LIVRE SIXIÈME
détermina plus que tout, plus que tous, à la tyrannie. En dépit donc de tous les panégyriques, de tous les portraits, je tiens Charles I®*" pour coupable, — coupable d’avoir tout subordonné au droit divin, coupable d’avoir voulu régner sans les lois et contre les lois, coupable d’avoir gouverné sans les^parlements et contre les parlements, avec ses ministres oppresseurs, Buckingham, Laud et Strafford, avec sa femme ignorante, impru- , dente et présomptueuse. Ce furent tant de défis à la révolution qui amenèrent la guerre civile , le supplice du roi et la république. Si Cromwell tua Charles W pour un intérêt autant que pour une conviction, l’halluciné Harrison, le fanatique Ludlow, l’irréprochable Hutchinson et tant d’autres condamnèrent le roi à mort pour la patrie et pour Dieu. Je les comprends, et certes je ne les aurais pas imités. Moi qui n’aurais pas voué Strafford au billot, je n’aurais pas été non plus régicide, bien que je croie, je le répète, le comte et le roi coupables. Pourquoi? me dira-t-on. Pourquoi? C’est que la vraie justice est la miséricorde, je l’ai déjà dit, — la miséricorde et non l’impunité. Il ne fallait pas, selon moi, décapiter Charles il fallait le déposer et l’exiler. Le sang déshonore la justice et souille la conscience. Les amis de la liberté doivent répandre leur sang partout et toujours; ils rie doivent verser le sang de leurs ennemis que sur les champs de bataille ; ils ne doivent pas même le verser dans les prétoires. Et cette indulgence n’est pas une indulgence de notre temps, elle est de tous les temps et de tous les cœurs magnanimes, témoins Henri Vane et Algernon Sidney, qui la pratiquèrent au milieu des passions du seizième siècle!
Il y eut quatre phases dans la vie de Charles. Durant la première, monarque du droit divin, il eut l’arrogance aussi pédantesque et opiniâtre que stupide de se présenter lui et sa famille comme possédant le peuple anglais, par héritage, avec tous les privilèges d’un propriétaire. Cette fatuité dynastique, bien digne du roi des cavaliers, sema la révolte dans tous les cœurs fiers, et Hampden, secouant sa crinière comme un lion blessé, fît entendre le rugissement de la révolution contre un despotisme avilissant.
HISTOIRE d’oUVIER CROMWELL
La seconde phase de Charles jaillit de la première» Ce fut la guerre civile préparée par les insultes de doctrine et de conduite au sentiment national. Le roi ne grandit pas dans cet orage. Il ne déploya ni talent supérieur ni grande initiative. Seulement avec la confiance d’un homme qui croit Dieu intéressé à ses propres succès, il espéra obstinément; aveugle dans son orgueil, imprévoyant dans sa légitimité.
La troisième phase fut celle des prisons du roi. Vaincu, il se livra aux Écossais, qui le vendirent aux Anglais. Il se retrempa dans ses préjugés de blason et de race. Certain qu’on ne pourrait se passer de lui, plus que jamais de la religion anglicane, surtout “ en qualité de religion monarchique, » plein de rancune contre les presbytériens des deux chambres et d’illusions envers les indépendants de l’armée, il joua sans franchise avec les uns et avec les autres, jusqu’à ce qu’il fût abandonné de tous, entraîné de l’île de Whigt à Westminster-Hall en face d’un tribunal terrible.
Là commença pour lui une quatrième et dernière phase, une phase formidable couronnée par l’échafaud. Ce fut la plus glorieuse. Les préventions du roi ne furent pas alors sans grandeur, et, dans cette lutte mortelle, il manifesta un homme. 11 fut hardi, religieux, éloquent. Le sentiment de son infortune, de sa tradition, de sa majesté, lui élargit la poitrine et lui délia la langue. Ce prisonnier de son peuple eut avant l’échafaud comme sous la hache un héroïsme royal. Il demeura le chapeau sur la tête devant ses juges. Il ne les reconnut pas, sinon comme ses sujets et les sujets éternels de sa dynastie éternelle. 11 ne cisela point de phrases; non, il n’était point un artiste littéraire, lui qui préférait, on s’en souvient, les platitudes de lord Carleton au noble style de lord Falkland. Une fit point de rhétorique à la barre de Westminster. Il n’eut que des paroles claires, unies, rapides, mais elles éclatèrent d’une énergie qui révélait le roi de naissance, et, dans leur simplicité, elles retinrent un poids, une force, une impétuosité qui témoignent encore de la hauteur du trône et du cœur d’où elles tombèrent.