LIVRE XEtVIÈME
les honneurs. Le lord protecteur réparait quelques inconvenances et quelques disparates, en se montrant toujours avec une grande simplicité de manières, et en jetant involontairement par sa présence un rayon de gloire devant lequel pâlissait même l’ancienne splendeur monarchique. Le château de la tradition n’était pas trop vaste pour Cromwell, dont le fo}'ei’ pouvait bien être égal à celui des rois, qu'il surpassait en génie. Hors des grands appartements où il se conduisait comme un souverain et des petits appartements où il aimait, soit à jouer avee sa petite-fille Ireton, soit à causer avec sa fille lady Claypole, — son logement à lui était sévère. Mais que d’épisodes, d’interlocuteurs, le variaient à toute heure! C’était quelquefois un cloître protestant où il donnait audience aux sectaires et aux théologiens ; quelquefois, c’était un ministère de la police où il interrogeait des espions; souvent, c’était une caserne où il accueillait les généraux, les colonels, les officiers de tous grades et les sous-officiers de l’armée; c’était toujours un multiple cabinet d’étude où il devinait, où il manœuvrait les hommes politiques, où il traitait les questions intérieures et extérieures de la république avec une profondeur étonnante, prompt quand il fallait devancer ou fixer l’occasion ; et, quand il fallait l’attendre, d’une lenteur imperturbable. Il avait fait à son secrétaire Thurloe un domicile à White-Hall ; Milton, le secrétaire des dépêches latines, n’était pas l’héte *du palais, il en était le grand écrivain. Lorsque Cromwell mandait Milton, il trouvait en lui cette flamme religieuse et cette ouverture vers la tolérance qu’il avait aussi, et que le poète illustrait dans une prose immortelle. Le lord protecteur avait plus habituellement besoin de Thurloe, en qui il rencontrait l’interprète pratique de ses plans et de ses pensées. Thurloe, un ami, un confident, un intermédiaire, rédigeait en décrets ou en traités les illuminations de Cromwell. Le jurisconsulte était nécessaire à toute heure au grand homme d’État de l’Angleterre et il excellait dans son rôle utile comme Milton dans son rdle brillant.
Cromwell, qui avait alors cinquante-cinq ans (1654) et qui avait toujours été assez indifférent aux femmes, ne leur accordait que peu de place dans sa vie. Il était aimable pour elles par mo-
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luents, et son rare sourire avait une grande séduction ; mais sa courtoisie n’allait ni jusqu’à la passion, ni même jusqu’à la galanterie. Tous les contes qu’il a plu aux historiens superficiels ou romanesques de débiteT* sur ses relations soit avec madame Lambert, soit avec d’autres, ne sont pas avisés du tout. Malgré des brusqueries de tempérament, Cromwell n’eut jamais ce qu’on appelle une maîtresse, en 1654 moins qu’à aucune autre époque. Il avait plutôt des pruderies puritaines. Il cessa tout à coup d’inviter un très-grand seigneur danois qui l’avait charmé d’abord par son esprit, pour la raison que ce seigneur, il l’avait appris, était un effronté libertin. Il refusa de recevoir en Angleterre la visite de Christine, dont il était le héros, parce que, disait-il, une reine si débauchée ne pouvait lui être agréable et scandaliserait les saints. Le lord protecteur savait très-bien se passer de femmes, et ses plaisirs domestiques tantôt avec sa famille, tantôt avec ses amis lui suffisaient. Il endormait sur ses genoux sa petite-fille Ireton, ou bien il lutinait lady Cromwell sur certains détails de ménage, de dépense et de luxe, ou bien il prenait lady Claypole par une boucle de ses cheveux et il lui faisait un petit sermon.
Il y eut peut-être une exception, non pas dans le cœur, mais dans l’imagination de Cromwell, pour une seule femme, pour lady Dysert, depuis duchesse de Lauderdale. Elle était la fille aînée d’un gentilhomme qui avait été page de Charles P'' et que ce prince avait fait comte. Ce gentilhomme s’appelait Murray, et il avait marié sa fille à Lionel Tallmarsh de Suffolk. Après la mort de son père, la jeune femme se fit appeler lady Dysert. Elle devint la maîtresse de lord Lauderdale, qu'elle épousa plus tard, lorsqu'ils furent tous deux veufs. Son amant ayant été pris à Worcester , pour le servir et aussi pour se contenter, elle essaya de conquérir l’amitié de Cromwell. Elle l’obtint un moment, cette amitié, et elle en fit, sinon de l'amour, du moins de la fascination.
Lady Dysert était vraiment un démon d’audace. Elle était fort belle et très- prodigue. Elle rêvait sans cesse des hommages et de l'or. La renommée d'ailleurs l’ensorcelait. Elle voulut .soumettre Cromwell, qui pouvait tout lui donner. Si elle ne le