu'il l'avait toujours fait ; et il saisit cette occasion pour se plaindre des manœuvres des agens de sédition, envoyés exprès dans les provinces pour les soulever. '■■■'■' i •'
Ce fut le lundi de Pâques, 17 avril 17^7, vers quatre heures du soir, qu'éclata subitement la terrible émeute de Vérone. Elle commença par quelques menaces et insultes, de la part des soldats vénitiens et des Véronais armés, aux militaires français répartis dans différens quartiers de la ville. Frappé du danger qui s'approchait , Ife commandant Carrère réunit les siens sur la place d'armes, afin de pouvoir se porter partout où sa présence deviendrait nécessaire. Il était dans cette position depuis une heure, lorsque Balland donna, en
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quelque sorte , le signal de la guerre , en faisant jouer le canon des châteaux. A ce bruit, Carrère conduisit précipitamment sa troupe dans le Château-Vieux, que les Véronais attaquaient déjà des maisons voisines. Les éclats inattendus de l'artillerie française firent croire aux Véronais que Balland voulait traiter la ville en ennemie. Ils ne s'étaient point trompés, puisque le général, peu d'instans après , fit tirer à outrance contre l'Hôtel-de-ville , qui en fut considérablement endommagé. La première volée enleva le faîte du palais des Scaliger. En un moment l'aspect de la ville fut changé. Il est impossible de se faire une idée des cris de rage poussés contre les Français, de l'ardeur qu'on mettait à les poursuivre, de l'effroi qui naissait des coups non interrompus et précipités du tocsin. Ceux des Français qui se trouvaient le plus près des châteaux s'y retirèrent à la hâte, principalement dans le Château- Vieux ; mais ce ne fut pas sans danger, parce que le peuple courait avec rage après eux pour les égorger, faisait pleuvoir sur eux, par les fenêtres, une grêle de balles et de pierres, tout ce qui lui tombait sous la main, et leur rendait ainsi la retraite difficile et pour ainsi dire mortelle. La fureur s'était emparée non seulement des hommes dans la force de l'âge, mais encore des vieillards , des femmes et des énfans. Tous voulaient venger sur un sang odieux les outrages reçus et les souffrances endurées. Beaucoup
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de Français furent immolés dans cette fuite, et leur chute était accompagnée des cris de joie d'une populace féroce. Ceux qui n'avaient pas eu le temps de gagner les châteaux, cherchaient leur salut dans les retraites les plus reculées des habitations ; mais peu de maisons leur offraient un asile assuré. Les habitans, au mépris des lois de l'hospitalité, en massacrèrent un certain nombre. Ceux-ci furent jetés dans les puits, ceux-là poignardés, d'autres repoussés violemment dans les rues, pour y devenir en butte à l'acharnement du peuple , dont la foule grossissait toujours, au milieu de clameurs horribles , du fracas de l'artiUerie des châteaux et des coups multipliés du tocsin. Il y avait alors à Vérone plusieurs administrateurs de l'armée française, beaucoup de femmes, d'enfans et de malades de cette nation. La plus grande partie fut inhumainement égorgée par ce peuple, qui se vengeait avec une affreuse cruauté sur des innocens , de ceux qui à force d'injustices , de rapines, de fraudes et de trahisons, étaient parvenus à lui rendre le nom français en horreur. C'était un spectacle à la fois déplorable et terrible, que ces malades languissans, poursuivis par des assassins couverts de sang; que ces femmes épouvantées, foulées aux pieds par des femmes en furie. J'ai vu un portique encore dégouttant du sang de Français assommés plutôt qu'égorgés par le peuple exaspéré; j'ai vu retirer des puits et des égouts des
uniformes ensanglantés ; j'ai vu les assassins porter en triomphe les dépouilles de leurs victimes. Mais c'était à l'hôpital militaire qu'on remarquait le plus d'acharnement et de cruauté. Veuille le ciel en réserver le châtiment aux véritables auteurs de tant d'atrocités! Plusieurs malades furent tués, d'autres maltraités et dépouillés. Ni les supplications, ni l'état de faiblesse, ni l'aspect même de la mort , toute prête à saisir les agonisans , ne pouvaient inspirer la pitié a ces cruels qui n'avaient plus de l'homme que la forme. La barbarie ne se ralentissait ni par la fatigue ni par l'assouvissement. La soif du sang s'allumait au milieu du carnage , et les forces , qui manquent souvent pour une bonne action , se renouvelaient ici pour le crime. Le défaut de victimes paraissait-il calmer un instant la fureur, elle se ranimait plus affreuse à la vue d'un Français, et le sang recommençait à couler. Les patriotes véronais ou étrangers ne couraient pas de moins grands périls. La rage du peuple éclatait contre eux avec plus de violence encore; il les poursuivait même avec plus d'empressement, et en immolait autant qu'il en rencontrait. Mais le plus grand nombre s'était retiré dans les châteaux; d'autres, soigneusement cachés, passèrent plusieurs jours entre l'espérance et l'effroi. Cependant tout ne fot point barbarie dans ce déplorable événement. Plus d'un Véronais, et le comte Nogarola lui-même, quoi-
que l'un des chefs du mouvement, donnèrent asile et sauvèrent la vie à beaucoup de Français. Action d'autant plus méritoire, qu'en sauvant la vie à d'autres ils mettaient la leur en péril. Nul doute que si le peuple eût eu connaissance de cet acte de piété , il n'eût enveloppé dans la proscription les protecteurs et les protégés. Le bruit de ce qui se passait à Vérone ne tarda pas à se répandre dans les campagnes voisines. Des rassemblemens se formaient sur tous les points. Les paysans armés venaient par bandes se jeter au milieu de la tourmente qui agitait la ville , et réchauffaient par de nouvelles fureurs la fureur refroidie des premiers. Les vociférations recommencèrent aussibien que les massacres, et le sang ne cessa de couler que quand il ne s'en trouva plus à répandre. Ne pouvant plus égorger des hommes, on s'en prit aux propriétés. Il existait une vieille haine contre les juifs ; on les disait d'ailleurs partisans des Français; leur quartier fut pillé. Les dépôts publics étaient en danger de l'être; et, sans les efforts multipliés des provéditeurs , ces farouches défenseurs de Venise devenaient des brigands qui dévastaient les magasins de Venise même. Tant est facile pour les hommes animés par la fureur , le passage du meurtre à la rapine, et de la rapine au carnage. Le sang coulait dans les maisons; il coulait dans les rues ; les châteaux foudroyaient la ville; les Esclavons faisaient rage contre les châ-
teaux. Unis au peuple, ils voulaient, disaient-ils, donner l'assaut à ce repaire d^s tyrans de l'Italie. Le Château- Vieux surtout périclitait. Adossé à la yille, il se trouvait plus exposé aux attaques de la populace et des soldats. Ses défenses n'étaient pas ^ non plus considérables. On y communiquait de Vérone par un pont fermé seulement par une grille de fer, et la porte, de mauvais bois, n'avait pas même de herse.
Au milieu d'un si grand tumulte , d'une irritation si générale , le provéditeur Giovanelli aurait voulu , non pas désarmer le peuple ; le caractère connu des Véronais y aurait mis obstacle, et le feu continuel des châteaux ne le permettait pas ; mais arrêter le cours de la barbarie, et introduire de l'ordre et de la mesure, là où il n'y avait que confusion et désordre. L'ardeur qu'il déploya dans cette louable intention le rendit presque suspect aux Véronais, bien décidés d'ailleurs à méconnaître son autorité , et à n'écouter que leur ressentiment. Pour favoriser l'entrée des secours du dehors , il importait de s'emparer des portes, toujours au pouvoir des Français. La mieux gardée était celle de San-Zeno. Intbrmé du danger de ses compatriotes, le comte François des Émiles, qui dans Gastelnuovo , avec deux pièces de canon , six cents Esclavons et deux mille cinq cents paysans , tenait en échec un gros de Français et d'Italiens , et les empêchait de se porter sur Vérone , accou-
rut subitement au secours des siens; livra un sanglant combat à la porte San-Zeno, s'en empara, fît le poste français prisonnier, entra dans la ville avec sa troupe, et doubla ainsi le courage des insurgés. Le capitaine Cal'ogno et le comte Ncgarola en firent autant chacun de leur côté ; le premier à la porte l'Evéque ; le second à celle de Saint- George ; de sorte que les habitans des campagnes pouvaient arriver de toutes paris au secours de Vérone. Le renfort du comte des Emiles introduit, les Véronais retournèrent avec plus de rage à l'assaut des châteaux, surtout de Château- Vieux. Les Français redoublèrent aussi d'ardeur à se défendre, certains qu'au milieu d'une si grande effervescence populaire , qui n'épargnait pas même les individus désarmés, le seul moyen de conserver leurs positions et la vie même , consistait dans l'opiniâtreté de la résistance. La plus forte garantie des Français était le château de Saint-Félix ; aussi les Véronais , et surtout les paysans, s'étaient-ils portés en masse à Pescantina, lieu favorable pour battre la place. De plus, ils avaient établi deux pièces de canon à Saint-Lunardo qui domine le château , et d'où ils le foudroyaient sans relâche. De leur côté, les Français faisaient de fréquentes sorties, et engageaient la bataille sous les murs et à l'intérieur même de Vérone. C'était un carnage , un incendie, une dévastation générale. Balland tirait à boulets rouges du château de Saint-Félix. Une