‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 145 sur 177 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

chambre où l’on habillait le protecteur, — Merci, George, répondit affectueusement Cromwell. — Je viens t’exhorter, reprit Fox, à ne pas rejeter la crainte de Dieu, ce qui pourra t’acquérir la sagesse si nécessaire à ceux qui gouvernent. — Amen,'» répartit le protecteur. » — «Il m’écouta très-bien, écrit Fox dans son journal, je lui parlai longuement et hardiment de Dieu et de ses apôtres d'autrefois, de ses prêtres et de ses ministres d’aujourd’hui, de la vie et de la mort, de l’univers sans limites, du rayon et de la lumière... Le protecteur m’interrompait pour me dire ; C’est bien, c’est très-vrai cela, et il me montra autant de modération que d’affabilité... Son œil devint humide, et comme plusieurs personnes, de celles qui s’intitulent nobles et seigneurs, entraient dans la chambre, il me serra la main : • Reviens me voir, me ditril; va, toi et moi, .si nous « passons une heure ensemble, nous nous rapprocherons fort.

- Je ne te souhaite pas plus de mal qu’à mon âme, » {Journal de Fox.)

Il y a, dans cette entrevue ancienne, de la politique, mais il y a certainement encore plus de bonté.

Fox se souvenait de cette bonté lorsque le protecteur, dans l’été de 1058, lui marqua de son carrosse un rendez-vous. Le sectaire fut ponctuel; mais au lieu de parler des quakers au lord protecteur, il s’évertua follement à le convertir. « Cromwell se moqua de moi, dit-il, et me traita lestement. " L'entretien finit mal, et les quakers furent oubliés.

Au mois do juillet. Fox, impatient de réparer sa faute, retourna au palais de Hampton-Court, afin d’implorer pour « le frères » le lord protecteur. « Je l'aperçus dans le parc, raconte Fox. Il était à cheval, à la tète de ses gardes. Avant même do le distinguer, je sentis un soufflé de mort qui fendait l’air contre lui. Il était pâle comme un trépassé. Je lui exposai les détresses « des frères * et l’avertis selon l'inspiration de Dieu. Il me dit : « A demain! » Le lendemain, on me dit qu’il était indisposé et je ne le revis plus. «

Voici ce qui était arrivé ; lady Claypole baissait de plus en plus. Cromwell, qui ne voulut pas entendre Fox, abrégea un entretien avec l’ambassadeur de Hollande et ferma sa porte. Il

HISTOIRE h’oUVIER CROMWELL

ne s’occupa plus ni de Dunkerque ni d'affaires publiques. Chaque jour et chaque unit, il s'asseyait de longues heures au chevet de lady Claypole. Elle se mourait d’une maladie de femme et d’une douleur de mère. Elle ne pouvait se consoler d’avoir perdu un enfant en bas âge. Triste du trépas de son ami le comte de Warwick, Cromwell fut accablé de l’agonie de sa fille. Cette agonie, qu’il allégeait par des soins, des tendresses et des mots sortis du cœur, cessa le 6 août l(i.ô8. Tout oe que Cromwell aimait le mieux n’était plus. Son migoisse fut inex* primable. Il avait eu un accès de goutte et plusieurs accès de fièvre. La fièvre s'aggrava. Les médecins le firent transporter et l’accompagnèrent jusqu’à \\’hite-Hall. Il fit sou testament.

Le 2.Ô août, tandis que tous le croyaient au plus mal, il mit la main dans la main de sa femme et dit : « Nos prières ont percé le ciel; j’ai reçu de Dieu lui-mème l’espérance de guérir et d’être encore utile. « Ces parples furent électriques, et chacun crut le protecteur sauvé. L’un de ses chapelains, Goodwin, s’écria O Seigneur-, nous ne te demandons plus sa guérison, tu nous l’as déjà accordée; mais ce que nous te demandons, 6 mon Dieu, c'est sa prompte guérison. ••

La sécurité ne dura pas. Le protecteur diminuait et la fièvre augmentait; elle se compliquait do délire. A l’époque de son inauguiation, Cromwell avait nommé son successeur par un acte; mais cet acte, favorable à Richard, ne se retrouva pas. Thurloe s’engagea à lui proposer de faire une seconde nomination. Le ;JÜ août, Cromwell y fit une allusion rapide, mais il ne réalisa rien, tant son abattement était invincible !

Quoiqu’il se souciât peu de politique, les instincts et les circonspections du pouvoir ne l’avaient pas abandonné. Ayant appris (jue Ludlow passait sur la place de White-Hall, il en eut de l’ombrage, jusqu’à ce que Fleetwood, après une conversation avec le vo 3 'ageur, eût donné l’a.ssurance à Cromwell que Ludlow ne songeait pas à soulever l’armée et n’était à Londres que pour une raison de famille.

Le 2 septembre, le lord protecteur eut une détente. On pen.sa * qu’il allait définitivement et dyuastiquement désigner son héritier. On s’abusait. Il fut tout entier à l’éternité. Sans ressentir

LIVKE ONZIÈME

et sans témoigner nul remords^ ni de son régicide, ni d'aucunetémérité de sa vie, il appela près de lui lil. Sterry, de ses chapelains le plus savant. - Présumez-vous, dit-il, Sterry, vous qui êtes un théologien, ((u'il soit possible de décheoir de l'état de grâce? — Cela n’est pas possible, répondit Sterry. — C'est aussi ce que je crois, et c'est pourquoi je suis tranquille ; car j’ai la certitude d'avoir été une fois en état de grâce. » Alors, ne jugeant pas nécessaire de prier pour lui, c’est pour le peuple qu’il pria. •• Seigneur, dit-il, de quelque manière que tu disposes de moi, et quelle que soit ma place dans tes tabernacles, veille sur les hommes de cette nation que tu m’as ordonné de gouverner, et, qu’ils soient mes amis ou nies ennemis, combleles tous de ton esprit. - Ainsi, s’écrie Ludlovv étonné (J/m., t. II, p. -100), ses dernières paroles furent plutùt celles d’un médiateur que d’un pécheur. '

Le 3 septembre 1058, anniversaire des batailles de Dunbar et de Worcester, le 3 septembre, son grand jour, il fut comme foudroyé. Il entreprit avec la mort une lutte sourde entrecoupée d’éclairs d’espérance. Il chercha le Seigneur pour la dernière fois, et il expira dans l’ardeur" de son désir, vers les deux heures de l’après-midi, au milieu des sanglots de sa famille, de ses amis et de ses sers iteurs. Sa femme et ses tilles criaient ; Richard, Fleetwood, Falconbridge et Clavpole pleuraient. Les üfliciers et les soldats se lamentaientàl’envi. « Séchez, séchez vos larmes, s’écria Sterry, votre protecteur ici-bas le sera en haut désormais, maintenant qu’il e.st avec le Christ à la droite du Père! » L’enthousiasme et l’attendrissement gagnent jusqu’à ïhurloe, un vieux politique, un rusé jurisconsulte, un sophiste de la tyrannie tout blasé do combinaisons et tout glacé de calculs.

« On ne peut, écrivait-il à Henri Cromwell, on ne peut expri- , mçr l’aflliciion de L’armée et du peuple. Le nom de votre père • est déjà consacré. Jamais monai’que n’a été l’objet d’autant de * bénédictions. Il est monté au ciel embaumé dans les pleurs de • l’Angleterre et porté sur les ailes de la prière des saints. »

Whitelocke raconte que he.aucoup tinrent Cromwell pourempoisonné. Rien n’était j>lus faux, mais la multitude ne se résigne pas à la mort naturelle des hommes extraordinaires.

388 HISTOIRB d’oLH'IER CROMWELL

L’imagination des masses fut encore allumée par la tempête de feu qui éclata la nuit du 2 au 3 septembre et qui sembla un présage. Cette tempête brisa le toit des maisons, déracina les arbres centenaires, souleva les flots de l'océan et entraîna les falaises dans l'abime des eaux. Les partisans de Cromwell virent dans cette prophétie de la nature un hommage des éléments envers le plus grand des capitaines, des chefs d’Etat et des théologiens, tandis que les cavaliers déclaraient que tous les princes de l'enfer et de l’air s’étaient réunis pour surprendre l’àme du protecteur et la porter en triomphe à Satan. Tous ces bruits, tous ces contes, toutes ces légendes, toutes ces passions d’amour et de haine n’étaient, au fond, que de la gloire.

La gloire, qui avait élevé Cromwell aussi haut que le trône, le célébra jusque dans les obscurités du sépulcre.

Il était né gentilhomme. Il se fit fermier et administra bien sa fortune privée. Il aima sa femme et ses enfants, qui le consolaient dans ses tristesses et dans ses gouffres de mysticisme. L'action l’arracha tout palpitant aux rêveries fatales où son génie sombre le plongeait et oü sa raison aurait peut-être succombé. Le calvinisme avait besoin de lui pour se transformer, et le calvinisme élut en lui son capitaine et son législateur, Cromwell contint toute la réforme, et ce monde r'narchique, il le résuma et lui communiqua l’équilibre. Luther, Calvin et Knox sont comme fondus dans ce vaillant d'Israël, dans ce puritain dictatorial si affectueux aux siens et quelquefois si clément à ses ennemis. Il est à lui seul la tête, le cœur et le bras de la réforme, Par lui, elle combat, gouverne et s’affermit; par elle, il devient un grand théologien, un grand général, un grand homme d’État.

, Le plus éloquent des historiens de Cromwell, c’est Cromwell • lui-même. Ses lettres et ses discours le peignent au vif. Il est son biographe orateur et l’annaliste, soit de la réforme, soit de la révolution d’Angleterre. Il est de plus l’arbitre et le prophète des sectes. Que lui manque-t-il? peu de chose. Il a plus < de force que de charme, mais sa force est d’un Titan.

Olivier Cromwell mourut plus respecté qu’un roi ; il mourut lord protecteur, honoré, admiré du peuple anglais de l’Europe

Page 1