‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 139 sur 177 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

paavre de trésors. Cette victoire fat la dernière de Blake. Il ramena jusqu’à Plymouth son pavillon triomphant; mais ce pavillon, lorsqu'il fut salué dans la rade, ne flottait plus que sur un cadavre. L’amiral était mort en plein Océan. C’était une seconde patrie pour lui, une patrie de tempêtes et de combats qu’il n’avait pas quittée depuis trois années. L’hydropisie , qui n’avait pu l’empêcher de vaincre, l’empêcha de vivre. Il expira stoïquement, cet homme qui, simple officier de terre, eut le génie d’un amiral dès qu’il fut à son bord, — et quel génie? un génie double, le génie le plus spontané et le plus réfléchi tout ensemble, un Condé et un Turenne d’escadres, ces deux héros fondus en un seul qui s’appela Blake, le premier aventurier et le premier tacticien de cette Grande-Bretagne qui compte Drake et Nelson.

Cet illustre amiral, déjà légendaire, qui avait rendu le dernier soupir à la vue de Plymouth, le 17 août 1657, fat descendu respectueusement sur le port par ses matelots en deuil et en pleurs. Les sanglots de tout un peuple se mêlaient aux sanglots des marins et de l’Océan. Cromwell décida que le corps de Plake serait embaumé et exposé à Greenwich, puis transporté dans une chaloupe couverte de velours noir par la Tamise à Westminster. Il fut accompagné d’une flotte innombrable de barques, et l’.\ngleterre sut gré à Cromwell d’ouvrir à ce grand homme dans l’abbaye royale la cliapelle de Henri VIII.

Il y a de Blake un portrait rare et curieux qui suffirait à le dévoiler. La figure est fort lumineuse dans son cadre sombre. Ses cheveux sont épars, comme s’ils étaient fouettés par l’orage sur le pont d’un vaisseau de guerre. Les moustaches sont longues et se relèvent en pointes. On n’en parlerait pas sans l’habitude qu’avait l’amiral de les toucher aux grands moments. Le front n'est ni très-haut ni très-vaste; il est encore moins bas et étroit. Ses proportions sont celles de la volonté et de l’intelligence sans exagération et sans effort. Le menton est solide, la bouche d’une fermeté naturelle; les yeux sont clairs comme des rayons pour percer les nuages de l’artillerie et les nuages de l’atmosphère. En tout, une physionomie souveraine.

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Ce républicain est un roi de l’Océan, — bien plus qu’un roi, un grand capitaine des grandes eaux, un oracle du destin, un arbitre de la fortune, l’étonnement de ces puritains d’Angleterre que rien n’étonnait. Il attire, il électrise. Il respire le mépris de la mort, de la mer, du danger sous toutes les formes. Il a le secret des vents et des flots, l’instinct rapide des évolutions navales les plus compliquées sur un champ de bataille mobile, sur un gouffre insondable en profondeur, en étendue. Blake porte dans son aspect la certitude de la victoire. Il n’est pas énigmatique, il est irrésistible. On sent une grande âme qui se possède au milieu des éclairs du ciel et du feu des canons; et non-seulement elle se possède, mais elle calcule, elle combine, elle commande; elle se soumet le sort, tant elle frappe juste et tant elle frappe mortellement, tant elle est infaillible et soudaine, tant elle se compose de mathématique et de foudre. C’était assez pour triompher de la nature, de van Tromp ou de Ruyter, et de Witte; ce n’était pas assez pour triompher de Cromwell, car lilake n’était pas politique. Ni pour ni contre Cromwell, plutôt contre cependant, son imagination l’entraînait à la tète des escadres. Ce ne fut jamais le lord protecteur qu’il rêva pour antagoniste, — c’était l’Océan ou la tempête, ou l’un des formidables amiraux de la Hollande. De là sa destinée toute navale !

A cette époque (1657), Cromwell maria sa troisième fille à lord Falconbridge.

La quatrième, lady Francis, avait dù épouser Charles II. Elle désirait par vanité cette union, lord Broghill y poussait par dévouement aux Stuarts et au lord protecteur. Cromwell eut le bon sens et l’orgueil de rejeter un tel dessein qui eût été une mésalliance pour Charles II, et pour lui-même une dégradation : car eût-il été connétable, il se serait toujours subordonné à son gendre roi. Pour un homme de la trempe de Cromwell, il valait mieux rester roi sous le titre de lord protecteur. Eveillée de son rêve romanesque, lady Francis avait aimé Jerry White, un chapelain de son père, un favori de l’Eglise et du monde, un pasteur peu grave, mais très-spirituel et très-séduisant, Cromwell déjoua encore cette

UVRK DIXIKUF,

passion. Il ne s’opposa pas à un troisième caprice, aux noces de sa fille avec Robert Rich, petit-fils du comte de Warwick. Ces noces furent célébrées avec une grande pompe à White- Hall, le 11 novembre 1657, Cromwell se livra, sans nul souci de l’étiquette, à beaucoup de jovialités. Il lança des confitures liquides sur les robes des femmes, il en aspergea les canapés et les tapis. Il arracha la perruque de son gendre. Il fit des moustaches de charbon à quelques convives. Il excita •• ses quatre bouffons » à l’amuser et ils ne s’y épargnèrent pas. Le mariage de lady Francis ne dura que trois mois, au bout desquels mourut Robert Rich. D’abord désespérée, cette jeune veuve épousa bientôt sir John Russell.

Cromwell cependant poursuivait laborieusement à l’extérieur la possession de Dunkerque. Il n’attendait pas moins du cardinal Mazarin, auquel il avait envoyé six mille volontaires qui grossirent l’armée de Turenne. Le maréchal s’était réjoui de renforts si opportuns, car il avait devant lui les Espagnols commandés par don Jiian, les proscrits anglais et les proscrits français conduits par le duc d’York et par le grand Gondé. Cromwell comptait absolument sur Dunkerque •, c’était le prix de son concours. Il lui fallait cette clef de la France et du continent. Son négociateur auprès de Mazarin était Lockart, un Écossais qui avait épousé une nièce de Cromwell.

Cet Écossais était un gentilhomme de vieille race. Il avait servi Charles I®’’ et Charles II. Mécontent de quelques injustices de son parti, plus mécontent de son inaction, il se dévorait en silence. Il résolut de voyager et vint à Londres demander des passe-ports. Cromewll, qui par des rapports exacts de sa police connaissait tous les hommes supérieurs des Trois- Royaumes, voulut voir Lockart. Dans un entretien, il se l’attacha, puis il en fit son neveu, puis il l’envoya comme son diplomate à Mazarin. Lockart tint tout ce qu’il .avait promis. Aussi rusé que le cardinal, il ne se laissait pas égarer par lui, et aussi impérieux que le lord protecteur, il était hardi à exiger. Cromwell et Lockart regardaient Mazarin comme un faquin en robe rouge. Le mépris et la domination perçaient sous leurs respect officiels.

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Lockart, l'interprète de Cromwell et le disciple de Milton, ne cessait de revendiquer auprès du cardinal sa tolérance pour les protestants de France et sa recommandation pour les protestants des Alpes. Si quelquefois, en retour de ces concessions, le cardinal réclamait avec timidité l’adoucissement du sort des catholiques, Cromwell répondait {Thurloe' s State papers) : - Je fais tout ce que la politique me permet et plus que ne faisait le gouvernement du parlement. « J’en ai retiré beaucoup (de ca- « tholiques) du feu dévorant de la persécution qui tyrannisait « leur conscience et envaliissait leurs biens. " Et en cela Cromwell disait vrai.. Toujours cette corde de la tolérance était frémi.ssante dans sa poitrine. La liberté religieuse fut son instinct, puis son instinct et son système, de telle sorte que sa politique fructifiait de sa théologie comme d’une sève généreuse. Car moins opprimer, n’était-ce pas rattacher plus de croyants à Dieu, et à Cromwell plus de partisans? Le lord protecteur n’était pas si absorbé dans sa conscience qu’il ne discernât ses intérêts. Il n’était pas un idéologue, il n'était pas un utopiste, et ce qui était bon, eu devenant utile, lui semblait meilleur.

Quelles que fussent, au reste, leurs difficultés, les affaires étrangères tourmentaient moins Cromwell que les affaires intérieures.

Le parlement, qui s’était ajourné six mois après la cérémonie de l’inauguration de Cromwell comme lord protecteur, se réunit le 20 janvier 1658. Cromwell l’ouvrit par un discours mystique, et Fiennes, le garde du sceau, par un discours pédantesque. Le parlement n'était plus une seule chambre. Cromwell avait créé une chambre de soixante lords, une seconde chambre. Ne pouvant y placer la haute aristocratie, il y avait introduit ses deux fils, ses plus illustres compagnons d’armes et jusqu’aux ennemis dont il redoutait le talent dans la chambre des communes. Cette chambre . la plus populaire des deux, était formidablement modifiée. Tous les membres écartés par le conseil d’Etat, des républicains opiniâtres, Ilaslerigh et Scott en tète, qui avaient refusé le serment au protecteur, consentirent à prêter ce serment pour avoir dans la chambre des communes un champ de bataille contre Cromwell. Le jairlement

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