LIVRE ONZIÈME
et du inonde. Le trait qui le distingue profondément, c’est la * piété. Il est le plus pieux des despotes, comme Coligny et Gus- • tave- Adolphe sont les plus pieux des héros. Malgré ses trames, et ses artifices, et son crime, le régicide Cromwell a toujours vécu en la présence de Dieu. Dieu est sans cesse au fond de son âme, au commencement, au milieu, à la fin. Quoique beaucoup trop d’alliage fût mêlé à son or, il portait sur sa conscience l’effigie du Seigneur. Moitié lion et moitié serpent, Cromwell n'était pas complètement de mauvaise foi, même dans les pièges qu’il dressait. l
Cet homme de la Bible, mystérieux à lui-même, était très- » multiple: il était hypocrite, ambitieux, et avec cela religieux . jusqu’à l’extase. Je le répète pour le mieux graver, il agitait * dans une confusion. formidable les intérêts de Dieu et les siens, qu'il regardait comme identiques. Par là, il abusait les autres et il s’abusait lui-même. Son désir secret lui paraissait souvent une inspiration divine. Son esprit avait des illuminations qui lui donnaient de merveilleuses surprises. Puisque les événements qui s’accomplissaient et qu’il accomplissait tenaient du surnaturel, ses pensées devaient être miraculeuses. Il était donc l’instrument du Seigneur. Il se trompait, mais il ne pouvait se tromper qu’à demi dans cette voie où tous les oracles qu’il rendait préparaient sa grandeur personnelle, toujours inséparable de la grandeur de son lie et de la grandeur de Dieu. Lorsqu'il avait douté de lui-même, de sa moralité, de sa sainteté, il se rassurait vite. N’était-il pas indispensable à l’Angleterre dont il avait deviné les destinées futures et au .Seigneur dont il propageait la loi dans tout l’univers? Par le mouvement qu’il imprima à la marine, Cromwell acheva Élisabeth, et il fut un précurseur prodigieùx en réalisant les deux tendances incommensurables de sa patrie. Il l’institua la reine de la ligne protestante des contrées septentrionales, et il lui facilita la prise de tant de Gibraltars à l’aide desquels se développèrent ses colonies dont le réseau s’étendit jusqu’à l’Amérique, jusqu’à l’Inde. De la sorte, Cromwell fonda l’influence morale et ■ la richesse matérielle de son pays; et du petit peuple anglais, il fit l’une des plus grandes nations de l'histoire. Voilà, je crois, .
Digilized by Googli
le rôle de Cromwell, et voilà Cronrwell. Il consomma le schisme irréconciliable de l’Angleterre et de la papauté, non pas qu'il faille le juger dans des proportions quelconques avec Henri VIII. Ses affinités sont ailleurs. Il est dans l'ordre de la politique, de la guerre et du gouvernement ce que Luther, Calvin et Knox ont été dans l’ordre de la pensée, de la parole, de l’éloquence et de la théologie. Il est le colossal homme d’action de ces puissants initiateurs.
Si l’on ajoute à cela que Cromwell sema comme un germe de vie la liberté religieuse toujours croissante, une liberté qui dépassa le protestantisme et atteignit jusqu’à la philosophie, on comprend toute l’œuvre du lord protecteur. Œuvre d’homme et de grand homme! Et cependant il n’aura pas l’admiration entière des âmes tendres, le régicide, ni des âmes Aères, le despote; mais il déAe la postérité de le méconnaître dans son abbaye de Westminster, où il va être déposé, où il tiendra plus de place que toutes les dynasties de l’Angleterre, et où, supérieur aux princes, il n’aura d’égaux que Milton, Shakespeare et Newton!
LlYRE D0L7JEME
.I.i^cment «nr Cr<imw<tll. ~ Pfoelamatiun U« son Hls Tiichard commo lonl protecteur (4 ÂopUmbre Itiôtiji. — Cuiivocatiou du parUmeot (29 janvier lü59). Division de l'urmée. — Dissolution du purlement (22 avril 1659). — - Rcstaunition du long purleroent (fi wmi). — CYjnp d’fîtat de l’armée contre le parlement. — Anarchie militaire. — Hecoiiktituttun du parlement (26 Juillet). — > Monk soiitiant le parle» ment. — Son retour ii l.ondr6s (3 février 1660). — IVanqnet de la Cité ii Monk. — Monk nommé génémJlsaime (2 avril^. — Happel de ('Imrles II par le nouveau {«rlement. — Sou debarquement k l)ou\ res <,26 mai i »>- Vengenuces de Cluirles II» — Mort do Harrisou, de Vano, de Hutvhinson (1662). — Millon. — Sa mort (novembii» 1674‘. — Mort do lord UiiMell et d*Algemon Sidnoy (*16B3). — t.harles U vend Dunkerque à la biance. — Les exilés. — Ludlow. — Tentatives d'as&assinat. — j.isle assassiné à I^nsanne. — t larendon pn>scrit. — Muttresses d<* Charles 11.*— Sa mort (fi février 1685). — .Taoqtiee II. — - Persécutions. — Débar* quemont du prinoi; d'Orange (6 uovembre Mort de lahilow (1693)*
< oiivocation du parlement. — (iuilLiume III.
J'ai fait ma> tâche, ji'al raconté Gromwnlf. Mais de même qne j’ai éclairé par les origines 1» révolutton-cfa'il repvéswita dans son ensemble , de- même je dois indiqunc les. traces de cet homme prodigieux snrtoute la ligne de cetfce’révolution jusqu’à ('■uillaume III. Le génie de Crora-well survécut à Cronrwell, identifié qu'était ce génie an^ géniu anglais;
La plus grande prépondérance de Cromwell fut religieuse, et c’est là son auréole. Le gentUheimne fermier, qui avait remué tant de choses égoïstes, mit la main à une chose bien généreuse : la tolérance mutuelle des culte». La bataille de >«a8eby où il vainquit Charles I", la bataille de Worcester où il triompha de Charles II ne sont rien auprès des combats qu’il combattit pour affranchir la^sonsoience. Lorsqu’il sortit de son brouillard, le papisme, l'épiscopat et le presbytérianisme se
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
disputaient la prééminence afin de persécuter. CromWell • observa le déchaînement de l’opinion contre le papisme, et s’il le réprima toujours, ce ne fut que politiquement et avec l’am- ,
, pleur de son vaste principe qui n’excluait personne du droit de . se choisir son Dieu, ni même les catholiques, ni même les juifs. Politiquement encore , Cromwell désorganisa les presbyté» riens, ces calvinistes de Knox, qui avaient abattu les épiscopaux. Il fut alors l'initiateur des indépendants, qui professaient toutes les sectes. En se déclarant l’apôtre des indépendants, il se posa comme l’apôtre de la liberté des âmes.
Une religion aurait tout opprimé, deux, trois religions se seraient dévorées entre elles ; — cent, deux cents religions et plus, autant de religions qu’il y a de peuples, d’associations ou même d’individus^ ne pouvaient vivre ensemble qu’à une con- . dition : la tolérance réciproque. C’est la grande originalité de Cromwell d'avoir deviné cela, c‘est sa gloire durable d’avoir / fondé la liberté de la conscience sans préjugé et sans restric- . tion ultérieure; si bien, que le mouvement de liberté protes- / tante sous Guillaume III et les mouvements de liberté philosophique au dix-neuvième siècle se rattachent très-logiquement au lord protecteur. Au-dessus de toutes ses autres fortunes j que j’ai décrites, il eut cette singulière fortune, cette haute mission, ce bonheur inouï d’être le libérateur de l’esprit humain. Oui, l’esprit humain gémissait enchaîné comme un Prométhée moderne, et c’est Cromwell qui a le plus travaillé à le délivrer. Que chacun avoue , librement son Dieu, voilà le principe de Cromwell et voilà aa plus belle page, la page dont toutes les lignes sont immortelles, la page qu’on a trop négligé de déchiffrer et que je voudrais avoir gravée en lettres d’airain.
'• Le 4 septembre 1658. le lendemain de la mort du lord protecteur, par un élan involontaire de tradition monarchique, le fils aîné du grand homme qui n’éUit plus, Richard Cromwell, fut proclamé à son tour lord protecteur de la république d’Angleterre, d’Écosse et d'Irlande. Le conseil d’État s’aida pour cette hardiesse d’une habitude invétérée, de l’autorité encore persistante de Cromwell, du concours des magistrats de la cité.